L'aventure de Nicolas Corbin
' , La nuit du 14 mai 1903 se signala, à Chicago, par deux événements qui, pour n'avoir entre eux aucune sorte de rapport, n'en furent pas moins d'une gravité telle que tous les journaux de la ville, à commencer par la Tribune, le Herald et V Introcean, s'en emparèrent aussitôt.
Les faits valaient d'ailleurs la peine d'être signalés.
Qu'on en juge. ,
Tout d'abord, le Temple maçonnique et le Tacoma, deux des plus hautes ^ maisons de la ville, c'est-à-dire deux de ces monuments qui s'élèvent à la hauteur prodigieuse de dix, douze, quinze, dix-huit et même vingt étages, avaient eu leurs toitures en partie emportées, fauchées, rasées, comme au passage d'un effroyable cyclone.
Fait à signaler, l'Auditorium et le Monadnock, autres immeubles également gigantesques, n'avaient pas souffert.
En ville, d'ailleurs, on ne s'était aperçu de rien.
Seuls les locataires des étages supérieurs des habitations endommagées avaient été réveillés en sursaut par un bruit qu'ils comparaient tous à une détonation violente, à un coup de canon.
Gela avait duré environ dix secondes pour le Temple maçonnique, près d'une demi-minute, par contre, pour le Tacoma.
Ce temps écoulé, tout était rentré dans le siLence, et, en gens pratiques pour lesquels tout compte ici-bas, même le sommeil, les locataires desdits immeubles s'étaient promptement rendormis.
C'était au jour, seulement, que les dégâts avaient été constatés.
Le premier soin, tout naturellement, avait été d'en rechercher la cause.
Comme il s'agissait là de résoudre un problème quelque peu insoluble, les avis forent tout aussitôt partagés.
Les uns soutinrent que l'événenient était dû à une trombe ou à un cyclone. Les autres penchèrent pour la chute d'un énorme bolide.
Malheureusement, rapidement interviewés, ces messieui's des bureaux météorologiques déclarèrent nettement que les appareils enregistreurs n'avaient signalé ni cyclone, ni trombe, ni même le plus léger coup de vent.
Quant au bolide, ils répliquèrent qu'ils n'y ajouteraient foi que lorsque quelqu'un le leur mettrait sous les yeux.
C'était bref et péremptoire.
C'était en outre déconcertant pour la curiosité publique.
D'ailleurs, si un bolide était tombé, où était- il? Qu'était- il devenu? Où était-il passé?
Nul ne pouvait croire qu'un mauvais plaisant avait pu le subtiliser. Pour quel motif d'ailleurs?
On l'avait trouvé pendu dans son laboratoire. ^'un autre côté, deux toitureS
ne s'enlèvent pas toutes seules.
Il y avait là, on en conviendra, quelque chose d'étrange. Suicide, ou assassinat?
Pour comble de surprise, le second événement, bien que d'une tout autre nature, possédait, lui aussi, son côté mystérieux et quelque peu inquiétant.
Les journaux annonçaient, en effet, la mort du docteur Abraham Wigson, un homme qui, quelques années plus tôt, avait été une célébrité dans la ville et n'avait pas peu contribué, par sa fortune colossale, à aider au relèvement rapide de Chicago, après le terrible incendie d'octobre 1871.
Depuis cinq ans, il est vrai, le docteur ne voyait plus personne. A la suite de gros chagrins, la disparition successive d'êtres chers, il s'était éloigné de la grande scène du monde et s'était retiré dans une propriété un peu isolée qu'il possédait aux environs de la ville, dans le faubourg de Kenwood. Le monde est égoïste. Peu à peu on l'avait oublié.
On savait seulement qu'il vivait seul en compagnie d'un unique domestique, un Français répondant au nom de Nicolas Corbin, et qu'il s'occupait de science, du moins on le supposait, et c'était probable, ce docteur Wigson, en même
Il se trouve à l'entrée d'une clairière.
temps qu'un homme de bien, étant aussi, nul ne l'ignorait, l'un des premiers chimistes et l'un des premiers ingénieurs américains.
Et voilà que, brusquement, on annonçait sa mort, et quelle mort!
On l'avait trouvé pendu dans son laboratoire.
Oui, pendu, et aucune lettre, aucun mot ne donnait la raison de cette fin inattendue et tragique.
Donc, de ce côté -là, également, le champ se trouva largement ouvert à toutes les suppositions.
Quelques journaux penchèrent bien pour un suicide survenu à la suite d'un dérangement cérébral ou d'une crise neurasthénique aiguë.
La-chose était possible, en somme.
Mais le Herald, lui, se déclara nettement pour un assassinat. Le soir même, tout Chicago était de son avis.
Du reste, un point très important corroborait l'enquête faite sur place par un rédacteur du journal.
Ce point, c'était la disparition extraordinaire, inexpliquable et brusque, de Nicolas Corbin, l'unique domestique de cet excellent et remarquable docteur Wigson.
Cette disparition, en un tel moment, était grave. De là à supposer que ce garçon, que l'on connaissait fort peu, avait assassiné son maître, puis l'avait pendu dans son laboratoire pour faire croire à un suicide, il n'y avait qu'un pas.
Ce pas, l'opinion publique le franchit sans hésitation.
La logique était d'ailleurs pour elle.
Pas coupable, ce Français ne se fût pas enfui.
Quelle en eût été la raison?
A bien chercher, on ne pouvait la trouver.
Donc il y avait eu assassinat, et l'assassin ne pouvait être que ce misérable Nicolas Corbin.
Ce fut l'avis général.
Si général même que, moins de quatre heures après la découverte du crime,, tous Jes policiers réguliers delà ville se trouvaient en chasse.
Le soir même, les journaux offraient une prime pour l'arrestation du coupable et mettaient, en même temps, à ses trousses des détectives privés qui, chacun le sait en Amérique, sont vingt fois supérieurs à ceux de la police des villes.
Ainsi pourchassé, traqué, pisté, l'homme ne pouvait échapper aux recherches.
Il y a des mailles entre lesquelles le drôle le plus fin ne peut se faufiler, et les filets tendus, affirmaient certaines feuilles quotidiennes, étaient faits de ces mailles-là.
Malheureusement pour ces honorables journaux, il était écrit que les deux événements graves qui s'étaient déroulés dans cette nuit du 14 mai resteraient aussi mystérieux l'un que l'autre.