‹ L'aventure de Nicolas CorbinChapitre 3 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

MAÎTRE NICOLAS GORBIN

Un drôle de personnage.

Qu'était ce Nicolas Corbin, ce Français mystérieux sur lequel la police tout entière des États-Unis s'était trouvée impuissante à mettre la main?

C'est ce que les enquêtes multiples faites depuis sur son compte, nous expliqueront assez clairement.

Voici, en effet, ce qui avait été relevé à son actif :

Six mois avant que les deux événements cités plus haut ne se produisissent dans cette nuit du 14 mai 1903, un homme débarquait à Chicago. Il venait de New- York, où il avait pris la ligne du New-York Central, qui appartient aux Vanderbilt.

Cet homme était petit de taille, un mètre soixante-cinq au plus, mais solide et trapu. Son visage bouffi était glabre, ses yeux étaient bleus, tout ronds et très mobiles, ses cheveux blonds tirant légèrement sur le rouge, sa bouche large, ornée d'une double rangée de dents magnifiques dont pas une ne manquait, son nez retroussé et légèrement épaté.

Pour sa tenue, elle était simple : '

Un complet gris caché sous un vaste cache-poussière havane, un chapeau de feutre mou, de solides souliers de marche, et c'était tout.

Pas de canne, pas de parapluie et, fait à signaler, pas de bagages : ni malle, ni sac, ni valise, rien.

L'homme était débarqué les deux mains dans ses poches, le nez au vent, en promeneur.

Pourtant cet individu, le fait avait été constaté, ne foulait pas le sol américain depuis plus de soixante-cinq heures.

Il était prouvé que, débarqué à New- York au Pier 42, Favant-veille de son arrivée' à Chicago, il n'avait quitté le pont du paquebot la Bretagne, qui l'amenait de France, que pour prendre le train qui devait le conduire sur le sol foulé pour la première fois en 1639 par le Père Nicolet, puis en 1670 par le soldat Pierre Moreau, surnommé la Taupine.

Cette singulière façon de débarquer d'un paquebot aussi tranquillement que vous ou moi débarquerions à Paris, venant d'Asnières ou de Robinson, dénotait évidemment un individu fort original ou bien sûr de lui-même.

Ce personnage , venu en Amérique pour y tenter sans nul doute la fortune, pensait-il donc que les cailles allaient lui tomber toutes rôties dans le bec?

C'était là, certes, illusion de sa part, d'autant qu'il débarquait — la police

MAITRE NICOLAS GORBIN

en avait eu la certitude depuis — n'ayant en poche que la somme modique et dérisoire de deux dollars deux cents ^

Nullement embarrassé cependant, il s'était fait indiquer le restaurant français Lassagne et s'y était rendu illico.

Le lendemain même, on pouvait l'y voir occupé comme laveur de vaisselle.

Huit jours plus tard, on l'y trouvait encore, mais monté en grade et iservant, cette fois, comme garçon de salle dans le restaurant même.

Pourtant, il est reconnu, de Favis même de son patron, enchanté de son service, il faut l'avouer, que ce métier ne convenait qu'à demi au Français.

Nicolas Gorbin avait avoué bien haut, en effet, qu'il rêvait d'une tout autre existence.

Or, ce fut à cette époque que le docteur Abraham Wigson fit paraître dans plusieurs journaux de Chicago une annonce brève par laquelle il demandait un serviteur intelligent et dévoué pouvant remplir chez lui les fonctions multiples de cuisinier, de maître d'hôtel, de valet de chambre et de jardinier.

Le hasard, qui souvent fait étrangement les choses, voulut que cette annonce tombât sous les yeux de Master Gorbin, lequel, sans plus tarder, s'empressa de se renseigner sur le docteur, sur ses habitudes,

• 1 1' c ^ ^1• L'homme était débaraué les deux mains

ses manies, et s informa de l impor- , nue ueux mams

' dans ses poches.

tance des gages.

Satisfait et rêvant déjà, sans doute, d'un coup facile à faire, grâce à l'isolement dans lequel, depuis des années, se cantonnait le vieillard, il n'hésita pas à se présenter et fut immédiatement agréé par le savant.

Ge gros garçon bouffi, calme, de manières posées, avait plu tout de suite à ce solitaire qu'était le docteur Abraham Wigson .

Il faut l'en excuser, car bien d'autres, à sa place, eussent peut-être commis la même imprudence.

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