SCENE IV
JUSTINE , CÉCILE , en robe du matin.
CÉCILE
Eh ! bien , Justine, mon père est-il parti ?
JUSTINE
Oui, Madame , nous voilà seules pour deux grands jours au moins.
Il revient le quinze, et son cher pupile arrive ce jour-là :je voudrais déjà le voir, ce charmant prétendu; j'ai besoin de rir« à ses dépens.
JUSTINE
Quoi , Madame , vous le détestez sans l'avoir vu I
CECILE
Ai-je besoin de le voir? ne sais-je pas que c'est un original?... Un homme à svslèmps, un homme ridicule ?... et puis mon père vent ce mariage, il le veut absolument j tiens, Justine, voilà ua tott dont Armand ne se lavera jamais.
JUSTINE
Vous êtes forle loin de M. votre père , mais devant lui je ne vous vois jamais prendre un ton aussi décidé.
CECILE
J'en conviens , cette soumission est une vieille habitude de Tenfance, mais je m'en déferai , et surtout dans celle occasion. Armand ne me convient pas du tout.
JUSTINE
Bon, Madame, un mari convient toujours.
CÉCILE
Ah ! ne m'en parle donc point ; je n'ai été mariée qu'un an , et c'est déjà beaucoup trop. Emmenée à la campagne en tête-à-tête... {Elle soupire.) Il me semble encore y être... et puis point de spectacles, de sociétés , de bals; point de modes nouvelles, enfin rieu , absolument rien; on manquait des choses les plus nécessaires à la vie !
JUSTINE
Ah ! Madame , quel tableau ! votre époux e'iait donc un tyran ?
CÉCILE
Non... j'aurais même voulu lui trouver des torts.... c' "^'anrait ub peu consolée.... mais impossible
ROMANCE
Ah ! quelle triste destinée !
Le croirais-tu , ma chère enfant.
Mon époux, pendant une année, Ne gronda pas ua seul instant ?
Soumis , jamais d'huroeur fâcheuse.
Il n'était bien qu'auprès de moi , Mes volontés formaient sa loi...
Ah ! comme j'étais malheureuse !
De cette existence cruelle Rien ne pouvait troubler le cours:
Entre nous jamais de querelle , Car il se donnait tort toujours.
Son ame douce et généreuse.
Devinait tues daoindres désirs , II ne songeait qu''à mes plaisirs...
nisTjiïE , riant.
Ah ! que vous étiez malbeureuie!...
CÉCILB.
Oh ! décidément je ne céderai point, et je tcux trouver un moyen de désoler le protégé de mon père; si ma tante était ici, elle nous seconderait! malgré son petit air pincé, ell« neyautguère mieux que nous !....
JUSTINE
Mademoiselle Dorval! une prude de trente-six ans! Peste ! je crois bien ; ces filles-là ne sont bonnes que pour médire du prochain et brouiller les cartes. ( Elle regarde à la fenêtre. ) Ëb ! mais , que rois-je? un courrier qui entre dans l'ayenue!
CECILE
Qui peut venir si matin ?
JUSTINE
On prend soin d'animer notre solitude. (Elle regarde toujours.) Ce*t un jeune homme: si c'était le valet de votre prétendu ?
CECILE
Ah ! mon Dieu , je le parierais ! quand mon père a une partie de chasse en tête, il ne lit jamais ses lettres qu'à moitié; il se sera trompé sur le jour.
JUSTINE , écoutant à la fenêtre.
Précisément... il demande M. Dorval ; il s'étonne qu'il ne soit pac au logis.... il annonce l'arrivée de M. Armand!...
CÉCILE
Qu'il est aimable d'arriver pour nous désennuyer ! le verrai-je?
JUSTINE
Pourquoi non? la vue n'engage h rien ! CECILE, rei>e.
Si je pouvais me trouver avec lui sans qu'il me connût! jt
vais lui faire dire.....
JUSTINE
Allons, Madame , voici le moment du génie! Eh bien?
CÉCILE
Excellente idée! écoute, Ârmaud ne connaît pas notre famille.
JUSTINS
Non , sans doute j il a été élevé en province !
CÉCILE
Si je me faisais passer pour ma tante ?
JUSTINE
Comment ! mademoiselle Doi va! ?
CECILE
Sans doute! en pren-int des li;ibits convenables , cl surtout le ton mystique et piëcitux qui ine déguisera parfaitement
JUSTINE
Mais à quoi cela vous mènera i-il ?
ce'cile.
D'abord , à m'amu^er aux dépens de notre amoureux , ensuite à rompre le sol mariage que mon père s'est mis en têto
oui., oui... c'est cela ! Justine, je vais rêver à notre projet.... loi, reçois ce courrier... tâche de le faire jaser sur son maître.. . tu m'entends; tu viendras ensuite m'iiider à prtndie mon nouveau costume.
Elle sort.