‹ L'aventure de Ladislas BolskiChapitre 2 sur 8 · L A VENT U RIS · texte numérisé non relu

L A VENT U RIS

Je passai trois semaines à Paris. Je ne sais pas bien ce que j'y fis. Je me souviens pourtant que ma mère fut enterrée au Père-Lachaise. Le convoi fut à magnifique. Il y avait là tout un peuple de déguenillés qui pleuraient. Deux messieurs, très-bien vêtus, prononcèrent des discours ; ils parlèrent un peu de ma mère et beaucoup de la Pologne. Au moment où les premières pelletées de terre tombèrent sur le cercueil, je me tournai vers quelqu'un et je lui dis : — Je vous jure qu'elle voulait m'embrasser. Il est vrai qu'elle a cherché à sourire et qu'elle n'a pas pu; mais elle a tendu les bras. Si elle n'était pas morte, elle m'aurait embrassé.

Il me semble que pendant ces deux semaines que | je passai à Paris, je ne souffrais pas trop. J'éprouvais \ une sorte de somnolence, d'engourdissement bienfaisant; mes souvenirs s'écoulaient par des fuites mystérieuses, il se faisait dans mon esprit des lacunes, des blancs, et je ne voyais plus rien; ma destinée me devenait étrangère; j'étais absent de moi-môme. Je me disais : Qui suis-jeî ne m'est-il pas arrivé quelque chose? Je cherchais et je ne trouvais pas. Ou bien ma mémoire me retraçait tout à coup certains détails insignifiants de mon enfance, et ces réminiscences m'occupaient des heures durant. Je pensais beaucoup à un pied de giroflée double qu'à l'âge de quatre ans j'avais planté dans mon jardin et qu'un matin j'avais trouvé broui par

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la gelée. Je pensais beaucoup aussi à une roue de noria que mon père m'avait fait remarquer un jour en se promenant avec moi sur les bords du Rhône. Cette roue tournait sans cesse devant mes yeux; je voyais monter les augets pleins, redescendre les augets vides.

Pendant ce temps, ma machine continuait de

t vivre; il y avait en moi un automate qui se chargeait de me représenter dans le monde ; il allait, venait, questionnait, répondait, traitait d'affaires avec des banquiers et des gens de loi. Personne ne se doutait qu'au moment où j'apurais des comptes ou signais des actes, j'avais en tête une giroflée et la chaîne sans fin

-. d'une noria; après quoi mes souvenirs rentraient en moi par une sorte d'infiltration lente, et tout à coup je tressaillais; je venais de me rencontrer au tournant d'une rue ou de m'apercevoir dans les yeux d'un notaire. On me disait : Qu'avez-vous? Je répondais : Rien. C'était pourtant bien quelque chose ; j e me rappelais que j'étais un tel, dont la mère était morte, qu'un jour j'avais cru voir une main monter un escalier derrière moi. Alors j'envoyais chercher secrètement des nouvelles de Tronsko. Il était demeuré trois jours entre la vie et la mort; mais cette âme de titan polonais était fortement chevillée à son corps ; il commençait à se remettre. Dans le fond, je ne le plaignais pas beaucoup. N'avait-il pas refusé de me plaindre, lui, et de me croire? Ce qui me désespérait, c'est que désormais il ne pouvait plus m'oublier; mon nom était à jamais écrit sur son bras mutilé. Cette main, qui lui manquait, racontait toute une histoire, et, quand j'y pensais il me prejiait une impatience furieuse de mourir

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n y avait pourtant dans ce monde quelqu'un qui me plaignait, c'était mon vieux Jean. Que savait-il de mon aventure? Je l'ignore; mais rien n'avait pu décourager ni refroidir son inaltérable tendresse pour moi. Je passais mes soirées avec lui ; il répondait avec une miséricordieuse patience à toutes les questions que lui adressait ma folie commençante.— Elle était jaune, cette giroflée? lui disais-je.

— Oui, d'un beau jaune.

— Quel dommage qu'elle ait péri !

— Que voulez-vous, monsieur? Quand le soleil surprend les fleurs après une gelée, il les fricasse.

— Qu'aimerais-tu mieux être, une giroflée ou une noria?

— Les norias, disait-il^ cela tourne toujours. Ce n'est pas bien timusant.

— Tu te rappelles bien celle qui est là-bas, dans le Rhône ? Je t'assure qu'elle avait l'air heureux.

— Je n'ai pas vu la noria que vous dites; mais il y avait près de notre maison, aux Pâquis, une grande roue de puits que faisait tourner un cheval.

— Il était gris, ce cheval.

— Ou bai, je ne sais.

— Je suis sûr qu'il était gris. Il avait les yeux bandés, et il allait toujours devant lui, sans y voir. Moi, j'y vois. C'est de cela que je mourrai.

Il me baisait les deux mains. — Mourir I cène sera pas demain. On ne meurt pas à vingt-trois ans.

Je \ui répondais : — Tantôt j'ai traversé le boulevard . Tous les passans se retournaient, et je lisais mon nom dans leurs yeux. Il faut bien que je meure.

J'employai trois jours à rédiger mes dernières dispositions dans la forme dun testament mystique.

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J'instituais la Pologne émigrée mon légataire' universel. La fortune que m'avait laissée ma mère montait à près d'un million. Mes exécuteurs testamentaires devaient servir à Jean une pension de trois mille francs et consacrer le reste à la fondation d'un hospice polonais, dont la façade porterait en lettres d'or le nom de mon père : Hôpital de Stanislas Bolski. Je n'avais pu réparer sa faute par ma vie, j'entendais la racheter après ma mort. Je dis au notaire qui reçut mon testament clos et scellé : — Vous saurez bientôt ce qu'il y a dedans.

Le lendemain malin, je me réveillai en me disant : — Je n'ai plus rien à faire ici, il faut que je me venge avant de mourir. — J'avais pris jadis le chemin de fer pour devenir un héros, je le pris ce jourlà pour aller me venger. J'emmenai avec moi mon vieux valet de chambre; je ne pouvais plus me passer de lui; il était le seul être vivant qui crût ce que je lui disais et qui sût que ma mère avait voulu m'embrasser.

A peine eus-je quitté Paris, ma torpeur se dissipa, mes idées s'éclaircirent, je repris la libre possession de mes pensées et de ma volonté. J'avais juré que M"* de Liévitz n'épouserait pas son Reschnine. Il fallait le trouver, ce Reschnine, dussé-je l'aller chercher jusqu'au bout de la terre; mais j'avais arrêté en moi même que je n'aurais pas besoin d'aller si loin. Il me paraissait peu probable que M™® de Liévitz passât en Courlande son année de veuvage; sûrement elle en irait attendre l'expiration à Maxilly; l'endroit lui plaisait; elle y retrouverait ses pauvres et d'autres amusettes qui l'aideraient à patienter. Or Maxilly est à quelques lieues de Genève, et Genève

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est sur le chemin d'un homme qui, se trouvant h Lisbonne, désireuse rendre à Saint-Pétersbourg. Je tenais pour certain qu'elle avait pris rendez-vous avec le prince à Maxilly, que c'était là, sur ce divin rivage et près d'une tour en ruine^ qu'ils conviendraient de leurs plans et savoureraient l'avant-goût de leurs félicités futures. C'est là aussi, m'étais-je dit, que j'irai les déranger, et s'ils n'entendent pas raison, je tuerai quelqu'un.

Je n'avais pas seulement recouvré la netteté ordinaire de mes idées, j'avais acquis une sorte de clairvoyance magnétique; j'étais sûr de mon fait; mes conjectures s'imposaient à mon esprit comme des évidences. Je ne fis que traverser Genève; je m'embarquai. Deux heures plus tard, j'aperçus Évian. J^e bateau rangeait la côte, et bientôt des tourelles coiffées de clochetons m' apparurent sur la hauteur; je les voyais glisser derrière les feuillages des châtaigniers. Une éclaircie se fit dans la verdure, et je la vis tout entière, cette maison fatale qui me devait une revanche. Je m'assurai que les contrevents étaient ouverts, que ce château était en vie, qu'on était là. Je me tournai vers Jean et je lui dis : — Reste à savoir si Reschnine est arrivé.

11 me demanda qui était Reschnine.

— Un prince russe, lui répondis-je, qui aime passionnément les histoires. J'en ai une fameuse à lui conter.

Je débarquai, non à La Tour-Ronde, mais à la station suivante, à Meillerie, réduit sauvage découvert jadis par Saint-Preux. Si son ombre y revient, elle doit se trouver mal à l'aise dans ce lieu vide de ses amours et qu'animent de leur tapageuse activité

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tout un peuple de chaufourniers, de carriers et de mineurs; les bruits et les coudoiements sont désagréables aux fantômes. Mais en perdant sa solitude Meillerie agardé toute l'âpreté de son paysage. Là se . termine brusquement le riche coteau qui, sur une longueur de plusieurs lieues, interpose entre les Alpes et le Léman ses terrasses successives de vignes et de châtaigniers. La montagne, qui s'était tenue à Tarrière-plan, fait un coude, pousse jusqu'au rivage, l'enserre, l'étrangle et bientôt se met à sa place. Ce changement à vue est surprenant. A La Tour- Ronde, le lac est bleu, lumineux, riant; il reflète. des bords enchantés et fleuris; il a une grève ombragée de noyers, une plage dont la pente insensible s'enfonce doucement sous l'eau; il éveille des idées de bains ensoleillés, de parties de pêche, de promenades en barque ; c'est un lac apprivoisé, familier ; la vague s'ébaudit et bavarde parmi les galets; quand elle se fâche, la rive inclinée où elle déferle amortit ses violences. A Meillerie, le lac n'a plus de rivage, et à deux pas du bord plus de fond. Enfermé par de hautes murailles rocheuses hérissées de sapins, qui l'obscurcissent de leur ombre, ses colères sont noires, ses accalmies sont menaçantes ; quand il parle, il rugit, et ses rochers lui répondent; quand il se tait, ses glauques profondeurs semblent méditer de sournois attentats. Les deux hameaux diffèrent entre eux comme les sites qu'ils occupent. La Tour-Ronde étale coquettement en éventail ses murs blancs entourés de jardins à fleur d'eau. Meillerie est bâti dans le creux d'un rocher, sur les flancs duquel ses maisons en désordre se précipitent et se bousculent comme un troupeau de chèvres cl-

farées. On les croirait prêtes à s'écrouler. Le lac les attend. \

J'eus quelque peine à me caser. On m'indiqua j une auberge située à cinq minutes du village. Ce n'était qu'un bouchon de rouliers. Heureusement le I cabaretier avait bâti depuis peu à l'extrémité de son i jardin un pavillon qu'il réservait pour y recevoir les touristes huppés et pour les jours de gala. J'obtins en finançant qu'il consentit à m'y loger. Sur le devant s'étendait une étroite terrasse close de murs et bordée du côté du lac par un parapet à hauteur d'appui, lequel était fort dégradé et qu'interrompait vêts son milieu une large brèche. Les Savoyards bâtissent, ils ne réparent guère; ils laissent les vieux murs mourir de leur belle mort. Je passai ma tête dans cette brèche et j'aperçus, à trente pieds audessous de moi, une belle eau verte, enfermée de trois côtés par les parois à pic d'un rocher creusé en anse de panier. Quelqu'un regardait comme moi; c'était un arbousier, qui avait réussi à croître sur un 1 ressaut de la roche ; il se penchait et laissait pendre « ses fleurs rouges dans le vide. Qu'apercevait-il au ! fond du gouffre*? Il se courbait avec une grâce effa- ( rouchée. Il était curieux et il avait peur.

— Ne vous avancez pas trop, me dit l'aubergiste en me tirant par ma manche. Dame, si le pied venait i à vous manquer... Le fond est de cent brasses, et à j cinquante pas au large, de mille pieds. Ce mur a | donné un coup, il n'est plus d'aplomb. J'avais dit aux maçons de venir, ils ne sont pas venus.

— La Savoie, lui dis-je, est pleine de vieux murs qui attendent les maçons. 1

— C'est égal, monssieur, me dit Jean, quand Tau- à

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bergiste se fut retiré; il me semble que nous aurions été mieux à La Toup-Ronde. A vue de pays, c'est plus gai.

— À La Tour-Ronde, lui répondis-je, il y a une maison qui s'appelle Le Jasmin. J'y ai connu quelqu'un qui est mort... Si tu es curieux de voir La Tour-Ronde, c'est à une heure d'ici. Tu t'en iras demain jusque-là,^ de ton pied gaillard. Tu t'informeras d'un petit garçon qui a nom Fanchonneau, et s'il est encore dans le pays, tu me le ramèneras. — J'ajoutai : Peut-être te fera-t-il des difficultés et te dira-t-il qu'il est en affaires. En ce cas, tu lui mettras dans la main un napoléon. C'est un genre de raisonnement qu'il comprend à merveille, ayant étudié la philosophie à Lyon.

Il fut frappé de mon air de gaîté. — Ah! monsieur, me dit-il, vous n'aviez besoin que de changer d'air. Vous vous portez déjà bien mieux qu'à Paris.

— Je me sens renaître, lui dis-je. J'ai trouvé quelque chose à faire.

Le lendemain, vers midi, Fanchonneau frappait à ma porte. Le napoléon que lui avait donné Jean l'avait électrisé, et je crus qu'il allait m'embrasser ; mais il s'arrêta dans son élan, me regarda d'un air surpris et comme s'il avait eu peine à me reconnaître. Évidem^ ment j'avais changé. Je le fis asseoir; il me conta qu'il s'était fait pêcheur. Il professait une grande estime pour le poisson. — On croit que c'est bête, le poisson, disait-il, et ça ne l'est pas. Cest plein d'esprit, ça se souvient des endroits où on a failli le pincer, ça évente les pièges. Ah! monsieur, il faut bien plus de façons pour attraper une truite qu'un homme. — 11

n'y a point de scepticisme complet : Fanchonneau croyait au poisson.

— Que se passe-t-ii dans le pays*? lui damandai-je.

— Oh bien! on peut dire que les années se suivent et se ressemblent. Elle est revenue, la tripoteuse, et elle a toujours ses yeux à crochets. Seulement elle est vêtue de noir. Elle tripote toujours; qui naît poule aime à gratter. Et son baron de La Tour trottine toujours autour d'elle comme un chat autour d'un fromage. Et son petit Livade lui serine des sonates comme l'an dernier. Il avait disparu, le greluchon. Ces êtres-là, ça surnage à tout. Ahl par exemple, où il y a du changement, c'est que le docteur Meergraf a été mis à pied. Il avait fait son temps, paraît-il; on lui a donné son sac et ses quilles. Et puis un autre changement, c'est que M. le curé, qui n'aimait pas trop à aller dans cette maison, s'y est tout à fait acoquiné. Cette diablesse de femme vous l'a ensorcelé comme les autres.

— Et Pardenaire?

— On ne sait où il est. Un jour, j'étais à une fenêtre et lui dans la rue, et je lui dis : — Ohé ! Pardenaire, où est ta comtesse? — Il me répond en roulant les yeux : — Ne me parle plus dé cette femme. Elle a eu le front de dire que c'était moi qui avais chargé le fusil. — Et voilà un homme qui se met à sangloter. Depuis lors on ne l'a plus revu

— Et M""* de Liévitz s'occupe toujours de ses pauvres et de ses malades?

— Gouci, couci. Cela ne va plus bien fort. Elle a trouvé que c'était toujours la même chose. Pour le

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quart d'heure, elle s'est faite maîtresse d'école. Elle a ramené d'Allemagne un petit bossu qui a des lunettes et une langue qui va toujours. Il paraît que ce petit viétfx a inventé des mécaniques pour instruire la jeunesse. Il fait l'école au château toutes les après-midi dans une salle qu'on a arrangée pour la circonstatee. Il y a tout le long des murs des cartes et des pancartes, des globes qui tournent et d'autres qui ne tournent pas, des images coloriées, des maisons, des bateaux, des bonshommes en terre glaise, le diable et son train. Cela fait endêver les frères. Ils ont déjà perdu une douzaine de leurs élèves. Les petits aiment bien mieux aller faire leurs leçons au château. Sur le coup de quatre heures, la comtesse leur fait une distribution de tartelettes à la crème. Les frères n'ont pas tant de crème que cela. Ils ont crié comme des aveugles; mais elle a le sous- préfet dans sa manche.

Je lui demandai s'il avait appris par hasard qu'on attendît au château la visite d'un étranger, d'un prince russe. Sa science n'allait pas jusque-là. Je le chargeai d'aller aux informations en lui recommandant de ne point parler de moi, et je lui promis un second jaunet , s'il réussissait dans sa mission.

Il revint le soir même. Il avaitl'air triomphant et tenait, disait-il, mon affaire. En arrivant à Maxilly, il avait observé qu'on faisait des préparatifs dans le pavillon carré qui est à main gauche de la cour. On ouvrait les fenêtres pour aérer, on époussetait des meubles, on battait des tapis. Il avait essayé de faire causer la cuisine, mais la cuisine n'avait pas causé. — Cette femme-ià, me dit-il, fait le bec à ses gens.

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Je m*en allais le nez long quand je rencontre dans la cour la bourgeoise en personne. Elle tenait à la main une lettre qu'elle tiraillait tout doucement entre ses doigts. On eût dit qu'elle jouait à la franche marguerite. — Ahl c'est toi, Fanchonneau! qu'elle me dit. Il me faudrait pour dimanche une truite de belle taille. — Madame la comtesse attend du monde? — Elle me répond en riant : — Eh bien! eh bien! tu te permets de me questionner? — Et moi je lui dis : — Oh! c'est que, voyez-vous, il y a des truites de baron, des truites de marquis, des truites de prince russe... — Elle méfait sa moue que vous savez : — Il me faut une truite d'empereur. — Voilà que sa lettre lui échappe d'entre les doigts et tombe à terre. Je la ramasse bien vite, car on sait vivre. Et comme le papier était ouvert et qu'on n'est pas manchot des yeux, tout en le ramassant j'ai guigné la signature. Le reste était en arabe ou en hébreu, mais la dernière ligne était en français. Il y avait votre^ et puis quelque chose après, et puis tout au bout Reschnine. Elle m'a donné avec la lettre un soufflet sur les deux joues et m'a tourné le dos. Alors moi, pas bête, j'avise à l'entrée du jardin cette jolie petite Hélène, vous savez, sa femme de chambre. En passant devant elle, je lui dis à tout hasard : — Ah bien ! j'ai de la chance^ mamselle. M°« la comtesse vient de me commander une truite d'empereur pour régaler dimanche M. Reschnine. — Si tu disais : M. le prince Reschnine, maroufle l qu'elle me répond. — Sur quoi j'ai filé mon nœud; je tenais votre affaire. Et dites après ôela que Fanchonneau ignore quelque chose de ce qui concerne son état.

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— Et surtout l'état des autres^ ajoutai-je en le congédiant.

J'avais devant moi six jours d'attente. Je les employai de mon mieux. Ma petite terrasse, enfermée entre le pavillon et deux murs, était un lieu très retiré et fort tranquille, où j'étais à l'abri des indiscrets. On ne pouvait m'apercevoir que du lac; mais les pêcheurs qui longeaient la côte étaient trop occupés de leurs filets pour se soucier beaucoup de moi. Je savourais le bonheur de n'être plus regardé ; j'avais pris en horreur le regard humain et ses inquiétantes précisions. Le chien du cabaretier, grand épagneul, me rendait quelquefois visite; ses yeux sans pensée me plaisaient. Ces yeux-là ne savaient rien et ne me questionnaient pas ; ils ne me demandaient que des caresses et du sucre.

J'avais dressé une cible contre la muraille et je passais une partie de mes journées à tirer du pistolet. J'étais content de moi : ma main ne tremblait pas, je faisais mouche quatre coups sur cinq. Un autre de mes plaisirs consistait à m'asseoir sur le parapet, à contempler mon rocher, mon arbousier, mon gouffre. Quand le vent fraîchissait, les vagues brisaient avec un bruit creux; elles m'appelaient. Je leur répondais par un signe de tête. J'avais encore un passe-temps qui n'était pas du goût de mon hôte; je m'amusais à jeter des pierres dans le lac, et c'est au parapet que j'empruntais mes projectiles. Au bout de deux jours, la brèche s'était sensiblement élargie, une brouette y aurait passé. Un matin, en m' apportant mon déjeuner, le cabaretier me surprit dans cette occupation et me fit des reproches. Je lui dis avec colère : — Vous mettrez votre mur sur la

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note ; laissez-moi tranquille. — Il se tourna vers Jean et posa son doigt sur son front. Jean fit un geste qui signifiait : — Pensez-en ce qu'il vous plaira.

Par intervalles, je me sentais repris de cette somnolence mêlée de rêvasserie que j'avais éprouvée à Paris ; je retombais en langueur, je ne savais plus qui j'étais ni ce que je voulais; il n'y avait plus rien en moi, absolument rien. Alors tout mouvement me répugnait; respirer me paraissait une fatigue. Je m'asseyais au soleil et je regardais mon ombre allongée devant moi. Il me semblait que cette ombre, c'était lui, cet homme que j'avais connu et qui était mort, celui qui croyait en quelque chose, celui qui aimait la Pologne, celui qui avait des fiertés, des espérances et des fièvres, celui qui courait dans le monde le front levé, avec des éclairs dans les yeux, avec des abondances de vie dans le cœur, avec des bourdonnements de rêves dans les oreilles. Entre lui et moi s'engageaient des entretiens étranges. Puis je me redressais, je me frappais le front, je pensais au prince Reschnine, et je recommençais à tirer du pistolet.

Sur la fin de la semaine, je sentis le besoin de me remuer. Je courus dans la montagne et sur le penchant des hauteurs qui dominent Maxilly, évitant les habitations, cherchant les sentiers écartés. Ces lieux m'étaient bien connus, et je retrouvais toutes choses telles que je les avais laissées. De la crête du coteau, j'apercevais la Tour-Ronde à mes pieds. Le lac étalait sous mes yeux toutes ses grâces d'autrefois, gris le matin, bleu dans le miheu du jour, et vers le soir s'irisant comme de la nacreetmêlantàses blancheurs d*opale des veines d*or et de pourpre. Selon que le

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vent fraîchissait ou tombait, il était lisse comme de la moire, ou se granulait comme une peau de chagrin, ou se mouchetait d'écume et frissonnait. Tour à tour il berçait en chantant Tombre flottante d'un nuage, ou, traversé dans sa largeur par une traînée de lumière, il se couvrait d'étoiles qui dansaient sur la vague. Les collines aussi, les champs et les forêts avaient gardé toute leur beauté. Les buissons étaient fleuris et sentaient bon, les châtaigniers filtraient dans leurs feuillages reluisants une pluie de soleil qu'ils laissaient retomber goutte à goutte sur les gazons; il y avait des papillons dans les prés , des oiseaux dans les bois, et dans les nids des couvées que travaillaient des impatiences de voler, et dans les haies un remue-ménage d'insectes, et partout sur le sol et dans Tair des êtres ailés ou rampants qui avaient quelque chose en tête, des allées et des venues, des bruissements, des frissons, une hâte de vivre, des espérances affairées. Les abeilles espéraient leur miel, les aiglons sans plumes espéraient le soleil, les pommiers espéraient leurs fruits, les champs s'attendaient à leurs moissons. L'homme mort que j'étais assistait avec stupeur à ces infatigables recommencements de l'éternelle jeunesse. J'étais fini, et il se faisait autour de moi comme un immense départ pour le bonheur.

Le samedi, cédant à une irrésistible curiosité, je poussai jusqu'à ce fourré où j'avais rencontré pour la première fois le baron de La Tour. J'écartai les ronces, et j'aperçus devant moi, par-delà le ravin, Maxilly, son parc, sa terrasse, ses vignes en berceau, sa tour ruinée « où croît l'œillet sauvage. » Je vis parsdtre trois points noirs au bout de la grande ave-

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nue. Je braq^aai ma lunette, je recîonnus M"»* de Liévitz accompagnée de M. de La Tour et de Livade. Elle se promenait et causait avec eux comme l'autre année, dans le même endioit, près de la même treille, devant le même lac, sous le même ciel. Et c'était bien la même femme, les mêmes hommes, et rien n'avait changé, il ne s'était rien passé, depuis un an ils n'avaient pas cessé de se promener là, j'avais fait un mauvais rêve... Je me frappai la poitrine pour m'assurer que j'existais.

Quatre heures sonnèrent. Une volée d'enfants s'échappa du château avec des gazouillements d'oisillons qu'on met en liberté, et ils se répandirent dans le verger. M"* de Liévitz les appela, s'assit sur un banc, les fit s'accroupir en cercle autour d'elle; un laquais en livrée apporta un plateau chargé de ces fameuses tartelettes à la crème et un grand panier plein de cerises. Elle commença la distribution, elle jetait les cerises à deux mains, à droite, à gauche; les enfants les recevaient dans leurs tabliers tendus. Des gsûtés, des cris, arrivaient jusqu'à moi; je croyais reconnaître sa voix parmi toutes ces voix, son rire parmi tous ces rires. Cette âme si tendre était heureuse de faire des heureux; cette âme, chaste comme l'aubépine, se plaisait à la joie de ces innocences rassemblées autour d'elle ; sa candeur souriait à leur candeur, son ingénuité s'amusait à des idylles, et les nuages avaient un air de fête, l'air embaumait, les oiseaux s'égosillaient, le lac était couleur de ciel.

Je crus que j'allais suffoquer. Je n'étais donc qu'une ombre, qu'une illusion, que le rêve d'un rêve, puisque je ne laissais aucune trace dans les lieux et dans les vies où je passais. Je n'étais rien, puisque,

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mon cœur et mon honneur, j'avais tout perdu, et que le lac était bleu, et que les oiseaux chantaient, et que cette femme jetait à des enfants des cerises et des sourires!... Si, dans cet instant, quelqu'un lui avait crié mon nom, il ne l'aurait pas fait tressaillir.. . De qui parlez -vous? Je ne le connais pas. Ah! ce Polonais? Il y a si longtemps que cela s'est passé! C'était lé 7 mai, et nous sommes en juin. Il y a près d'un mois de cela. Pensez-y donc, quatre quartiers de lune ! mais c'est un siècle... J'avais disparu tout entier de sa mémoire; rien de moi n'y était resté; elle avait essuyé sa bouche et son âme; il ne lui en avait coûté que cela.

Je m'aperçus que j'avais tiré de ma poche un couteau, que j'en regardais la lame au soleil, que j'étais sur le point de courir à Maxilly et d'aller tuer cette femme aux insondables oublis, cette femme dont le cœur était un abîme où tout s' engouffrait sans laisser de trace; mais entre elle et moi il y avait un ravin et autre chose encore. Mon père, dont je suis bien le fils, n'aurait jamais frappé une femme, pas même avec une rose. Je jetai mon couteau dans un hallier. — Oh! non, je ne la tuerai pas, me dis- je. Il n'y a de vivant en elle que sa dévorante ambition. C'est 15 que je frapperai. Je soufQerai sur ses espérances, je saccagerai ses rêves. L'homme sur qui elle compte pour arriver atout s'éloignera d'elle avec mépris et lui crachera ses refus au visage, sinon ce sera lui que je tuerai.

Je rentrai à Meillerie comme le soleil se couchait. A.U moment où j'atteignais les premières maisons du village, je fis une rencontre qui me prouva qu'il y a quelque chose d'infini dans le malheur, qu'il a cent

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visages, qu'en vain se flatte-t-on de le connaître tout entier, il trouve toujours moyen de nous étonner, et que l'homme qui souffre "porte en lui un inépuisable trésor de douleurs.

Je vis venir à moi un cabriolet; dans ce cabriolet, il y avait deux hommes en costume de touristes. En passant devant moi , l'un d'eux dit à l'autre : — Quelle heure est-il? — L'autre répondit : — Sept heures et demie, je pense. — Et ils passèrent, et je demeurai cloué sur la place, éperdu, accompagnant du regard cette voiture qui roulait et qu'enveloppait un tourbillon de poussière. Il me semblait que cette poussière était d'or, et le bonheur de ces deux passants m'épouvantait, car ces deux hommes étaient nés près de la Vistule, et c'est en polonais que l'un avait dit : — Quelle heure est-il? et que l'autre avait répondu : — Sept heures et demie... Parler sa langue maternelle, c'est avoir sa patrie sur les lèvres. Ces deux hommes pouvaient parler polonais sans que leur gorge se serrât, sans que leur bouche se tordit, sans que le rouge de la honte leur montât au front. Ah! oui, leur insolent bonheur m'épouvantait, et, quand la voiture eut disparu au premier tournant de la route, j'éclatai en sanglots, et je me sauvai à toutes jambes en balbutiant : — La Sibérie ! la Sibérie! — Et je voyais se dresser devant moi comme des spectres des hommes qui vivaient dans la neige, dans la nuit, et qui avaient des fers aux pieds; mais ces spectres ne laissaient pas d'être heureux : ils s'entretenaientde laPologneen polonais. GrandDieu ! qu'est-ce donc que les horreurs de dix Sibéries auprès de l'effroyable malheur de ne plus oser parler polonais et de ne plus oser penser à la Pologne!

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Comme je traversais en hâte le jardin pour rentrer dans mon pavillon, quelqu'un qui était assis sur un banc fourra dans sa poche un volume qu'il méditait en m' attendant, courut à moi, s'élança à mon cou et m'embrassa sur les deux joues. C'était Richardet. Cet excellent garçon avait passé l'hiver et le printemps près de Genève chez F un de ses parents, ola- •quemuré dans une mansarde, travaillant d'arraché pied à un traité de philosophie de l'histoire. Un matin, il s'était dit : — Ah çà! qu'est devenu ce fou qui m'intéresse, bien qu'il ne croie pas à l'idée ? — Il avait écrit à Paris et n'avait point reçu de réponse. Il lui était venu des inquiétudes, il était parti. On lui avait appris que la comtesse Bolska était morte. 11 avait couru chez Tronsko et lui avait dit : — Où est-ilî — Et Tronsko lui avait répondu : — Parbleu 1 là-bas, auprès de son infante. — Sur quoi Richardet était retourné à Genève et n'avait fait qu'un saut jusqu'à La Tour-Ronde, où il avait eu de mes nouvelles par Fanchonneau.

J'éprouvai en le revoyant une profonde émotion et pour la première fois je pus verser de vraies larmes, ces larmes tranquilles et abondantes qui soulagent. Nous passâmes la soirée à causer. Je lui racontai toute mon histoire. Lorsque j'eus fini , il rapprocha sa chaise de la mienne et me dit : — Vraiment, vous autres Polonais, vous êtes d'étranges personnages 1 Vous- pousser: le sentiment de l'honneur jusqu'à l'extravagance, jusqu'à la frénésie. Mon cher ami, vous vous croyez à jamais déshonoré. En quoi, je vous prie, a-t-il pâti, votre honneur? Vous vous étiez fait un devoir de risquer votre tète pour votre pays. L'avez-vous risquée, oui ou

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non? On vous avait G>argé d'une mission. L'avezvous remplie? N'êtes- vous pas allé en Pologne au péril de votre vie? N'y avez-vous pas vu les gens que vous aviez promis de voir? On vous a fourré en prison, on vous a tourmenté de cent manières. A-ton pu vous arracher une parole que vous vous reprochiez? Ce Casimir croit que c'est vous qui l'avez dénoncé et d'autres le croient comme lui. Que vous importent tous les Casimirs du monde ? Rien de plus méprisable que l'opinion. Et pour ce qui est de ce papier que vous avez signé... ehl bon Dieu, on sait ce que parler veut dire, et vous connaissez le proverbe : nécessité est de raison la moitié. Vous avez déclaré quevousétiezle sujet du tsar. Que vous le vouliez ou non, c'est une vérité géographique; prenez-là comme telle... Au surplus, dites- vous bien que les gens qui vous condamnent sont la plupart de bons vivants, très-amis de leurs aises, et que pendant que vous risquiez votre peau et que vous vous jetiez sur des canons chargés à mitraille, ces Gâtons qui vous morguent s'arrosaient de vin de Champagne, le dos au feu, le ventre à table. Après cela, je reconnais que vous avez eu. des malheurs; mais je ne compte pas dans le nombre le tour que vous a joué M°»« de Liévitz. Vous l'aimiez follement et sottement; elle vous' a guéri en un tour de main; c'est un précieux service qu'elle vous a rendu. Elle ressemble à ces beignets à la glace dont les Chinois raffolent et qui tout à la fois vous incendient le palais et vous congèlent les dents. C'est du feu dans do la neige que cette femme; c'est une Sibérie volcanique; elle a des ardeurs de volonté et un cœur à la glace; cela se voit dans ses yeux, qui brûlent et

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(jui font IBroid. Que cette Catherine au petit pied épouse son Reschnine, si cela lui plaît! Qu'elle devienne ambassadrice et qu'elle gouverne à la baguette la lune et les étoiles ! Laissez-la tranquille, oubliez-la. Quant à Tronsko, je vous ai toujours dit que c'était un énergumène, un esprit brutal et tout d'une pièce, qui n'a jamais su ce que c'était qu'une nuance. Dieu les bénisse, lui et sa main droite ! Quand je l'ai vu, il était aux trois quarts remis. Il a le diable au corps; je ne serais pas étonné qu'il lui repoussât une main gauche. Vraiment il Fa pris de bien haut avec vous. Qu'a-t-il donc fait, après tout, cet homme rare? Avec tout son courage et tout son Kamtschatka, a-t-il sauvé son pays? Je vou3 l'ai répété cent fois, les hommes ne sont rien, l'idée est tout. Quand l'idée aura besoin de la Pologne , la Pologne ressuscitera; tant que l'idée ne s'en mêlera pas, tous les héros, tous les martyrs, tous les émissaires du monde y perdront leurs peines et leur tête.

Il s'attendrit, prit mes deux mains dans les siennes. — Votre mère est morte, continua- 1 -il. Ah ! ceci est un malheur, un vrai malheur; mais ne me dites pas que vous l'avez tuée. Vous savez comme moi que ses pauvres avaient ruiné sa santé ; elle s'affaiblissait de jour en jour. Ce qui est arrivé était fatal. Et ne me dites pas non plus que vous êtes un homme fini. Vous n'avez pas vingt- quatre ans. Vous avez tout un avenir devant vous. Savez-vous quoi? Je ne vous quitte plus. Dès demain, nous partons ensemble pour l'Amérique; nous nous ferons planteurs, tout ce que vous voudrez. Cela pourra me servir pour mon gros livre. Et si vous éprouvez le besoin

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de vous réhabiliter dans votre propre estime par de nouvelles extravagances^ je vous accompagnerai dans toutes vos aventures; je serai votre Sancho. Vous trouverez bien là-bas des moulins à pourfendre; il y en a partout. Non, vous n*êtes pas un homme fini. Vous avez fait une école. Qui n'en fait pas? Défiez- vous de vos scrupules; les scrupules énervent la volonté. Il est bon de sentir le poids de sa conscience mais il ne faut pas s'en laisser écraser. Le sage ne consent à subir aucune tyrannie, pas même celle de sa consoience.

Je lui répondis : — Regardez-moi bien. N'ai-je pas Tair d'un homme gracié ?

— Vous avez l'air, s'écria-t-il, du Polonais le plus fier et le plus fou que je connaisse. C'est convenu; nous partons demain.

Je me mis à rire. — Un aiglon, lui dis-je, voulut monter au soleil. Il fit en chemin une fâcheuse ren- j contre et retomba du haut des airs sur un fumier, ! la patte cassée, la poitrine ouverte. Une chouette j miséricordieuse entreprit de le panser, de le consoler. — Te voilà bien malheureux! lui disait-elle. Tu as fait une école. Qu'avais-tu besoin du soleil ? Je ■ t'apprendrai à t'en passer. — Et l'aiglon lui répondait : — Ce qui console une chouette ne console pas un aiglon... Mon cher Richardet, ajoutai-je, je i suis bien touché de votre amitié. Hélas I j'emporterais en Amérique mes souvenirs et ma conscience, et là-bas comme ici je ne pourrais penser au soleil | sans que ma poitrine ouverte recommençât à saigner. I

Il ne se formalisa point de ma comparaison. Il | me déclara qu'il ne renonçait pas à son projet, qu'il i

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m'amènerait à composition, qu'il me forcerait à reprendre à la vi^. — Je vous prouverai, me dit-il, que les chouettes sont têtues, et que les aigles font bien d'accepter leur charpie et leurs conseils.

En cet instant, l'horloge du village sonna minuit. Je tressaiUis. Le dimanche que j'attendais venait de commencer. — Tout compté, dis-je à Richardet, vous avez peut-être raison. Je vous promets de réfléchir à votre proposition ; dans vingt-quatre heures, je vous rendrai réponse.

Je l'installai dans la chambre que j'avais fait préparer pour lui et je regagnai la mienne. Je m'assis à ma table, j'écrivis le billet que voici :

« Meillerie, auberge de la Croix -Blanche.

« Vous n'épouserez pas le prince Reschnine. Vous savez bien que c'est impossible. Une femme qui s'est donné à Ladislas Boslki lui appartient. J'ai horreur de toutes les trahisons. Je vous mets au fait, je vous préviens. J'irai trouver le prince, je lui montrerai la bague que je tiens de vous. Il apprendra de moi, madame, où et quand vous me l'avez donnée. Il me serait agréable d'avoir auparavant une explication avec vous. Vous n'y consentirez pas, vous m'avez oublié ; mais convenez que je vous fais peur. »

Je dormis jusqu'au matin; je me réveillai en disant : Ah I c'est aujourd'hui ! J'avais acheté la veille, dans un étalage en plein vent, un habillement complet de paysan, une chemise en toile écrue, un sarreau en toile bleue, un gilet et un pantalon de coutil, un chapeau de feutre, de gros souliers ferrés. Quand je me fus équipé de pied en cap, je me plan-

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tai devant la glace et je me fis un visage. Ce talent ] m'était resté. Un bâton à la main, ma lettre dans \ ma poche, je sortis sans réveiller personne. j

J'arrivai à Maxilly vers dix heures. Je pris par le j sentier, je passai au pied du vieux château et le I long des treilles. Je trouvai dans la cour Hélène i qui, tête nue, donnait à manger à ses pigeons. Elle ^ puisait du grain dans son tablier et Téparpillait au- 1 tour d'elle. Je ne sais si les pigeons me reconnurent; au bruit de mes pas, ils s'enfuirent à tired'aile sur les toits. Hélène les rappela ; ils ne revln- j rent pas. j

— M"® de Liévitz est-elle chez elle ? lui demandai-je. |

— Mn»o la comtesse est allée à la messe, me répondit-elle avec cet air de nonchalance hautaine qu'elle avait emprunté à sa maîtresse.

— Depuis quand M»« de Liévitz va-t-elle à la messe des catholiques ? lui demandai-je.

Elle me toisa de la tête aux pieds : — Apparem- j ment depuis que cela lui plaît. |

— Voici une lettre pour elle, lui dis-je.

Elle retira sa main droite de son tablier pour i prendre la lettre, et j'aperçus à l'un de ses doigts une bague en diamants qui ne m'était point incon- ! nue. M"" de Liévitz avait passé ma bague à sa femme i de chambre ! A quoi bon cette suprême insulte ? Ma j haine pouvait-elle croître?

Je partis d'un gros éclat de rire : — Eh la jolie fille, m'écriai-je, la belle ba^>ie que vous avez là ! De qui là tenez-vous *?

Elle eut un frémissement , releva la tête, me regarda, et, je pense, me reconnut, car elle se trou*

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bla. Sa main gauche, qui soutenait le bout de son tablier, retomba comme morte à son côté; le tablier se déplia, tout le grain se répandit à terre. Elle me regarda encore, rougit jusqu'au blanc des yeux, perdit tout à fait contenance, et, me tournant brusquement le dos, s'enfuit dans la maison.

En ce moment, une voiture de louage remontait l'avenue. Un laquais, qui flânait dans le jardin, s'avança et posa sa main en abat-jour sur ses yeux pour mieux reconnaître la voiture et l'homme qui était dedans. Il dit à demi-voix : — C'est lui. On ne l'attendait que pour ce soir.

La voiture fit son entrée dans la cour. Le laquais ouvrit la portière en disant : — Madame la comtesse est sortie. Elle pensait que Son Excellence arriverait parle bateau du soir.

Le prince répondit : — J'ai brûlé une étape. — Et il s'élança à terre. Il promena ses yeux autour de lui; il souriait, son visage ,me parut rayonnant de bonheur. Il dit encore au laquais je ne sais quoi. Je n'écoutais plus, je regardais. Le vrai prince Reschnine n'était pas celui que j'attendais ; quand je tirais du pistolet, je me le représentais autrement. La figure qui venait de m'apparaître était à la fois trèsfine et très-noble, celle d'un homme qui connaît la vie et qui le prend de haut avec elle. Le regard, le sourire, annonçaient une volonté fortement trempée, une grande expérience acquise et une certaine jeunesse de cœur qui avait résisté aux affaires et aux plaisirs. Il me sembla que j'aurais quelque répugnance à tuer cet homme, je formai le souhait qu'il ne me réduisît pas à cette dure extrémité.

— Si son visage ne ment pas, me di8ais-je en m'é-

loigTiant, quand il saura qui elle est, il ne voudra plus d'elle.

Je gagnai le chemin qu'on appelle le chemin d'en haut et qui conduit directement de Maxilly à la cure, le sus bientôt pourquoi M"* de Liévitz était allée à la messe. Je rencontrai une troupe de paysannes endimanchées qui sortaient de l'église et qui ne parl!dent que de l'orgue magnifique qu'on venait d'étrenner. C'était la donatrice elle-même qui en avait touché. Avec quel succès ! Deux marguilliers qui vinrent à passer déclaraient n'avoir jamais rien entendu de pareil : une vraie musique de paradis î disaient-ils. — Les frères n'ont qu'à bien se tenir, pensai-] e. Elle aura désormais pour elle le curé, les marguilliers et le bedeau. Elle doit être heureuse. Peut-être le sera-t elle moins tout à l'heure. Vraiment je suis un trouble-fête.

Je reculai d'un pas. Je venais d'apercevoir au bout du chemin le curé qui pe dirigeait de mon côté en compagnie d'une femme en grand deuil. Je rabattis précipitamment mon chapeau sur mes yeux, et je m'assis sur le rebord du fossé en tournant le dos à la route... Elle allait passer près de moi! Je ressentais une sorte d'émotion qui ressemblait peut-être à de la peur. M"** de Liévitz parlait d'un ton animé, le curé l'écoutait bouche béante, et de temps à autre mettait le pied sur la traîne de sa longue robe noire, de quoi il s'excusait avec confusion.

Ils s'arrêtèrent à dix pas de moi. — Il faut absolument que vous vous intéressiez à mon école, lui disait-elle. Mon Dieu I je ne veux de mal à personne. J'aime tout le monde, moi; mais je hais la pédanterie et la routine. Dieu nous délivre des cuistres qui

estropient la jeunesse ! Il est grand temps de jeter au panier ces vieux rudiments qui ne présentent à l'esprit de Tenfance que des idées abstraites, de sèches nomenclatures. Monsieur le curé, l'enfant est un voyant; sa pensée est logée dans ses yeux. Si vous voulez que son esprit vous entende, parlez à ses yeux. Appreoez-lui à transformer ses sensations en idées. Tout est là. Le monde est pour lui un livre d'images; montrez-lui donc des images. Monsieur le curé, je suis pour l'enseignement illustré.

Ils s'étaient remis en marche. Je me levai brusquement, j'ôtai mon chapeau et je m'écriai d'une voix stridente : — Madame la comtesse, vous trouverez à Maxilly un prince russe et une lettre qui vous attendent.

Le curé bondit en arrière avec un geste d'effroi. M""* de liévitz ne sourcilla pas : elle me regarda fixement, et peu à peu son regard devint terrible; mais elle réussit à en éteindre la flamme. Elle me dit en souriant : — Merci, mon brave homme; il n'était pas besoin de crier si fort.

Et à ces mots elle continua son chemin. J'entendis que le curé lui disait : — Qui donc est cet homme? il a Tair d'un braque.

Elle lui répondit tranquillement : — Ou d'un revenant. — Et elle se remit à raisonner sur les cuistre» et sur l'enseignement illustré.

n'AvtMt. M utriui Mtf«i4 ^3

854 L*AVENTURB

J'arrivai à Meillerie vers midi. Je changeai de toilette et j'appelai Richardet, qui m'attendait avec impatience. Nous déjeunâmes ensemble sur la terrasse, n m'entreprit de nouveau sur l'Amérique. Je ne répondais ni oui ni non ; je souriais; je disais : — Nous verrons.

Quatre heures venaient de sonner. Richardet prit un peu de relâche; il arpenta la terrasse en fumant. Je m'étais accoudé sur le parapet, je regardais le lac et je pensais à mon père. Je m'étais remis à penser beaucoup à lui. Je l'aimais autrement, mais autant que jadis ; je Taimais parce que j'étais son sang et que je lui ressemblais ; je l'aimais comme une faiblesse aime une autre faiblesse, ce qui n'empêchait pas qu'il n'y eût encore du respect dans mon amour. Je ne l'adorais plus comme un héros, comme un demi-dieu, je l'appelais mon pauvre père; mais il était resté pour moi un type de grâce et d'élégance chevaleresques, un maître dans l'art de vivre. Et j'interrogeais son souvenir; je me demandais : Que penserait-il de ma situation ? que ferait-il à ma place? Je m'efforçais de deviner les mots qu'il aurait dits, les gestes qu'il aurait faits. Le malheur est que j'étais plus passionné que lui, et l'imprévu de la passion dérange toutes les mises en scène. Je me disais : Si tout à l'heure il avait pu se mettre à ma place, il n'aurait pas interpellé M"* de Liévitz sur le chemin

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d'en haut. Cette brusque sortie n'était pas de bon goût. — Et je me faisais la leçon.

C'est à cela que je m'occupais quand j'entendis le roulement d'une voiture sur la route, puis un murmure de voix et de pas dans le jardin. Pendant deux minutes, je n'entendis plus rien, jusqu'à ce qu'une porte s'ouvrit derrière moi. Je me dis : Elle a donc osé venir!.. Je retournai la tête. C'était bien elle. Richardet tressaillit; il nous interrogeait du regard l'un et l'autre. Je lui fis signe de se retirer. Il parut hésiter. Je lui dis : — Mon cher Richardet, à bientôt. — Et nous restâmes seuls, elle et moi.

Elle traversa la terrasse de son pas élastique, légère comme un oiseau, s'arrêta un instant devant la brèche et dit : — Voilà un merveilleux point de vue.

— Et une terrasse bien solitaire, ajoutai-je, bien close, bien cachée, où l'on peut faire ce qu'on veut sans être vu. Désirez-vous que je rappelle M. Richardet?

Elle fit un imperceptible haussement d'épaules et dit d'une voix brève : — Je n'ai peur de rien ni de personne.

Elle avança un fauteuil, elle s'assit. Je restai debout devant elle, appuyé contre le parapet. Elle s'éventait et regardait toujours par la brèche.

— Quel est ce village, sur l'autre rive du lac? me demanda-t-elle.

— J'ai oublié son nom, lui répondis-je.

— Ah I c'est CuUy. Et plus loin, cette petite ville, c'est Vevey. J'ai envie d'y conduire demain le prince Reschnine. Voulez- vous être de la partie?

Elle prononça ces mots de l'air le plus posé, du ton le plus naturel du monde. Je frissonnai, mon

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sang bourdonna dans mes oreilles. Une possession si absolue de soi-même témoignait d'une sorte de grandeur monstrueuse. La femme qui était assise là, devant moi, n'était pas une femme, n y avait da marbre sous cette chair, et au fond de ce marbre il n'y avait rien qui ressemblât à un cœur. Je levai en l'air mes poings crispés. Elle me regarda fixement et sourit. Je fis un effort suprême, je refoulai mon émotion au plus profond de mon cœur, et je parvins à dire assez tranquillement : — Vous a-t-on remis une lettre?

•^ Certainement, dit-elle.

— Et vous l'avez lue?

— Lue et déchirée.

— Déchirée ! elle a donc eu le malheur de voua déplaire?

— Je déchire tous les papiers inutiles...

Elle ajouta : — Vous êtes un enfant, et votre lettre est un enfantillage.

Et, soulevant négligemment son éventail, elle me montra dans .l'eau l'ombre portée de la montagne :* — Décidément, dit-elle, il y a un lac bleu et un lac vert. Lequel préférez-vous?

— Non, lui dis-je, je ne suis pas la dupe de votre insolent sang-froid. Vous n'êtes pas si tranquille que vous en avez l'air. Cette lettre inutile que vous avez déchirée vous dérange et vous inquiète. Vous avez peur, c'est pour cela que vous êtes ici... Vos charités, vos pauvres, vos écoles, ce sont là ^ bien . maigres divertissements, vous aviez hâte de retourner aux gras pâturages de la politique et de | la diplomatie. Vous avez réussi à vous débarrasser i de votre mari, qui n'était qu'un imbécile, et vous I

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pensiez vous être délivrée de moi, qui ne suis qu'un sot. Vous aviez décidé que je n'existais plus, que vous aviez le champ libre, que rien au monde ne pouvait vous empêcher d'épouser ce prince Reschnine, très amoureux, paraît-il, très-ambitieux et en passe d'arriver à tout. Il se trouve qu'il y a des revenants. On revient, puisque décidément je suis revenu et que me voilà. Et je vous le jure, ce mariage ne se fera pas : non que je vous aime encore... ah! grand Dieu!... mais j'entends me venger, et je me vengerai.

Elle m'avait écouté en s'éventant, les yeux à demi clos. Elle les rouvrit et me dit : — Vous m'aviez écrit que vous désiriez vous expliquer avec moi. Je suis mal récompensée de ma complaisance. Voilà donc ce que vous appelez s'expliquer.

— Je serais curieux de savoir, continuai-je, quelles explications vous lui donnerez, à lui, à ce pauvre homme ! Assurément vous n'êtes pas femme à rester court. Quelle histoire, quelle fable lui conterez-vous? Tâchez d'inventer quelque chose de Traisemblable. Il ne suffit pas de conter, il faut se faire croire.

Elle me répondit froidement : — Me serait-il bien difficile de lui persuader que vous êtes fou î II suffit de vous voir, de vous entendre.

Je lui montrai à mon doigt la bague que je lui avais prise. — Et que pensera-t-il de cette bague ? Cette bague est-elle folle?

— SinguUer témoin ! fit-elle en secouant la tête. Elle continuait de s'éventer. Je lui arrachai son

éventail, je le jetai dans le lac ; puis je saisis ses deux poignets et je les tordis dans mes mains. Sûre-

ment je lui fis mal. Son visage n'en marqua rien. Elle me fit l&cher prise en me disant : — Nierezvous encore que vous ne soyez fou ? — Et, tirant de sa poche un petit miroir, elle l'approcha de mes yeux. Mon visage me fit peur. Je sentis qu'elle disait vrai, que la folie était là , frappant à la porte, que j'étais en quelque sorte au bout de ma raison, qu'elle vacillait dans ma tète comme une lampe à qui l'huile vient à manquer, et dont la mèche fumeuse noircit en crépitant. Je fiémis à l'idée que j'allais devenir fou avant de m'ôtre vengé, et je portai mes deux mains devant mon front comme pour protéger contre le vent cette flamme pâlissante et mourante. Je m'éloignai de quelques pas, je respirai avec effort. Il me sembla que la lampe se ranimait, je sentis mes idées s'éclaircir, je relevai la tête et, d'un ton plus calme :

— Quelle femme êtes-vous donc? lui dis-je. Il est possible que vous vous soyez fait une habitude d'oùbUer le visage et le nom des hommes dont vous n'avez plus que faite; mais vous me regardez, vous vous souvenez, et peu vous importe ce que je pense de vous! Vous n'éprouvez pas le besoin de dire un mot pour vous justifier? Mentez, mentez un peu, mentez beaucoup ; mentez avec art, avec talent. Le mensonge est une pudeur. La femme qui ne ment pas est un monstre.

Elle me répondit : — Monstre, soit I Je ne sais pas mentir.

Je repris avec violence : — Il vous est donc indifférent de me laisser croire que vous vous êtes donnée à moi par peur ou par curiosité, en vous disant : IL ne m'en coûtera jamais qu'une heure de ma vie

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et la bagatelle de m'ôtre donnée?... De grâce, mettez un mensonge entre la vérité et moi. C*est une chose effroyable que la vérité. Quoi que vous me disiez, je vous jure de vous croire.

-Cette fois ce marbre consentit à s'animer, ce silence consentit à parler. Elle pencha la tête vers moi, il lui monta une rougeur aux joues. Elle me dit :

— Vous voulez donc que je me justifie. De quoi?... De ne pas mentir? C'est un talent qu'on a ou qu'on n'a pas. D'être ce que je suis? Je ne me suis pas faite... Toutefois, en cherchant bien,... oui, je m'accuse d'un tort. Il y a plus d'un an... J'avais eu des contrariétés, je m'ennuyais. Je vous rencontrai à Genève, dans la rue. J'étais en voiture, vous étiez à cheval. Quelqu'un me dit : C'est le comte Bolski, aussi beau et aussi fou que son père. Je vous regardai passer. Quelques jours plus tard, on me parla d'une famille d'émigrés auxquels vous vous intéressiez. Quand on s'ennuie, on a des curiosités. Je vous envoyai mille francs pour vos pauvres dans la pensée que vous m'apporteriez en personne votre refus ou vos remerciments. Vous n'êtes pas venu. J'en ai bientôt pris mon parti... Par malheur, vous vous êtes ravisé, et, si je ne me trompe, vous avez couru après moi jusqu'à Maxilly, vous avez forcé ma porte.

« Est-ce vrai? De quoi vous plaindrez-vous? Ai-je encouragé votre caprice? vous ai-je déguisé mon caractère et mes sentiments? Je crois vous avoir écrit un jour que mes amis me trouvaient féroce. Je vois clair, je me décide très vite, je ne mens pas. Voilà une férocité bien avérée... Vous êtes parti. PaT malheur nous nous sommes revus. Accusez donc un

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peu le hasard... Nous aurions dû comprendre qu'il y avait un abîme entre nous comme entre nos deux peuples. Vous êtes un homme de sentiment. Moi, j'admire par-dessus tout une volonté qui pense. Nous ne pouvions nous convenir longtemps... Ce qui s'est passé est irréparable. Vous croyez avoir laissé dans cette prison d'où je vous ai tiré quelques lambeaux de votre honneur. Il est certain qu'un homme qui n'a pas fait ce qu'il voulait faire est un homme amoindri. U n'est pas moins vrai que les hommes imposent aux femmes Fopinion qu'ils ont d'euxmêmes. Quand je vous ai revu, je vous ai trouvé diminué d'une coudée. Mes yeux ont bien dû vous le dire. L'amour était mort; on ne le ressuscite pas... Ce que je vous dis là, je le dirais devant le premier venu. On me connaît, et, Dieu merci ! cela n'empêche pas mes amis de m'aimer... Vous n'êtes pas raisonnable, vous avez juré de vous venger. Je vous le répète, c'est un pur enfantillage. Quand on examine à distance ses colères, on les trouve bêtes. Et moi donc, n'aurais-je pas quelque raison devons en vouloir? Vous me rappelez Tune des cruelles déceptions de ma vie; mais j'ai tâché de vous oublier, et j'y ai réussi : faites de même, oubliez-moi. Mon Dieu! vous n'aurez pas de peine à me remplacer. Du moment qu'il ne s'agit que de les aimer, toutes les femmes se valent ou à peu près. Les hommes de sentiment ont beau broder de chimères leur passion, r étoffé en est toujours grossière. Us ont beau jurer que la femme qu'Us aiment est imique, incomparable; ce qu'ils lui demandent, la première venue le teur donnerait. Je ne le crois pas, je le sais; je suis certaine que c'est arrivé... Quand vous serez de

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sang- froid, dans quelques jours d'ici, vous me donnerez raison.

Je l'écoutais et je la regardais. Il fallait toujours qu'en parlant elle froissât quelque chose entre ses doigts. Je lui avais arraché son éventail, elle avait détaché de son corsage une rose qu'elle y portait fixée par une agrafe; elle égratignait cette rose avec ses ongles, elle reifeuillait sur sa robe noire et sur ses pieds. Et comme cette rose, elle effeuillait et déchirait insolemment ces chimères de la passion dont le souvenir demeure sacré à qui les a connues. Jamais je ne l'avais vue plus belle; jamais ces lèvres qui insultaient l'amour n'avaient respiré une grâce plus voluptueuse, jamais il n'y avait eu plus de musique dans cette voix qui disait que le cœur est un mensonge, plus de lumière dans ces yeux dont l'impitoyable regard me donnait le frisson.

Je m'approchai d'elle, je lui criai : — Malheureuse femme que vous êtes! dites que vos oublis sont un gouffre où tout s'engloutit. Dites qu'en revanche votre cœur est bien peu de chose, que vous en avez bientôt touché le fond, qu'à peine s'est-il donné, il lui prend d'effroyables lassitudes, et qu'il renie et maudit son bonheur; mais ne blasphémez pas contre l'amour. Quoil cette nuit dont vous refusez de vous souvenir était pareille à toutes les nuits? Et nous étions l'un pour l'autre les premiers venus*? Ce n'était pas vous, ce n'était pas moi? Mes baisers ressemblaient à tous les baisers? Et quand votre bras s'enlaçait autour de mon cou, nos âmes étaient absentes, elles ignoraient tout, il ne s'y passait rien?... Ah! vous avez beau dire, cette nuit de délices vous est restée tout entière aux lèvres, et quoi que vous fas-

siez, elle y restera, et ceux qui viendront après moi diront : Nous ne sommes pas les premiers, quelqu'un a passé par là.

Elle me répondit en souriant et d'une voix trèsdouce, comme si elle eût parlé à un malade, à un enfant : — Vous ne m'avez donc pas écoutée ? Je croyais vous avoir dit que mon amour était mort en vous revoyant...

Je lui saisis le bras, je le secouai avec fureur. — Oh! je vous avais bien entendue, mais quelque chose en moi se refusait à croire. Vous avez raison, il y a un abîme entre nous. Je ne réussis pas à savoir qui vous êtes... Près d'un chemin montant, ce cerisier... Il était en fleur. Je me couchai là, et je criais à cet arbre votre nom, je lui disais qu'il n'y avait qu'une femme au monde, et que cette femme c'était vous, et il me croyait, car je lui parlais avec des lèvres encore chaudes de vos baisers. . . Et pendant ce temps vous étiez occupée à essuyer votre bouche et à vous reposer de cette honteuse comédie que vous veniez de jouer. Je m'y étais laissé prendre, j'avais pu croire que vous m'aimiez. Et vous n'appelez pas cela mentir? Ce n'était pas un mensonge que cette nuit...

Je n'en pus dire davantage. Il me prit une défaillance, mes jambes se brisèrent sous moi. Je tombai à terre. Un banc se trouvait là, je me traînai à genoux jusqu'à ce banc, j'y appuyai mes coudes, et je posai ma tète dans mes mains. Elle me regardait. Un éclair d'orgueil triomphant avait jailli de ses yeux; elle se disait peut-être que, si elle l'eût voulu, elle aurait pu m'écraser sous ses pieds; elle se leva, s'approcha du parapet, regarda le lac, puis se retourna vers moi. Je pressentis qu'elle allait dire quelqus chose de ter-

rible, une de ces paroles qui tuent, et j'attendis le coup en tremblant.

— Vous ne devinez rien, me dit-elle. Vous croyez toujours que cette femme c'était moi?... Le docteur a été trop discret... La bague que vous portez au doigt... Regardez-la donc, ne voyez- vous pas que c'est la bague d'Hélène?... — Et partant d'un éclat de rire aigu, elle s'écria : — Et voilà ce que c'est que l'amour!

Cette révélation, ce cri, cet éclat de rire... la foudre m'avait frappé au cœur. Je chancelai, je serais tombé la face contre terre, si je ne m'étais cramponné au banc. Je restai éperdu, à genoux, dans la nuit. Je me souvenais vaguement que quelque chose m'avait été dit, que ce quelque chose était vrai, et j'en trouvais la preuve dans certaines sensations presque effacées , que je n'avais pu m' expliquer... Mais de quoi s'agissait-il? Que m'avait- on dit? Mes pensées venaient d'être comme emportées par un coup de vent et dispersées autour de moi; ma tête était vide; dans ce vide, je ne voyais rien. Je me disais: qui suis-je? où suis-je? Tout à l'heure j'étais en colère. Pourquoi ? Quelqu'un me parlait et il a ri. Qui est-ce donc?... Et il me semblait qu'il y avait partout autour de moi comme un silence effaré ; les murs de la terrasse et les têtes rondes des marronniers qui les dépassaient me regardaient avec stupeur ; les pierres, les arbres, les rochers de la montagne avaient tout vu , tout entendu, tout compris, ils se faisaient des signes, ils étaient convenus de se taire, je ne pouvais savoir ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient entendu. Je tournai mes yeux vers la brèche du parapet,

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je reconnus le lac, et j'aperçus au loin une bar- I que qui voguait à pleines voiles. Je me dis : Voilà une barque qui a chargé des pierres à Meillerie et qui a mis le cap sur Vevey ; elle a le vent en poupe ; elle abordera dans une heure... Je me dis aussi : ^ ce n'est pas cela que je cherche; qui donc a ri?... J'attachai mon regard sur l'arbousier, qui se penchait sur l'eau avec effort; il avait l'air attentif et ' impatient, l'air d'un spectateur qui attend un spectacle. Une mésange s'étaitposée un instant dans ses branches ; elle prit son élan, la branche fléchit, et l'oiseau s'envola à tire- d'aile. Alors je dis tout haut : ' — C'est l'oiseau bleu.

U était là j

Et s'envola. !

Et le son de ma voix me causa une secousse. Je me réveillai, et je sus qui était là, derrière moi , qui m'avait parlé, qui avait ri et pourquoi elle avait ri. Je me dressai d'un bond sur mes pieds; me I tournant vers elle : — Oh! je savais bien que j c'était vous 1 . . . Elle était immobile , étonnée ; elle attendait. Je fis un pas et je lui dis : — Voilà donc ce que c*est que l'amour I Dieu m'est témoin que je ne voulais pas vous tuer; mais après cela que voulez-vous que je fasse?

Je ne sais pas de quel air je la regardais ni ce qui se passa en elle. Ce qui est certain, c'est qu'elle changea tout à coup de figure. Une flamme sombre s' al- j luma dans ses yeux glacés ; elle rougit, tous les mus- j clés de son visage tressailUrent. Peut-être avait-elle peur et se disait-elle qu'elle avait trop osé, qu'elle m'avait trop méprisé, que son insolence l'avait perdue. Je crois aussi qu'il lui revint un caprice pour

un homme qui s'était remis sur ses pieds, qui était debout devant elle, qui savait cette fois ce qu'il voulait et qui lui faisait peur. Elle dénoua brusquement les brides de son chapeau, le jeta dans la poussière. Comme un soir à la Solitude, ses cheveux se défirent et roulèrent en flots dorés sur ses épaules. Elle secoua la tête comme pour en augmenter le voluptueux désordre. Puis elle marcha vers moi, le front penché en avant; elle posa ses deux mains sur mes deux épaules, elle me dit tout bas : Pourtant, si vous le vouliez, tout pourrait s'arranger. — Et sa l)ouche chercha la mienne.

Je détournai la tête. Je frémissais d'épouvante. Je me disais que l'amour était cela et qu'à cela j'avais tout sacrifié. Je sentais aussi que cette femme me faisait horreur, et que cependant il y avait en moi comme une lâcheté prête à se rendre; je sentais que si cette femme me disait une fois encore : — Tout peut s'arranger; viens !... — peut-être la suivrais-je jusqu'au bout de la terre, et qu'en dépit de mes remords, de mes deuils et delà Pologne, je recommencerais à croire au bonheur.

Sa bouche ne put arriver jusqu'à la mienne. Je la repoussai de toute la longueur de mes deux bras; je lui criai d'une voix forte : — Ma mère ! Tronsko 1... — Je criai encore : — C'est la mort qui est l'oiseau bleui... — Et aussitôt je me jetai sur elle, je la saisis par la taille, je l'emportai dans mes bras. Je la regardais ; il me parut qu'elle était divinement belle avec ses longs cheveux épars , qui traînaient sur mes pieds. Je ne saurais dire si elle résista, si elle se débattit. Je ne pense pas qu'elle ait jeté un cri. Mes muscles étaient d'acier; ils la serraient comme un

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étau; je la pressais sur mon cœur, dont les battements la repoussaient. Je sautai sur la brèche et je regardai une seconde fois ce que je portais dans mes bras. Elle était pâle, mais elle n'avait plus peur. Son visage était immobile ; il y avait seulement au fond de ses yeux quelque chose qui remuait, quelque chose de sombre qui ressemblait à la fureur d'une volonté vaincue. Elle désirait que son dernier regard m'épouvantât. Je me précipitai avec elle. Je sentis un grand vent passer dans mes cheveux, qui se dressèrent, et rinstant d'après j'entendis un bruit d'eau qui rejaillissait. La dernière chose que j'avais vue en tombant était une main coupée qui criait : — Vive la Pologne! — Après quoi je ne vis, je n'entendis, je ne pensai plus rien. La violence du coup m'avait étourdi, je perdis connaissance. Je crois pourtant que je la tenais toujours serrée dans mes bras, et je sentais vaguement que j'étais heureux parce qu'il me semblait descendre en tournoyant dans un gouffre sans fond, où la Pologne n'était pas...

Vous savez mieux que moi ce qui suivit. Il paraît que des pêcheurs étaient là, dans leur barque, de l'autre côté du rocher. Ils n'avaient rien vu, ils avaient entendu. Ils firent force de rames. Sûrement quelque épave flottante leur révéla l'endroit où. nous étions tombés. Ils nous repêchèrent. Elle était morte, je respirais encore, mais j'avais trouvé au fond du gouffre l'oubli, l'ignorance divine... A quoi donc a pensé la justice*? Il est probable que Richardet a fabriqué pour me sauver je ne sais quelle fable, quel pieux mensonge. Il aura dit sans doute que M"»* de Liévitz s'était laissée tomber dans l'eau, que je m'étais jeté aprè^ elle, ou bien il aura juré que i'étais fou

quand je l'ai tuée. Cela n'est pas soutenable. Je vous jure que j'avais toute ma raison. Eh! bon Dieu, c'est l'action la plus raisonnable que j'aie faite de ma vie. Peut-être me direz- vous que mon père, s'il eût été à ma place... J'y ai beaucoup réfléchi depuis quinze jours. Je me fais fort de vous prouver... car enfin...

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