II
John, c'est un défaut insupportable que le pédantisme.
Peu à peu je me sentis piqué. Je répliquai. £Ue éleva la voix, puis elle fondit en larmes et jura que j'étais destiné à faire son malheur, que miss Mary Perldns Vea avait bien avertie, etc., etc. Enfin je n'obtins mon pardon qu'après huit jours de supplications, et encore Arabella déclara qu'elle ne me pardonnait que grâce à mon repentir et surtout grâce aux prières de son père, de sa mère, de ses deux tantes, de ses trois sœurs, de quatre petits frères, de son oncle Carlingford et de miss Mary Perkins. Ce n'est pas tout. Mon mariage fut retardé de trois ans, Arabella ayant ajouté qu*il fallait me laisser le temps « d'améliorer » mon caractère.
Ce récit des amours de sir John Hawkina me donna grande envie de rire.
Cependant nous approchions des avant-postes anglais, et je pensais, suivant les instructions de Masséna, au moyen d'entrer dans l'intérieur des lignes de Torrçs- Vedras, sans avoir les yeux bandés, comme c'est l'usage des parlementaires. Pour y réussir, je cherchai querelle à Hawkins, et je prétendis que les Français étaient meilleurs cavaliers que les Anglais.
C'était le prendre par son faible.
— By God! s'écria-t-il, je parie cent livres sterling que le premier Anglais venu est meilleur cavalier que n'importe quel Français. Et pour preuve, colonel, je vous propose un steeple-chase (une course au clocher) à travers la plaine.
— OÙ est le but de la course ?
— Là-bas, à la porte du château de Torres-Vedras que vous voyez d'id.
En effet, nous n*en étions plus qu'a une demi-lieue ; mais la route faisait de nombreux détours.
J'acceptai le défi avec empressement, et nous partîmes au galop.
Pendant quelque temps son cheval anglais soutint vivement la lutte contre mon étalon andalous, et parut même avoir l'avantage; mais des obstacles de toute espèce ralentirent bientôt son impétuosité. Peu à peu l'andalous gagna du terrain.
La grand'garde anglaise me voyant courir vers Terres Vedras, et s'intéressant d'ailleurs au steeple-chase, me laissa passer sans faire aucune question. John Hawkins criait d'ailleurs loyalement :
— N'arrêtez pas le Français! il est avec moi I Bientôt tout le monde monta sur le parapet pour mieux
voir ce spectacle singulier. Les vœux du pubUc étaient naturellement en faveur de mon adversaire ; cependant, on n'essaya pas de retarder ma course. J'arrivais déjà à la porte du camp, précédant de quelques pas Hawkins^ lorsqu'un grand cri poussé par deux cents voix à la fois m'avertit que le pauvre Anglais venait d'éprouver un accident.
Je retournai la tète. Hawkins avait roulé avec son ehaval dans les broussailles, et s'était violemment heurté eoQtre terra. Je ravins vers lui sur^l^-ehamp, je l'aidai
à se relever, et je vis avec plaisir qu'il n'était pas dangereusement blessé.
Le cheval, moins heureux, se releva péniblement ; il était horriblement couronné.
Je les aidai à remonter Tun sur l'autre, et j'allais remonter moi-même à cheval et les suivre, lorsque j*aperçus dans les broussailles, à l'endroit même ou Hawkins avait roulé, une petite lettre soigneusement pliée et cachetée.
J'allais rappeler TAnglais et lui donner sa lettre, lorsqu'une réflexion m'en empêcha.
Je regardai la suscription :
< A monsieur le colonel Mauléon de Parthenay, colonel du 5* hussards. »
L'écriture était d'une femme. Je me rappelai la conférence de. sir John Hawkins avec madame d'Albret, et je soupçonnai aussitôt une trahison.
Je remis la lettre dans ma poche, me promettant bien de la lire quand je serais seul; puis je suivis mon compagnon de voyage dans la grande rue de Terres Vedras.
Nous descendîmes de cheval à la porte même du château, et John Hawkins, qui était chef d'escadron dans le 3* régiment des dragons, fit avertir lord Wellington qu'il amenait un parlementaire.
Sa Grâce nous fit prier d'attendre un instant. Elle expédiait des ordres importants et pressés.
Le salon d'attente était rempli d'hommes de toutes nations, Espagnols, Anglais, Portugais, Allemands, et
l'on y parlait toutes les langues, mais à demi-voix, mylord étant méthodique, et n'aimant pas le bruit.
Enfin, on m'introduisit en même temps que sir John Hawkins; et je me trouvai en face de lord Arthur Wellesley, baron Douro de Wellesley, vicomte Wellington de Talaveyra, général en chef des troupes anglaises et portugaises.
A côté de Sa Grâce, et debout comme elle, était le colonel Mauléon de Parthenay.
Milord vicomte de Wellington de Talaveyra, si connu depuis en Angleterre comme le vivant portrait d'Achille et le vainqueur de Napoléon à Waterloo, était un Anglais de belle structure, de poitrine large, de complexion robuste, monté sur deux jambes aussi maigres que celles d'un héron. Sa tète, médiocrement belle, respirait le calme et la force. Un long menton,,carré quoique pointu (rare alliage), était dominé par un grand nez qui s'élevait d'abord comme une montagne et s'abaissait ensuite comme une vallée profonde. Dans sa vieillesse, quand les dents furent parties, la figure de milord devait avoir
une certaine ressemblance avec celle de Polichinelle. Mais, en ce temps-là, Wellington était un gentleman très-noble, très-fier, très-froid, très-réservé, très-calme, un véritable homme d'État et un général de premier ordre, quoique le Moniteur universel de l'empire français n'en Ht pas grand cas.
Il répondit à mon salut et à celui de John Hawkins avec une politesse parfaite. Mauléon» surpris d* abord de me voir, car il avait dû me croire mort, se remit surle-champ, et salua sans dire un mot.
Après quelques paroles qui expliquaient le sens de ma mission, Wellington se tourna vers Hawkins, et lui dit :
— Mon cher Hawkins, tenez-vous prêt à partir dans un quart d'heure. Pendant ce quart d'heure vous êtes libre. Allez !
Hawkins ne parut pas ravi de ce début, et je n'en conçus pas moi-même un favorable augure.
Il sortit de la tente.
Alors Wellington me dit :
— Colonel, la lettre de M. le prince d'Essling que vous venez de me remettre me demande un échange de prisonniers.
— Oui, milord.
— M. le prince d'Essling n'ignore pas sans doute à quelles conditions doit se faire l'échange?
— Homme contre homme. Oui, milord.
— Le gouvernement de Sa Majesté Britannique, continua Wellington, a daigné décider quâ les prisonniers
i?l anglais seraient échangés contre les prisonniers français, !$ mais non les Espagnols ou les ÂUemands. Je ne puis que i^ me conformer aux ordres de Sa Majesté Britannique. j — Mais, dis-je, si vos alliés, milord, ont été faits prijj: sonniers à votre service et dans les pays que votre
armée occupe...
■^ — Les ordres de Sa Majesté sont formels. Nous n'avons que faire des prisonniers espagnols ou allemands. C'est à eux de ne pas se laisser prendre.
— Milord , mes instructions sont formelles sur ce point.
— Eh bien, dit Wellington, votre mission est terminée, colonel.
J'allais me retirer, mais il me retint, et frappa sUr m timbre. L'aide de camp de servtce entra.
— Murphy, faites venir sir John Hawkins. Le pauvre Hawkins reparut bientôt, un peu intimidé,
à ce qu'il me sembla.
— . Mon cher Hawkins, dit Wellington, d'où vient que je ne suis averti que par vous-même de l'arrivée d'un parlementaire français ? Est-ce ainsi qu'on fait le service des avant-postes ?
— Mylord, dit Hawkins, nous avons couru, le colonel et moi, un steeple-chase, pour l'honneur de la vieille Angleterre ; c'est ce qui m'a empêché de remplir les formalités ordinaires.
— Le steeple-chase, monsieur, est en dehors des obligations du service de Sa Majesté. Vous allez repartir
pour le camp français avec le colonel Robert. Vous y resterez prisonnier aussi longtemps qu'il plaira aux Français de vous garder ; et quand vous reviendrez ici (je souhaite que ce soit le plus tôt possible), vous serez mis aux arrêts pour un mois.
Hawkins baissa la tête sous cet arrêt.
— Au moins, ajouta milord, avez-vous gagné le pari ?
— Ah ! milord, s'écria Hawkins, je l'aurais gagné, si mon cheval n'avait rencontré un maudit fossé...
— De sorte, dit Wellington, que non-seulement vous avez violé les règlements militaires, mais encore vous vous êtes fait battre par un Français!... Allez à l'étatmajor attendre mes ordres, Hawkins !
Puis, se tournant vers moi :
— Ainsi, vous avez vu mon camp, colonel ?
— Parfaitement, milord.
— Qu'en pensez-vous ?
— Je pense, milord , que vous êtes admirablement retranché, et que c'est fort heureux pour vous, car en plaine...
— Eh bien, en plaine ?..,
— Voire armée ne tiendrait pas deux heures contre nous.
Wellington fronça le sourcil. J'avais piqué au vif sa vanité.
— Monsieur, dit-il, c'est à vous de nous forcer à combattre, et si M. le prince d'Essling...
Il se ravisa, et reprit :
— Quel est votre effectif, colonel ?
— Soixante mille hommes, milord.
Je mentais au moins de dix mille, car l'armée de Masséna était déjà bien diminuée.
— Il prit un papier sur la table, le consulta des yeux, et dit :
— Vous vous trompez, colonel. Votre armée est partagée en trois corps : Ney, Junot, Reynier. L'infanterie est de trente-cinq mille neuf cent trois hommes présents sous les armes, la cavalerie de neuf mille cinq cent quarante-cinq hommes, Tartillerie de dçux mille sept cent soixante-douze hommes, et le génie de cinq cent dix-sept hommes. Total : quarante-huit mille sept cent trentesept hommes.
Il jeta le papier sur la table. Je regardai du coin de l'œil, et je reconnus l'écriture de la lettre que j'avais ramassée dans les broussailles après la chute de M. John Hawkins. Dès lors, je ne doutai plus de la trahison.
— Et maintenant, milord, voulez-vous me permettre, à votre tour, quelques questions ?
Wellington parut d'abord très-étonné qu'on osât l'interroger. Cependant il répondit :
— Parlez, colonel. Nous n'avons rien à cacher.
— Eh bien, mylord, quand nous aurons pris Torres- Vedras...
— Si vous le prenez...
'— Nous le prendrons, milord... Que ferez-vous entre le Tage, les Français et la mer ?
U ouvrit la fenêtre et me montra dans le lointain des milliers de mâts qui s'élevaient au-dessus du Tage.
— L'Angleterre est là, dit-il. La flotte anglaise est un Torres-Vedras invincible. Mais Masséna n'entrera jamais ici.
— Oui, mylord, mais Soult arrive par Badajoz. Cette nouvelle parut ébranler ou du moins étonner
Wellington ; et, à vrai dire, je parlais de Soult au hasard, car Dieu sait que les mouvements des armées françaises en Espagne m'étajpnt parfaitement inconnus, excepté ceux de Tarmée de Portugal dont je faisais partie. Les guérillas occupaient toutes les routes et coupaient toutes les communications.
— Que Soult vienne si bon lui semble, dit Wellington, Beresford l'attend au passage, en Estramadure. Et dussions-nous ne garder que Lisbonne et Cadix dans la Péninsule, c'est assez pour entretenir la guerre pendant vingt ans. D'ici là Napoléon sera mort...
— Ou l'Angleterre aura fait banqueroute, répliquai-je vivement.
— Monsieur de Parthenay, dit Wellington, je vous prie de faire voir nos retranchements à M. le colonel Robert. Faites-lui compter nos canons; je veux qu'il sache bien à quoi s'en tenir et qu'il dise la vérité à M. le prince d'Essling...
Mauléon s'inclina, et nous sortîmes ensemble.
Je croyais que le moment d'une explication décisive
était venti; mais John HaWkins me saisit au passage dans le salon d*attente :
— Mon cher colonel, dit ce brave garçofi, les officiers du 3® régiment de husards auquel j*ai Thonneur d'appartenir m'ont chargé de vous inviter à dîner avec eux...
— Acceptez toujours, me dit Mauléon, qui devina ma pensée ; nous nous retrouverons dans une heure.
— Vous m'en donnez votre parole?
— Je vous la donne.
Je suivis Hawkins, et j'allai m* asseoir avec lui à la mess du 3* hussards.
— Messieurs, dit Hawkins en entrant, j'ai l'honneur de vous présenter le colonel Robert, l'un des plus braves officiers de l'armée française, qui est en même temps un sportman de premier ordre.
Je reçus en une minute vingt poignées de main, et l'on se mit à table sur-le-champ, car on n'attendait que mon compagnon et moi.
La table de ces braves gentlemen anglais était admirablement servie. Je ne sais si le maître d*hôtel s'était surpassé en ma faveur, mais les vins et les viandes de toute espèce abondaient à ce dîner, le plus somptueux peut-être quej'aiefaitde ma vie. On y voyait un magnifique service d'argenterie payé par la Cité de Londres et ciselé par des artistes anglais (c'est-à-dire plus remarquable par la valeur monnayée que par la valeur artistique). Les vins de Porto, de Malvoisie, de Chypre, de Constance, cou-
laient à flots dans les verres, et les convives, rouges comme des rubis de Golconde, burent à la santé du roi George, à la santé de lord Wellington, à leur propre santé, et à la prospérité de diverses dames et demoiselles anglaises que je ne connaissais pas.
— Et moi, dit John Hawkins, je bois à la santé de miss Arabella Fox, du Somersetshire, et je soutiens que sa beauté remporte sur celle de toutes les jolies filles d'Angleterre et du monde entier.
Ce fut un cri général pour et contre miss Arabella. Je profitai du bruit pour me lever de table et sortir. Hawkins, me voyant debout, se leva aussi et me dit :
— Attendez-moi, colonel. Je vais retourner au camp français avec vous, puisque lord Wellington ne veut pas consentir à l'échange des prisonniers.
— Ne vous hâtez pas trop, Hawkins. Je veux parler au colonel de Parthenay.
— Ah I dit-il, j'oubliais...
Il chercha dans ses poches et ne trouva rien. Il déboutonna son habit rouge, mais inutilement.
— Que cherchez- vous donc? lui dis-je.
— Moil Rien.
Je savais mieux que personne ce qui lui manquait. Je gardais dans ma poche la lettre que madame d'Âlbret lui avait confiée pour Mauléon. Cependant je n'en fis rien paraître.
Il me quitta précipitamment, monta à cheval, et courut au grand trot vers les broussailles où il était tombé
pendant le steeple-chase , espérant, sans doute, y retrouver sa lettre.
Pour moi, débarrassé de lui, j'allai retrouver Mauléon qui m'attendait à la porte du camp, la main sur ses armes. Cette fois, nous allions nous trouver face à face. Je croyais déjà tenir ma vengeance.
Les premières paroles que nous échangeâmes étaient froides et presque polies. Quelque haine que nous eussions l'un pour l'autre, quelque juste sujet de vengeance que j'eusse contre lui, nous étions tous les deux sous le regard de l'armée anglaise, et nous ne voulions pas nous donner en spectacle.
Je crois, isans faire tort à son courage, que Mauléon aurait volontiers évité cette rencontre, s'il avait cru possible de le faire sans honte et sans lâcheté ; mais , comme un sanglier acculé qui fait tète au chasseur et va fondre sur lui tête baissée, il n'attendait qu'un signal pour commencer le combat.
— Avouez, monsieur de Fénestrange, dit-il avec un froid sourire, que c'est un destin bien singulier qui nous réunit ici aujourd'hui. Me voilà chargé par lord Welling-
m L'AVENTtJRIEA
ton de vous faire les honneurs du camp anglais. Noos avons été les meilleurs amis du monde...
— Amis I...
— Oui, mon cher Fénestrange, et pour preuve, nous avons assassiné ensemble sur la grand'route. C'est un lien, cela, et même un lien des plus étroits, il me semble, car le même couteau de guillotine menace votre tête et la mienne... Et maintenant, sans que je sache pourquoi, vous me poursuivez d'une haine furibonde à travers deux ou trois continents; on m'a dit (est-ce vrai?) que vous étiez allé me chercher jusque dans Tlnde et que mon ami le czar, au retour, vous avait fait travailler dans ses mines de Sibérie... Il y a cinq semaines, je vous rencontre par hasard dans la mêlée: là, au lieu d'ôter votre chapeau et de me saluer, comme j'étais disposé moi-même à le faire pour vous, — car enfin nous sommes bons gentilshommes, vous et moi, et deux gentilshommes ne doivent pas se quereller grossièrement comme deux manants, — vous me traitez, vous, Fénestrange, en ennemi mortel ! Vous m'injuriez, vous me montrez le poing!... Voyons, il est temps de s'expliquer. Nous sommes seuls. Que me reprochez-vous?
— Avant tout, lui dis-je, il est bien convenu, n'est-ce pas, que l'explication finira par un combat à mort?
— Gomme il vous plaira.
— Et que nous allons jouer cartes sur table, vous et moi.
— En doutez- vous?
— Et que vous n'userez d'aucune trahison contre moi î >A ces mots, Mauléon pâlit de colère.
— Parbleu! dit-il, je suis bien bon de vous écouter. Battons-nous, tout de suite, ici même, Fénestrange, et que le vainqueur enterre les secrets du vaincu,
— Vous oubliez que je suis venu en parlementaire, et que lord Wellington vous a chargé de me montrer son camp et ses retranchements.
— C'est vrai. Je l'oubliais. Mylord n'est pas, d'ordinaire, aussi confiant; mais depuis quelque temps il se croit sûr de vaincre, et n'est pas fâché de vous faire voir qu'il est habile... Suivez-moi.
Nous visitâmes en silence une partie de la longue ligne de retranchements derrière laquelle se tenait bien abritée contre la pluie, le soleil et les balles, l'armée anglaise et portugaise.
— Ce que vous voyez n'est rien, dit Mauléon. Si cette ligne était forcée, à quelques lieues plus loin, une autre Ugne de retranchements plus inacessibles encore que ceux-ci nous servirait de refuge; et la flotte anglaise garde notre flanc droit et notre flanc gauche, sur la mer et sur le Tage. Masséna usera ses dents ici.
Je tirai ma montre de mon gousset.
— Il est trois heures, lui dis-je. Nous avons encore deux heures de jour, c'est-à-dire le temps de finir notre querelle. Voulez-vous descendre avec moi dans la plame, à moitié chemin du camp français?
— Volontiers ; mais encore une fois, pourquoi nous
battons-nous, Fénestrange? Je ne vous hais pas, moi, et même je vous ai toujours trouvé bon diable. D'où vient que vous me haïssez si cruellement.
— D'où vient?... Tu veux le savoir, scélérat!... J'aimais Clélie. C'est toi qui me l'as ravie! C'est toi qui as mis entre nous une barrière que ta mort seule peut lever! Depuis ce jour, tu as marché de crime en crime! Tu as voulu me faire assassiner par les gardes nationaux de Saint- Julien ! C'est toi qui m'as dénoncé à la municipalité! C'est toi qui m'as poussé dans l'exil! C'est toi qui m'as forcé de tuer, pour me défendre, le frère de Clélie, mon meilleur ami, mon frère!
— Ah I dit-il, je comprends tout maintenant. C'est vous, Fénestrange, qui êtes ce mari mystérieux dont on m'a parlé, et qui tua le pauvre Tibérius à Milan. Peste! vous avez la main heureuse ! Le père et le frère! Et vous aimez Clélie ! Et vous l'avez épousée ! Et ma vie est le seul obstacle qui sépare ces deux parfaits amants ! A merveille, ami Robert! Et vous venez me prier de me laisser bonnement couper la gorge pour mettre fin à votre doux martyre! C'est parfait, mon cher Fénestrange, et je m'empresserai, comme je le dois, de vous prêter le collet; vous n'en doutez plus, n'est-ce pas?... Eh bien ! non , monsieur le baron Robert , monsieur l'amoureux transi... je ne me battrai pas avec vous. Je ne vous donnerai pas cette satisfaction. Si vous me tuez, ce sera quelque autre jour, plus tard, dans la mêlée. Mais quant à mourir pour les beaux yeux de madame
aélie et pour les vôtres, serviteur ! Ami Robert, cherchez quelque autre dupe. Je suis fort bien dans la vie et j'y reste. Je vais être nommé dans quelques jours major général, je le sais, lord Wellington me Ta dit; ma fortune est faite. A la prise de Seringapatam, j'ai eu pour ma part de butin trois cent mille roupies, outre le collier de diamants de la mère de Tippoo-Sahib, que les joailliers de Londres évaluent à plus de trois millions de roupies (douze -raillions de francs, très-cher et très-bon ami). J'ai acheté un domaine considérable dans le Northumberland; quelque jour je serai pair d'Angleterre, j'épouserai une fille de lord et je ferai souche de lords et de Parthenay... Et vous voulez que j'abandonne cet avenir certain, brillant, honoré, ou du moins que je l'expose dans un combat singulier contre un ferrailleur tel que vous, qui n'a rien à risquer, qui est condamné à mort dans son pays, et dont tout l'équipage ne vaut peut-être pas trois mille francs!... Allons donc, c'est de la folie, mon cher!
En même temps il tourna bride et parut disposé à me laisser seul. Mais je retins son cheval.
J'avais écouté son discours avec une patience étrange. Ma résolution était inébranlable. Plutôt que de le laisser échapper encore, je l'aurais poignardé sur-le-champ à la vue de tout le camp anglais. Mais j'essayai d'un autre moyen.
— ^Vous n'êtes pas seulement un scélérat, lui dis-je, vous êtes encore un traître et un espion.
— Un espion I s'écria-t-îl les yeux pleina de fureur. Pids, se calmant tout à coup et reprenant son sangfroid :
— Bien ! bien ! Je comprends, dit-il. Vous voulez me mettre en colère et hors de garde. Bien joué, Fénestrange; mais vous n*y réussirez pas.
— Nierez-vous les lettres de madame d'Albret?
11 parut frappé en pleine poitrine, cependant il essaya de nier l'évidence.
— Quelles lettres? demanda-t-il.
— Celles que madame d'Albret vous écrit et qui contiennent des renseignements sur Tarmée française.
— C'est faux I répliqua-t-il vivement. Je ne sais pas même où est madame d'Albret.
— Tu mens, Mauléon ! C'est d'elle que venait le papier que lord Wellingon a lu devant moi et qui contient des renseignements si précis sur les divers corps de l'armée française.
— Vous êtes fou I dit-il en haussant les épaules.
— Et ce n'est pas la seule lettre que madame d'Albret vous ait écrite. Cet étourdi de John Hawkins était chargé d'un message pour vous...
— Quel message ?
— Une lettre. Mais elle a été interceptée. Elle est en mains sûres.
— Interceptée! s'écria-t-il. Est-ce vous qui avez osé?...
— C'est moi !
UN DUEL SOUS L*EMP1RE 3tô
— Et vous l'avez dans vos mains ?
A cette question, j'armai tranquillement un pistolet, et, le dirigeant vers sa poitrine, je dis avec un calme parfait :
— J'ai la lettre.
Excellente précaution, car Mauléon était homme à me tuer sans rémission et sans remords pour prévenir toute révélation ; mais mon pistolet lui donna le temps de réfléchir.
— Que voulez-vous faire de celte lettre? demandat-ii enfin.
— La montrer au prince d'Essling.
— Vous ne le ferez pas, Fénestrange! Vous ne voudriez pas déshonorer une pauvre femme qui m'aime et qui n'a fait que m'obéir.
J'avais touché la corde sensible. Ce brigand, qui n'avait ni pitié ni remords, aimait pourtant Catherine.
— C'est moi, dit-il, qui Tai envoyée au camp français pour séduire Masséna. C'est moi seul qui dois en porter la peine... Et, après tout, ajouta-t-il d'un ton qui montrait que sa férocité naturelle allait reprendre le dessus, savez-vous, Fénestrange, que je n'ai que faire de supplier, que vous êtes encore dans nos lignes, et que je puis vous garder prisonnier ou vous faire tuer sur place?...
— On ne tue pas aussi aisément un Fénestrange ! répliquai-je à mon tour. Avant que ces soldats qui nous regardent eussent fait un mouvement, je vous brûlerais
344 L'AYENTURIER
la cervelle. Cest chose grave de porter la main sur un parlementaire.
— Eh bien, vous êtes le maître. Ordonnez. A quel prix me vendez-vous cette lettre ?
— Je ne la vends pas. Nous allons nous battre en duel loyalement. Si vous me tuez, la lettre est à vous; si je vous tue, je vous jure sur Thonneur qu'elle sera brûlée sans que personne, excepté moi, en connaisse le contenu. Mais, dans tous les cas, madame d'Âlbret quittera le camp français et partira pour Madrid. L'intérêt de Tarmée avant tout. Je vais lui écrire un billet pour l'avertir que tout est découvert. Si dans deux jours elle n'est point partie, elle sera dénoncée publiquement. Pour plus de sûreté, je chargerai un ami d'une lettre adressée à Masséna.
— Vous me jurez de l'épargner ?
— Je le jure.
— C'est bien. Je consens à me battre. Mais qui nous servira de témoin?
Au même instant, John Hawkins arrivait au galop. Sa mine consternée attestait qu'il avait vainement cherché la lettre de madame d'Albret dans les broussailles.
— Voilà le témoin qu'il vous faut, dis-je à Mauléon. Pour moi, je prendrai le premier soldat français que nous rencontrerons.
— Puis, m'adressant à l'Anglais :
— Que cherchiez-vous donc là-bas, mon cher Hawkins ?
— Je ne sais, dit Hawkins. Une lettre que j*avaîs dans ma poche et qui sera tombée^ sans doute, pendant que nous courions le steeple-chase ensemble.
— Quelque billet doux, sans doute? Ahl John Hawkins, John Hawkins, vous avez dû faire bien des victimes dans votre vie!
Le pauvre Hawkins se défendait mal et protestait gauchement qu*ii n'avait pas perdu de billet doux.
— Je devine tout, lui dis-je. C'est une lettre de miss Arabella. Avouez-le, Hawkins.
— Eh I plût à Dieu que ce fût une lettre d' Arabella ; mais...
Ici, il regarda Mauléon d'un air significatif. Celui-ci se détourna comme pour mieux contempler l'horizon et le camp français qu'on voyait à quelque distance, de sorte que le fin regard de John Hawkins se perdit dans lé vide.
Tout en causant, nous avancions tous trois au petit trot, et déjà nous allions dépasser la ligne des sentinelles anglaises, lorsque nous aperçûmes un spectacle assez singulier.
Une vingtaine de soldats anglais et français, sans armes, étaient à demi-couchés sur l'herbe, à quelque distance de la route, et trinquaient joyeusement comme de vieux amis.
A la vue de nos uniformes, tous se levèrent et firent le salut militaire. Parmi eux je reconnus mon ami Carbon.
Je lui fis signe d'avancer.
— Que faites^vous là ?
-— Ma foi, colonel, nous buvons avec les Anglais, comme vous voyez. Ces pauvres gaddem s'ennuyaient dans leurs retranchements comme des rata dans leurs trous. De notre côté nous ne savions que faire. Us ont du pudding, du bifteck et du pâté. Nous n'avons nous, que des lentilles et du brandy; mais ils sont friands de notre brandy. Vous savez, colonel, brandy, c'est leur manière de prononcer eau-de-vie; les Espagnols, eux, prononcent aguardiente; chacun tourne conmie il peut sa langue dans sa bouche. 11 suffit qu'on s'entende, n'est-ce pas, colonel?
— Et vous mettez en conunun le pudding et l'eaude-vie î
— Oui, mon colonel.
Il se faut entr'aider ; c'eit la loi de nature.
— Mais qui est-ce qui garde le camp ?
— Voyez, mon colonel. Les sentinelles sont à leur poste des deux côtés, mais on leur porte à boire.
--- Or çà, mon ami, lui dis^je, U faut me rendre un service. Je vais me battre tout à l'heure avec le colonel Mauléon de Parthenay, que voici. Tu vas me servir de témoin. Celui de Parthenay sera sir John Hawkina,
Maiç Hawkiop ^ réoria :
— Pourquoi se battre? demanda-t-il.
Au fond, je crois qu'il était un peu ennuyé que l'autre témoin fût un simple soldat; mais Mauléon, aussi pressé que moi d'en finir, lui dit :
— Mon cher Hawkins, hàtez-vous. Nous sommes pressés. Le jour baisse.
— Mais pourquoi ce duel? répétait toujours Hawkins.
— Eh bien, dit Mauléon, le colonel m'a insulté gravement, et nous allons nous battre à mort.
John Hawkins et Carbon convinrent enfin que les armes seraient le sabre et deux pistolets.
Les combattants devaient combattre à cheval.
On mesura une distance de cent pas.
Je chargeai Carbon d'une lettre qui expliquait à Masséna le résultat de ma mission et lui donnait des rensei* gnements précieux sur Tarmée anglo*portugaise. Je pris aussi mes précautions pour que madame d'Albret, si j'étais tué, ne pût pas continuer son métier d'espion dans le camp français, et enfin, mes instructions étant données, j'envoyai une dernière pensée à Clélie et à Dieu, un souvenir à Tibéria, et j'allai me placer en face de mon adversaire, attendant le signal.
Enfin Carbon et Hawkins crièrent ensemble :
---. Alleï !
Mauléon, excellent cavalier, bon tireur, et doué d'un sang-froid et d'une intrépidité rares, était un très-dangereux adversaire. Aussi, sans rien perdre de ma confiance ordinaire dans le succès, je ne comptais pas sur une victoire facile.
Au signal donné par Hawkins et Carbon, nous courûmes en même temps l'un sur Tautre.
Lorsqu'il fut à dix pas de moi, il fit feu; mais son cheval ayant bronché au même instant sur un caillou, la balle passa au-dessus de ma tête ou à côté.
Presque au même instant je fis feu à mon tour; mais son cheval seul fut blessé légèrement.
Sans prendre le temps de chercher un second pistolet, il tira son sabre et me porta un violent coup de pointe dans la poitrine. Heureusement, l'agrafe du ceinturon para le coup, et je lui passai mon sabre au travers du corps.
Il lâcha les rênes et tomba sur l'herbe, la mort déjà peinte dans les veux.
Hawkins et Carbon voulurent le secourir ; mais il leur ût de la main signe de s'éloigner, et dit :
— C'est fini... le coup était bon et digne de vous, Fénestrange. Donc, vous allez épouser ma veuve, ajoutat-il avec un sourire diabolique... Faites, mon ami, faites, épousez... Mais ne pouviezTVous être heureux sans me tuer?... Au diable la pruderie de Clélie!... C'est elle qui a fait tout le mal. Si elle avait su prendre son malheur en patience...
— Misérable ! ne blasphème pas! Ce n'est pas Clélie qui m'a ordonné de te tuer, c'est moi qui me suis chargé de venger son frère...
— Ah! oui, celui que vous avez tué vous-même... Belle vengeance! Vous vengez peut-être aussi son père... Mais, croyez-moi, Robert, vous êtes trop souvent l'instrument de la justice divine... Donnez-moi à boire... j'ai soif...
En effet, sa voix était altérée. Il ne parlait plus qu'avec peine. Cependant il essayait encore de railler.
— Vous êtes arrivé mal à propos, Fénestrange ; oui, mal à propos, en vérité. Ma fortune était faite ou à peu près... Déjà je venais d'acheter un petit bourg pourri, j'allais entrer dans la Chambre des communes... La Glle aînée de lord Percy Craftesbury m'attendait pour me donner sa blanche main et me suivre à l'autel... Un peu sèche et anguleuse, lady Aurora; mais lord Percy Craftesbury me promettait la pairie... et ma foi, à la guerre comme à la guerre!... Si vous rencontrez jamais lady
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Aurora, Fénestrange, ne lui dites pas que c'est vous qui m'avez tué. Elle vous arracherait les ywx, tant elle a de tendresse pour moi, la chère àme...
Je l'interrompis.
— Ne voulez -vous faire rien dire à Catherine?
— Ah ! oui , Catherine ! pauvre Catherine ! GeUe-4à me regrettera, j'en suis sûr...
11 fit un effort et dit :
— Je n'ai pas le temps de faire un testament ea sa faveur. Avertissez-la que j'ai placé cent mille livres sterling sous son nom chez Baird et C®, dans la Cité de Londres... Appelez Hawkins... *
L'Anglais s'approcha.
— Mon cher Hawkins, dit Mauléon d'une voix éteinte, soyez témoin que je laisse tous mes biens noeubles et immeubles à madame d'Albret.
Hawkins fit signe qu'il en témoignerait au besoin. Ce dernier effort avait épuisé le mourant. Il tourna ses yeux sur moi, essaya de grimacer un sourire et dit :
— Fénestrange, je te lègue ma veuve.
Après ce dernier mot ou plutôt cette dernière insulte,
il expira.
— C'était un brave officier, dit Hawkins.
11 donna ordre aux soldats anglais qui avaient assisté de loin au combat, de transporter le corps de Mauléon à Torres-Vedras et me suivit moi*mème au quartier général de Masséna.
Notre voyage, très*court d'ailleurs, car nous n'étions
qu*à une demi-lieue du camp, ne fut remarqué par aucun incident. Hawkins paraissait très-ému de la mort de Mauléon, et je ne crus pas nécessaire de diminuer ses regrets en lui racontant les crimes du mort.
Carbon venait avec nous, étant, suivant s'a propre expression, un soldat amateur qu'aucun de ses chefs, excepté moi, ne pouvait supporter plus d'un jour. Comme il me voyait fort grave, il crut sans doute que j'avais quelque remords d'avoir tué Mauléon, et me dit pour me consoler ou m'encourager :
— Mon colonel, vous avez bien fait. C'est un émigré de moins. Pourquoi allait-il se fourrer parmi les goddemt Ne pouvait-il pas rester avec nous? Ma foi, vous l'avez rudement étrillé. Quel coup de sabre! Si j'osais, mon colonel, je vous en demanderais la recette; c'est souverain pour guérir les Anglais et les Allemands du mal de dents, des rhumatismes et du mal de mer. Et ça vaut mieux que le vaccin pour la petite vérole.
Masséna écouta très-attentivement le compte rendu de ma mission. Quand j'eus fini de parler :
— C'est bien ce que j'avais prévu, dit-il. L'Empereur, aux Tuileries, croit qu'il sufft de décréter la victoire
comme faisait la défunte Convention; il écrit ou fait écrire par Berthier : « Je vous envoie cinquante mille hommes; allez droit aux Anglais et jetez-les à la mer. » Mais les cinquante mille hommes s'égrènent dans les bureaux du ministère de la guerre, à la frontière, dans les provinces insurgées, partout. Arrivés à destination.
ils ne sont plus que douze ou quinze mille. La faim, les maladies, les coups de fusil ont mis le reste hors de combat. On lui demande de l'argent. Il répond : « Vivez sur le pays ennemi. C'est ainsi que je faisais en Italie. » Parbleu Tet moi aussi j*ai vécu sur le pays ennemi, en Allemagne et en Lombardie; mais l'Allemagne et la Lombardie sont grasses, tandis que TEspagne est maigre comme un loup pelé. Est-ce qu'on peut tondre sur un œuf ? Ce Wellington se cache derrière des montagnes hérissées de canons; que faire? J'ai des munitions pour deux batailles, tout au plus, et il faudra livrer cinq ou six assauts avant de l'ôter de là. Quant aux vivres, vous voyez vous-même où nous en sommes. Un tiers de l'armée maraude pour nourrir les deux autres tiers. Pour comble d'ennui, Ney, qui se croit un grand génie et qui n'est qu'un général d'avant-garde ; Junot, qui fait bien le coup de feu , mais qui n'a pas plus de cervelle qu'un hanneton ; Reynier, qui croit que la guerre est un calcul géométrique ou algébrique, et qu'on se bat avec la même régularité qu'on résout des équations ; tous ces états-majors jaloux et envieux n'exécutent jamais mes ordres qu'à moitié... Le maître est loin... Le mahre, d'ailleurs, est content au fond qu'on ne puisse rien faire sans lui... Tout autre que moi jetterait le manche après la cognée... Eh bien, moi Masséna, je m'entêterai, je resterai ici, j'attendrai des renforts, et si j'en reçois, Wellington n'a qu'à se bien tenir. Je le rembarquerai plus vite qu'il ne croit...
Colonel, vous allez partir ce soir pour Madrid. Vous d^rez au roi Joseph la vérité tout entière sur nous et sur les Anglais. Vous direz que Wellington a cent mille soldats derrière les retranchements de Torres-Vedras, que tout un peuple est avec lui, qu*il n'y a pas une once de pain à vingt lieues autour de nous, excepté dans le camp anglais, que Soult n'arrive pas, que les Anglais reçoivent des renforts, etc.
De là, vous irez à Paris ; sans débrider. Vous verrez l'Empereur. Vous lui raconterez tout, et vous demanderez pour moi des renforts ou un successeur. Je vais dicter mon rapport. Revenez le chercher dans deux heures.
Comme je sortais de la tente de Masséna, je fis avertir madame d'Albret que je voulais lui parler.
Catherine était assise et m'attendait, les yeux pleins de larmes.
— Hawkins m'a tout dit, s'écria-t-elle en me voyant. Que me voulez-vous encore, Fénestrange ? Venez-vous jouir de ma douleur ? Après avoir tué le seul homme que j'aie aimé, voulez-vous...
Je ne crus pas nécessaire d'écouter ses lamentations et je lui dis d'un ton sévère :
— Connaissez-vous cette écriture ?
Elle regarda la lettre que j'avais ramassée après la chute de John Hawkins, et pâlit. Cependant, eUe essaya de payer d'audace.
— Vous interceptez les lettres, à présent ? dit-elle.
— Faut-il montrer la lettre à Masséna, ou la lire moimême el la déchirer devant vous ?
— Faites ce qu'il vous plaira.
Malgré cette indifférence apparente, elle tremblait que je ne voulusse montrer la lettre. Je l'ouvris sous ses yeux et je lus ce qui suit ou à peu près :
« Masséna est inquiet. 11 attendait Soult qui ne vl^n- « dra pas. Un courrier est arrivé ce matin pour Taver- « tir de n'y plus compter. Soult assiège Badajoz. Joseph « ne peut envoyer ni vivres, ni soldats. On ne vit plus «ici que par miracle. La viande coûte dix francs la « livre. Dans dix jours tout le biscuit sera mangé. »
Je passe le reste de la lettre, qui se terminait par un post'Scriptum :
« Fénestrange n'est pas mort. 11 a résisté au biscaïen « et résisterait, je crois, aux boulets de 24. Il est au < camp depuis ce matin et va partir pour Torres-Vedras. € Évite sa rencontre, si tu peux et si tu m*aimes. Je « crains toujours quelque malheur.
Je tendis la lettre à Catherine :
— Je vous la rends, lui dis-je, si vous consentez à partir tout de suite pour Madrid.
— Partir ! mais sous quel prétexte ?
— Ce n'est pas à moi de chercher le prétexte. Partez, ou votre lettre sera connue dans un instant de toute Tarmée,
— Je pars.
Et, en effet, elle plia bagage en un quart d'heure et quitta le camp sans avertir Masséna.
Je ne Tai plus revue depuis ce jour-là* Je sais seule*ment qu'elle partit pour Madrid comme j'en avais donné Tordre, qu'elle gagna de là Valence, puis les Iles Baléares et Londres. On m'a dit que, grâce à l'héritage de Mauléon, elle s'était mariée avec un prince russe, et qu'elle avait fait souche de petits boyards.
Pour moi, débarrassé de cette inquiétude, et tout entier au bonheur de revoir la France et délie, je partis pour Madrid le soir même, et j'allai frapper à la porte de madame la comtesse de Spada, camerera mayor de la reine d'Espagne.
La bonne Émilia me fit le même accueil que si j'eusse été un frère chérie longtemps perdu dans les régions polaires et revenu tout à coup au moment où elle l'attendait le moins»
Cette charmante femme avait toutes les grâces qu'on peut désirer dans une sœur, une mère ou une amie intime. San seul défaut^ bien désagréable , il est vrai.
pour UD mari, était de ne pouvoir rien refuser à personne ; mais Ettore Spada n'en était pas à cela près, et n'était pas disposé à jouer le sombre rôle d*OtheIlo, ni à poignarder l'aimable Desdémona. Toutes ses pensées étaient recouvertes d'une couche de bonhomie placide au travers de laquelle il était difQcile de rien discerner.
Pendant mon absence, Ettore avait obtenu de l'avancement, non certes dans la cavalerie ou dans l'infanterie, mais dans la faveur de Sa Majesté. Grâce aux services qu'il rendait tous les jours comme mayordomo mayor dans l'intérieur du palais, il venait d'être fait duc d'Albarracin, grand d'Espagne de première classe et commandeur de la Toison d'or.
C'est ce qu'il m'annonça lui-même en termes assez modestes.
— S. M. le roi Joseph, dit-il, a daigné prendre en considération mon dévouement à sa personne plutôt que mon propre mérité et me conférer le brevet de duc d'Albarracin et l'autorisation d'assister au conseil privé.
— Ettore, dit Emilia en le regardant d'un air de douce malice , avait en lui l'étoffe d'un homme d'État; Sa Majesté, qui possède le coup d'oeil d'aigle du grand Napoléon, a su discerner les grandes qualités d'Ëttore. Avant peu nous serons premiers ministres.
Ce mot nous serons parut mortifier un peu la vanité du nouveau duc^ qui aurait dit plus volontiers : Je serai. Évidemment il rêvait d'être un Albéroni.
— Malheureusement, ajouta ÉmUia , les finances de Sa Majesté ne répondent pas à sa générosité. Chaque gouverneur lève l'impôt dans sa province , et garde l'argent pour ses soldats ou pour lui-même. Sa Majesté est bien peinée de ne pouvoir récompenser magnifiquement , ainsi qu'elle le voudrait, ses plus fidèles serviteurs. Croiriez-vous que depuis un an nous n'avons pas reçu plus de ving mille ducats effectifs, Ettore et moi, tandis que nos traitements réunis s'élèvent à près de deux cent mille piastres ? Il est bien vrai que le roi, dont la bonté est inépuisable, a daigné nous accorder, pour soutenir notre rang à la cour, les terres et le château d'Arenas, qui sont confisqués sur le duc de ce nom; mais le château est en pays ennemi, à cinq lieues de Valence, et le duc rébelle est encore en possession de notre bien. **
... Mais, ajouta-t-elle en se reprenant, laissons ce sujet qui ne vous intéresse guère, et parlons de vous, mon cher colonel. Êtes-vous décidé à rester avec nous cette fois?
Ettore fit la grimace.
Je protestai que mon plus vif désir serait de passer ma vie auprès d'amis si sûrs et si dévoués...
(Nouvelle grimace d'Ettore.)
Mais qu'avant tout j'étais chargé d'une mission pour le roi Joseph et pour Napoléon, et qu'il fallait la remplir à tous prix. Plus tard, si les circonstances le permettaient...
Sn L'AVENTURIER
— Les circonstances ! dit Emilia en riant; oui, oui, je connais cela. J'ai vu récriture des lettres que je vous faisais passer, colonel. Une femme aimée, n'est-ce pas?
— Aimée, madame ! C'est trop peu dire. Une femme que j'adore et pour qui j'ai vingt fois risqué ma vie avec bonheur !
A ces mots, le visage du duc d'Albarradn s'éclaira d'un sourire. M. le duc me parut raVi de ma franchise. Emilia fut assez bonne pour n'en être pas choquée, et le reste de la soirée se passa fort gaiement. Mes aventures et mes voyages en firent les frais.
Ettore eut même à la fin tant de confiance en moi qu'il voulut à toute force me donner l'hospitalité pour cette nuit-là, afin que je pusse voir le matin, de bonne heure, le roi Joseph et lui remettre la dépêche de Masséna.
Joseph me reçut avec beaucoup de simplicité, quoiqu'il affectât ordinairement en public toute la rigueur de la vieille étiquette espagnole.
— J'ai su, mon cher colonel, dit-il gracieusement, que nous avons dû à votre courage l'entrée de Masséna en Portugal après la bataille de Busaco. Masséna ne Ta pas dissimulé dans son rapport, et parle de vous comme d'un officier du plus grand mérite... Eh bieni vous avez vu mes provinces de la frontière de Portugal î Qu'en pensez-vous? Croyez-vous que les Anglais puissent tenir longtemps encore ?
Je répondis franchement, c'est-à-dire que je ne lui donnai pas de grandes espérances.
— Oui, je sais bien, continua le roi, que c'est votre opinion à vous tous, militaires, et que vous croyez qu'on ne vient à bout de rien que par la force. Mais j'ai vu le contraire, moi, et j'en parle savamment. Partout où je suis allé pendant mon voyage d'Andalousie, j'ai vu toutes les autorités me présenter les clefs de leurs villes, et les rebeUes les plus déterminés me jurer une éternelle fid^ lité. On ne m'abuse pas, moil Je sais que tous les cœurs sont à moi, sauf quelques factieux et brigands incorrigibles qui oppriment et épouvantent la masse des honnêtes gens... La junte de Cadix elle-même aurait traité volontiers avec moi... ce sont les Anglais qui Ten empêchent» Qu'on me donne de l'argent et je lèverai des soldats espagnols ; avec eux je rétablirai l'ordre et je ferai ce que Masséna se plaint de ne pas pouvoir faire ; je forcerai Wellington à se rembarquer. Mais quand je demande des millions à l'Empereur, il se fâche et s'irrite. Ses généraux agissent partout en pays conquis. L'un pille les couvents et les églises ; l'autre fusille les guérilleros prisonniers; un troisième administre sa province avec le môme calme que s'il était le feu roi Sanche d'Aragon. Suchet, qui est pourtant le meilleur et le plus honnête de tous, m'envoie à peine quelques centaines de mille francs et s'avise de canaliser l'Kbre ! Jugez par celui-lk de Soult et des autres. Geites, oui, je veux canaliser l'Bbre ; mais auparavant il faut vivre, et nous
mourons de faim. Mon ami le maréchal Jourdan, honnête homme en qui j'ai toute conûance, essaye de nous tirer de ce gâchis. Mais l'Empereur ne veut rien écouter. Sous prétexte que nous n'avons pas remporté une victoire complète Tan dernier à Talavera, il nous refuse tout talent militaire. Assurément, Talavera n'est pas un Austerlitz, mais eniSn nous sommes restés maîtres du champ de bataille, et si nous avons reculé le lendemain de quelques lieues, c'était pour couvrir Madrid que menaçait Vénégas. Enfin, très-peu de jours après nous avons reconduit Wellington l'épée dans les reins jusqu'à la frontière de Portugal. C'est quelque chose, cela. L'Empereur est trop exigeant. Est-ce qu'on est toujours vainqueur à la guerre ? Est-ce qu'on suit toujours son chemin tout droit? Est-il entré, lui, dans Saint-Jean d'Acre A-t-il détruit l'armée russe à Eylau ? Était-il vainqueur Tan dernier, à Essling, quand l'archiduc Charles l'a forcé de rester deux mois dans l'île Lobau ? Après tout, n*ai-je pas fait cette année la conquête de l'Andalousie, et, ce qui vaut mieux encore, n'ai-je pas su gagner, par un sage emploi de la clémence, les cœurs de mes sujets andalous ?
Qu'il soit donc équitable envers moi; qu'il ne me reproche plus quelques pensions et gratifications que j'ai cru devoir accorder à ceux qui me servent bien. Parmi les plaisirs de la royauté, en est-il de plus grand que de pouvoir répandre les bienfaits sur ses amis et ses fidèles serviteurs?... Dites bien tout cela de ma paît
à Napoléon, mon cher colonel, et quand vous reviendrez, restez ici près de moi. Le roi d'Espagne et des Indes sera bientôt en état de récompenser généreusement ceux qui s'attachent à sa personne.
Ainsi coula le discours de ce bon Joseph pendant deux heures de suite. J'écoutais (ou plutôt j'entendais) sans répondre. Que me faisait à moi la plus grande et la plus belle fortune d'Espagne? N'étais-je pas heureux déjà ou près de l'être ? N'avais-je pas surmonté tous les obstacles, bravé tous les dangers? Clélie n'était-elle pas à moi?
A cette pensée mon cœur palpitait de joie. Enfin je touchais au bonheur. Que m'importait le reste de la terre ? Que l'Espagne obéît aux Bourbons ou aux Bonapartes, j'aimais, j'étais aimé; les trônes, les duchés et les grandesses n'avaient aucun prix pour moi.
Aussitôt après l'audience royale, je partis pour Bayonne.
Vous avouerai-je ma faiblesse? J'avais une frayeur mortelle d*ètre tué ou pris sur la route. Je prenais tous les déguisements pour échapper aux guérillas. Je craignais d'être assassiné. Je craignais d'être malade. Je craignais même de tomber du haut de ma mule, tant j'étais devenu différent de moi-même. Il me semblait que tous les hommes et la nature entière dussent conspirer contre mon bonheur et m'empêcher de revoir Clélie. Cependant, au milieu de ces frayeurs presque ridicules, j'avais l'âme pleine de joie, de bonheur et d'ivresse. Je ne voyais devant moi qu'un avenir délicieux, un ciel sans nuages, une vie sans trouble et sans remords.