CHAPITRE III
MAÎTRE ET SERVITEUR
Les habitudes du docteur Wîgson.
Mais, avant d'aller plus loin et afin de donner à ce récit une clarté légère ^ et indispensable, notre devoir est d'expliquer de quelle façon toute particulière maître et serviteur vécurent, du jour où ils s'agréèrent l'un l'autre, jusqu'à cette nuit mystérieuse du 14 mai.
Ces détails ne sont pas inutiles, on en jugera. Tout d'abord,, il nous faut déclarer sans hésitation que Nicolas Corbin était entré au service d'un homme d'un caractère plutôt bizarre, lequel, sous des apparences bonasses, n'était pas commode tous les jours.
Cet excellent docteur était un maniaque, méfiant, autoritaire en diable et peut-être même quelque peu déséquilibré.
Dans tous les cas, taciturne et d'allures inquiètes et sournoises. Au demeurant, assez facile à vivre, pourvu que l'on eût soin de suivre, et cela de la façon la plus rigoureuse, la ligne de service établie selon ses ordres.
Tout, avec lui et chez lui, devait se faire avec une régularité mathématique. Chaque chose avait son temps, arrivait à son heure.
Nicolas Corbin, nature particulièrement conciliante et débrouillarde, se mit sans difficulté au ton de la situation, et, là où d'autres se fussent peutêtre ennuyés, lui sut bien vite se créer une petite vie très régulière et nullement désagréable.
Un exemple, entre mille, prouvera jusqu'à quel point il poussa même un jour l'observance du règlement établi, à propos des moindres faits, par le docteur lui-même.
Sir Wigson, entre autres habitudes, avait coutume de pénétrer dans sa salle à manger, pour le dîner, à huit heures sonnant; son repas durait une
Il fit le service comme si le docteur avait été présent.
demi-heure. A la demie tapant, il reposait sa tasse à thé vide sur la table et quittait la salle pour retourner à ses occupations, occupations mystérieuses et que maître Corbin, entre parenthèses, ne soupçonnait même pas.
Or, un soir, le docteur, absorbé sans doute par son travail, ne fit pas son entrée dans la salle à manger à l'heure régulière.
Nicolas Corbin, qui exerçait près du savant la double fonction de premier chef et de maître d'hôtel, n'en fut nullement troublé.
Aller prévenir une seconde fois son maître que le dîner était servi et menaçait de refroidir ne lui vint même pas à l'esprit. Posément, sans hâte, apportant entre les plats le temps qu'eût mis le savant à faire disparaître leur contenu, il fit tranquillement le service, aussi sérieux, aussi calme que si le docteur eût été présent.
A huit heures et demie frappant, il fit une légère pause de deux minutes représentant le temps nécessaire à son maître pour quitter la salle, puis, toujours aussi sérieux, aussi paisible, il débarrassa la table, donna un coup de balai et attendit.
A neuf heures moins vingt le docteur fit son apparition.
Devant la table de service il eut un imperceptible mouvement de surprise, et son regard alla chercher immédiatement celui de son serviteur.
En même temps, de ses lèvres minces et sur un ton qui, bien certainement, faisait prévoir l'orage, il laissa glisser cette interrogation brève :
« Pourriez-vous m'expliquer, je vous prie? »
Nicolas Corbin s'attendait sans doute à semblable question, car il ne broncha pas. Très simplement il leva l'index de la main droite, désignant dans ce geste le lourd cartel appendu au mur de la salle à manger, et :
« Que monsieur ve*,iine bien se donner la peine de constater, observa-t-il froidement. Les aiguilles indiquent neuf heures moins dix-huit minutes; or, depuis onze minutes et quelques secondes, monsieur a fini de dîner. »
Un instant, les mains derrière le dos, les sourcils rapprochés, Abraham Wigson l'observa en silence, puis, de l'air le plus tranquille du monde, il toussota une fois ou deux, pivota sur ses talons, et, sans avoir soufflé mot, il s'éloigna sifflant entre ses dents le Hail, ColLimbia^\ de Joseph Hopkinson.
Et, ce soir-là, l'honorable savant se coucha sans manger. Le lendemain matin, au réveil, il augmentait son domestique de deux dollars par mois. La consigne est la consigne.
A tel maître, tel serviteur. Ponctuel dans son service, Nicolas Corbin ne s'occupait en aucune façon de ce que faisait son maître, et pourtant les manières de ce dernier étaient certainement aussi étranges que son exigeante façon de vouloir être servi chronométriquement.
Que faisait-il en dehors des repas? A quoi passait-il son temps? Quels travaux singuliers l'occupaient?