‹ L'aventurierChapitre 3 sur 16 · II. A · texte numérisé non relu

II. A

leurs, la moindre indiscrétion aurait eu des conséquences funestes. Mais vous, mon ami, partez vite...

— Eh quoi ! déjà I

— Je vous rejoindrai dans huit jours à Paris. Tibéria, je le sais, ne dira rien; mais votre qualité d'Italien vous rend suspect, ou du moins fait de vous un objet de curiosité dans ce pays. On a peut-être remarqué déjà notre conversation. Foucard nous trahit peut-être. Partez vite. Je crains tout.

— Et vous m'aimez encore? demandai -je avec

anxiété.

— Hélas ! que voulez-vous que je réponde, puisque

je ne puis être à vous?

A ce moment Tibéria revint, et une paysanne parut et annonça que le déjeuner du colporteur italien était prêt. Je fis mes adieux à Clélie.

Une heure après, je me mettais en route pour Saint- Julien, allégé de toutes mes marchandises et chargé d'mie somme de quinze cents francs en or que Clélie me remit elle-même, malgré ma résistance.

— C'est un à-compte sur les revenus de Orangeneuve, dit-elle, que je me charge de recevoir en votre absence, car enfin, ajouta-t-elle, je suis baronne de Fénestrange, en vertu de la loi.

En arrivant à Aubusson, je m'informai de Foucard. Le traître avait à peine touché barre au pont de l'Accueil, et il était parti à cheval, une demi-heure après* On croyait qu'il avait pris la route de PariSi

Cette nouvelle me rendit fort circonspect. Je crus nécessaire de changer de déguisement. Je vendis à vil prix les marchandises que j'avais déposées chez la mère Morel, j'ôtai ma barbe noire, mon costume romagnol, je pris une perruque blonde pour cacher mes cheveu\ noirs, et je fis, à petites journées, le voyage de Paris.

Arrivé à la barrière de Fontainebleau, j'aperçus de loin Foucard, qui semblait aposté pour m'attendre, mais qni se cachait de peur d'être vu. En même temps, il me sembla que j'étais suivi par deux hommes à mine suspecte. Je voulus les aborder^ mais ils s'éloignèrent sans affectation, et néanmoins ne me quittèrent qu'après m'avoir vu entrer à l'hôtel du Dauphiné,

Je les vis sans inquiétude, étant bien armé et résolu à tout, suivant ma coutume ; mais j'avais à peine déposé mon portemanteau dans ma chambre, que je reçus le billet suivant :

« Foucard a trahi. Vous êtes dans le plus grand dan- « ger. Mauléon sait tout. Suivez le porteur de ce billet « chez M. Marcus Bourgoin, agent de change. Ayez des « armes.

« Glélie . »

Je me hâtai de suivre le messager. Nous montâmes dans un fiacre dont le cocher, ayant son itinéraire tracé d'avance, fouetta vigoureusement ses chevaux au risque d'écraser quelques passants, enfila la rue Montmartre, erra dans le labyrinthe de rues tortueuses qui séparaient alors la rue Saint-Denis de la rue Saint-Martin, revint rapidement sur ses pas, nous déposa rue Richelieu, 98, et repartit sur-le-champ.

— Ce détour, me dit mon guide, était nécessaire pour dérouter les espions, montez.

Au premier étage était Tappartement de Marcus Bourgoin, qui vint lui même ouvrir la potte pour plus de précaution, et ne fit entrer que moi. Mon compagnon passa dans les bureaux, qui étaient sur le même palier, et en face.

— Ne craignez rien, dit Bourgoin en me donnant la main, Cneius est mon premier employé, et discret. Entrez, madame de Fénestrange vous attend. Je vous laisse seul avec elle, et je vais expédier une petite affaire. Dans un instant je reviendrai.

Je traversai trois ou quatre pièces vastes et bien meublées, où éclatait le luxe médiocrement élégant, mais solide et confortable de la province. On se sentait partout chez soi, — sensation si rare à Paris qu'elle est réservée à un petit nombre d*élus, princes ou banquiers.

Clélie m'attendait avec madame Bourgoin au fond d'un petit salon, près du feu. En me voyant, après les premiers saluts et quelques paroles sans importance, madame Bourgoin se retira, par discrétion apparemment, et pour ne pas gêner notre entretien.

— Je suis arrivée hier matin, me dit Clélie, et je comptais d'abord vous attendre à l'hôtel du Dauphiné^ ayant amené avec moi Pierre, mon domestique, que vous connaissez et qui m'est tout à fait dévoué ; mais Bourgoin et sa femme m'ont témoigné tant d'amitié et offert si cordialement l'hospitalité que je me suis vue forcée de venir ici. D'ailleurs, j'y suis plus en sûreté, et, sans être vue de personne, je m'informe de tout ce qui nous intéressé. Bourgoin ne sait pas votre vrai nom, que je n'aurais pas pu lui dire sans lui révéler en même tertips ce que vous et moi nous devons connaître seuls. Il sait que je suis mariée à M. de Fénestrange, mais il ne vous connaît pas; il croit que vous êtes le citoyen Robert, un parent et un ami, qui revient de l'émigration, et qui veut m'aider à poursuivre la vengeance de mon père. C'est un honnête homme, un peu pesant dans ses discours, un peu ennuyeux dans ses déductions, fort latiniste par-des-

m L'AVENTURIER

SUS le marché, mais ami solide et dévoué. Il me Ta bien prouvé en consentant à prendre mon parti contre ce Mauléon, qu'il craint beaucoup. Cependant, s'il fallait risquer sa vie ou môme sa fortune^ il est père de famille, et réfléchirait longtemps... Je vous donne ces détails pour que vous ayez toute confiance en lui, sans toutefois pousser trop loin vos confidences... Au reste, le voici.

En effet, Bourgoin ouvrit la porte, et, me tendant la main :

— Citoyen Robert, dit-il, vous êtes le bienvenu chez moi. Madame de Fénestrange m'ayant averti de votre prochaine arrivée, j'ai envoyé Cneius vous chercher, car à l'heure qu'il est, j'en suis sûr, l'hôtel du Dauphiné doit être fouillé par la police. C'est bien imprudent à vous de venir en France sans passe-port. Les anciens émigrés se remuent beaucoup dans Paris, et disent ouvertement que Louis XVIIl ne tardera pas à rentrer dans sa capitale. Le Directoire s'effraye et ne rêve que conspirations. Mauléon, qui s'est emparé de l'esprit de Barras, pourrait vous faire enlever dans une fournée et déporter à Cayenne ou à Sinnamary* Cela s'est déjà fait pour d'autres le 18 fructidor, grâce à l'appui de l'armée, et le grand avantage de ces enlèvements et de ces déportations, c'est qu'on n'a pas besoin de jugement. Il suffit de constater l'identité. Croyez-moi, si vous êtes sage, repassez la frontière et remettez à une autre occasion la punition du sieur Mauléon. J'irai moi-même vous

chercher un bon passe-port, je vous chargerai d'une négociation financière pour Francfort ou Berlin, et dans quelques mois vous pourrez obtenir votre radiation de la liste des émigrés... N'est-il pas vrai, madame? ajoutat-il en se tournant vers Clélie,

Mais avant qu'elle eût le temps de répondre, je lui dis :

— Monsieur Bourgoin, il est trop tard pour reculer. Je suis venu en France pour saisir ce Mauléon, et je le saisirai, ou j'y périrai.

Clélie me remercia du regard. Elle avait une confiance absolue dans mon courage, et ne doutait pas un instant que je ne fusse vainqueur si je parvenais à joindre Mauléon.

Bourgoin secoua la tête.

-— Vous le voulez ? dit-il. Que votre volonté soit faite ! Je vous aiderai de tout mon pouvoir. Mais, prenez garde! ce Mauléon est un terrible jouteur... Tenez, pas plus tard qu'hier, savez- vous ce qu'il a fait?

J'étais allé passer la soirée chez le banquier Perregaux, avec qui j'ai quelques relations d'affaires. La société était un peu mêlée, comme vous pensez : on y voyait des ci-devant comtes, ducs et marquis ruinés qui faisaient la cour aux banquiers et à des conventionnels régicides; les femmes honnêtes étaient confondues avec les filles entretenues, l'austère Grégoire et le janséniste Camus avec ce coquin de Fouché ; par-dessus le tout brillaient les épaulettes d*or des colonels et des généraux à qui le traité de Campo-Formio permet de prendre un congé.

Mauléon était assis à une table et jouait à Técarté avec le général de brigade Cardenoy, cpii passe pour un des plus terribles sabreurs et des plus mauvais caractères de l'armée d'Italie.

On m*a dit qu'il avait une réputation de duelliste consommé.

Cardenoy donc, soit que ce fût sa faute ou celle du hasard, perdait continuellement et paraissait être d'une humeur de dogue.

Enfin, après une dernière partie qui lui coûtait cent louis, joués sur parole, il se levaot jeta les cartes sur la table en disant :

— Il faut, monsieur de Parthenay, que vous ayez ensorcelé les cartes; vous retournez le roi à tout coup.

Je regardai alors Mauléon. Ses yeux fauves étincelèrent, mais il resta calme en apparence et répliqua :

— Entendez-vous par là, général, que je n'ai pas joué loyalement avec vous ?

— J'entends dire ce qu'il me plaît, et je n'ai pas de comptes à rendre à un riz-pain-sely répondit insolemment Cardenoy.

(Il faut savoir que Mauléon, grâce à la protection de madame d'Albret, sa maîtresse, et de Barras, a fait fortune en prenant part aux fournitures de l'armée du Rhin.)

Il se leva d'un bond, s'approcha du général, qui s'était levé en même temps que lui, et, avant que l'autre pût parer le coup, il lui donna deux soufflets si retentissants

que le bruit domina la musique des salons et que les violons cessèrent de jouer et les danseurs de danser.

Cardenoy, écumant de rage, voulut à son tour se précipiter sur son adversaire, mais on se jeta entre eux, — bien à tort suivant mon opinion, — et Mauléon sortit après avoir fait ses excuses au maître de la maison, qui paraissait consterné de Taccident.

Ce matin on dit qu'un duel à mort devait avoir lieu dans les bois de Meudon : Cardenoy est homme aie tuer et, dans ce cas, nous serions bien débarrassés.

Je n'étais pas de l'avis de Bourgoin, ni Clélie, je crois. Que ce scélérat fût tué par un autre que moi, c'était un malheur irrémédiable. Je ne voulais laisser à personne le soin de ma vengeance.

— Au reste, ajouta Bourgoin, qui vit mon mécontentement, le journal du soir nous dira sans doute si c'est Mauléon qui a tué Cardenoy, ou Cardenoy Mauléon.

Mais pour revenir à nos affaires, en supposant que ce bandit survive à son duel, raisonnons un peu sur la conduite que vous devez tenir. Il vous reste, citoyen Robert, trois partis à prendre :

1® Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, vous pouvez retourner à la frontière et attendre patiemment que les efforts de madame de Fénestrange et les miens obtiennent votre radiation.

Ce parti serait le plus sage, mais je vois que vous n'en voulez pas. C'est bien. Passons à un autre.

2" Vous pouvez aller rôder autour de la rue Chante-

reine., oCi il demeure, et attendre patiemment qu'il passe pour lui mettre la main au collet. Mais il est sur ses gardes. La police est prévenue. On vous croit sans doute agent de Louis XVIII. Au premier cri, vous serez arrêté, outre qu'il doit avoir des armes dans ses poches, et que vous ne voulez pas le tuer à bout portant, mais obtenir de lui Taveu de son crime; du moins, je le suppose. Ce second parti est donc impraticable.

3**... Au moment où il ouvrait la bouche pour développer ses conclusions et calculait d'avance ses effets oratoires, la servante entra et lui remit le journal.

A peine eut-il déchiré la bande :

— Tenez, dit-il, lisez vous-même.

Je lus alors ce qui suit, car j'ai conservé le numéro du journal. Le voici :

« Un duel dont l'issue devait être bien funeste a eu « lieu ce matin dans le bois de Meudon, entre un des « militaires les plus distingués de notre brave armée « d'Italie, général C***, et un jeune homme très-connu « dans la finance et dans la diplomatie, M. de P*'*.

€ La cause première de ce duel serait, dit-on, assez « frivole. On raconte que le général, joueur malheureux, (t aurait jeté avec dépit les cartes sur la table, que « quelques paroles offensantes auraient été échangées, « et que M. de P*** se serait livré à des voies de fait qui « ont rendu le combat inévitable.

« Il a eu lieu ce matin sur la terrasse même de Meu- « don, malgré le froid et le brouillard.

« On a discuté pendant quelques minutes le choix des « armes. Les témoins du général, connaissant sa rare « supériorité dans l'art de Tescrime, voulaient qu'on « choisit cette arme. Les témoins de M. P**% par une «( raison semblable, tenaient pour le pistolet.

« Ces derniers l'ont emporté, et Ton est convenu que « la distance serait de quarante pas, mais qu'on mar- « cherait à volonté l'un sur l'autre.

« Les deux adversaires ont montré un rare sang -froid. « On voyait assez, à leur contenance, que ni l'un ni « l'autre n'en étaient à sa première affaire.

« Us se sont placés à la distance marquée, attendant « le signal.

« A ce moment, dix heures sonnaient à l'horloge de « Meudon, et le général Lannes, l'un des témoins du tf général G**% a crié :

« — Allez ! »

a A ce signe, le général G*** a fait environ dix ou « douze pas en avant pendant que M. de P*** demeu- « rait immobile à sa place.

« Puis le général G*** a tiré, après avoir ajusté son « adversaire pendant quatre ou cinq secondes. M. de P*** « est resté calme; il n'avait pas été touché.

« Alors il a marché sur son adversaire désarmé, s'est « arrêté à trois pas, et lui a dit :

« — Général, vous pouvez encore faire vos excuses.

« . — Des excuses ! moi ! a répliqué le général indi-

« gné. Je me ferais tuer mille fois avant de faire des « excuses à un coquin de ri^pain-sel.

« M. de P'** a tiré sa montre :

« — Général, il est dix heures et deux minutes... Si « dans cinq minutes vos excuses ne sont pas faites, et « aussi humbles que j'ai le droit de les exiger, je vous « tuerai comme un chien.

« — Mais tire donc, riz-pain-sel , a répété le « général C*\

<c Ses témoins, vivement émus du danger qu'il courait^ « ont cherché à s'interposer.

« — Monsieur, a dit le général Lannes, ne tirez pas, « ce serait un assassinat.

« — Général, a répondu M. de P*** en s'adressant au « général Lannes, c'est mon droit, et il ne rentrera « dans Paris que mort ou déshonoré.

« — Parbleu, monsieur, a répliqué Lannes, ce que « vous faites est indigne d'un Français, et...

« — Bien ! bien I général, nous nous expliquerons ce demain sur ce point vous et moi. Quant à lui, qu'il « me demande pardon ou qu'il dise son Jn marins.

À ces mots, il a remis sa montre dans son gousset en disant :

« — L'heure est passée... Êtes- vous prêt ?

« — Oui, coquin de riz-pain-selj a répété le géné- « rai C*\

« Au même instant, M. de P*** a fait feu, et le général « est tombé mort, frappé d'une balle au cœur.

« M. de P***, sans s'éipouvoir, a demandé à ses « témoins :

« — Le duel est-il loyal ?

« Ceux-ci ont répondu affirmativement.

« — Eh bien, partons. Le déjeuner nous attend.

« Et ils sont partis en effet,, laissant au général « Lannes et à son compagnon le soin d'emporter et « d'ensevelir leur malheureux ami.

« — Je vous retrouverai, monsieur, a crié Lannes.

« — Quand il vous plaira, général! a répliqué « M. de P***.

« La mort du brave général C*** laissera un grand vide « dans le cœur de ses camarades de Tarmée d'Italie. Il « avait conquis ses épauleltes de colonel à la bataille de « Rivoli, et celles de général au passage du Tagliamento.

« Ses funérailles auront lieu demain à onze heures « précises. Ceux de ses amis qui n'auraient pas reçu « d'invitation particulière sont priés de venir se joindre « au cortège, rue Saint-Honofé, 215. »

— Eh bien, demanda Bourgoin quand la lecture du journal fut terminée, qu'en dites-vous ! Voilà l'homme contre lequel vous devez lutter; et il est sur ses gardes; et vous n'avez aucun moyen légal de le poursuivre, car vous ne pouvez produire aucun témoin contre lui, si ce n'est ce misérable Foucard, son complice, qui serait entraîné dans sa ruine... que prétendez-vous faire?

— C'est mon secret, lui dis-je. Madame de Fénestrange sait que Mauléon a tué son père; elle sait aussi

Page 1