DEUXIÈME PARTIE
11 était déjà trois heures du çiatin quand le vieux Féaestrange eut terminé son récit.
— Il est temps de nous coucher, dit le curé de Tramise.
ir offrit un lit au vieillard ; mais celui-ci n'accepta qu'un fauteuil, et s*assit près de la fenêtre d'où Ton découvrait un immense horizon de montagnes et de vallées éclairées tour à tour et laissées dans Tombre par la lune.
— Je ne dors que trois heures par nuit , entre
onze heures du soir et deux heures du matin, répondit Fénestrange, et Theure de donpir est passée. Dans quelques instante, je retournerai ^ Grangeneuve, où Ton m'attend, pour ordonner les semailles et le travail du jour. Je serai de retour à midi pour dîner avec vous, et je vous dirai la fin de mon histoire, qui n*est guère moins étrange et moins tragique que le commencement.
— N'insistons pas, dit le curé de Tramise. Fénes- ^ trange a ses habitudes... Bonne nuit, Robert, à demain I
Le vieillard nous serra la main affectueusement et sans dire un mot. Il était rêveur et pensif comme un homme en qui se réveillent, après un long temps, de fiombres et lugubres souvenirs.
Le lendemain, il arriva vers onze heures muni d'un quartier de sanglier.
— C'est notre viande de boucherie, dit en riant le curé, et; grâce au voisinage des forêts du Limousin, et au coup d*œil de Fénestrange, le garde-manger n'est amais vide.*. Or çà, la soupe est prête. Catherine, mets e couvert et fais-nous rôtir ce sanglier, pendant que je
mènerai ces messieurs au jardin.
Et, en effet, nous vîmes le jardin, nous comptâmes les pommiers et les poiriers^ les pruniers et les ceri-» siers, les groseilliers et les abricotiers, car le bon curé, pareil à tous les propriétaires qui sont vraiment dignes de ce nom, aimait ses arbres comme un père aime ses enfantSi U avait planté celui-cij greffé celui-là ; le troisième ne donnait pas encore de fruits; le quatrième
UN DUEL SOUS L'ËMPlRË
touchçiit au terme, d'une vie longue et honorable. Ici était ua chou plus grand que deux marmites; là, un carré de pomines de terre qu'il faudrait bientôt réciter, de peur de la gelée; plus loin, une treille de raisin muscat digne des dieux et qu^il tenait de madame veuve oad^t Borniche^ de Felletin, excellente femme, dévouée k ses enfants et à son curé, sans pareille pour coudre lestcbftpes, pour dresser les reposoirs, pour repriser les vieille» soutanes, pour faire le cassis, ]es confitures de p^unta et le gigot à l'eau ; enfin, une femme exemplaire.
Pendant ce discours un peu loi^g, Fénestrange, habitué eans doute aux descriptions et aux récits de son ami, se promenait en silence les mains derrière le dos.
Enfin la cloche sonna et interrompit à propos la conversation qui commençait à s'engager sur l'origine des turnep^ et sur l'utilité d^ rutabagas.
— A table I dit le curé. Le rôti n'attend personne.
Après dtner, le café fut Sjsrvi dans le jardin sous un berceau de chèvrefeuille et de clématite d'où l'on aper* cevait la vallée du Thorion, et Fénestrange reprit en ces termes son histoire. .
Vous vous souvenez qu'après ce duel affreux où j'avais eu le malheur de tuer Tibérius-Gracchus, moQ ineilleut ami et le frère de ma chère Clélie, je fus forcé de prendre la fuite et de me réfugier d'abord à Venise, puis à Trieste, dans les Etats autrichiens.
La paix étant faite, il me fut assez facile de traverser l'empire, non pourtant sans exciter les soupçons de la police autrichienne qui me prenait bien moins pour un simple voyageur que pour un espion militaire chargé d'observer les mouvements des troupes et d'un rendre compte au Directoire. Mais enfin, après quelques retards, j'arrivai sain et sauf en Bavière et je me dirigeai vers le Rhin, qui était alors, depuis Bàle jusqu'à la mer, la limite de la République française.
' C'est là que commençait le danger.
Pour peu qu'on me reconnût, (condamné à mort comme je Tétais, par contumace), rien ne pouvait me sauver. Mais n'avais-je pas juré d'accomplir la dernière volonté de mon pauvre Tibérius, de punir Mauléon et de venger Clélie ? Ce serment dût-il me coûter la vie, je ne pouvais pas hésiter.
Venger Clélie, n'était-ce pas me venger moi-même ? Quelquefois, seul, pendant les longues marches que je faisais pour échapper, par la fatigue du corps, aux tourments de l'àme, je poussais des cris de rage en pensant au crime de Mauléon; j'aurais voulu rencontrer ce misérable, et, sans armes, le déchirer de mes propres mains. J'enviais à l'échafaud le droit de le punir.
Je voulais qu'il ne mourût que de ma main, et qu'il sût en mourant à quel crime il devait son supplice.
Mais, rendu prudent par une longue expérience du malheur, je voulais d'abord pénétrer en France sous un faux nom et, déguisé, aller tout droit à Saint-Julien, saisir Mauléon, Tenlever pendant la nuit et le tuer sous les yeux de Clélie.
Et après ? Qu'espérais-je ? que désirais-je encore ? Resterions-nous toujours séparés , elle et moi, malgré notre mariage, par le sang versé et surtout par le crime de Mauléon ? Je n'osais y penser.
En ce temps-là il se faisait sur toute la frontière du Rhin un grand commerce de faux passe-ports que les émigrés, lassés de leur exil, achetaient à tout prix pour revenir en France. La police républicaine se montrait indulgente, et fermait volontiers les yeux sur la rentrée des proscrits. Je parvins donc assez facilement jusqu'à Paris, et là, grâce à quelques leçons que j'avais prises à Trieste d'un acteur, je parvins à me déguiser en colporteur italien. Mes cheveux, naturellement trèsnoirs, aidaient au déguisement/et je couvris la moitié de mon visage d'une fausse barbe qui me donnait l'aspect du plus féroce des Romagnols. Quelques pièces de calicot que je portais sur mon épaule, et l'accent italien que j'affectais en parlant le français achevaient de me rendre méconnaissable.
Ainsi déguisé, je partis de Châteauroux, le 5 septembre 1797, j'arrivai trois jours plus tard à Aubus-
son, le samedi soir, à l'entrée de la nuit, et j'allai loger dans le cabaret de la mère Morel, au milieu de la grand*rue, près de l'Hôtel de ville, en face de la maison qu'habitait autrefois le p'rocureur^syndiG Dupuy.
A bon vin pas d'enseigne, dit le proverbe* C'était aussi la maxime favorite de madame veuve More], plus communément appelée , par ses pratiques, la mère Morel* Aussi n'avait-elle pas cru devoir faire l'empiète d'un Cheval-Blanc , ou d'un Grand-Monarque , ou d'une Boule-dWr, ou d'une Broche-d' Argent, ou d'un Dindon-Couronné, ou de tout autre insigne de sa pro* fession.
Les clients ordinaires étaient de pauvres gens, uil peu suspects quelcjuefois, généralement dépourvusde papiers, odieux à la gendarmerie et à la magistrature, et que cette bonne vieille femme considérait comme ses enfants. Il fl'élftlt pas rare quelle leur foutnlt, en cas de besoin, les moyens d'échappe^ aux poursuites de la police. Elle n'était même pas trop exigeante pour le payemeiàt de l'écot. Pauvreté n'est pas vice, disait-elle souvent. Le seul défaut dfe celte bonne vieille était une curiosité tenace et acharnée, mais toujours bienveillante. Elle pratiquait volontiers cette règle de conduite, qu'il faut toujours s'informer des affaires du prochain, soit poui* Taider s'il est embarrassé , soit , plus simplement , pour savoir.
Le cabaret se composait de tfois pièces distinctes. La première servait de cuisine, de salle à manger, de salon.
d'antichambre et d'officei La seconde servait de cham bre à coucher à tout le monde ; c*était quelquefois la salle à manger des voyageurs de distinction, c'est-à*diipe de tous ceux qui dépensaient plus de quinze sous par jour. La troisième était une soupente où la mèi'e Morel se retirait chaque soir pour dormir.
Grâce à ma bonne mine et \ mon ballot de colporteur> je fus rangé dans la classe des voyàgeui^s de distinction et conduit dans la seconde pièce où je déposai, non sans plaisir , tiion sac et mon Calicot. Puis je demandai un souper et un lit.
"- Citoyen, dit la bonne femme, je vais vous faire une omelette au jambon comme vous n'en avez pas mangé souvent depuis que vous êtes au monde. Le défunt curé d'Aubusson, pour qui j*ài fait la cuisine pendant db[*sept ans (devant Dieu soit son âme I) me disait bien souvent : Petiote (vous saurez, dtoyen, que je m'appelle Justine Morel, mais il aimait mieux m'appeler Petiote, parce qu'il m'avait vue naître). Petiote, si tu continues à bien travailler et à surveiller tes omelettes au jambon, je te promets de te mettre dans mon testament. Mais le pauvre cher homme n'a pas eu le temps d'y penser^ parce qu'il est mort d'apoplexie un soir après dîner. Le médecin a dit qu'il avait trop mangé de truffes ce jour-là, et bu un peu trop de vin muscat en trinquant avec le défunt prieur des Récollets; mais vous sentez bien, citoyen, que le médecin ne veut jamais avoif tort, et môme quand il A des oreilles plus longues
s L'AVENTURIER
qu'un âne et qu'on Tentend braire, il- croit toujours parler comme un ange du ciel. Mais ce n'est pas à moi qu'il faut conter... ' Ici, j'interrompis la mère Morel.
— Et l'omelette î
— Ah ! c'est vrai, citoyen.
Aussitôt, rappelée à son devoir par ce seul mot, elle prépara mon souper en moins de cinq minutes, mit sur la table une nappe assez blanche, une bouteille de vin blanc, c du vrai velours », disait-elle, et vint s'asseoir à côté de moi pour causer plus librement, ce qui m'aurait beaucoup gêné en toute autre occasion, mais ce jour-là, j'avais moi-même beaucoup de questions à faire et sa curiosité justifiait la mienne.
Après quelques discours préliminaires :
— Vous êtes étranger, citoyen ? demanda-t-elle.
En effet, je baragouinais péniblement quelques phrases françaises avec un accent étranger.
— Italien.
— Et, sans vous commander , comment vous appelle-,t-on?
— Corsi. Le signor Corsi, colporteur.
— Signor Corsi ! signor Corsi ! Est-ce que les seigneurs dans votre pays vendent du calicot ?
— Les signori, répliquai-je d'un air grave, font tout ce qu*il faut faire.
— Us portent les ballots et ils cirent les souliers ?
Je fis un lïigne affirmatif ; puis, comme il me tardait
de savoir ce que Cléiie était devenue, je dis à la bonne femme en lui montrant de la main la maison du vieux Dupuy :
— Il y a de belles maisons, ici^ comme dans mon pays.
— N'est-ce pas, signer ? répliqua-t-elle avec un certain orgueil. Oh ! nous bâtissons très-bien ici. Nous avons de la pierre et des maçons comme on n*en voit guère. Tenez quand le citoyen Marins Pernot voulut faire bâtir sa maison de...
— A qui appartient celle-ci?
La mère Morel prit un air mystérieux :
— Âh? signor, si vous saviez! c'est une maison maudite! Ils sont tous morts, le père et les enfants !
— Tous I m'écriai-je épouvanté.
— Oui, signor, tous !
— Comment ! il ne reste pas même une femme, une fiUe !
J'attendais avec une anxiété terrible la réponse de la mère Morel. Je tremblais d*apprendre la mort de Cléiie.
— Âh! Jésus! signer, comme vous êtes pâle ! Buvez un peu de vin blanc. Cela vous remettra... Il reste bien une fille, la citoyenne Cléiie, mais on ne sait plus ce qu'elle est devenue.
Je respirai plus librement. Cléiie vivait. Rien n'était encore perdu; mais il me tardait d'apprendre autre chose, et les divagations de la bonne femme me mettalent à la torture.
iO L'xWlîSTURIEn
*- Ouest-ce que c'est que la citoyenne Clélic! deihandanje enfin de Fair le plus ignorant que je pus prendre.
Questionner la mère Morel, c'était la prendre par son faible, car la bonne femme ne connaissait que deux plaisirs dans la vie : écouter Thistoire de sdn prochain, — ou la raconter.
— Ah! signor, dit*elle, vous n'avez donc jamais entendu parler du citoyen Junius Brutus Dupuy, Tancien procureur-syndic de la République, celui qu'on assassina près du pont de Bauze, il y a trois ans ?
— On n'en parlait pas souvent à Bologne.
— Ah f vous êtes de Bologne, signor? Oti est Bologne? *- En Italie,
— Loin d*ici?
— Oh ! très'loin.
— Cinquante lieues ?
— Plus loin.
— Cent lieues?
— Plus loin encore.
— Deux cents lieues? Trois cents lieues ? quatre cents lieues? Aussi loin que d'ici à Jérusalem?... Ah I Jésus, est-ce un pays chrétien?
— C*est le pays de N. S. P* le pape.
Elle fit le signe de la croix, et allait continuer ses questions, mais je l'interrompis à temps.
— A quelle occasion a-t-on assassiné le citoyen Brutus Dupuy ? lui dis-je*
— Ah I signer..* Oft n'a jamais rien vU de pareil dans notre pays. Il faut Vous dire que le vieilx baron de Fénêstrànge avait été guillotiné en 1793 par la République ^ et que le procureur-syndic... Vous êtes bien pâle, signor... Croyez-moi, je vous Tai déjà ditj buveiç un verre de ce bon vin blanc.
*— Ce n'est rien. Continuez.
— Le petit Fénestrange... je dis, le petit, quoiqu'il fût ausài grand que votis et d*iine force à faire trembler dix hommes, le petit Fénestrange, qui avait alors dixneuf ans, Voulut Venger âon père et reprendre son héritage... Vous ai-je dit qu'on avait Vendu le château comme bien national ? U attendit le père Dupuy et les gendarmes ail bas de la €Ôle avec une dizaine de gredins de son espèce...
— Des gredins dé son espèce I
— Oh ! mon Dieu , vous savez bieh le proverbe, sîgnof... qui se reëSemble s'as&emble...
La bonne femme ne me flattait pas, comme vous voyez.
— Et qu'ést-ce qu'ils firent, ces gredins ? demandaije enfin.
— Eh bien, ils assassinèrent le vièilx DUpuy, qui était
iS L'AVENTURIER
dans la voiture avec sa fille, la citoyenne Clélie, dont je vous parlais tout à l'heure, il fut tué avec tous les gendarmes*
— Et la citoyenne Clélie ?
J'attendais la réponse avec anxiété. Je voulais savoir si le malheur de Clélie était entièrement connu.
— Oh ! la citoyenne Clélie parvint à s'échapper. Elle ^vait reçu un coup de pistolet que Fénestrange lui tira dans la poitrine, et elle s'était évanouie en fuyant. On la retrouva toute sanglante et à demi morte dans le pré de Chabassiëre.
Jugez de Témotion avec laquelle j'écoutais ce discours.
— Est-ce qu'on a pris les assassins ? lui dis-je.
— Non. Il y a des gens qu'on soupçonne ; mais je crois qu'ils ont fait peur aux juges. Ceux qu'on a pris ont nié. L'on n'a pu en connaître qu'un seul; c'est Fénestrange. Oh ! si Ton rattrape celui-là, son compte est bon, car tout le monde l'a reconnu. Les autres avaient le visage noirci.
— Et , dis-je encore , sont-ils à Aubusson ceux qu'on soupçonne ?
Toute la longue conversation que je venais de subir n'avait d'autre but que d'amener cette question.
— Je n'en sais rien, répondit la mère Morel. Les affaires d'autrui ne me regardent pas, et je ne suis pas curieuse.
La vieille bavarde, malgré mon indifférence apparente.
commençait à deviner que le signor Corsi, colporteur de Bologne, prenait intérêt à son histoire, et, sdt pour se faire valoir, soit par défiance naturelle, voulait se faire arracher les paroles Tune après Tautre.
Je devinai cette tactique, et je feignis à mon tour de changer de conversation.
— C'est une jolie ville, Aubusson.
— N'est-ce pas, signor ?
— Oui, nous en avons plusieurs comme celle-là, en Italie, mais peut-être plus belles.encore.
Ici son orgueil patriotique se réveilla.
— Plus belles? Oh! signor Corsi, il n'y a rien de plus beau que la ville et surtout que les environs. Des ruisseaux partout, et, quand il n'y a plus de ruisseaux, — des rivières.
— Fameux ruisseaux que les vôtres ! lui dis-je pour Tirriter un peu. Des ruisseaux dans lesquels on ne voit pas un goujon ni une truite ! Parlez-moi de ceux de mon pays!... Voilà des ruisseaux dont on ferait des rivières, .si l'on voulait.
— Mon Dieu! signor, répliqua la mère Morel, rivière ou ruisseau, remontez la vallée jusqu'au pont de TAccueil, ce soir, puisqu'il fait clair de lune, et vous verrez...
— Où est-il votre pont de l'Accueil ? demandai-je d'un air dédaigneux.
— A un quart de lieue d'id, sur ce ruisseau dont vous parlez. Vous n'avez qu'à suivre la route de Giermont, —
toujours tout droit. Vous arriverez à une maison Isolée, en face d*un pont, au coin d*un bols... C'est là.
— Mais C*est une niiaison de brigands que Vous m*îndiquez-là ?
— Chut ! dit-elle d'un air de mystère ôt ea baissant la voix. Celui qui l'habitait le dernier tfàvait paâ trop bonne réputation, en effet. C'est un de ceux qu'on soupçonne d'avoir assassiné le vieux DUpUy.
— Comment Tappelez-vous ?
— Mauléon.
— Est-ce qu'il est parti? dis-je en affectàtit la défiance ; car enfin je suis colporteur. j*ai sur mes épaules pour douze cents francs de marchandises, et plus de àix cents francs en or dans meâ poches... Je ne voudrais pas...
— N'ayez pas peur, signer Corsi. Le loup est paf tî, et voUs ne risquez rien maintenant.
— Parti !... depuis longtemps ?
— Depuis deux ans environ... Quand là procédure fut finie, comme on n'avait rien pu prouver contre lui, on le remit en liberté; mais les honnêtes gens dé la ville n'ont plus voulu le recevoir dans leurs maisons, et il est pattî un matin avec sa maîtresse, la belle Catherine, car il faut vous dire que ce brigand menait une vie à faire honte...
-- Est-ce qu'il est allé bien loin ?
— Qu'en sais-je î On dit qu'il est en Russie. D'autres disent en Allemagne, d^aatres dans les pays du Grand Turc. Ce qui est certain, c'est que personne ne Ta î*évu
et n'en a eu de nouvelles depuis trois ans... Ah ! je me trompe... Foucard vous en donnerait, lui.
— Qu'est-ce que c'est que Foucard ?
— Un pas grand'chose, un mauvais gueux comme * son maître. Deux brigands que je n'aimerais pas à rencontrer au coin d'un bois, surtout si j'avais cinq cents francs dans ma poche.
-- Ah ! ah I Et ce Foucard habite loin d'ici?
— C'est lui qui garde la maiâon eii Tabseilce de Mauléon, et je vous àssufô que personne n'eôt tettté d*y entrer. Mon' défunt cousin Antoine, qui a vu le feu dans la guerre d'Amérique, me disait l*an dernier, trois mois avant sa mort, qu'il faisait toujours un détour d'une lieue plutôt que de passer la nuit au coin de ce boië.
Cette fols, j'avais uti premîôf rensftignfemôilt. Celuilà, sans doute,, me conduirait à un autre, et me ferait tôt ou tard retrouver Mauléon. Je me levai et je dis à la mère Morel :
— Faites-moi uri lit dans la chambre. Je reviendrai bientôt.
Puis, laissant là mes marchandises, je sortis d'un air indifférent.
Mais quand j'eud dépassé le coin de la rue, je me dirigeai au pas accéléré vers le pont de l'Accueil. 11 me tardait de retrouver Foucafd.
Il était environ dix heures du soir. Toute la ville d'Au- I busson se coiffait ou était sur le point de se coiffer ' de son bonnet de nuit. On ne voyait plus derrière les j fenêtres que de rares lumières. Çk et là, un bourgeois ' s'endormait en lisant le journal, pendant que sa femme ' s'assoupissait en récitant son chapelet, I
Le del éuit clair et parsemé d'étoiles. La lune n'était pas encore levée. Nul bnitt dans la rue, ni sur la route ! qui conduit d'Aubusson à Clermont. Un silence profond ' - dans toute la nature.
Je fis letour de la maison de Hauléon avant de frapper à la porte. Je voulais d'abord m'assurer que Foucard ' ne pourrait pas m'échapper. Heureusement, la maison n'avait qu'une issue.
Je frappai la porte d'un violent coup de bâton auquel répondirent les aboiements d'un dogue.
A cebruit, Foucard qni était couché s'éveilla, s'babilla. alluma sa lampe, arma son fusil et ouvrit la porte. Son chien le précédait.
— Qu'est-ce que tu veux ? demanda-t-il d'un ton rude.
— Te parler, citoyen Foucard.
Ma voix lui rappela sans doute quelque souvenir désagréable ; cependant il ne me reconnut pas d'abord, et il médit:
— Passe ton chemin. J'ai sommeil.
Il fit un mouvement pour refermer la porte, mais je le reppussai.
— Citoyen Foucard, lui dis-je, j'ai besoin de te parler.
Cette fois, malgré ma fausse barbe, il me reconnut tout à fait et voulut se mettre en garde ; mais sa main gauche était embarrassée.
— Black, dit-il, xsl xs! x^I mords-le !
Le chien s'élança sur moi; mais j'arrachai le fusil des mains de Foucard, et je tirai à bout portant sur Black. Il tomba roide mort, et le misérable Foucard se vit à ma discrétion.
— Coqdin, lui dis-je, tu pensais m'échapper, mais me voilà. Rien ne peut plus te tirer de mes mains !
Il joignit les mains en s'écriant :
— Grâce, monsieur de Fénestrange ! Grâce!
Sans répliquer un mot, et tenant la crosse du fusil levée sur sa tète, je le poussai devant moi jusque dans la salle du rez-de-chaussée, après avoir soigneusement fermé et verrouillé la porte.
— Avant tout, lui dis-je, il faut que je te mette hors d'état de nuire.
Je lui liai les pieds et les mains très-solidement et je le déposai sur la table comme un paquet.
•* Sols bien »ûr, ajoutai-je en déposant un pistolet sur la cheminée^ à portée de ma main^ que ta sinoërlté seule peut te sauver la vie. Si tu mens, ou si tu fais un effort pour te délier» je te brûlerai la cervelle.
Il en était persuadé d'avance, et craignait même, je crois, que sa soumission et sa sincérité ne parvinssent pas è lui sauver la vie ; mais comme après tout^ il n'avait pas d'autre chance de salut, il se déclara prêt à obéir. Je Goomiençai l'interrogatoire :
— Tu m'as dit, misérable, que Mauléon m'aVait fait dénoncer aux gardes nationaux d'Aubusson^ doux jours après le combat du pont de Bauzë ?
— Oui, monsieur le baron.
— Gomment le sais«tu î
Il hésita pendant quelques secondes.
— Parle ! ou je...
— Vous ne m'en voudrez pas ?
— Parle !
— Vous ne me tuerez pas?
— Je t^ le promets.
— Eh bien, c'est moi qu'il envoya pour prévenir la ga^de nationale.
*- Bien I Et quel intérêt avait^l ?
— Quel intérêt? répondit Foucard. Ah I si vous saviez tout oe qui s'est passé après le combat, mais je n'oserai jamais vous le dire...
Et; en elfet, il n'osait pas. Il fallut réitérer mon lîerment de faire grâce. Enfm^ il se décida.
— Eh bien, dit-il, c'est tnoi. qui tenais les chevaux:
— Où? quand ?
-^ Cinq minutes après le cotnbat, lorsque Maoléôn emporta la citoyenne €lélie blesse et éVânoUiè...
ïe pàssô le reste du récit de Fouca^d. Apfèis tant d'années j6 seiis la fureur tne saisir encpre. Comme au pré.miér jour, quand je me rappelle le crime monstrueux de MaUléon. Non, je vivrais ceht mille ans avant de pouvoir pardonner... Ah ! mon cher curé, vous qui prêchez une religion d'indulgence et d*amour, vous he pourriez pas comprendre là rage dont j'étais, dont je siils encoi*e possédé quand le souvenir... Peu s'en fallut qUe je ne coupasse la gorge à ce' misérable dont chaque parole me perçait le cœur d'un trait empoisonné.
Cependant J'écoutai soft récit jusqu'à la fln.
— Ecoute, lui dîs-je, si tu veujc avoir là vie sauVe, tu vas me faire un serment terrible.
Il se voyait si près de la mort qu'il obéit àVec empressement.
— Tu i^épéteras, lUi dis-je, tout ce quef tu Viens de me dire...
— Oui, monsieur le baron.
— Aussi souvent que je te le commanderai.
— Oui, monsieur le baron.
-^ Devant tous les témoins qu'il mè plaira de désigner?
— Oui, monsîedi* le baron.
— Et devant ceux-là seulement ?
iO L'AVENTURIER
— Oui. monsieur le baron.
Il y eut un instant de silence. Foucard me regardait avec une anxiété mêlée d^épouvante. Il craignait que ma vengeance ne commençât par lui.
— Quelle somme Mauléon t'a-t-il donnée, lui dis- je enfin, pour payer le service que tu lui rendais ce jour-là?
— Cinq cents francs, monsieur le baron; mais j'étais depuis si longtemps à son service ! Ah ! si j*avais pu prévoir...
Je devinai qu*il allait entamer quelque discours hypocrite mêlé de remords feints et de paroles viles ; je Tarrétai du geste.
— Où s'est-il réfugié ?
— Monsieur le baron, je n'en sais rien.
A sa mine, je devinai qu'il mentait et qu'il savait fort bien où retrouver Mauléon. Je pris le pistolet sur la cheminée, je l'armai lentement, je posai le bout du canon sur la tempe de Foucard, et j'attendis.
11 se débattait en désespéré.
— Au nom du del, monsieur le baron, ne tirez pas, et je vous dirai tout! Otez ce pistolet...
Je désarmai le pistolet et je le replaçai sur la cheminée.
— Au moins, dit-il, vous me protégerez, car il est homme à me tuer comme une mouche s'il savait que je Tai trahi.
— Je ne promets rien, excepté de te tuer à Tinstant si tu ne me dis pas où je le rencontrerai.
UN DUEL SOUS L'ËMPlRË 2t
Le danger présent lui parut sans doute plus terrible encore que le danger avenir, car il me dit en soupirant :
— Monsieur le baron, Mauléon est à Paris sous son vrai nom de comte de Parthenay. Mauléon n'était qu'un nom de guerre.
— Et il demeure ?
— Rue Chantereine, 24.
— Cpmment le sais-tu?
— 11 m'a envoyé son adresse avec ordre de lui écrire' tout ce qui se passe à Aubusson et aux environs, ^e crois qu'il pense encore à la citoyenne Glélie.
Ces derniers mots faillirent coûter cher au malheureux Foucard. Lui^ ce Mauléon, ce scélérat!... il penserait encore à Cléliel II oserait lever encore les yeux sur elle! A cette idée, tout le passé me revenait en mémoire, et je me sentais transporté de fureur.
— Et la citoyenne Clélieî dis-je encore. Sait-on ce qu'elle est devenue ?
— Je sais, dit Foucard, qu'elle est allée en Italie avec son frère. C'est là qu'il a été tué, on ne sait comment, car personne n'a pu expliquer cette mort. Elle est revenue au château de Fenestrange depuis trois mois, et je sais qu'elle a fait sous main des recherches pour retrouver Mauléon. On s'est même adi;essé à moi. Elle m'a fait offrir de l'argent si je voulais le dénoncer; mais j'ai toujours refusé. Quand Mauléon partit, il me dit :
c — Foucard, ta tête et la mienne sont suspendues au même fil, prends garde à ta langue... »
Et m ^ffet, je n'aurais rien dit si vous ne m'aviez pas meMeé de me brûler la çctrveUe,
Quand il eut fini de parler, je coupai la eoarda avec laquelle j'avais lié ses pieds; mais je lui lais;^ai les mains attachées.
— Lève-toi, lui dis-je, et suis-moi.
Il obéit,, tout tremblant encore.
— Tu marcheras devant moi, lui dis^je. Tu ne t'écarteras jamais de plus de cinq ou six pas, sous peine d'avoir le crâne fracassé d'un coup de pistolet. Et maintenant, va l
— ' Où me Gondulseai^vous, monsieur le baron! *- Devant ton juge; -— au château de Fénestrange. CTest la citoyenne Clélie qui décidera de ton sort,
— Ahî monsieur le baron, s'écria Foucard en sa«i-» glotant, c'est fait de moi! Jamais elle ne me pardonnera.
<— Qu'elle pardonne ou non, ce n'est pas mon affaire. Souviens-toi que la vérité seule peut te sauver la vie.
A ces mots, je le poussai devant moi, et nous traversâmes en toute- hâte Aubussan.
Je pris seulement la précaiftion, -^^pournepascauseï^ d'inquiétude à mon hôtesse, de lui dire en peu de mots que je reviendrais dans deux jours, et que j'avais trouvé une excellente occasion de vendre la moitié de mes marchandises à la foire de Bourganeuf. Je laissai cbes elle en dépôt l'autre moitié; je payai généreusement mon écot et je partis. Foucard, resté dans la rue, n'avait pas osé s'enfuir j de peur de mon terrible pistolet.
UN DUEL SOUS {.'EMPIRE â3
Il était environ minuit quand nous aortime^ d'Aubas-* son. Vers 'six heures du matin, nous nrrivâmes sm la rive gauche du Tborjon, en face du château da Fénea* tranga> et parla brèche du parc, j'aperçus une»feinmQ en deuil qui se promenait seule et pensive dans une allée de hêtres.
. Quand elle fut au bout de l'allée, elle se retourna.
C'était Clélie.
Oui, Clélie elle-même.
Elle tenait de la main droite un livre ouvert» mais elle ne Usait pas. Son regard semblait perdu dans le feuillage des chênes. Son visage, d'une beauté presque idéale, avait gardé , malgré un profond désespoir, son admirable sérénité. En la voyant, je sentis les remords et les regrets qui doivent être, au sortir de ce triste monde, le partage des damnés.
— Hélas! pensais-je, voilà mon ceuvre. C'est moi qui devais la défendre et donner ma vie pour elle ; c'est moi qui suis le meurtrier de son père et de son frère; c'est moi/ qui l'ai livrée, sans le savoir^ aux mains 46 cet infâme Mauléon L^. Maudit soit le jour où je suis né!
Pendant que je faisais ces cruelles réflexions, elle
24 L'AVENTURlh^R
leva les yeux en s*avançant vers moi le long de l'allée, et ne me reconnut pas d'abord. Cependant^ mon costume italien, mon chapeau rabattu sur les yeux, et ma longue barbe noire attirèrent son attention et lui causé* rent peut-être quelque frayeur. Mais elle n'en fit rien paraître, et s'approcha de la brèche du parc aveic autant de calme que si elle avait reconnu en moi un vieil ami de sa famille.
— Au nom de Dieu! monsieur de Fénestrange, me dit Foucard d'une voix étouffée, la citoyenne Clélie ne ma pas encore vu (en effet, il était caché par le mur du parc), laissez-moi partir. Je n'oserai jamais...
Je fis trois pas de son côté et je lui dis :
— Si tu cherches à fuir, je te brûle la cervelle ; mais je te permets de te cacher là-bas derrière ce rocher.
Ce qu'il fit sur-le-champ.
Puis je revins vers la brèche du parc où Clélie arrivait déjà.
Aussitôt, avant qu'elle eût le temps de dire un seul mot ou de faire une question, j'ôtal mon chapeau et ma fausse barbe.
Elle me reconnut^ pâlit et s'appuya contre le mur pour ne pas défaillir. Je franchis la brèche et je la reçus dans mes bras ; mais elle s'en dégagea aussitôt et me dit:
— Robert, que venez- vous faire ici? Avez-vous oublié?...
— Je n'ai rien oublié ; mais je voulais venger Tibé-
UN DUEL SOUS L'ËMPjRE 25
rius, et vous et moi-même.,. Je suis venu chercher le scélérat...
— n est parti. Personne ne sait ce qu'il est devenu. J'ai fait les plus grands efforts pour le retrouver et le saisir ; mais la crainte qu'il inspire a sans doute fermé ]a bouche à tout le monde. Son complice, ce misérable Foucard dont vous m'aviez parlé, a refusé, même à prix d'argent, de rien avouer. Les magistrats eux-mêmes tremblent, je crois, de se rencontrer face à face avec lui.
— Clélie, je suis sur sa trace. Dieu est juste... J'ai saisi ce Foucard. Je vous l'amène. Il sera l'instrument de la vengeance divine.
En même temps, je lui racontai sous quel déguisement et par quels moyens j'avais traversé l'Allemagne et passé le Rhin. J'osais à peine l'interroger moi-même.
— Et vous?... lui dis-je enfin.
Elle me répondit en souriant trislement :
— Je vis avec mes morts.
Après un instant de silence, elle ajouta :
— Quand je suis revenue, rapportant d'Italie le corps de mon pauvre Tibérius (pardon, Robert, je vous afflige, et j'ai moi*même le cœur déchiré), je ne m'arrêtai pas à Aubusson; je vins chercher ici la solitude et le silence. Tous mes voisins et les amis de ma famille ont respecté ma douleur, ou peut-être ont craint le contact de mon deuil. Quelle que fût leur pensée, je fus presque heureuse dans mon désespoir de n'avoir à subir les questions de personne. On sait vaguement que je suis mariée
et que mon mari a tué mou frère le jour de mes noces. On ignore mes autres malheurs, ma fille. . .
Je me détournai, frappé au cœur par cas deux mots si simples et si terribles. Clélie s*en apefçut et s'arrêta.
— Continuez, lui dis-je avec effort.
— Ma fille, que j'ai amenée ici, passe pour ma nièce. On croit qu'elle est née de Tibérius et d'une Italienne qu'il avait aimée à Nice et qui a disparu... Mais ajoutaitelle en voyant un jardinier qui traversait le parc sans nc^us voir, venez ici ce soir, amenez Foucard; je veux l'interroger moi-même. Gardez votre déguisement pendant toute la journée, et ne rôdez pas trop autour du château de peur d'être reconnu par les paysans qui vous ont vu autrefois. Vers sept heures du^soir, vous entrerez avec votre ballot de marchandises sur le dos, voua direz que vous êtes égaré et vous demanderez Thospitalité. Adieu.
A ces mois elle me quitta et j'allai retrouver Foucard.
Quoique le pays soit presque désert en tout temps et le fût bien davantage encore à cette époque, j'étais assez embarrassé de cacher mon prisonnier. Un seul cri de Foucard pouvait attirer vingt témoins et causer ma perte. Or, à aucun prix je ne voulais mourir avant d^avoir tué Mauléon. J'avais soif de son sang. Il fallait donc agir avec prudende.
— Marche devant moi> dis-je à Foucard en le pous^ sant du côté de la forêt.
— Où me conduisez-vous ? dëmanda-^t-il en tremblante
■ ■^M - - ■ - wm — - I -^
Souvene3{-vous, monsieur de Pénestfange, que voiis m'avez promis la vie sauve !
Dès que nous eûmes fait trois cents pas, je lui liai les pieds, je le bâillonnai avec mon mouchoir et je Tat-, tâchai solidement au tronc d'un hêtre. Il se laissa faire docilement de crainte de pis, et je lui prorais de rev;enir bientôt et d'apporter des vivres.
Je passai la plus grande partie du jour à errer dans les villages voisins, portant sur mon dos mes marchandises, que je faisais valoir de mon mieux, en entremêlant mes discours de mots italienô pour mieux jouer taon rôle de colporteur. J*eus le plaisir de voir que les femmes et les enfants s'assemblaient autour de moi et regardaient avec étonnement mes vêtements étrangers. Personne ne me reconnut.
Vers midi, j'entrai pour déjeuner dans une auberge du village de Chavanat, qui est au coin du citaetière, et pendant qu'on me préparait l'inévitable omelette qui fait le fond de notre cuisine campagnarde, j'essayai de faire quelques questions au père François Crépin, qui était alors maire de la commune, mais auparavant il fallut subir les siennes et celles de sa femme, qui, tout en cassant lés œufs et mettant le couvert, ne perdait pas un coup de langue et voulait savoir qui j'étais, si mon pays était beau, si ^Bologne valait mieux que Chavanat, si les Italiens n'étaient pas tous des brigands, etc., etc.
Je subis très-patiemment cet interrogatoire, après quoi je demandai à mon tour, — la bouche pleine, —
si j'avais chance de vendre mes marchandises à Chavanat et aux environs, s'il y avait des gens riches...
 cette dernière question, la bonne femme me répoïidit avec orgueil :
— Monsieur, nous avons ici des gens qui pourraient acheter toutes les marchandises que vous portez sur le dos avec leur revenu d'une semaine.
— Oh! m'écriai-je d'un air incrédule.
— 11 ne faut pas dire : oh ! monsieur Tltalien. Tenez, à une lieu d'ici, de l'autre côté de la rivière, la citoyenne Clélie a plus de douze domaines, sans compter la forêt de Fénestrange, le château, la maison d'Aubusson, le jardin, trois domaines dans la commune de Saint-, Marc...
Ici j'interrompis l'énumération.
— Qu'est-ce que c'e'st que la citoyenne Clélie ?
— Ah ! monsieur, c'est la plus honnête dame, la plus belle et la plus malheureuse qu'on ait jamais vue sous le soleil. Son père a été tué par un mauvais gueux qu'on appelait le baron de Fénestrange. On dit qu'elle Ta épousé sans le connaître parce qu'il avait pris un faux nom et qu'il s'est sauvé le jour même de ses noces, après avoir assassiné son beau-frère. La pauvre demoiselle est revenue désolée, comme bien vous pensez, et s'est renfermée dans son château. On dit qu'elle a fait vœu de ne voir personne. Elle vit seule avec ses domestiques et une petite fille qui est, dit-on, sa nièce, et qu'elle a ramenée d'Italie. Elle ne parle jamais, mais on
ne lui en veut pas. On sait bien que ce n'est point par fierté, car elle donne presque tout son revenu aux pauvres gens. Ah! si tous les riches avaient été comme elle, on n'aurait pas eu besoin de faire la Révolution !,..
Enfin la bonne femme se répandit en élc^ges infinis de la bonté, de la douceur, de la générosité de Clélie. Elle se lassait aussi peu de parler que moi de l'entendre ; mais le soleil, qui commençait à descendre vers l'horizon, m'avertit qu'il était Jemps de rejoindre Foucard. J'emportai du pain, du vin et du fromage, et j*aUai retrouver mon prisonnier dans la forêt.
Il m'attendait avec une anxiété facile à concevoir. J'ôtai son bâillon, je déliai ses mains et je l'exhortai à manger, ce qu'il fit de grand, appétit.
Pendant ce temps la nuit venait. Nous entendions le bêlement des moutons qui rentraient à Tétable, le mugissement des bœufs, les aboiements des chiens, et ce murmure confus de tous les êtres qui semblent se préparer au sommeil.
Quand toutes les portes du château furent fermées, et que, le bruit des hommes et des animaux ayant cessé, je n'entendis plus que le fracas du Thorion qui se brisait contre les rochers au bas de la colline, je liai de nouveau les mains dç Foucard, je le déposai dans le parc où j'entrai par la brèche, puis j*allai sonner la cloche de la grande porte d'entrée du château.
Un paysan vint m'ouvrir. Il tenait un fusil et me demanda qui j'étais.
— Je suis, dis-je, un colporleur italien, le signor Cofsi. J'ai perdu mon chemin dans les montagnes^ et...
— Attendez, interrompit le paysan.
. Il referma la porte, me laissant dehors, et alla consulter Clélie. Au bout de quelques minutes, il revint et me dit :
— Signor Corsi, suivez-moi.
Je le suivis, en effet, dans la grande cuisine du château de Fénestrange que je connaissais si bien. Tout le monde était à souper, et je fus invité à m'asseoif à la même table que les métayers, 6e que j'acceptai sans difficulté.
Mais, au lieu de manger, je considérais avec tristesse cette vieille maison qui avait appartenu si 'longtemps à ma famille, et je repassais tristement dans ma mémoire les souvenirs de mon enfance.
Ici, au coin de la vaste cheminée, s*asseyait autrefois mon père. En face était le fauteuil de ma mèf e. Je reconnaissais ces grands chenets de fer, surmontés de têtes de licornes qui m'avaient fait rêver si souvent ; cette plaque de cheminée ornée d'unbas-felief de bronze où le jeune David était représenté donnant la mort à Goliath ; ces grosses poutres norcies par le temps et par la fumée, couvertes de toiles d'araignée et contemporaines de saint Louis, si ce n'est peut-être de Charlemagne.
Que de changements en cinq années f Ma fanrfUe était détruite, mon nom était maudit de tout le mcrndé; bien
plus, il était oublié, et j'étais obligé de me cacher mx yeux des hommes.
A cette pensée, je sentis mon cœur se serrer/ mais bientôt je repris courage. Après tout, mon malheur, si grand qu'il fût, n'était pas mérité, et sans pouvoir percer les ténèbres de l'avenir, je sentais bien qu'il ne me restait plus grand*chose à craindre, excepté pour ma vie, dont j'avais fait d'avance le sacrifice. Enfin, sans savoir encore quel accueil me réservait Clélie, j'étais tout entier au bonheur de la ravoir.
Au milieu de ces réflexions, on m'avertit qu'elle voulait me parler et qu'elle m'attendait dans la grande saUe du château.
délie était assiste près de la cheminée, car la nuit était belle, mais froide, et déjà l'on faisait du feu dans le château. Elle lisait le livre que j'avais vu le matin dans ses mains, ou plutôt elle se donnait, je crois, une contenance et cherchait à dissimuler son émotion.
Quant à moi, j'étais si troublé de joie, de tristesse, d'espérance, de désespoir, d'amour et de pitié, que je pouvais à peine prononcer un mot. Je sentais qu6 mon
n L'AVENTURIER
sort allait se décider là, et probablement pour toujours ; cependant j'aurais à peine osé dire ce que je désirais.
Elle se leva pour me recevoir, fit quelques pas audevant de moi et me tendit une main que je baisai, — trop tendrement sans doute, car elle la retira sans affectation et sans colère et me fit signe de m'asseoir.
J'obéis et je gardai assez longtemps le silence, tant j'avais peur de mes propres paroles. Enfin elle me dit :
— Vous avez voulu me voir, Robert?
Je sentis que sa voix était, altérée. Son émotion me rendit un peu de courage.
— Je croyais, dit-elle, que nous étions séparés pour jamais.
— Pour jamais I Clélie, avez-vous pu le penser? Ne sommes-nous pas liés aussi bien que séparés pour la vie ? Ne vous ai-je pas aimée d'un amour profond, unique, passionné? Ne m'avez-vous pas aimé vous-même?...
Elle fit un mouvement.
— Ne niez pas ! continuai-je. Vous me Tavez dit vousmême dans ce jour funeste... Clélie, devant pieu et devant les hommes, ne suis-je pas votre mari? Ne m'avez-vous pas donné votre foi librement, quand vous me croyiez coupable d'un crime abominable ? Serez-vous toujours implacable ?
— Implacable ! moi ! dit-elle avec un sourire mélancolique... Plût à Dieu que je pusse me pardonner à moimême aussi bien que je vous pardonne ! Plût à Dieu
LN DUEL sons VEMPIRE 33
que l'image sanglante de mon pauvre Tibérius tué par ma faute ne fût pas toujours entre vous et moi... Voilà, Robert, voilà le crime que jç ne me pardonnerai jamais. Oui, celui-là, et un autre encore que je n'ai pas commis... ajouta-t-elle à voix basse. Voilà ce qui nous sépare à jamais.
Cette âme généreuse et fière ne pouvait pas se résigner à son malheur. Le crime irréparable de Mauléon l'avait presque avilie à ses propres yeux. Elle m'aimait encore, je le voyais, mais elle aurait craint de rougir devant son mari. Cette femme charmante, victime d'une atroce destinée, se condamnait elle-même à l'isolement et au malheur.
Je sentais tout cela, mais je ne désespérais pas de la fléchir. Et cependant, au fond, tout au fond de l'âme,
Hé
un secret instinct m'avertissait qu'elle avait peut-être raison de rester inflexible. Oui, en dépit de mon amour, j'admirais sa résolution, et je ne la désapprouvais pas, tout en faisant les plus grands efforts pour la vaincre.
Je voulus me jeter à ses genoux. Elle me releva et me dit, en montrant du doigt iip tableau qui était placé au-dessus de la cheminée.*
— Tibérius vous regarde.
Je levai les yeux. En effet, c'était le portrait de Tibérius en uniforme, qu'il avait fait peindre à Milan par un peintre italien du plus grand mérite.
Je le reconnus sur-le-champ. C'était bien son franc et gai visage, ses yeux pleins de douceur et de vivacité,
3i L'AVENTURIER
cet air insouciant et intrépide qui m'avaient séduit dès le premier jour. Cher et malheureux ami ! 11 semblait sourire à son meurtrier
A cette vue, je sentis mon cœur se fondre et mes yeux se remplir de larmes.
Les beaux jours du passé me revinrent en mémoire, les longues soirées sous la tente, les bivouacs en plein air, les charges de cavalerie que nous faisions ensemble au galop, sur des carrés dMhfartterie autrichienne, et là voix joyeuse de Tibérius, qui me disait, en piquant des deux par-dessus les haies et les fossés pour joindre plus tôt Tennemi :
— Allons, Robert, encore un coup de sabre pour la République et pour l'honneur des dames ! Faisons voir à ces Kaiserlicks ce que c'est qu'un soldat de la liberté !
Hélas! ces temps heureux n'étaient plus. Nous ne devions plus, nous revoir, si ce n'est au delà du tombeau; mais là, je retrouverai Tibérius. Il ine pardonnera, il m'a pardonné déjà, je le sais, je le sens, et mes regrets, qui ne finiront qu avec ma vie, ne sont plus mêlés de remords. Je retrouverai dans le pays des âmes tous ceux que j'ai aimés, — Tibérius, délie, d'autres encore...
Ici le vieux Fénestrange s'arrêta un instant. Je regardais avec admiration sa belle et noble tête blanchie par le temps^ mais toujours imposante et ferme. On eût dit un grand chêne qui a subi les orages et les tempêtes de
huit siècles, mais qui résiste encore et domine de loi a tous les autres arbres de la forêt.
Enfin il reprit son récit :
— Pendant un instant mes larmes se confondirent avec celles de Clélie, car le même souvenir et la même pensée nous avaient frappés tous les deux. Elle me tendit la main et dit :
— Robert, en présence de ce cher mort que nous avons tant aimé, notre amour serait un sacrilège.
Je n'osai rien répliquer.
Après un assez long silence elle ajouta :
— Songeons plutôt à exécuter ses dernières volontés. Robert, le vrai meurtrier de Tibérius, ce n'est pas vous, c'est cet exécrable Mauléon. C'est lui qu'il faut punir. Amenez-moi Foucar^. Où Tavez-vous déposé ?
— Dans la garenne, à cinquante pas du château.
— Et surtout, prenez garde qu'on ne le voie. Je veux l'interroger moi-même.
Je traversai la cuisine. Les domestiques et les métayers étaient déjà couchés, suivant l'usage de la campagne et dormaient de toutes leurs forcesf. Clélie tira /»eUe*mêrae lel verrou et m'ouvrit la porte.
/ Le malheureux Foucard, à demi-mort de froid, m'attendait, étendu par terre dans la garenne, et ne se fit pas prier ^our me suivre, quoiqu'il tremblât de se trouver devant GléliCr Personne ne remarqua notre rentrée.
La figure de mon prisonnier, contractée par la haine et la peur, était vraiment hideuse ; aussi, pour rassurer
36 LAVEiNTUhlEK
délie, je ne déliai que les jambes. Les mains restèrent liées derrière le dos.
— Comment vous appelez-vous ? demanda Clélie.
— Jean Foucard , madame , ancien sergent de la maréchaussée, et qui vous demande pardon à genoux...
En même temps, il s'agenouilla et voulut se rapprocher, mais elle s'écarta avec frayeur et dégoût. Aussitôt, je l'enlevai d'une main par le collet de sa veste et je le remis sur ses pieds...
— ^^ Monsieur de Fénestrange, dit Clélie, interrogez-le vous-même.
J'obéis, et Foucard, interrogé par moi, raconta de point en point tout le combat du pont de Bauze, la mort des gendarmes, la dispersion des assaillants. Arrivé là, il s'arrêta, n'oàant aller plus loin. Je fis encore deux ou trois questions, mais avec ménagement, de peur d'offenser Clélie. Je voulais seulement qu'elle ne pût pas douter que Mauléon était le vrai coupable.
— Où se cache-t-il? demanda-t*elle encore.
— A Paris, rue Chantereine, répondit Foucard sans hésiter.
— C'est bien, dit alors Clélie. Monsieur de Fénestrange, rendez la liberté à ce bandit. Il ne lui sera rien fait. 11 ne sera point cité en justice. Il ne sera ni accusé ni témoin, car je n'ai pas besoin de son témoi gnage, et ce n'est pas aux juges que je demanderai le châtiment de Mauléon.
Foucard pouvait à peine en croire ses yeux et ses
oreilles. Je le conduisis jusqu'à la brèche du parc, je lui déliai les mains et, pour adieu , je lui donnai cet avis :
— Coquin, si tu t'avises de dire jamais un mot de ce que tu as vu ce soir, tu es un homme mort. Tu me connais ! J'irai te chercher jusqu'au fond des enfers !
— Ah ! monsieur le baron, s'écria le misérable eîh joignant les mains, pouvez-vous croire?... Ah ! si jamais l'on me rattrape à tirer des coups de fusil, la nuit, sur des gendarmes de la République, je consens qu'on me pende tout de suite sur la place d'Aubusson. Adieu, monsieur le baron.
En même temps, il s'éloigna au pas de course, et dis* parut bientôt dans les ténèbres.
J'eus tort de l'épargner. On ne devrait jamais faire grâce aux assassins et aux traîtres.
Je revins cependant au château, où Cléhe m'attendait encore.
— Les renseignements qu'on m'envoie sur Mauléon, dit-elle, s'accordent parfaitement avec ce que nous a dit ce misérable Foucard.
— Vous avez des renseignements ? m'écriai -je étonné.
— Mon premier soin, dit Clélie, après mon retour en France, a été de rechercher ce scélérat. Foucard se taisait^ quoiqu'on lui eût offert plus de vingt mille francs pour le corrompre. Mais il a sans doute plus de peur de
il. 3
Mauléon que d'avarice. J*ai essayé d'un autre moyeQi Mon père, avant la Révolution, avait un clerc nommé Bourgoin, homme habile en affaires et qui a fait fortune à Paris. C'est lui que j*ai chargé de faire des recherches. Comme il habite Paris depuis longtemps et connaît par état toute sorte de gens (il est agent de change), il est reçu partout, dans les salons du Directoire et dans ceux des ci-devant nobles ou des émigrés rentrés. Mauléon, qui est intrigant et qui a grande envie de s'enrichir, devait à coup sûr aller dans les deux partis, et Bourgoin pouvait aisément s'informer de lui et connaître sa vie présente et son vrai nom, car j'ai toujours soupçonné (et mon père aussi vers la fin de sa vie) qu'il avait pris un nom supposé pour se dérober plus aisément aux recherches de la police républicaine.
Or je sais tout maintenant. Voici ce que m'écrit Bourgoin :
« Paris, !•' décembre 179t.
« Madame, j'ai reçu votre honorée du 15 octobre, et « je me serais empçessé d'y répondre si je n'avais élé
« contraint de faire des recherches très-longues et très- « difficiles.
tt Ces recherches, je dois le dire d'abord, me sem- « blent avoir heureusement abouti. Je crois avoir mis « la main sur l'individu dont vous m'avez fait l'honneur « de m'envoyer le nom et le signalement, mais je suis « bien loin encore de posséder la preuve qu'il ait pris « la moindre part au meurtre abominable dont le feu « citoyen Dupuy (Brutus), votre respectable père, fut « victime sur le pont de Bauze dans la nuit du A au 5 « thermidor, an ii de la République française, une et « indivisible. Au reste, cette preuve viendra sans doute « plus tard. L'essentiel est qu'on saclie où trouver le « coupable, s'il est vraiment coupable, comme vous le * croyez, et comme un instinct secret, non vérifié par « l'expérience, me porte à le croire.
« Trois hypothèses étaient, à première vue, presque « également probables, dans le cas où il aurait pris « part au crime dont vous l'accusez.
« Première hypothèse :
« Ou le sieur Mauléon, que vous soupçonnez d'avoir « fait autrefois la guerre civile en Vendée contre les « Républicains, aura rejoint les Vendéens,*ses amis et « ses compatriotes.
« Deuxième hypothèse :
« Ou le sieur Mauléon aura cherché un refuge en a pays étranger, — en Angleterre, par exemple, ou en « Espagne, ou en Prusse, ou en Russie.
a Troisième hypothèse ;
« Ou ledit Mauléon sera venu à Paris, patrie com- « mune de tous les hommes qui n'en ont pas, aussi bien « que de tous les beaux génies dont le genre humain < shonore.
« Dans les trois hypothèses, il était à peu près cer- « tain que ledit Mauléon aurait soin de changer de nom « pour dérouter les soupçons et pour effacer jusqu'aux « dernières traces de son séjour à Saint- Julien.
<i Et voyez, madame, si j'avais raison ! Toutes mes « conjeclures se sont vérifiées. Vous allez voir com- « ment,
a Parmi mes clients les plus considérables se trouve « le citoyen Fouché, l'ancien conventionnel, l'ami de « GoUot-d'Herbois, — celui qui écrivait en Tan n, au « Comité de salut public :
(( Nous fCavons qu'une manière de célébrer la vie- « toire (la prise de Toulon) : nous envoyons ce soir « deux cent treize rebelles sous le feu de la foudre. »
« En ce temps-là, le citoyen Fouché ne demandait m qu'à fusiller les aristocrates ; tnais il a mis de l'eau « dans son vin, et maintenant il est homme d'ordre « autant que personne ; il donne la main à Barras, aux « modérés, aux émigrés; il déplore les excès de la « Révolution, il est assidu dans le salon de madame de « Staël, il fréquente le ministre Talleyrand, et, sans se (( brouiller avec ses anciens amis, il s'en est fait de « nouveaux et sait se rendre nécessaire aux puissants.
« Entre nous, je crois qu'il fait un peu la police pour <t le compte de Barras , en attendant qu'il la fasse « contre Barras. Mais ce ne sont pas mes affaires.
« Donc, il y a trois semaines environ, étant après € dîner chez ce personnage, et causant avec lui de la « hausse et de la baisse des fonds publics, je lui de- « mandai, suivant vos instructions, s'il ne connaissait c pas (il connaît toute la terre) un certain aventurier « nommé Mauléon, échappé des massacres de la Ven- « dée, 6t qui avait passé quelques mois à Saint-Julien, « il y a deux ou trois ans.
« — Je ne connais personne de ce nom , répliqua tf Fouché; mais quel intérêt pouvez-vous avoir?...
« Je répondis qu'un parent éloigné de ce Mauléon « venait de mourir et lui léguait, à ce que je croyais, « un héritage de quelques milliers de francs, et que « j'étais chargé de retrouver Théritier.
c Ainsi que vous me l'aviez recommandé, je n'insis- « tai pas davantage pour ne pas exciter les soupçons de « Fouché, qui cherche toujours à pénétrer les secrets de « tout le monde pour en tirer parti ; et, sans attendre « beaucoup de cette ouverture, je continuai, mais inu- « tilement, mes recherches.
« Mais ce qui tombe dans l'oreille de Fouché n'est ja- « mais perdu. Le soir du dernier décadi, après le whist, a au moment où j'allais me retirer, il me retint et me dit:
€ — J'ai trouvé votre homme.
«c — Quel homme? demandai-je avec une feinte sur-
« prise, car je ne voulais pas qu'il pût deviner à quel « point sa découverte m'intéressait.
c — Eh! parbleu I ce Mauléon, dont vous me parliez « l'autre jour. D'abord il ne s'appelle pas Mauléon, mais « Parthenay, — le ci-devant vicomte de Parthenay. En « quittant Saint-Julien, où il a dû laisser de fâcheux sou- K venirs, car il n'en parle pas volontiers non plus que « de sa campagne de Vendée, il est retourné dans le bo- « cage pour reprendre son ancien métier de chouan; « mais les bleus et le général Hoche faisaient si bonne « garde, qu'après quinze jours il a été forcé de déguer- « pir de peur d'être fusillé. Il s*est sauvé en Prusse. Là, « je ne sais comment, il a su se faire passer pour un « personnage d'importance (et en effet, c'est un homme « intelligent, hardi et peu scrupuleux). M. d'Haugwitz l'a « pris pour confident, ou, si vous voulez, pour agent se- « cret. Pendant qu'on négociait le traité de Bâle avec la « Prusse, Mauléon» ou plutôt Parthenay (car Mauléon est <t le nom de sa mère), a fait plusieurs fois le voyage de < Paris et apporté au Directoire des propositions secrètes «c de M. d'Haugwitz. Aujourd'hui même encore , sans a aucun titre officiel, il est chargé de certaines négocia- « tiens au sujet du Hanovre ou des indemnités ecclé- « siastiques, car vous savez qu'il n'y a pas un prince « allemand qui ne rêve de faire fortnne aux dépens de a l'Église catholique.
« — Gomment avez-vous appris tous ces détails ? « demandai-je en interrompant Fouché.
« Il sourit finement et répondit :
« — C'est mon secret. Sachez seulement que je sais « tout, comme si j'étais le ministre de la police lui- «c môme...
a (Et en effet, ce diable d'homme voit tout et entend « tout, ou plutôt tous les espions de l'univers affluent « chez lui comme chez leur chef naturel.)
« — Ce n'est pas tout, continua Fouché, Parthenay « a une maîtresse, jolie fille, ma foi, qu'il partageait « avec Barras, et qui est la cause principale de sa forte tune. Cette fille, qui prend le nom de madame d'Âl- « bret, et qui se vante d'avoir perdu son mari et sa « fortune pendant la Révolution, était, je crois, blan- « chisseuse à Bressuire et Fa suivi partout. Aujour- « d'hui, blanchisseuse ou grande dame, c'est une « puissance, et il faut compter avec elle... Du reste, « c'est la seule prise qu'on puisse avoir sur ce Mauléon, « car, pour lui, c'est un homme de bronze qui ne parle « que quand il lui platt, et qu'il est presque impossible « de surprendre. Aux premiers mots, il est en garde et « sous les armes... Et maintenant, quel est cet héritage « dont vous m'avez parlé ?
« J'hésitai un peu, et je finis par répondre qu'on m'avait « seulement chargé de prendre des renseignements.
« — Bien ! dit Fouché. Je m'en doutais. C'est un en- € nemi qui veut connaître le côté faible, n'est-ce pas, « avant d'attaquer? Bien.;, bien... je ne vous demande « pas vos secrets. Je les apprendrai sans vous. Bonsoir...
44 L'AVENTUUIER
« Ah ! eacore un mot. Parthenay demeure rue Chante- « reine, 24.
« Quelque confiance que j'eusse dans la sagacité de « Fouché, j'ai cru devoir prendre de nouveaux rensei- « gnements et ne point agir à la légère. J'ai donc tâché « de rencontrer le vicomte dans le salon de M. de Tal- « leyrand, ministre des relations extérieures , et j'ai fait « en sorte d'être placé à table près de madame d'Albret, «i qui est bien, toute blanchisserie à part, une magni- « fique créature, mais plus innocente et plus simple que « l'enfant qui vient de naitre, et qui m*a dit en quelques « mots (croyant tout cacher) tout ce que je voulais « savoir.
« Naturellement, je n'ai pas sonné mot de l'assassinat « de mon défunt et regretté patron, votre respectable « père. 11 ne faut pas tout demander en un jour. Cathe- « rine, ou, si vous voulez, madame d'Albret, m'en a dit « assez, néanmoins, pour causer les plus vives inquié- « tudes à Mauléon, qui, placé" à l'autre côté de la table, « en face de nous, essayait vainement de rompre la cona versation.
« Enfin, après dîner, n'y tenant plus, il a rejoint « madame d'Albret, et lui a dit tout bas, en me regar- « dant, cinq ou six mots qui l'ont fait rougir et pâlir; « puis il est venu vers moi, qui cherchais à l'éviter.
« A vous parler franchement, madame, cette avance « qu'il me faisait m'a causé une certaine frayeur, car « on n'est pas bien aise (en supposant, comme je le
« suppose en effet, que vos soupçons soient fondés), on « n'est pas bien aise, dis-je, de se trouver en tète-à-tète « ou à peu près avec un assassin.
« Mais il a su manœuvrer avec tant d*art, et m'a si <( bien resserré entre le mur et lui, que je n'ai pas pu « m'échapper. Au reste, j'avais tort de craindre, car il « a pris en m'abordant son sourire le plus aimable, et « m'a demandé s'il n*avait pas l'honneur de parler à « M. Bourgoin, le plus estimé, le plus loyal et le plus « habile de tous les agents de change de Paris ; et, sur « ma réponse affirmative, il a protesté qu'il était vrai- « ment heureux et charmé de faire connaissance avec « moi, qu'il avait entendu mon éloge dans vingt mai- « sons différentes, et qu'enfin il ne tenait qu'à moi « d'avoir un client de plus.
ff Je me suis incliné en protestant, de mon côté, que « mon désir le plus vif était de lui offrir mes services.
c Et, en effet, il est venu ce matin, apportant d'avance « un bon de vingt mille livres sur le banquier de l'am- « bassade prussienne et me chargeant d'acheter pour « son compte de la rente cinq pour cent, qui va monter « rapidement, dit-il, grâce à la paix.
« Sa tactique est bien claire. Il se voit menacé sans
« savoir ce qui le menace. Mes questions, dont il a fort
ff bien aperçu le but, car il a l'esprit prompt et péné-
« trant, lui font soupçonner quelque chose. 11 cherche
*« à parer le coup.
« Comme je n'avais pas mission d'aller plus loin, je
c VOUS envoie, Madame, les renseigaements qui précè- < dent, et je vous prie de croire à rentier dévouement « de votre respectueux serviteur et ami,
ff Marcus Bourgoin , « Agent de change,
c Rue Richelieu, 98. »
Quand cette lecture fut ternùné :
— Gardez cette lettre, dit Clélie. Et maintenant, que devons-nous faire ?
VHI
J'avais une telle soif de vengeance et un désir si violent de retrouver cet exécré Mauléon, que j'aurais voulu partir sur-le-champ de crainte de perdre sa trace. Il me semblait que chaque heure de délai pouvait lui sauver la vie; je comptais pour rien le danger que je courais moi-même et je ne pensais qu'à poursuivre l'ennenii.
— Il faut agir avec prudence, continua Clélie. Vous êtes condamné à mort par contumace. N'allez pas tomber dans les filets de l'aveugle justice des hommes. Le
moindre éclat pourrait vous perdre, et je perdrais avec
voua le »eul... ami qui me reste. Le tigre a flairé le piège ; il doit être sur ses gardes ; il a des amis puis* sants; il connaît Barras et Fouché; il peut vous faire saisir et fusiller peut-être... Mon malheureux frère et moi nous resterions sans vengeance.
— Que faire alors ?
— Nous ne pouvons pas donner de preuves qu'il ait trempé dans la mort de mon père, car, excepté vous, Robert, tous les témoins survivants ont intérêt à se taire ; de plus, il est tel crime dont la victime doit rougir autant que le criminel. C'est un cruel avantage que ce misérable a pris sur nous.*. Je ne veux donc m'en fier qu'à vous-même et à moi du soin de la vengeance. Nous partirons, vous demain soir, et moi deux jours après pour Paris, par deux routes différentes. Nous nous retrouverons là^ comme par hasard, dans huit jours, à l'hôtel du Dauphiné. En arrivant, je m'adresserai à Bourgoin, à qui j'ai déjà confié de notre secret tout ce qu'il a besoin d'en savoir. Bourgoin est honnête homme; il aimait beaucoup mon père, qui a contribué à sa fortune; il est de bon conseil; il nous aidera, et, s'il en est besoin, il voua fournira le moyen de vous cacher. Vous, pour mieux jouer votre rà\e de colporteur, laissea-moi vos marchandises. J'achète tout en bloc et je vous le paye comptant.
Je fis un geste de refus.
— îi'ayez pas d'inutile fierté, ajouta Clélie. Votre propriété de Grangeneuve est sous le séquestre, et vous
48 L'AYENTLRIfiR
ne pouvez pas recevoir un centime de vos métayers. Tous les frais du procès qu'on vous a fait après... après le funeste combat du pont de Bauze...
Ici sa voix s*altéra. Il y eut un instant de silence. Enfin elle reprit :
— Tous ces frais sont à votre charge; et même, si vous pouviez rentrer en possession de votre i)ien, vous seriez à demi ruiné... Vous devez donc accepter ce que je vous offre, ou plutôt ce qui vous appartient... Hélas ! mon cher ami, regardez autour de vous, ce château n'est-il pas le vôtre ? N'est-ce pas ici que vous êtes né ? N'est-ce pas ici qu'en des temps plus heureux, j'avais espéré ramener... mon mari? Pauvre Tibériusl dans ses rêves, il se faisait une joie de venir passer ici sa vie avec nous?...
Je ne puis vous dire le charme délicieux et mélancolique de la voix de Glélie lorsqu'elle rappelait ce cher et douloureux souvenir. A peine étais-je maître de moimême. J'aurais voulu tomber k ses genoux et lui dire : « Clélie, ma délie, soyons unis pour toujours. Qui peut « nous le défendre ? Ne sommes-nous pas, toi et moi, a attachés l'un à Tautre par un lien indissoluble? La « mort de ton père a vengé celle du mien. Si j'ai tué Ti- « bérius, n'ai-je pas dû me défendre? Devais-je me laisser « soupçonner d'un crime infâme ? Que reste-t-il donc « entre nous ? N*es-tu pas la plus noble et la plus pure « des femmes ? Doisrtu te punir toi-même du crime « qu'un scélérat a commis? N'es-tu pas ma femme
a légitime ? Ne nous aimons-nous pas malgré tant de <t malbeurs ? Qui peut donc nous séparer encore ? »
Gélie lut sans doute ces pensées dans mes yeux, car elle se leva et, se dirigeant vers la porte :
— Kerre ! dit-elle.
A cet appel, l'homme qui était venu m'ouvrir la porte du château se leva du coin de la cheminée où il dormait, assis dans la cuisine.
— Kerre, tu vas conduire le signer Corsi dans la petite maison qui est à côté de celle du métayer. Tu lui donneras du pain, du vin, du jambon et un bon lit. Il est trop tard pour retourner cette nuit à Saint-Julien. D'ailleurs, les chemins ne sont pas sûrs.
Puis, montrant du doigt mes marchandises, qu'elle déballait à la hâte :
— J'ai fait des emplettes pour ta femme et pour toi, dit-elle, et aussi pour les métayers. Je vous donnerai cela demain.
— Ah I citoyenne Clélie, dit le pauvre Pierre, vous êtes la 'fille du bon Dieu. Vous ne pensez jamais aux pauvres gens que pour les consoler par de bonnes paroles ou pour les aider quand ils sont dans la peine.
Comme il sortait le premier pour me montrer le chemin, je me retournai et je dis à Clélie, en serrant la main qu'elle me tendait :
— Vous le voyez, tout le monde vous aime I
— A quoi sert d*ètre aimée, puisqu'il ne m'est pas permis d'aimer? répliqua- t-elle.
no L'AVENTURIER
Elle était alors debout 8ur la seuil de U porte. Elle leva les yeux vers le ciel et ajouta :
— Nous nous aimerons là-haut, Robert.
A ces mots, le paysan, qui avait déjà fait quelques pas, se retourna , voyant que je ne le suivais pas. Alors Clélie, d'une voix affectueuse et presque gaie, me cria en fermant la porte :
— Bmna sera^ signer Corsi. J'espère que vous ne partirez pas demain sans me revoir.
Le paysan qui me servait de guide ne me reconnaissait pas, quoique je le connusse fort bien, car il était né dans le petit village de Saint*Yrieix, à cinq ou six kilomètres de Fénestrange, et je l'avais vu souvent venir entendre la messe au château, avant la Révolution. U avait environ trois ou quatre ans de plus que moi, mais j'étais beaucoup plus robuste que lui, et bien souvent, étant enfants tous deux, nous avions fait assaut de coups de poing*
Quand nous arrivâmes vers la porte de la maison où je devais passer la nuit, je reconnus Tancien logement
, i de rhomme d'affaires de mon père. C'est là que Clélie me donnait l'hospitalité , soit pour ne pas exciter la curiosité et peut-être les discours des paysans en rece-
jlj, vant un colporteur italien sous son toit, soit par un
jl^ sentiment de délicatesse féminine que je ne pouvais
gjr m'empêcher de respecter.
Au reste, ma chambre à coucher^ quoique fort simple,
jç était proprement meublée. Un bon feu brillait dans la cheminée. Un jambon tout entier, un morceau de veau froid, une soupe aux choux toute fumante et trois bouteilles de vieux vin de Périgord étaient sur la table. Le linge était d'une blancheur exquise, et je voyais, sans qu'on me l'eût dit, que Clélie elle-même avait dû s'occuper des préparatifs et de l'arrangement de mon souper.
Cependant elle avait su, par prudence, borner Thos-
, pitalité à ce qu'exigeait mon humble métier de col-
K porteur,
l A la vue de ce souper succulent, les yeux de Pierre
I commencèrent à briller, et je devinai que le fumet de la
I soupe aux choux, et surtout du jambon, excitait son appétit. Je lui offris de souper avec moi, et le brave garçon ne se fit prier que de la bonne sorte.
Malheureusement, on ne m'avait laissé qu'une table ronde, trop petite pour deux convives. Pierre offrit d'abord de manger debout, mais je n'y consentis pas.
— Il y a bien une autre table, ajouta-t-il, mais elle est si grande et si massive qu'il faut dix hommes pour
5i L'AVENTURIER
la transporter de la chambre où elle est jusque dans celle-ci.
— Oh ! oh ! dis-je en riant, montrez-moi donc cette
table.
Et, à son grand étonnement, je la saisis et l'emportai facilement sans son aide.
— Ah ! seigneur Dieu ! s*écria-t-il presque effrayé , quel poignet vous avez, signor Corsi ! Je crois qu*il n'y a dans le monde entier que le ci-devant baron Robert de Fénestrange et vous qui puissiez faire un pareil toqr de force.
A ce mot je sentis mon imprudence. J'avais failli me faire reconnaître, et je pris un air indifférent pour dire :
— Oui, nous autres Italiens, nous avons le poignet assez ferme... Mais qu'est-ce donc que ce baron de Fénestrange?
— Ah! mon Dieu! c'est un brigand qui a quitté le pays, où, sauf votre respect, signor Corsi, il avait tout à fait fini de bien faire... C'est lui qui a tué le père de la citoyenne Clélie, et il en a tué bien d'autres, à ce qu'on dit, sans compter ce qu'on ne sait pas... On dit même qu'il a épousé madame, et qu'il a tué son frère en trahison, car c'est un bandit sans foi ni loi... Tenez, moi qui l'ai connu...
J'arrêtai ici mon interlocuteur. Je venais de reconnaître une fois de plus qu'il ne faut jamais écouter aux portes ou cacher son nom quand on désire entendre son éloge. Au reste, je n*en voulais pas trop à ce brave
Il I I -
garçon, qui n'était évidemment que l'écho du bruit public.
— Mais, dis-je en lui offrant une tranche de jambon et remplissant son verre, est-ce que la citoyenne Clélie n*a point de famille autour d'elle?
— Point de famille ! dit Pierre; non, car son mari a tué son frère Tibérius et s'est sauvé un quart d'heure après le mariage. On n'a jamais su. pourquoi, et la pauvre jeune dame n'est, comme vous voyez, ni femme, ni fille, ni veuve... mais elle élève une petite nièce...
A ces mots je me sentis mordu au cœur. Une petite nièce! sa fille sans doute.
— Quelle nièce ?
— C'est la fille de son frère, qui est née en Italie. Le citoyen Tibérius n'était pas marié, à ce qu'ils disent; mais madame, se voyant sans famille, a adopté la petite, qui a aujourd'hui près de trois ans,
— Elle s'appelle?
— Tibéria. Un drôle de nom de chrétienne; mais vous savez... C'était le nom de son frère, dont la pauvre jeune dame ne peut pas parler sans pleurer. La petite est jolie comme un ange; elle a tout Pair de la famille, et des yeux bleus sous des cils noirs et longs comme sa tante; mais, par moments, elle parait si sauvage qu'on la prendrait pour une petite panthère, comme celle que j'ai vue en 1790 à Saint- Julien et qui venait de plus de trois mille lieues. Ça doit être le sang de sa mère... Jean Rosier de Néoux, qui revient d'Italie (il était dans
la 26'' demi-brigade), m'a raconté que les Italiennes ont des stylets dans toutes leurs poches et qu'elles vous percent le cœur pour un oui, pour un non. C'est peut-être vrai, c'est peut-être faux... Ma foi, je n'irai pas voir... Tant il y a que la petite Tibéria est tantôt douce conmié un agneau , tantôt elle s'emporte comme un cheval échappé, et Ton croirait qu'elle va vous poignarder avec ses yeux. Madame en est folle et fait toutes ses volontés... Mais vous la verrez demain, signor Corsi; elle vient tous les matins se promener autour de la maison avec Catheriqp, et quelquefois seule, car elle n'a peur de rien.
Pierre but encore quelques verres de vin et partit.
Pour moi, fatigué des courses et des émotions de la journée, je me couchai sur-le-champ et j'eus un rêve singulier.
Il me sembla que j'allais me marier avec Clélie, et que Tibérius, mon père et celui de Clélie nous servaient de témoins. Puis un grand tumulte se fit. Mauléon parut, armé d'un poignard, et tua Clélie, qui tout à coup se changea en Tibéria et poignarda Mauléon à son tour» ou bien en fut poignardée; — je ne pus jamais deviner lequel des deux .
A ce moment, mon pénible rêve fut interrompu par une voix argentine d'enfant qui criait au dehors :
— Où est-il, le colporteur qui a porté de si belles choses? Où est-il? Je veux le voir.
Je m'habillai avec ia promptitude d'un soldat surpris par l'ennemi, et j'ouvris la fenêtre.
C'était, ea effet, Tibéria.
Elle leva les yeux, m'aperçut et cria :
— Le voici,., je veux le voir. Descends... Catherine, fais-le descendre !
La vue et Fappel de cet enfant me causèrent une impres^on étrange et profonde, où Tamour que j'avais pour la mère et ma haine contre le père semblaient se mêler et se confondre. Au reste, aucun de ceux qui ont connu Tibéria n'a pu la voir avec indifférence. Elle char* mait, elle séduisait, elle effrayait tout le monde. C'était une de ces âmes violentes, généreuses, hardies, et cependant pleines de charme et de grâce qui dominent tout ce qui les approche. Mais la suite de ce récit vous la fera connaître assez.
Je descendis prompteraent pour la voir de plus près» incertain moi-même de Taccueil que je devais faire. Mais elle ne me laissa pas longtemps indécis.
En me voyant, elle courut à moi comme si j'eusse été une ancienne connaissance.
— Eh bien I Tibéria, que fais-tu ? demanda Catherine en cherchant à la retenir. Tu sais bien que madame a défendu de venir ici ce matin.
— Mais moi, je veux! répliqua l'enfant en se débattant.
— Mais maman Clélie ne veut pas...
— Pourquoi ?
— A cause de ce monsieur italien qui a une si grande barbe noire et qui mange les petits enfants.
— Mais si je veux qu'il me mange, moi \ dit Tibéria.
Et en même temps, comme je m'étais assis sur un banc devant la porte de la maison, die sauta sur mes genoux et me dit :
— N'est-ce pas que tu ne me mangeras pas, monsieur l'Italien?
Pour toute réponse, je l'embrassai de toi|fes mes forces. Tout me charmait en elle : sa beauté enfantine, sa confiance naïve, ses grands yeux bleus bordés de longs cils noirs; enfin il me semblait serrer dans mes bras Clélie elle-même.
Tibéria se retourna alors d'un air triomphant vers Catherine et lui dit, en la regardant par-dessus l'épaule :
— Tu vois bien qu'il ne fait pas de mal aux petits enfants.
Puis, s'adressant à moi :
— Pourquoi donc maman Qélie m'a-t-elle défendu de te voir?
Je devinai sans peine les motifs de Clélie. Elle avait craint que la vue de cette enfant ne rouvrit notre commune blessure.
Pendant que je cherchais une réponse satisfaisante, Tibéria, avec la mobilité ordinaire des enfants, me dit :
— Tu as apporté de bien belles choses ici. Maman Clélie les a distribuées à tout le monde ce matin. Tu devrais venir toutes les semaines... Comment t'appelles-tu ?
— Je m'appelle Corsi, le signor Corsi.
— — — ^ -I 1 p-r ■ M n !■ Il 11 ^1 I
Elle répéta trois ou quatre fois ce nom pour le graver au fond de sa mémoire et me dit:
— Signor Gorsi, est-ce bien loin, là-bas, chez toi ? Cette question naïve me fit souvenir de l'endroit où
j'étais. C'est dans mon propre héritage que je recevais Thospitalité? Et j'étais forcé de me déguiser pour échapper à la mort! Je répondis donc tristement :
— Oui, c'est bien loin.
— Est-ce plus loin que Bourganeuf ?
-«- Ohl oui.
— Plus loin qu'Abusson ?
— Oui, jdus loin encore.
— Plus loin que Paris?
— Encore plus loin,
— Plus loin que la lune?
Je fis signe que non.
— Combien faut-il de jours ?
— Plus de quinze jours.
Cette réponse la fit rêver. Évidemment, quinze jours, c'était un laps de temps tout à fait incalculable pour sa petite cervelle.
— Est-ce bien beau, ton pays ? demanda-t-elle encore.
— Oui, c'est bien beau.
Ici la série des questions recommença. Était-ce plus beau que Fénestrange, que Saint- Yrieix , que Saint- Pardoux, qu'Aubusson, que Bourganeuf et que tous les autres lieux qu'elle connaissait?
Je répondis que c'était plus beau encore.
— Eh bien, dit-elle d*un air délibéré, il faudra m*emmener avec toi.
— Et maman Clélie î lui dis-je en riant. Qu'est-ce que tu veux en faire ?
— Nous l'emmènerons aussi.
— Mais si elle ne veut pas venir ?
— Elle voudra bien.
— Mais si elle ne veut pas?
— Je te dis qu'elle voudra ! Maman Clélie veut tout ce que je veux.
— Mais, dis-je encore, car je me plaisais à son naïf babillage, tu sais qu'il faudra marcher toute la journée. Je n'ai pas de cheval, moi !
— Maman Clélie a deux chevaux. Elle te prêtera Coco, et elle montera sur sa jument noire.
— Et toi ?
— Moi ! je monterai sur Tânesse. Goton me connaît. Elle ne m'a jamais jetée par terre.
Pendant cette conversation, Clélie parut au bout de l'allée, et Catherine retourna au château.
La petite Tibéria ne parut pas un instant intimidée par l'arrivée de sa tante. Au contraire, elle grimpa lestement sur mes épaules, et me dit :
— Porte-moi vers maman Clélie.
J'obéis, et elle cria de loin à sa mère :
— Je savais bien que l'Italien ne mangeait pas les petits enfants. Vois comme il est bon.
Clélie voulut la gronder un peu et l'obliger de mettre
UN DUEL SOUS L'EMPIRE r.9
pied à terre, mais Tibéria résista en se cramponnant à moi et gagna sa cause. Bientôt même, comme nous allions lentement vers le Thorîon, elle eut une autre* fantaisie :
— Maman Clélie, dit-elle, embrasse-moi.
-- Tu n'es pas assez sage pour cela, répliqua sa mère.
Mais Tibéria, profitant d'un moment pu le chemin trop étroit me forçait de marcher côte à côte avec Qélie, saisit celle-ci par surprise et voulut l'embrasser en l'attirant de la main droite pendant qu'elle se retenait à moi avec la gauche. Dans ce mouvement imprévu, les beaux cheveux blonds de Clélie effleurèrent mon visage, mais je n'osai pas profiter de l'occasion que m'offrait l'innocente fantaisie^ de l'enfant. Clélie se dégagea en rougissant et fit quelques pas en avant.
Enfin nous arrivâmes au pied de la grande tour de Fénestrange, à la pointe du rocher qui domine le Thorion de plus de deux cent dnquante pieds. Au fond du précipice est une sorte de gouffre profond, du milieu duquel sortent quelques pointes de roc* C*était, dans ma première enfance, ma station favorite. J'allais rêver là pendant des heures entières, écoutant le bruit des eaux écumantes et jouissant du spectacle toujours le même, toujours nouveau, de la rivière qui serpente dans l'étroite vallée.
C'est là que Clélie s'assit près de moi^ L'enfant, toujours en mouvement , tantôt se rapprochait et tantôt s'éloignait de nous.
— Eh bien! vous avez vu Tibéria ? me demanda Clélie- J'avais défendu qu'elle vous fût amenée... mais...
— Pourquoi vous excuser, chère et bien-aimée Clélie? lui dis-je. Oui, j'ai vu Tibéria, et je l'aime. N'est-elle pas votre fille ? Puis-jela séparer de vous dans mon cœur?
Rien n'était plus sincère, et Clélie s'en aperçut bien. Elle me jeta un regard plein de remerciments et de joie.
A ce moment Tibéria, qui courait çà et là, revint à moi et se jeta brusquement à mon cou comme pour m'embrasser. Mais elle se rejeta presque aussitôt en arrière et cria :
— Oh ! sa barbe m'a piquée.
Puis, pour se venger sans doute de la piqûre, elle saisit ma barbe postiche à deux mains et tira de toutes ses forces. Malheureusement la barbe, mal attachée, tomba, et Tibéria, surprise, s'écria :
— Eh I maman Clélie, sa barbe se démanche.
Ce petit incident, qui n'était d'abord que risible, pouvait devenir dangereux. Clélie le sentit, et se hâta de prendre les devants pour imposer silence à l'enfant.
— Tibéria, dit-elle, pendant que je remettais ma barbe à sa place ordinaire, lu vas fâcher le signor Corsi.
— Mais, maman Clélie , répliqua l'enfant, qui poursuivait toujours son idée, pourquoi donc a-t-il repris sa barbe? Il était bien plus beau sans barbe. Corsi, je ne t'aimerai plus si tu ne Tôtes pas.
Il fallut obéir, et Tibéria, pour me témoigner sa satisfaction, m'embrassa à plusieurs reprises. Ses innocentes caresses m'attendrissaient le cœur.
— Hélas î pensais-je, si la Providence l'avait permis, Clélie serait aujourd'hui et véritablement ma femme^ et Tibéria serait mon enfant ! . . .
Inutiles regrets ! Je ne pouvais pas rappeler le passé.
Cependant Clélie réfléchissait de son côté, et^ profitant de ce que la petite tilie me demandait pour la vingtième fois de l'emmener en Italie, elle lui dit tout à coup :
— C'est convenu. Tu suivras le signor Corsi.
— Avec toi ? demanda l'enfant.
— Oui, avec moi.
— Oh ! bon ! bon I Nous irons tous trois en Italie.
— Oui, tous trois , — mais à une condition.
— Laquelle?
Clélie leva le doigt, et d un ton solennel :
— A condition que le signor Corsi remettra sa barbe jusqu'à ce soir, et que tu ne diras jamais que tu l'as vu sans barbe. Tu me donnes ta parole ?
Tibéria ouvrît de grands yeiix, se lova sur la pointe des pieds, étendit la main droite en avant comme un des Horaces, et dit en renforçant sa voix :
— Je donne ma parole... Mais, c'est égal, il est bien plus beau sans barbe.
Et elle reprit sa course.
— Je connais la précocité de cette enfant, dit Clélie. Ce qu'elle a promis, elle le fera, j'en suis sûre. D'ail-