II. Si
L'AVE NTCRIER
Enfin j'arrivai à Bayonne sain et sauf, et j'allai frapper à la porte de Clélie.
Elle m'attendait soir et matin depuis dix jours, ayant appris par les journaux la mort de Mauléon et se doutant bien que je ne resterais pas à Tarmée de Portugal.
Enfin nous étions seuls, maîtres de iK)tre destinée, heureux. Clélie, en me voyant, se jeta dans mes bras. Ce jour et le suivant ont été les plus beaux, les plus délicieux d'une vie aujourd'hui bien longue.
Nous passâmes ces deux jours dans une solitude complète, ne voulant voir personne, ne voulant rien entendre, rien connaître, excepté nous-mêmes.
— Comment ai-je pu te faire souffrir si longtemps ? disait Clélie parmi mille baisers. Ne t'aimais-je pas comme aujourd'hui ? Ne t'ai-je pas aimé dès ce jour où je te vis pour la première fois ? Ami, quand, pour me plaire, tu sautas par-dessus la fournaise , quand tu sauvas le vieux curé Lautonière, je te donnai mon cœur pour toujours.
Je la regardais avec ivresse en appuyant ma tète sur ses genoux. Sa beauté, que le temps n'avait point altérée, avait quelque chose de plus tendre et presque de sublime.
Je revoyais ces traits si fiers et si délicats que l'amour le plus persévérant, le plus pur, et j'oserai presque dire le plus héroïque, avait depuis si longtemps gravés dans mon cœur. Je ne savais comment lui dire et lui montrer que je l'adorais, qu'elle était ma vie, ma pensée, mon âme tout entière.
Mais le bonheur parfait n'a point d'histoire. Je ne dirai donc plus rien de ces jours heureux.
Vers le soir du second jour il fallut partir. Napoléon, maître impérieux, n'aurait pas pardonné un plus long retard, et il était même prudent de lui cacher que j'avais pCTdu deux jours à être heureux.
Je fis donc mes préparatifs de départ ; mais Clélie voulut me suivre ; et en effet, aurais-je pu vivre sans elle î Nous montâmes donc dans une chaise de poste, et, nous fiant au zèle des postillons qu'aiguillonnait un fort pourboire, nous continuâmes de jouir d'un délicieux tète-à-tête.
Cette fois il fallait régler l'avenir. Clélie voulait avant toute chose qu'après avoir obtenu ma grâce pleine et entière de Napoléon (ce qui, vu les circonstances atténuantes et la prescription des deux jugements qui me condamnaient à mort, ne lui paraissait pas difficile), je revinsse avec elle au château de Fénestrange.
— C'est assez courir le monde, disait-elle. Reste avec moi, Robert. Ne me quitte plus, pas même une heure. Regagnons le temps perdu. Aime-moi comme je t'aime, tendrement, uniquement, passionnément, étemelle* ment. Laisse la gloire et l'avancement à ceux, qui veulent devenir généraux ou princes. Nous, rentrons sous notre toit, et soyons heureux. Nous cultiverons la terra, nous nous promènerons dans la forêt, tu chasseras le sanglier, car tu es un peu sauvage, mon Robert, et tu dois descendre en droite ligne de Nemrod, le fort chasseur devant TÉternel. Mbi, je prendrai soin de la maison
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et da jardin, et le soir, notre travail terminé, nous irons voir coucher le soleil derrière la montagne, et nous jouirons en paix du bonheur présent en nous souvenant des tristesses passées. Si nous avons un fils« je veux qu'il s'appelle Tibérius; je veux qu'il soit aimable , délicat, joyeux et beau, comme était mon frère, et qu*il soit grand, fort, intrépide et généreux comme toi.
Un peu plus tard, nous parlâmes de Tibéria, à qui, je dois l'avouer, nous n'avions peosé d abord ni l'un ni l'autre, l'amour étant la plus égoïste de toutes les passions, n fut convenu qu*on ne l'avertirait point par lettres de mon arrivée. Nous nous promettions, Clélie et moi, de faire à Tenfant une agréable surprise.
D'ailleurs, si, conmie je l'espérais , on me permettait de reprendre mon vrai nom, il était nécessaire d'expliquer de vive voix à Tibéria (mais sans lui révéler le secret de sa naissance) une partie de l'histoire de sa mère.
Cette résolution étant prise, nous continuâmes gaiement notre voyage vers Paris, où nous arrivâmes enfin le 1" décembre 1810.
Nous mimes pied à terre dans un hôtel de la rue Saint- Honoré,et,sans prendre le temps d'essuyer la poussière dont j'étais couvert, je me hâtai d'aller aux Tuileries.
Après quelques minutes d'attente, je fus enfin introduit, et me trouvai en présence de Napoléon.
L'Empereur, debout, les mains croisées derrière le
dos, appuyé contre le coin de la fenêtre, regardait à travers la vitre le jardin des Tuileries.
Au bruit de mes pas , il se retourna, et je le vis alors, pour la première fois, depuis la campagne d'Italie.
Ce n'était plus le petit général, maigre et sombre, aux yeux pénétrants, profonds et durs, que j'avais connu autrefois. Il avait beaucoup grossi ; sa figure, maintenant pleine, belle et calme , était remplie du sentiment de sa puissance. Il ne dépendait plus, comme en 1796, de Barras ou de Garnot ; il était depuis dix ans le maître de la France et de la moitié de l'Europe; les rois se pressaient dans son antichambre; ses lieutenants étaient devenus princes; ses frères avaient reçu de lui des couronnes; lui même, au frontispice de ses décrets écrivait : Charlemagne, notre auguste prédécesseur ; le czar était son ami et s'en vantait; l'empereur d'Autriche était son beau-père ; le roi de Prusse sollicitait l'honneur de faire entrer son fils dans l'état-major impérial {et ne l'obtenait pas) ; les Anglais seuls manquaient à son cortège ; aussi Dieu sait de quelles injures le Moniteur universel de V Empire français les accablait tous les jours !
Il prit les dépêches de Joseph et de Masséna que je lui tendais, les lut et, les jetant avec humeur sur sa table :
— Vous venez de Portugal î dit-il.
— Oui, sire.
— C'est Masséna qui vous envoie?
— Oui, sire.
— Où en est l'armée ?
— Sire, le jour de mon départ, elle était campée depuis deux mois devant Torres-Vedras.
Il haussa les épaules.
— Masséna est donc bien changé ? dit-il. J'aurais dû le prévoir. 11 a vieilli. C'est un homme à mettre sous la remise, comme tant d'autres. Je les ai faits trop riches... Il dit que Tarmée ne compte plus que quarante-huit mille hommes. Est-ce vrai ?
— Oui, sire.
— Que les vivres manquent.
— Oui, sire.
— Que la cavalerie ne trouve pas de foin ni d'avoine.
— C'est la vérité, sire.
Il fronça le sourcil et reprit :
— Vous vous trompez, colonel.
Puis, frappant sur un timbre, il dit à Tofficier de service :
— Appelez Meneval.
Et quand celui-ci fut entré :
— Meneval, donnez-moi mes états de troupes.
Le secrétaire obéit et sortit sur un signe. Alors Napoléon feuilleta son carnet et répéta :
— Vous vous trompez... J'ai mis sous les ordres de Masséna trois corps d'armée, le 2®, le 6» et le 7®, commandés par Ney, Junot et Reynier. Cela fait ensemble quatre-vingt mille hommes.
— Sire, la faim, les désertions, les maladies, le feu de l'ennemi... M. le prince d'Essling se plaint de n'avoir jamais eu en réalité plus de cinquante-cinq ou soixante mille soldats effectifs...
Napoléon m'interrompit, et avec une mémoire extraordinaire énuméra les régiments, les bataillons de guerre, les bataillons de dépôt, nomma les principaux officiers, additionna les effectifs ; puis s'interrompant tout à coup :
— Aussitôt que je suis parti, tout va mal. L'un ne sait plus commander, les autres ne savent plus obéir. L'exemple de Mm'at leur a tourné la tête. Depuis que je l'ai fait roi, chacun à son tour veut tâter de la couronne. Il y a deux ans, Soult croyait être roi de Portugal et se pavanait déjà dans Oporto. Junot ne peut pas se consoler d'avoir été vice-roi et de n'être plus qu'un simple chef de corps. Ney, qui est excellent sous ma main, perd la tête quand je n'y suis plus. Tous m'envoient des volumes de plaintes et de reproches mutuels. Ces gens-là oublient qu'ils ne vivent que par moi et qu'ils ne doivent avoir en vue que le bien de mon service. L'an dernier, après Talavera, Wellington aurait dû être coupé de Lisbonne et fait prisonnier avec toute son armée, ou tout au moins subir le sort de Moore. Point du tout. On le laisse s'échapper et rentrer paisiblement en Portugal ; on lui prend tout au plus quelque arrièregarde et quelque artillerie. Est-ce là faire la guerre?... Enfin je leur envoie Masséna, qui a plus d*esprit, de sens, de hardiesse et de jugement que tous les autres ; je le charge de jeter les Anglais à la mer, et je commande que tout soit subordonné aux opérations de l'armée de Portugal... Après quatre mois, j'apprends qu'il a pris deux bicoques, Alméida et Ciudad-Rodrigo, qu'il a fait tuer quelques milliers d'hommes à Busaco, et
set L'AVENTURIER
qu'il fait faction l'arme au bras devant Torres-Vedras !... — Sire, la position des Anglais est presque inaccessible.
— Que dites-vous là, monsieur? L'avez-vous vue de près et dans tous ses détails ?
— Oui, sire.
En même temps je lui racontai ma visite au camp anglais.
Il me questionna longtemps et dit :
— Tout cela n'est rien. Soult doit arriver à Lisbonne par la rive gauche du Tage.
— Sire, le maréchal Soult a conmaencé le siège de Badajoz.
Il relut la lettre du roi Joseph, et dit en souriant d'un air de dédain :
— Même mon frère se mêle de faire l'homme de guerre, et de combiner des plans de bataille. Il est aussi fier de sa campagne d'Andalousie que je pourrais l'être de celle d'Iéna. Il a, lui aussi, sa recette pour chasser Wellington de Lisbonne. Qu'on lui donne le commandement suprême de l'armée, et il répond de tout. Jourdan et lui sont deux Césars à qui rien ne résiste... Cela fait pitié, vraiment... Cependant, il faut en finir. Cette guerre d'Espagne me dévore. Le plus clair de mon argent et de mes conscrits y passe en pure perte...
— Sire, le peuple entier est contre nous.
Napoléon, qui se promenait depuis un moment dans
son cabinet, s'arrêta brusquement, étonné que j'eusse osé l'interrompre, me regarda du haut en bas d'un air mécontent :
— Expliquez-vous, monsieur. Que voulez-vous dire ? Est-ce que vous vous mêlez de politique, par hasard ?
— Sire, je ne fais pas de politique. Je dis ce que j'ai vu.
— Savez-vous, monsieur, continua-t-il du même ton, quels sont mes desseins sur l'Espagne ? Savez-vous que la substitution d'un Bonaparte aux Bourbons de la Péninsule est nécessaire à la grandeur et à la sécurité de mon empire ? Savez-vous que la France appuyée sur ses deux ailes, l'Espagne et l'Italie, occupant Hambourg, Dantzig et Trieste, réduit à rien toute l'Allemagne, ferme le continent européen aux Anglais, oppose aux Russes une barrière infranchissable et touche presque à Constantinople ? Savez-vous que le monde est à celui qui tiendra la clef du Bosphore ? Je vous trouve bien hardi, monsieur, de critiquer ce que vous ne comprenez pas... Oui, je le sais, la canaille et les moines sont contre moi ; mais je les mettrai à la raison. Joseph est un niais qui croit les gagner en récitant des maximes philosophiques dans le goût des idéologues du siècle dernier. C'est avec la mitraille qu'il devrait leur parler. Les moines n'entendent pas d'autre langage. Est-ce que les peuples savent ce qui leur convient? Il faut faire leur bonheur malgré eux. C'est la postérité qui décide si vous avez tort ou raison. Mais Joseph est un vrai Louis le Débonnaire. Il était fait pour protéger les lettres, les arts et la danse. On me dit qu'il a fait venir des jolies femmes de Naples pour charmer ses ennuis et se distraire des soucis du gouvernement. Est-ce vrai ?
ai.
— Sire, je l'ignore.
— Vous faites le discret , colonel... Je vois, du reste, que le roi d*£spagne a grande conBance en vous, et qu'il fait le plus grand éloge de votre mérite. C'est bien... Est-ce à mon service que vous avez conquis le grade de colonel ?
— Non, sire. Je le tiens de la bonté du roi d'Espagne.
— Tenez-vous prêt à repartir dans trois jours.
Ici« comme mon audience allait finir, je pensai que le moment était venu de parler de mes propres affaires, et je présentai à Napoléon une lettre particulière du roi Joseph, dans laquelle il demandait ma grâce avec beaucoup d*instance, me laissant d'ailleurs le soin de raconter moi-même mon histoire.
— Ah I ah ! dit Napoléon en souriant, j'étais étonné que vous ne m'eussiez rien demandé : cela ne m'arrive jamais. Voyons de quoi il s'agit.
Je racontai avec la plus grande franchise tout ce qui m'était arrivé (sauf toutefois la violence dont Clélie avait été victime), et les deux condamnations à mort que j'avais encourues par contumace ; je ne déguisai rien, je n'adoucis rien, et j'attendis son arrêt, sinon avec calme, du moins avec fermeté.
Il m'écouta fort attentivement et dit :
— Monsieur de Fénestrange, vous êtes un homme !... Vous avez eu raison de compter sur ma clémence. Vos crimes sont injustifiables, car il n'est jamais permis de se faire justice à soi-même ; mais ils peuvent s'excuser. Je vous rends votre nom et vos droits. Je ne veux pas
être plus sévère pour vous que mademoiselle Glélie Dupuy ; votre long exil et vos malheurs sont d'ailleurs une expiation suffisante. Je vais aujourd'hui même donner des ordres à rarchichancelier Cambacérès pour qu'il fasse enregistrer vos lettres de grâce avant votre départ. Jeudi prochain, à . midi, vous reviendrez ; je vous les remettrai moi-même et vous partirez sur-lechamp pour TEspagne. Tâchez de mériter la faveur que je vous fais.
Je protestai de ma reconnaissance, et j'allai retrouver Glélie , qui m'attendait avec impatience et s'inquiétait déjà de ne pas me voir revenir.
Notre joie était sans bornes. Je ne prévoyais plus qu'aucun accident pût y mettre un terme ; je ne voyais plus autour de moi que figures bienveillantes ou amies ; j'aurais voulu serrer tout le genre humain sur mon cœur. Hélas I je croyais avoir vidé la coupe du malheur; mais la lie était restée au fond.
L'ordre de partir pour l'Espagne le mercredi suivant contrariait vivement Glélie. Elle aurait voulu voir Tibéria avant son départ ; mais les termes de l'ordre étaient si formels que nous fûmes forcés de retarder cette visite ou plutôt de l'ajourner à l'année suivante, délie ne voulait plus me quitter, quelque danger qu'il y eût à m'accompagneren Espagne; et moi-même je ne pouvais plus vivre sans elle.
— On ne m'arrachera de toi qu'avec la vie, disaitelle en riant.
Elle se borna donc à écrire à Libéria qu'elle avait
retrouvé son mari, M. de Fénestrange ; qu'elle était obligée de le suivre en Espagne et que tous deux reviendraient en France dans quelques mois pour la faire sortir du couvent.
Cette précaution prise , j'allai chercher mes lettres de grâce aux Tuileries, je fus cbargé de dépêches pour le roi Joseph et pour Masséna. et je partis le soir même avec Clélie.
Notre voyage se fit sans accident, malgré les guérillas et malgré mon vieil ami Mina, qui essaya, suivant son habitude, de nous égorger au passage. Heureusement, nous étions nombreux et bien armés. Il fut reçu très-chaudement et n'y revint pas.
Joseph nous reçut avec sa bonté ordinaire, et madame Emilia Spada, duchesse d'Albaracin, camerera mayor, eut la bonté d'offrir l'hospitalité à Clélie en attendant mon retour, car il fut convenu que Joseph me garderait à son service personnel et m'emploierait à nettoyer les provinces de Guença, Guadalajara, Tolède et Albacete, oi!i les bandes insurgées faisaient des incursions continuelles.
Je ne fis donc qu'un très-court séjour au quartier général de l'armée de Masséna. Quand le vieux soldat m'eut fait répéter les paroles de Napoléon, il secoua tristement la tête et dit :
— Nous sommes sacrifiés. L'Empereur est dégoûté de l'Espagne. Il n'écoute plus rien. Il prend ses rêves pour la réalité. Il donne des ordres et ne se soucie plus qu'on les exécute. Il dit : Vous avez cent mille hommes
qaand on en a la moitié à peine. Il dit : Vous n'avez pas plus de vingt mille Anglais devant vous, et il y en a le double, avec soixante mille Portugais, un peuple enragé de patriotisme, et un Wellington qui se tient coi, clos et tapi derrière son retranchement, et qui est patient comme une araignée et tenace comme un crabe... Essayez donc de donner l'assaut !...
Je repris le soir même le chemin de Madrid, et je fus, dès mon arrivée, mis en possession de mon nouveau commandement.
Pendant six mois je passai ma vie sur les grands chemins, faisant soir et matin le dur métier de gendarme, escortant les convois, protégeant la levée des impôts, nommant et destituant les alcades et les corrégidors, dissipant les bandes insurgées, désarmant les suspects. Par malheur, le roi Joseph, toujours persuadé que son peuple Taimait passionnément, se hâtait d'incorporer mes prisonniers dans ses propres troupes, de les pourvoir d'armes, de munitions, de vivres, d*habits et d'argent, — cinq choses dont ils avaient grand besoin, — et de les lâcher en rase campagne, où ils prenaient la fuite comme une compagnie de perdreaux effarouchés.
Enfin, lassé de ce sot métier et pensant avoir mérité quelque repos, je demandai un congé de trois mois pour retourner au château de Fénestrange. Le roi se fit longtemps prier, protestant qu'il ne pouvait pas se passer de moi ; et de fait il me devait bien quelques remercîments. Il ne me les épargna pas et me pourvut en partant du brevet de comte de Barbastro. Je le laissai faire
pour ne pas le blesser par un refiis ; mais je me promis bien de ne jamais échanger U nom de Fénestrange contre celui d'aucun comte mort ou vivant, et je partis pour la France, accompagné de ma chère Clélie.
iNous nous faisions une fête de surprendre joyeusement libéria par notre arrivée. Nous devions, sans désemparer, la chercher au couvent de VIncarnationi à Limoges, et l'emmener avec nous au château de Fénestrange. Là, nous comptions mener une vie douce, tranquille, laborieuse. Je voulais envoyer ma démission au roi Joseph et ne plus vivre que pour ma femme, pour Tibéria et pour mes enfants.
Car Clélie allait être bientôt mère, et ce dernier bonheur complétait et couronnait tous les autres. Avec quelle joie, avec quelle douce impatience j'attendais cet enfant 1 Comme je Fadorais d'avance à cause de sa mère, dont il devait être la vivante image 1 Comme je remerciais Dieu de m avoir donné la vie, et Clélie, et de me donner encore ce petit être faible et charmant que je ne connaissais pas encore et qui occupait déjà toutes mes pensées !
Une seule chose, sans me troubler beaucoup, me causait pourtant une vague inquiétude.
Les lettres que Clélie avait reçues de Tibéria en Espagne étaient plus rares et un peu plus froides qu'à l'ordinaire ; on y sentait quelque embarras. Elle ne disait pas un mot de M. de Fénestrange, qu'elle ne connaissait pas, et parlait au contraire de son ami Robert avec un enthousiasme toujours croissant.
J'avais remarqué cette nuance^ mais sans communiquer mes remarques à Glélie. Je ne voulais pas troubler sa confiance. J'aurais donné ma vie avec joie pour lui épargner un chagrin.
Enfin nous arrivâmes à Limoges, Glélie et moi, et nous allâmes chercher Tibéria au couvent des Carmélites, où l'on terminait son éducation.
Au premier coup d'œil je fus frappé d'admiration. Elle avait alors seize ans ; elle était de taille moyenne, svelte, élancée comme sa mère, mais plus belle encore, si c'est possible, quoique d'une beauté moins touchante et plus voluptueuse. Ses yeux et son sourire avaient quelque chose de tendre, de gracieux et de passionné dont le charme était irrésistible.
En nous voyant, elle se jeta dans nos bras et dit à sa mère :
— Ah ! comme je te sais gré de n'avoir pas amené ton mari. Je le déteste d'avance, ce M. de Fénestrange.
— Mais Fénestrange, mon mari, c'est ton ami Robert, répondit Glélie en souriant. Tu ne Tas donc pas encore deviné ?
A ces mots, Tibéria pâlit subitement comme frappée au cœur et s'évanouit. Je n'eus que le temps de la recevoir dans mes bras.
Nous demeurâmes consternés, Glélie et moi, de cet accident, dont nous ne pouvions pas deviner la cause.
La supérieure du couvent, qui assistait k Tentrevue, parut presque aussi surprise que nous-mêmes. Elle essaya pourtant de nous rassurer.
— Tibéria, dit-elle , est d'une rare sensibilité nerveuse. L'émotion, la joie de vous revoir...
Je feignis, pour ne pas alarmer Clélie, de me contenter de cette explication, ei Clélie, de son côté, peutêtre plus inquiète que moi, feignit aussi d'être fort rassurée.
— Le grand air de la campage et l'exercice la remettront, dit-elle.
Tout en parlant, elle cherchait à la rappeler à la vie par ses caresses.
Enfin le sang revint aux joues de Tibéria et les colora faiblement. Elle rouvrit les yeux, nous reconnut , 'et cachant sa figure dans le sein de sa mère :
— Pardonne-moi, dit-elle.
— Que veux-tu que je te pardonne, ma chère enfant? Je t'aime! Je suis trop heureuse de te revoir... Viens avec nous.
— Et vous aussi, ajouta Tibéria, pardonnez-moi, monsieur de Fénestrange. J'aurais dû vous faire un autre accueil ; mais la joie, l'émotion, la surprise... Depuis quelques jours, d'ailleurs, je me sentais un peu souffrante...
— Eh bien, ma chère enfant, nous allons t' emmener à Fénestrange. C'est là que tu reprendras des forces et la santé.
Elle ne parut pas aussi joyeuse de cette offre que je l'aurais désiré. Je la regardais en silence depuis un ins-
tant, et, sans pouvoir deviner la cruelle vérité, je soupçonnais déjà quelque douloureux mystère.
Cependant, elle fit un effort pour sourire, se leva et déclara qu'elle était prête à nous suivre.
Dès le lendemain, nous arrivâmes au château de Fénestrange. Tout était prêt pour nous recevoir.
Baptiste , l'intendant ordinaire de Clélie , avait fait réparer, blanchir, frotter, reluire la maison tout entière depuis la cave jusqu'au grenier. Quoiqu'il fût le maître absolu en notre absence, il me parut vraiment heureux de notre retour, ou plutôt de celui de Clélie, car tous ceux qui l'ont connue ne pouvaient s'empêcher d'adorer cette charmante femme. Les autres métayers et domestiques nous firent aussi le meilleur accueil, mêlé cependant d'une nuance d'étonnement dont je compris le sens dès le soir même.
Il était tard et je revenais de faire une promenade solitàire^dans la forêt, lorsqu'un peu avant de rentrer au château, j'entendis un des métayers qui disait à sa femme :
— C'est bien drôle tout de même de voir un Fénestrange revenir dans son château avec la fiUe et la sœur de ceux qu'il a tués !...
— Tais-toi donc, grosse bête! réphqua la femme. Est-ce que tu peux comprendre ça, toi ? Est-ce que ces nobles ont les mêmes idées que nous autres ?...
— J'aurais bien peur, si j'étais Fénestrange, dit le métayer, que les morts ne revinssent la nuit pour me tirer par les pieds !
STt L'ATfilfTURIER
— Est-ce qu*un diable cotnme oelut-là a peur des autres diables ou des morts ? dit la femme. Il prendrait Lucifer par les cornes et te jetterait la tête la première dans le Thorion... tu ne sais donc pas que les s(»x;ières Font rendu invulaérable le jour de sa naissance ?. ..
— C'est vrai, dit le métayer. Quand les gardes nationaux de Saint-Julien ont tiré sur lui en 1794, à six pas, les balles rebondissaient sur sa peau comme sur la caU rasse d'un carabinier. Il est enchanté, quoi !...
— Enchanté I s*écria la femme avec terreur, qu'est-ce que c*est que ça, bon Jésus !
— Enchanté I dit le métayer, qui me parut tout heureux d'enseigner à sa femme quelque diose que de son propre aveu elle ne connaissait pas ; enchanté ! Tu ne sais pas ce que c'est !... Tu n'as donc jamais connu le père Doumeau, de Reberry, qui jetait des sorts sur tout le monde, et qui faisait venir à sa fantaisie le vent, la pluie et la grêle? Eh bien, c'était un homme enchanté, celui-là ; mais il n'était enchanté que pour la pluie et le vent, tandis que M. de Fénestrange est enchanté pour les balles. Antoine Barbillon, tu sais, le fils de la mère Barbillon, qui est revenu d'Espagne avec un bras de moins et la croix, raconte que les Espagnols, qui sont un peu sorciers, eux aussi, avaient une peur terrible de Fénestrange; entre eux, ils l'appelaient Barbastro, ce qui est (au dire de Barbillon) une espèce de sorcier maitre qui commande à tous les démons de la terre et des enfers. Il parait qu'il voit plus clair la nuit que le jour, comme leschats-huants...
— Mais, dit la femme, s'il est si mécliant, pourquoi madame délie, qui est si bonne, si charitable et si belle, a-t-elle voulu de lui, car enfin il a tué son père et son frère?...
— Est-ce qu'on peut savoir?... C'est justement pour ça qu'il est enchanté... La pauvre dame sait bien ce qu'il en est, mais il lui a jeté un sort pour qu'elle l'aime...
— Et c'est vrai, ajouta la métayère, qu'il est beau, quand on le regarde sans savoir qu'il est enchanté ! Et si fort !... on dit qu'il porterait cinq mille sans se fatiguer...
— Parbleu ! dit le métayer, si j'étais enchanté, j'en porterais bien davantage !
Je ne crus pas nécessaire d'écouter plus longtemps, et je revins au château. Clélie m'attendait et me fît signe d'entrer sans bruit.
— Tibéria est malade, dit-elle en baissant la voix. Elle a voulu se coucher aussitôt que tu es sorti, et je crains qu'elle n'ait un peu de fièvre. C'est la fatigue du voyage, sans doute.
— Probablement.
Le lendemain fut assez tranquille. La vie de la campagne a mille distractions qui adoucissent les ennuis et calment les tourments des âmes les plus agitées. Tibéria parut d'abord ravie de retrouver sa vache, son taureau, son chien, son cheval, et de se promener à pied dans le parc ou de galoper dans la campagne, tantôt seule, tantôt, — mais plus rarement, — avec moi. Clélie, dont la grossesse touchait presque à son
terme, n'osait nous accompagner ; je m'y serais opposé de toutes mes forces, de peur de quelque accident.
Cependant je sentais qu'une gêne secrète existait entre Tibéria et moi, mais je ne pouvais pas en découvrir la cause.
Tantôt elle me regardait à peine ou avec une froideur étudiée, affectant de m'appeler son oncle ; tantôt elle me témoignait la tendresse la plus vive et s'emparait gaiement de moi comme si j'eusse été le compagnon naturel de ses jeux et de sa jeunesse.
Je ne savais que penser de ces alternatives de froideur et de tendresse qui se succédaient avec une inconcevable rapidité. La conversation du métayer et de sa femme m'avait appris ce que les paysans disaient de nous, et je craignais à tout moment que Tibéria, qui ne savait rien de l'histoire de sa famille (car Clélie l'avait soigneusement isolée de tous ceux qui auraient pu lui en parler), ne fût instruite par quelque indiscrétion, je ne dis pas du nom de son père et de sa mère, que Clélie et moi nous connaissions seuls, mais du meurtre de son grand-père Dupuy et de Tibérius.
Cette science fatale aurait jeté un trouble affreux entre nous. Je le sentais bien, et j'aurais voulu le faire comprendre à Clélie. Je lui proposai de quitter le château de Fénestrange pendant quelques années et d'aller en Italie, sous prétexte de rétablir la santé de Tibéria sous un climat plus doux, mais en réalité pour qu'elle n'apprît pas des paysans ce que nous avions tant d'intérêt qu'elle ignorât.
Malheureusement Clélie, à qui je n'osai pas, de peur
de lui causer une émolioa trop douloureuse, raconter la conversation du métayer et de sa femme, ne voulut pas déplaire à Tibéria, qui s'obstinait à ne pas quitter Fénestrange. délie, elle-même, se sentant approcher du terme de sa grossesse, craignait de ne pas pouvoir supporter la fatigue d'un long voyage et me pria d'attendre encore quelques mois.
Pouvais-je lui refuser rien? N'élait-elle pas mon cœur, mon âme et ma vie? Je cédai. C était écrit.
Un soir, Tibéria, qui était allée, seule, se promener à cheval vers Chavanat, rentra plus tard qu'à l'ordinaire. Elle répondit à peine aux tendres questions de Clélie et aux miennes, refusa de souper avec nous, se disant fatiguée, et se retira dans sa chambre.
— Je ne la connais plus, dit Clélie. Elle est sans cesse préoccupée de pensées qui me sont étrangères; elle n'a plus la gaieté de son âge; elle est triste, inquiète... Robert ! je crains quelque malheur !
— Il a plu dans la soirée. Elle se sera mouillée; peutêtre a-t-elle un peu de fièvre.
Clélie voulut aller la rejoindre; mais la porte delà chambre de Tibéria était fermée à double tour, et Tibéria refusa d'ouvrir, disant à travers la serrure qu'elle n'était pas malade ; qu elle était un peu fatiguée et qu'elle allait se coucher
Il fallut se contenter de cette réponse.
Le matin, vers cinq heures, je sortis pour surveiller une coupe de bois que je faisais faire dans la forêt, et je rentrai à neuf heures suivant mon habitude.
— Eh bien,Tibéria est-elle levée? demandai-je aussitôt,
— Je ne Tai pas encore vue, répondit Gélie.
Elle alla frapper à la porte.
Profond silence.
Elle frappa de nouveau. Personne ne bougea. Je sentis mon cœur se serrer.
— Tibéria I Tibéria I mon enfant 1 ouvre-moi ! s*écda Clélie épouvantée.
Point de réponse.
Je frappai et j'appelai à mon tour, mais inutilement.
— Si tu ne m'ouvres pas, dit Clélie, nous allons enfoncer la porte !
J'attendis encore cinq minutes. Tibéria ne disait rien. Alors, d'un violent coup d'épaule, je jetai la porte en dedans et nous entrâmes.
Tibéria ne s'était pas couchée. Elle était étendue sur son lit tout habillée et paraissait dormir.
— Tibéria, mon enfant, es-tu malade ? s'écria Clélie. Réponds-moi.
— Tibéria garda le silence.
En l'examinant de plus près, je vis une goutte de sang sur sa robe, et un poignard ensanglanté dans la ruelle du lit. La malheureuse enfant s'était poignardée elle-même.
Elle était morte.
A côté d'elle, sur la table, étaient deux lettres, — adressées, l'une à Clélie, l'autre à moi.
Voici la première de ces deux lettres :
« Pardonne-moi, 6 ma vraie mère, le chagrin que ma c mort va te causer ! Je ne puis plus vivre, je suis trop € malheureuse.
« Je devrais ne penser à toi qu'avec reconnaissance, « avec respect, avec amour, et je sens que mon cœur « est déchiré, que j'ai douté de toi, que je t'aime moins, c enfin ! Comprends-tu cet horrible supplice de ne plus c aimer celle à qui Ton doit, non pas la vie, mais beauc coup plus que la vie, à qui l'on a toujours confié c toutes ses joies, ses peines, ses espérances, et qu'on « a toujours préférée à tout l'univers?
c ma mère, pardonne, je suis folle, je suis cou- « pable, et je vais me punir moi-même de mon ingra- « titude. Je puis t'avouer mon crime, car il est demeuré c jusqu'ici dans le secret de mon cœur. »
« Hélas! nous étions si heureuses autrefois dans notre « solitude! Pourquoi M. de Fénestrange est-il venu se € jeter entre nous? Pourquoi l'as-tu aimé ? Pourquoi « moi-même?...
€ Te souviens-tu du premier jour où je l'ai vu ? J'étais « bien jeune, alors... Il vint au château déguisé en col- € porteur italien, et comme il était condamné à mort, il « ne voulait se faire voir à personne^ siortout à moi. Tu c me dis qu'il était fort méchant et qu'il mangeait les « petits enfants. Pauvre mère, tu ne croyais pas dire si
« vrai ! Car il t'a dévoré ton enfant ! Moi, tout d'abord, c curieuse comme on Test à cet âge, je n eus pas de « repos avant d'avoir trouvé ce féroce Italien, ce Cro- « quemitaine redoutable. Comme je fus agréablement « détrompée ! Sa barbe noire allait bien à Tair intrépide « et noble de son visage. Ses grands yeux bleus, clairs, c hardis et doux, attiraient invinciblement les miens. Je « sautai à son cou, et nous fûmes en une minute les t meilleurs amis du monde. Je montais sur ses épaules, « je lui tirais la barbe, et lui, comme un lion appri- « voisé, se laissait conduire et se faisait mon esclave.
c Deux ans plus tard, il revint. C'était en Italie, près c de Naples. Je vois encore la blanche maison aux volets « verts, avec toit en terrasse, adossée à la colline, et « regardant d'un côté la mer et de l'autre le Vésuve. « Que nous étions heureux alors! Il me prenait sur ses « genoux, il me portait dans sa barque, il péchait avec « moi, ou me faisait grimper dans les arbres et cueil- « lait pour moi les oranges, les pèches et les prunes. « Ces jours-là sont passés et ne reviendront plus !
a Un matin il partit. Pourquoi? Je ne l'ai jamais su. Je « le pleurai longtemps, et souvent, en pariant de lui, tu « confondais tes larmes avec les miennes. ma mère! « pourquoi n'as-tu pas eu en ces temps-là plus de con- < fiance dans ta fille ? Pourquoi ne m'as-tu pas dit que « tu l'aimais et que tu l'avais épousé ? Un mot nous € aurait sauvées toutes deux. Ton silence a tout perdu.
« Pendant qu'il errait dans l'Inde et dans les déserts a de la Sibérie, combien de fois m'as-tu raconté ses
« exploits, ses aventures, vanté son courage héroïque, « la grandeur et l'intrépidité de son âme? Combien de « fois le soir, seules au coin du feu, avons-nous parlé « ensemble de cet ami absent dont tu me faisais un por- « trait si magnifique î La nuit, dans mes rêves, je voyais « Robert plus grand, plus beau et plus majestueux que « tous les autres hommes^ et mon imagination d'en- < fant, exaltée par tes récits, en faisait un demi-dieu.
c Et quand je l'ai revu Tan dernier^ il était si bon 9 pour moi, si attentif, si affectueux, si doux, lui qui a « fait trembler les Tartares et les Turcomans I Comment « aurais-je pu me défendre de l'aimer? Comment aurais- « je pu croire qu'il était le meurtrier de mon père et « de mon grand-père ?
« Car j'ai appris ce soir ce funeste secret ; et plût à € Dieu qu'il n'eût jamais existé, ou que je ne l'eusse ja- € mais connu ! Comment ai-je pu l'ignorer si longtenlps ? -^€ Vers trois heures j'étais montée à cheval et j'avais c poussé jusqu'à Chavanat en suivant les prairies qui c bordent le Thorion. En passant près du village, mon « cheval, lancé avec trop d'ardeur, a manqué de ren- « verser un petit garçon qui jouait sur le chemin.
• « L'enfant s'est sauvé, et la mère, qui était occupée à « labourer dans un champ voisin, a demandé à son mari : c — Quelle est donc cette demoiselle qui écrase le € pauvre monde comme s'il n'avait pas plus de senti- < ment qu'un cent de grenouilles?
c L'honmde a répondu :
« — C'est mademoiselle Tibéria Dupuy.
380 L'AVENTURIPK
« — Ah! c'est ntalienne, a répliqué la femme cPun t air furieux. Ces Italiens, ça n'a d'égards pour perc sonne. Du reste, la famille tout entière, c'est des pas « grand'chose. Le grand Fénestrange me fait peur € quand il saute par-dessus les murs et les barrières € avec son cheval noir, celui qu'ils appellent l'Andalous « et que personne ne peut monter, excepté lui.
« — C'est bon ! c'est bon ! ne parlons pas de M. de t Fénestrange, a répliqué Thomme. Quand on parie du c diable, on en voit la queue.
« — C'est bien fort tout de même, a continué la c femme, qu'on ait fait grâce à ce brigand, après qu'il a « tué tant de personnes honnêtes, car on dit qu'il a au- « tant de plaisir à tuer qu'un brave homme en aurait à « faire la charité. Comprend-on qu'une femme ait puvou « loir de lui après qu'il a tué son père et son frère?...
« — Chut ! on écoute ! a (fit l'homme, qui m'entre- « voyait à travers le feuillage.
« A cette horrible révélation, je me suis sentie défaillir, c J'ai couru au village voisin. J'ai interrogé les paysans, « j'ai interrogé Baptiste (qui d'abord ne voulait rien « dire), tous ont répondu la même chose. C'est M. de < Fénestrange qui a tué mon père, Tibérius et mon « grand-père, le procureur-syndic Dupuy. ma «aère, « avez-vous pu donner la main au meurtrier de votre « frère et dé' votre père?
« Ainsi, M. de Fénestrange ect couvert du ssri^ dft « tous les miens, et j'ai pu m'y tromper! Jtai pu!... Et € toi, ma mère!... Non... Pardonnez*moi. Je bhs-
« phème. Non, tu ne peux pas avoir tort. Je mourrai « plutôt que de t'accuser, même au fond de mon cœur.
c ma chère Clélie, ô ma mère, plaignez votre pau- € vre Tibérla, mais ne la condamnez pas ! Mon déses- € poir est au-dessus de mes forces.
« Hélas ! il n'y a pas encore un mois, avant votre € retour d'Espagne, je faisais de si doux rêves d'avenir. « Je voulais passer ma vie près de vous; je vous aimais « tous deux... Oui, je l'aimais, lui!...Pouvais-je savoir?...
« Adieu pour toujours, ô ma mère. Pardonnez-moi. € Bénissez votre enfant, votre chère Tibéria, qui vous « devait tout, et qui meurt avec le désespoir de ne pou- « voir plus, vivante ou morte, que vous rendre éternel- « lement malheureuse. Gardez-lui un long et doux « souvenir, car elle vous a aimée tendrement, et quand € le ciel vous aura donné d'autres enfants, n'oubliez « pas, je vous en conjure, celle qui vous a la première € appelée de ce nom si doux de mère.
« Adieu... adieu... adieu... Je vous embrasse mille
« fois.
« Tibéria. »
La seconde lettre était plus courte :
« Ne me haïssez pas, monsieur de Fénestrange. Je ne « suis coupable que de vous avoir connu trop tard et de « n'avoir pu vous haïr moi-même. Je meurs de cette « erreur. Pardonnez-moi le chagrin que ma mort pourra « vous causer, et soyez toujours bon pour ma chère € maman Clélie, qui vous aime tant et qui mérite si Men « d'être aimée de vous.
38t L'AVENTURIER
c Ne vous reprochez rien. Le destin a tout fait. Il m'a « mise sur votre chemin comme il y avait mis mon € père et mon grand-père et il a voulu que je fusse < brisée comme eux. Ne me plaignez pas non plus. Que t pourrais-je regretter ? Ma vie était flétrie par un mal- € heur sans remède. Je cherche un asile dans la mort.
« Adieu, monsieur de Fénestrange, consolez Clélie, t et ne maudissez pas la pauvre Tibéria que vous avez t fait si souvent sauter sur vos genoux et qui vous a c tant aimé. Adieu. »
Le vieux Fénestrange s'interrompit mi instant comme perdu dans ses souvenirs.
Le curé de Tramise et moi nous Técoutions dans un respectueux silence. Il reprit :
— Que vous dirai-je encore ? Clélie, atteinte au cœur par la lecture de ces lettres, fut saisie d'une fièvre violente qui dura quelques jours à peine et la conduisit au tombeau.
La veille de sa mort, elle renvoya tout le monde excepté moi, me retint près de son lit, me prit la main et dit :
— Robert, mon bien-aimé Robert, je n'ai plus que quelques heures à vivre, je le sens, et je meurs avec le désespoir de te laisser seul au monde. Je t'aimais plus qu'aucune âme vivante et j'aurais voulu te suivre jusque dans l'éternité. Dieu ne l'a pas permis. Nous portons toi et moi la peine d'une horrible fatalité. Nous n'avons pas fait notre destinée ; nous l'avons reçue toute faite. Subissons-la sans murmurer contre la Providence. Ami, je t'aime I... Nous avons eu huit mois de bonheur par-
fait. De quoi pourrais-je me plaindre? Quand je ne serai plus que cendre et poussière, aime toujours ta pauvre délie, qui t'aimait si tendrement et dont les dernières pensées auront été pour toi seul. Peut-être serons-nous réunis et heureux dans un monde meilleur. Je vais rejoindre ma chère et infortunée Tibéria. Fais-nous ensevelir dans le même tombeau...
Elle parla longtemps encore. Je voyais avec un affreux désespoir pâlir et s'éteindre peu à peu la flamme de la vie. Son visage si beau et si doux commençait à se couvrir des ténèbres de la mort. Enfin, elle me donna un dernier baiser et expira dans mes bras.
Depuis lors , j'ai vécu seul , sombre et désespéré. Toute société, sauf celle de mon vieil ami le curé de Tramise, m'est devenue insupportable. On m'appelle, dit-on, le sanglier, et l'on m'altribue toutes sortes de crimes imaginaires. Je méprise la crédulité publique, et je profite de la frayeur que cause toujours ma présence pour vivre en paix dans ma chère solitude.
J'ai donné à la commune de Neuvic la forêt de Fénestrange, ne me réservant que le droit d'y chasser en toute saison. Que m'importe ? J'étais l'héritier de Clélie, mais je n'ai pas d'héritier moi-même, et je n'ai pas besoin d'être riche ; Grangeneuve me suffit.
Quant au château de Fénestrange, je l'ai gardé, mais je n'ai pas voulu qu'après ma mort il pût devenir la propriété d'un étranger. J'ai fait éventrer les tours et le corps de logis principal pour le rendre inhabitable. A présent, ce n'est plus qu'une ruine, au milieu de laquelle
j'ai fait placer le tombeau de Clélie et de Tibéria. Quelquefois j*y vais seul, la nuit, et tout le monde alors s'écarte de mon chemin pour me livrer passage.
Voilà toute mon histoire. Écrivez-la si vous voulez, mais plus tard, quand je serai mort.
La volonté du vieux Fénestrange a été fidèlement respectée. L'éditeur de cette véridique histoire s'est abstenu longtemps d'en parler; mais enfin la mort de Fénestrange a délié Téditeur de sa promesse. Cette mort même a été presque aussi étrange que sa vie. Il partit le 15 janvier 1867 de sa maison de Grangeneuve, vers sept heures du soir, annonçant qu'il allait à la chasse au loup.
Ses domestiques essayèrent inutilement de le retenir en lui parlant de son âge avancé, du temps affreux qu'il faisait, du mauvais état des chemins, et enfin du nombre effrayant des loups qui allaient, disait-on, par bandes de vingt-cinq ou trente. L'intrépide vieillard s'obstina et partit à pied, muni d'un fusil à deux coups, d'une paire de pistolets de cavalerie et d'un grand couteau de chasse.
Personne n'a vu ce qui s'était passé. On ne peut que faire des conjectures.
On retrouva le lendemain le corps de Fénestrange sur les bords du Thorion, au pied même des ruines du vieux château qui avait appartenu à son père. C'est là qu'il avait dû rencontrer et combattre une bande de loups, qu'aux traces laissées sur la neige on supposa
composée de dît ou douze de ces animaux. Uo bvav^ chien des Pyrénées qui l'accompagnait dut être attaqfoé le premier, car on n'en retrouva que le squelette. La tête seul était intacte. Le reste était dévoré. Deux grands loups furent tués par Fénestrange à coups de carabine, et un troisième à coups de pistolet.
Le lieu du combat est fort isolé au milieu des montagnes. Il n'y a pas de village à plus de six kilomètres à la ronde. Personne ne put donc venir au secours de Fénestrange. Deux paysans, qui passaient à plus d*tHi quart de lieue de là, entendirent des hurlements affreux qui paraissaient venir d'une armée de loups, et, quoiqu'ils fussent armés, ni l'un ni l'autre n'osa s'approcher pour voir ce que c'était. Une tempête efifroyable faisait plier et craquer les arbres de la forêt et redoublait leur frayeur. Ils crurent entendre, pourtant, au milieu du tumulte et des hurlements, la voix forte du wieax Fénestrange, qui encourageait son chien; mais cette voix, au milieu de la nuit et de la rafale, leur causait plus de frayeur que les hurlements des» loups euxmêmes; car Fénestrange passaitpour avoir fait un pacte avec le diable, et les paysans crurent de bonne foi que ce qu'ils entendaient pouvait être la querelle de ces deux associés, dont l'un sans doute avait voulu tricher l'autre.
Quoi qu'il en soit, Fénestrange, après avoir tiré les quatre coups de feu dont il disposait, dut prendre sa carabine par le canon, n'ayant pas le temps de la recharger, et asséner un coup de crosse furieux sur la tète d'itt^gsaade et forte ioiAve» 4îar oa retrouva l'animal
386 L'AYENTCRIER
étendu roide et la tête écrasée et aplatie. La cervelle avait jailli à trois pas.
On présume aussi que Fénestrange, craignant d'être entouré, avait dû reculer de quelques pas pour s'adosser à un rocher qui est suspendu sur le Thorion. Mais, trompé par la neige durcie, reculant peu à peu sans i'iepfder derrière lui de peur que les loups ne le prissent à la gorge s'il tournait la tète, il dut mettre le pied dans une crevasse et tomber dans le précipice au bas duquel coule le Thorion. Cette chute épouvantable n'acheva pas l'intrépide vieillard. Il dut vivre encore pendant une heure ou deux, quoique blessé en quatre ou dnq endroits, car il eut encore la force d'enfoncer son couteau de chasse dans la gorge d'un loup qui avait eu l'audace de le poursuivre jusque-là, et l'on remarqua avec étonnement et admiration que, sans sa chute, il aurait pu venir à bout de tous ses ennemis ; il en avait tué ou mis hors de combat plusieurs, et n'avait encore reçu lui-même que des morsures légères^ tant il s'était vigoureusement défendu.
Robert de Fénestrange était âgé de quatre-vingttreize ans. 11 était le dernier de sa race.