SCENE VI
Les Mêmes , MOUALÈS , accourant.
MORALES , feignant de ne pas voir Gusman.
Seigneur, voilà ce que votre courrier rapporte à rinstaat de Cadix.
GUSMAK, étonné.
Son courrier ! .^
Maladroit!... donne vite... Vous permettez, mon oncle ?
GUSMAN , un peu troublé.
Certainement... je vous en prie...
RAPHAËL, jetant les yeux ^ur la lettre. Ciel! c'est sa main!
GusMAK, les observant.
Quel mystère!
RAPHAËL , la parcourant.
Malheureux prince!
MORALES , ayant l'air de le calmer.
Seigneur
GUSMAsr, très étonne et répétant.
Malheureux prince!.. Seigneur!.. En voici bien d'un autre!
RAPHAËL , 5e détournant.
Dieu! je me suis trahi! {A Morales.) Ah! Don Carlos, je suis perdu! (D'un air troublé.) Non, je ne puis supporter plus long-temps cette indigne supercherie... Il faut parier... Il faut c'claircr un vieillard vcrlueuxl
MORALES, /eig/uirtf de leretenir.^
Y pensez-vous, seigneur?
ovinAnf f étourdi.
Que dites-vous ?
Vous allez me mépriser, me haïr peut-être!.. N'importe, je dois tout vous avouer.
GUSMAN, inquiet.
Expliqufz-vous.
BAPHAXL.
Je ne le cache plus!.. Oui, je vous ai trompé, je ne suis point Pedro, TOtre neveu.
GUSMAir.
Quoi.' vous n'êtes pas ?... {A part.) Je m'en doutais : c'est un amant deguise.
RAPHAËL
Hélas ! je ne suis pas assez heureux pour vous appartenir ! j'ai le malheur ïie n'être que le fils du prince Don-Rodrigue de Lima.
GUSMAN
Du vice -roi du Pérou ?
RAPUAEL.
Lui-même.
GusMAN , avec joie.
Est- il possible? (-r/parf.) Justement!., on médisait qu'il était à Madrid incognito l .. Et moi qui courais après lui! {Haut avec trouble.) Quoi! seigneur, il serait vrai!
RAPHAïL , très naturellement.
Vous pouvez douter de mes discours , je vous ai déjà trompé une fois. Mais jetez les yeux sur ces titres, ces parchemins... {Il les lui montre rapidement et les donne à Morales.) Ce brevet de l'amirauté... La commission
rojalc... Les dépêches du conseil de Lima et de Carlos
GUSMAN , examinant de loin.
En effet... Ces armes... {A part.) Ah ! double sot que je suis de n'avoir pas deviné!...
RAPHAËL , d'un air mystérieux.
Et ce si5:;ne respecté.... (// entrouvre son habit et le referme vivement , comme s'il portait une décoration.) Que je dois cacher, pour garder mou incognito.
GUSMAN, qui na rien vu , à Morales.
Qu'est-ce donc ?
MORALES, bas.
L'ordre de Calatrava!..Chut !
GUSMAN , très troublé.
De Calatrava!.. Ahl mon prince, pardonnez si je ne vous ai pas rendu les respects....
RAPHAËL
Eh I que me font les honneurs lorsque vous tenez dans vos mains le sort de toute ma vie ?.. Ecoutez luf s aveux jusqu'au bout : mon père, irrité contre moi pour quelques erreurs de jeunesse, m'ordonna de voyageril y a deux aus. Je partis seul avec Don Carlos, mon gouverneur, que vous voyez sous un déguisement bien peu digne d'un homme aussf distingué que lui , et que son dévouement pour moi lui a fait prendre dans celte dernière circonstance.
M0RALÈ3 h part , faisant un salut, khi c'est moi «jui sf.is le gouveiueurl
Giisman le salue avec respect.
RAPnlEL.
J'ai parcouru presque toute l'Envcpe. Il y a huit jours j'arrive à Mailrid, je vois la belle Elvi-c. Dès lors j'oublie la distance qui existe entre jioiis, les obstaclts qui s'opposent à mon bo».h<ur, mon rang, ma fortune, j'oublie tout , pour ne plus ni'occuper que de mon aiuour I J'tfpprends qu'Elvire eil dcsîine'e à son cnusiu , que cet hymen va se conclure... A cette aifieuve nouvelle , mes idées se tioublent, ma tête se perd !... Je veux quitter Madrid, l'E-pig^'C. . j'orlou le les préparatifs de mon depart. Dùîi Carlos s'aperçuil aiors qu'une de mes malles a été change'e... nous l'ouv rons,.. c'était celle de votre neveu 1... J'y trouve d-es lettres , le portr.^it d'Elvite... ju-^'ez d* mes transports!... L'espoir renaît .dans mon cœur! je conçois le projet le plus bizarre, je me présente sous le nom de Pedro... et vous savez le reste.
GTJSMAN.
Ah! croyez...
RAPHAËL
, Non , ne me dissimulez pas ma faute. Je ne vous dirai pas pour m'cxcuser, que mon amour m'avait privé de ma raison • que d'ailleurs je devais penser que vous ne pouvifz hésiter entre votre neveu et le fils d'un viceroi; que mou rang, ma naissance, rnes trésors , ne sauraient être balancés par une parole donnée à votre frère... Non, je neveux point cherchera adoucir mes torts , et je me livre à toute votre indignation! GUSMAN, transporté.
Vous rae rendez confus!... je vous l'avouerai, mon prince; je ne suis e'tonné que d'une chose... c'est Ae n'avoir pas deviné votre rang. J'ai toujours de.sirc pour ma fille un époux qui pût lui donner un nom recommandabie... Il est vrai que je n'aurais jamais osé porteries yeux si haut. hapuael , montrant une lettre.
Jugez de ma douleur I... Mon père m'ordonne de retourner sur»Ieclian>p à Lima: ce bon père est impatient de me revoir I
GUSMAN
Ah ! mon Dicul... et quelle est l'intention de voire altesse?
RAPHAËL
En doulrz-vous?... Elvire ou la mort!... Et si vous refusez de consentir à mon bouheur...
GUSMAW, enchanté.
Pouvezvous le penser?... L'honneur de votre alliance... mais le préjugé, l'orgueil I...
Ah! si vous saviez combien je méprise ces distinctions chimériques!..-, ro.i nîiissance n'est rien... auprès de mon ainourî D'ailleurs, je saurai flé^ diir mon pèrr ; il m'aime tendrement, il ne résistera pas à mes sollicitations. Je cours lui répondre j et la frégaîij qui devait me conduire lui poricra ma lettre.
GTTSMAN.
Ah! mon prince, puissiez-vous rcusîii !
RAPHAËL
je rc'ussirai, j'en suis sur maintenant. Quel sera mon bonheur, de vous eott^lcrdes marques de ma reconnaissance!... Une foriune brillante... Les plus grandes dignités I....
GUSMAN, à part.
Des dignités l...{ffaut.) Ne parlons pas de cela , je vous en supplie.
RAPflAEL.
Le rang le plus élevé mais je ne veux pas encore expliquer mes
projets sur vous.
GUSMAN
Que de bontés!.. En attendant, cjue votre aUessc daigne disposer de ma maison , de mes gens , de ma fortune, de tout ce q^ue je possède.. . vous savez d'ailleurs que je suis votre débiteur.
RAPHAËL , étonné.
Comment !... mon débiteur?
MORALES à part.
Notre débiteur !
GUSMAN
Oui : cette lettre de crédit que vous m'avez adressée de Cadix
RAPUAEL, intrigué.
Ah! la lettre de crédit!.. (^ part.) Le diable m'emporte si je comprends.....
GUSMAN
Les dix mille piastres. .
RAPHAËL. |P
Dix mille piastres!... Oui, oui , j'y suis : cette misère m'éîaîl sortie de la tête... j'accepte vos offres, mon cher Gusraan j mais je vous demande en grâce de ne point révéler mon secret j j'ai mes raisons pour garder le plus sévère mcog/ufo.... je serais peut-être forcé de paraître à la cour.... je déleste ce faste importun, et je veux, pour quelque temps encore , me dérober aux honneurs...
GVSMAW, enchanté.
Ah! c'est à celte modestie qu'on reconnaît la véritable grandeur !.. vous serez obéi.
RAPHAËL , lui tendant la main.
Adieu^ mon cher Gusman ; adieu, mon cher beau-père!
GUSMAN, la lui'lutisant avec respect.
Ah ! mon prince.
RAPHAËL
Suivez-moi , Don Carlos.
Il sort as^ec Morales.