‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 1 sur 46 · I.AVrNTURIF.R. I · texte numérisé non relu

I.AVrNTURIF.R. I

Parmi les passagers de la Licorne, Irès-peii nombreux d'ailleurs , on remarquait le révérend père Griffon , de l'ordre des frères prêcheurs. Il retournait à la Martinique , desservir la paroisse du Macouba , dont il occupait la cure depuis quelques années , à la grande satisfaction des habitants et des esclaves de ce quartier.

La vie tout exceptionnelle des colonies, alors presque continuellement en état d'hostilité ouverte contre les Anglais , les Espagnols ou les Caraïbes , mettait les prêtres des Antilles dans une position particulière. Us devaient non-seulement prêcher, confesser, communier leurs ouailles , mais aussi les aider à se défendre lors des fréquentes descentes de leurs ennemis de toutes les nations et de toutes couleurs.

La maison curiale était, comme les autres habitations, également isolée et exposée à des surprises meurtrières ; plus d'une fois le père Griffon , aidé de ses deux nègres , bien retranché derrière une épaisse porte d'acajou crénelée , avait repoussé les assaillants par un feu vif et nourri.

Autrefois professeur de géométrie et de mathématiques, possédant d'assez grandes con-

naissances théoriques en architecture militaire, le père Griffon avait donné d'excellents avis aux gouverneurs successifs de la Martinique sur la construction de quelques ouvrages de défense.

Ce religieux savait en outre à merveille la coupe des pierres et des charpentes ; instruit en agriculture , excellent jardinier, d'un esprit inventif, plein de ressources, d'une rare énergie, d'un courage déterminé, c'était un homme précieux pour la colonie et surtout pour le quartier qu'il habitait.

La parole évangélique n'avait peut-être pas dans sa bouche toute l'onction désirable ; sa voix était dure, ses exhortations rudes, mais le sens moral en était excellent, et la charité n'y perdait rien.

Il disait la messe assez vite et fort à la flihustière. On le lui pardonnait en songeant que l'office divin avait été souvent interrompu par une descente d'Anglais hérétiques ou de Caraïbes idolâtres , et qu'alors le père Griffon , sautant de la chaire où il prêchait la paix et la concorde, s'était un des premiers mis à la tête de son troupeau pour le défendre intrépidement. ,

Quant aux blessés et aux prisonniers, une

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fois l'engagement terminé , le digne prêtre améliorait leur position autant qu'il le pouvait, et pansait avec toutes sortes de soins les blessures qu'il avait faites.

Nous n'entreprendrons pas de prouver que la conduite du père Griffon fût de tout point canonique, ni de résoudre cette question si souvent controversée : Dans quelles occasions les clercs peuvent-ils aller à la guerre? Nous n'invoquerons à ce sujet ni l'autorité de saint Grégoire ni celle de Léon IV ; nous dirons simplement (jue ce digne prêtre faisait le bien et repoussait le mal de toutes ses forces.

D'un caractère loyal et généreux , ouvert et gai , le père Griffon était malicieusement hostile et moqueur envers les femmes. C'était de sa part de continuelles plaisanteries de séminaire sur les tilles d'Eve , sur ces tentatrices , sur ces diaboliques alliées du serpent.

Nous dirons à la louange du père Griffon qu'il y avait dans ses railleries , d'ailleurs sans aucun fiel, un peu de rancune et de dépit; il plaisantait joyeusement sur un bonheur qu'il regrettait de ne pouvoir même désirer; car malgré la licence extrême des habitudes créoles , la i)urelé des mœurs du père Griffon ne se démentit jamais.

On aurait peut-être pu lui reprocher d'aimer un peu la bonne chère , non qu'il en abusât jamais (il se bornait, après tout, à jouir des biens que Dieu nous donne), mais il aimait singulièrement à s'entretenir des recettes merveilleuses pour cuire le gibier, assaisonner le [)oisson , ou pour conserver dans le sucre les fruits parfumés des tropiques ; quelquefois même , l'expression de sa sensualité devenait contagieuse, lorsqu'il racontait certain repas à la boucanière faits au milieu des forêts ou sur les côtes de l'iJe. Le père Griffon possédait, entre autres, le secret d'un boucan de tortue dont le récit pittoresque suffisait pour éveiller une faim dévorante chez ses auditeurs ; malgré son formidable et fréquent appétit, le père Griffon observait scrupuleusement ses jeûnes qu'une bulle du pape rendait d'ailleurs beaucoup moins rigoureux aux Antilles et aux Indes qu'en Europe. Il est inutile de dire que le digne prêtre aurait abandonné le repas le plus exquis pour remplir ses devoirs religieux envers un pauvre esclave ; que personne n'était plus que lui pitoyable, aumônier et sagement ménager , regardant le peu qu'il possédait comme le bien des ujalheureux.

Jamais ses consolations, ses secours ne man-

((liaient à ceux qui souffraient ; une fois sa tâche chrétienne accomplie, il travaillait gaiement et vigoureusement à son jardin, arrosait ses plantes, sarclait ses allées, émondait ses arbres ; le soir venu, il aimait à se reposer de ces salutaires et rustiques labeurs en jouissant avec une intelligente friandise des richesses gastronomiques du pays.

Ses ouailles ne laissaient jamais vides son cellier ou son garde-manger. Le plus beau fruit , la plus belle pièce de la chasse ou de la pêche lui étaient toujours fidèlement envoyés ; il était aimé , il était béni ; on le prenait pour arbitre dans toutes les discussions , et son jugement décidait en dernier ressort de toutes les questions.

L'extérieur du père Griffon répondait jjarfailement à l'idée qu'on pourrait peut-être se faire de lui , d'après ce que nous venons de dire de son caractère.

C'était un homme de cinquante ans au plus, robuste, actif, quoique un peu re|)let; sa longue robe de laine blanche à camail noir dessinait ses larges épaules, une calotte de feutre couvrait son front chauve. Son visage coloré, son triple menlon, ses lèvres épaisses et vermeilles, son nez long cl fortement aplati à son

extrémité , ses petits yeux vifs et gris, lui donnaient une certaine ressemblance avec Rabelais ; mais ce qui caractérisait surtout la physionomie du père Griffon, c'était une rare expression de franchise, de bonté, de hardiesse et d'innocente raillerie.

Au moment où commence ce récit, le frère prêcheur, debout à l'arrière du bâtiment, causait avec le capitaine Daniel.

A la facilité avec laquelle il conservait sa perpendiculaire malgré le violent roulis du navire, on voyait que le père Griffon avait depuis longîemps le pied marin.

Le capitaine Daniel était un vieux loup de mer ; une fois au large , il abandonnait la direction de son navire à ses seconds ou à son pilote et s'enivrait régulièrement tous les soirs. Faisant très-fréquemment le voyage de la Martinique à la Rochelle, il avait déjà ramené d'Amérique le père Griffon. Aussi ce dernier, habitué à l'ébrléte du digne capitaine, surveillait assez attentivement la manœuvre ; car, sans posséder la science nautique du père Fournier et autres de ses confrères religieux , il avait assez de connaissances théoriques et pratiques en marine.

Plusieurs fois le reliijieux avait fait la tra-

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versée de la Martinique à Saint-Domingue et à la côte ferme à bord des jjàliments flibustiers qui prélevaient toujours une sorte de diuie sur leurs prises en faveur des églises des Antilles.

La nuit approchait ; le père Griffon aspirait avec plaisir l'odeur du souper que l'on préparait à l'avant 5 le domestique du capitaine vint prévenir les passagers que le repas était prêt ; deux ou trois d'entre eux qui avaient résisté au mal de mer, entrèrent dans la dunette.

Le père Griffon dit le bénédicité. On venait à peine de s'asseoir à table, lorsque la porte de la cabine s'ouvrit brusquement, et l'on entendit ces mots prononcés avec l'accent gascon le plus renforcé :

— Il y aura bien , je l'espère, illustre capitaine, une toute petite place pour le chevalier de Croustillac?

Tous les convives lirent un mouvement de surprise, et puis cherchèrent à lire sur la ligure du capitaine l'cîxplication de cette singulièie apparition.

Le capitaine restait béant, regardant son Jiouvel hôte d'un air presque effrayé.

— Ah çà ! qui êles-vous? Je ne vous connais pas. D'où diable sorlez-vous donc, monsieur? hVcria-t-il enlin.

— Si je sortais de chez le diable, ce bon père... Et le Gascon baisa la main du père Griffon... ce bon père m'y renverrait bien vite en me disant : Vade rétro, Satanas...

— Mais d'où venez-vous, monsieur? s'écria le capitaine stupéfait de l'air confiant et souriant de cet hôte inattendu. On n'arrive pas ainsi à bord... Vous n'êtes pas sur mon rôle d'équipage... vous n'êtes pas tombé du ciel, peutêtre?

— Tout à l'heure, c'était l'enfer, maintenant, c'est le ciel... Mordioux ! je ne prétends pas une origine si divine ou si infernale, illustre capitaine... Je...

— Il ne s'agit pas de cela, répondez-moi, s'écria le capitaine ! Comment êtes-vous ici?

Le chevalier prit un air majestueux et dit :

— Je serais indigne d'appartenir à la noble maison de Croustillac , une des plus anciennes de la Guyenne, si je mettais la moindre hésitation à satisfaire à la légitime curiosité de l'illustre capitaine.

— Enfin, c'est bien heureux ! s'écria ce dernier.

— Ne dites pas que cela est bien heureux , capitaine, dites que cela est bien juste. Je

tombe à voire bord comme une bombe , vous vous élonuez... rien de plus naturel... Vous me demandez comment je suis embarqué, c'est votre droit ; je vous l'explique , c'est mon devoir... Complètement satisfait de mes explications, vous me tendez la main en me disant : C'est très-bien , chevalier, mettez-vous à table avec nous ; je vous réponds : Capitaine , ea n'est pas de refus, car je tombe d'inanition ; bénie soit votre offre bienfaisante! Ce disant, je me glisse entre ces deux estimables gentilshommes ; je me fais petit, petit pour ne les pas gêner ; au contraire, car le roulis est si violent, que je les cale...

En parlant ainsi , le chevalier avait exécuté ses paroles à la lettre ; profitant de l'étonnement général, il s'était placé entre deux convives , et se trouva bientôt muni du verre de l'un , du couvert de l'autre , de l'assiette d'un troisième , un profond ébahissement rendant ses voisins étrangers aux choses d'icibas.

Tout ceci fut exécuté avec tant de prestesse, de dextérité, de confiance et de hardiesse, que les convives de l'illustre capitaine de la Licurne, et l'illustre capitaine lui-même , ne songèrent qu'à jeter un regard de plus en plus

curieux et étonné sur le chevalier de Croustillac.

Cet aventurier portait fièrement un vieux justaucorps de ratine autrefois verte , mais alors d'un bleu jaunâtre ; ses chausses, éraillées, étaient de la même nuance; ses bas, jadis écarlates , mais alors d'un rose fané , semblaient en quelques endroits brodés en fil blanc. Un feutre gris , complètement râpé , un vieux baudrier garni de larges passements de faux or couleur de cuivre rougi , supportait une longue épée sur laquelle le chevalier s'était appuyé en entrant d'un air de capilan. Croustillac était un homme de haute taille et d'une maigreur excessive; il paraissait âgé de trentesix à quarante ans ; ses cheveux , sa moustache et ses sourcils étaient d'un noir de jais , sa figure osseuse , brune et hâlèe ; il avait un long nez, de petits yeux fauves d'une vivacité extraordinaire , et la bouche énorme ; sa physionomie révélait à la fois une assurance imperturbable et une vanité outrée.

M. de Croustillac avait en lui une de ces croyances fabuleuses qu'on ne trouve guère que chez les Méridionaux ; il s'aveuglait tellement sur son mérite et sur ses grâces naturelles , qu'il ne croyait pas de femmes capables de

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lui résister; la liste de ses prétendues bonnes fortunes de tous genres eût été interminable. Si les mensonges les plus foudroyants ne lui coûtaient guère , on ne pouvait lui refuser un véritable courage et une certaine noblesse de caractère. Cette valeur naturelle, jointe à son aveugle confiance en lui , le précipitaient quelquefois au milieu des positions les plus inextricables, au milieu desquelles il allait toujours tête baissée, et dont il ne sortait jamais sans lierions ; car s'il était aventureux et hâbleur connue un Gascon, il était opiniâtre et têtu comme un Breton.

Jusqu'alors sa vie avait été à peu près celle de tous ses confrères en Bohême. Cadet d'une pauvre famille de Gascogne , d'une noblesse plus que douteuse, il était venu chercher fortune à Paris ; tour à tour bas officier d'une compagnie d'enfants perdus , prévôt d'académie, baigneur étuviste , maquignon, colporteur de nouvelles satiriques et de gazettes de Hollande. Il s'était plusieurs fois donné pour protestant , feignant de se convertir à la foi catholique afin de toucher les cinquante écus que payait M. Pélisson sur la caisse des conversions. Cette fourberie fut découverte , et le chevalier condamné au fouet et à la prison. Il

subit le fouet , échappa à la prison, se déguisa au moyen d'un 'énorme emplâtre sur l'œil , ceignit une formidable épée dont il battit le pavé , et embrassa la profession d'enjôleur de provinciaux au profit de quelques maisons brelandières , dans lesquelles il conduisait ces innocents agneaux , qui n'en sortaient jamais que tondus à vif. On doit dire à la louange du chevalier qu'il restait toujours étranger à ces friponneries , et, comme il disait lui-même, s'il tendait l'hameçon, il ne mangeait pas le poisson.

Les édits sur les duels étaient alors très-sévères. Un jour le chevalier rencontra sur son passage un spadassin très-connu, nommé Fontcnay-coup-d'Épée. Ce dernier coudoie violemment notre aventurier en lui disant : Gare... je suis Fontenay-coup-d'Épée. Et moi , Croustillac-coîip-de-Canon , dit le Gascon en mettant sa rapière au vent. Fontenay fut tué, et Croustillac obligé de fuir pour échapper aux recherches.

Le chevalier avait souvent entendu parler des incroyables fortunes qui se réalisaient aux îles : il partit pour la Rochelle, espérant de s'y embarquer pour l'Amérique. Il voyagea tantôt A pied, tantôt sur <les chevaux de retour, tantôt

en cliarrctte. Une fois arrivé, Croustillac devait, non-senlcnient payer son passage à ])ord d'un bâtiment, mais encore obtenir de l'intendant de marine la permission de s'embarquer pour les Antilles.

Ces deux choses étaient aussi difficiles l'une que l'autre ; les migrations des protestants auxquelles Louis XIV voulait s'opposer, rendaient la police des ports extrêmement sévère, et le vo) âge de la Martinique ne coûtait pas moins de huit à neuf cents livres. Or, de sa vie , l'aventurier n'avait possédé la moitié de cette somme.

Arrivant à la Rochelle avec dix écus dans sa poche, vêtu d'un sarrau, et portant au bout du fourreau de son épée son justaucorps et ses chausses soigneusement empaquetés , le chevalier alla se loger en lin comj)agnon dans une pauvre taverne ordinairement fréquentée par les matelots. Là il s'enquit d'un bâtiment en partance et il apprit que la Licorne devait mettre â la voile sous peu de jours.

Deux maîtres de ce bâtiment hantaient la taverne que le chevalier avait clioisie comme centre de ses opérations. II serait trop long de raconter par quels prodiges d'astuce et d'adresse, par quels impudents et fabuleux mensonges ,

par quelles folles promesses Croustillac parvint à intéresser à son sort le maître tonnelier, chargé de l'arrimage des tonneaux d'eau douce dans la cale ; qu'il suffise de savoir que cet homme consentit à cacher Croustillac dans un tonneau vide et à l'amener ainsi à bord de la Licorne.

Selon l'usage, les délégués de l'intendant et les greffiers de l'amirauté visitèrent scrupuleusement le navire au moment de son départ , pour s'assurer que personne ne s'y était embarqué en fraude.

Le chevalier se tint coi au fond de sa barrique , rangée parmi les futailles de la cale , et il échappa ainsi aux recherches minutieuses des gens du roi. Son cœur bondit d'aise lorsqu'il sentit le navire se mettre en marche ; il attendit quelques heures avant que d'oser se montrer, sachant bien qu'une fois en haute mer, le capitaine de la Licorne ne reviendrait pas au port pour y ramener un passager de contrebande.

Il avait été convenu entre le maître tonnelier et le chevalier que ce dernier n'expliquelait jamais par quel moyen il était parvenu à s'introduire à bord.

Un homme moins impudent que notre aven-

lurier se serait timidement tenu à l'écail parmi les matelots , attendant avec assez d'in- (juiétude le moment où le capitaine Daniel découvrirait cet embarquement frauduleux.

Croustillac, au contraire , alla hardiment au but; préférant la table du capitaine à la gamelle des marins , il ne mit pas un moment en doute qu'il dût s'asseoir à cette table, sinon de droit, du moins de fait.

On le voit, son audace l'avait servi.

Tel était l'hôte improvisé sur lequel les convives de la Licorne jetaient des regards curieux.

La Barbe-bleue.

— Allez-vous enfin , monsieur , m'explique!' comment vous vous trouvez ici? s'écria le capitaine de la Licorne , trop impatient de savoir le secret du Gascon pour le faire sortir de table. V Le chevalier de Crouslillac se versa un grand verre de vin , se leva et dit à haute voix :

— Je proposerai d'abord à l'illustre compagnie de porter une santé qui nous est chère à tous , celle de notre glorieux monarque , celle

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de Louis le Grand, le plus adorable des princes.

Dans ces temps de despotisme inquiet , il eût été impolitique, dangereux même pour le capitaine , d'accueillir froidement la proposition du chevalier.

Maître Daniel , et à son exemple les passagers , répondirent donc à son appel. Tous répétèrent en chœur :

— A la santé du roi ! A la santé de Louis le Grand !

Un seul convive resta silencieux. C'était le voisin du chevalier. Croustillac le regarda en fronçant le sourcil.

— Mordioux ! monsieur, n'êtes-vous donc pas des nôtres? lui dit-il; seriez-vous l'ennemi de notre monarque hien-aimé ?

— Point du tout , point du tout , monsieur, j'aime et je vénère ce grand monarque. Mais comment boirai-je? vous avez pris mon verre, répondit timidement le passager.

— Comment? mordioux! c'est pour un si frivole motif que vous vous exposez à passer pour un mauvais Français ! s'écria le chevalier en haussant les épaules. Est-ce que nous manquons de verres ici? Laquais... laquais... laquais... allons donc , un verre à monsieur ! Mon cher ami... à la bonne heure mainlenanl. Debout et

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redisons tous : A la santé du roi... de notre grand roi!...

Le toast porté , on se rassit.

Le chevalier profita de ce mouvement pour faire donner une assiette et un couvert a son voisin. Puis , dccouvx'ant un potage placé devant lui , il dit effrontément au père Griffon :

— Mon révérend , vous offrirai-je de ce potage aux pigeonneaux?

— Mais , corbleu ! monsieur, s'écria le capitaine outré des libertés du chevalier, vous vous mettez bien à votre aise.

Celui-ci interrompit maître Daniel , et lui dit d'un air grave :

— ^ Capitaine , je sais rendre à chacun ce qui lui est dû : le clergé est le premier ordre de l'Etat ; je me conduis donc en chrétien en servant d'abord le révérend père que voici ; je ferai plus , je saisirai cette occasion de rendre hommage dans sa responsabilité de sainte personne, aux vertus évangéliques qui distinguent et distingueront toujours notre Église.

En disant ces mots , le chevalier servit le père Griffon.

De ce moment , il devenait assez difficile au capitaine d'expulser l'aventurier de sa table ; il n'avait pu refuser le toast du chevalier, ni

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l'empêcher de faire les honneurs des niels qui se trouvaient à sa portée. Pourtant il continua son interrogatoire :

— Allons, monsieur, vous êtes bon gentilhomme, soit! Vous êtes bon chrétien, vous aimez le roi comme nous l'aimons, cela est trèsbien. Maintenant , dites-moi comment diable il se fait que vous soyez ici à manger mon souper?

— Mon père , s'écria le chevalier , je vous prends à témoin , ainsi que l'honorable compagnie...

— A témoin de quoi , mon fils? dit le père Griffon.

A témoin de ce que vient de dire le capitaine.

— Comment! Qu'ai-je dit? s'écria maître Daniel.

— Capitaine ! vous avez dit , vous avez reconnu , proclamé à la face de la société que j'étais bon gentilhomme...

— Je l'ai dit , sans doule , mais...

— Que j'étais bon chrétien !

— Oui , mais...

— Que j'aimais le roi?

— Oui, parce que...

— Eh bien ! reprit le chevalier, j'en prends de nouveau à témoin l'illustre compagnie...

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Quand on est bon chrétien , quand on est bon gentilhomme, quand on aime bien son roi, que peut-on vous demander de plus ? Mon révérend, vous servirai-je de ce hochepot?

— J'en accepterai, mon fils, car mon mal de mer, à moi, c'est l'appétit ; une fois embarqué, ma faim redouble...

— Je suis ravi , mon père , de cette conformité d'organisation, car je ne me sens pas d'autre indisposition qu'une faim dévorante...

— Eh bien ! mon fils, puisque notre bon capitaine vous met à même de satisfaire cette faim , je vous dirai, pour me servir de vos propres paroles , que c'est justement parce que vous êtes bon gentilhomme , bon chrétien et affectionné à notre bien -aimé souverain, que vous devez aller au-devant de la question que vous fait maître Daniel , au sujet de votre séjour extraordinaire à bord de son bâtiment.

— Malheureusement , voilà ce qui m'est impossible, mon père !

— Comment? impossible ! s'écria le capitaine courroucé.

Le chevalier prit un air de componction solennelle, et répondit en montrant le père Griffon :

— Le révérend père peut seul entendre ma

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confession et mes aveux : ce secret n'est pas seulement le mien ; ce secret est grave , bien grave , ajouta-t-il en levant les yeux au ciel avec contrition.

— Et moi , je pourrais vous forcer à parler, s'écria le capitaine, quand je devrais vous faire attacher un boulet à chaque pied, et vous mettre à cheval sur une barre de cabestan jusqu'à ce que vous disiez la vérité !

— Capitaine, reprit le chevalier avec un calme imperturbable , je n'ai jamais souffert une menace, un clin d'œil... une moue... un signe... un zest... un rien qui me parût insultant... mais vous êtes roi à votre bord, par cela même, je suis dans votre royaume... et je me reconnais pour votre sujet... Vous m'avez admis à votre table, je continuerai à être toujours digne de cette faveur. Pourtant , ce n'est pas une raison pour m'infliger arbitrairement les plus mauvais traitements ; néanmoins, je saurai m'y résigner, les supporter, à moins que ce bon père, l'appui du faible contre le fort , ne daigne intercéder auprès de vous en ma faveur, répondit humblement le chevalier.

La position du capitaine devenait embarrassante , car le père Griffon ne put s'empêcher de quelques mots en faveur de l'aventurier qui se

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mettait brusquement sous sa protection, et qui promettait de révéler sous le sceau de la confession le secret de son séjour à bord de la Licorne.

La colère du capitaine se calma peu à peu , le chevalier, d'abord flatteur, insinuant, devint jovial , plaisant , bouffon : il fît , pour amuser les convives , toutes sortes de tours d'adresse ; il mit des couteaux en équilibre sur le bout de son nez , il construisit des pyramides de verres et de bouteilles avec une habileté surprenante , il chanta de nouveaux Noëls ; il imita le cri de différents animaux.

Enfin, Croustillac sut tellement divertir le capitaine de la Licorne, assez peu difficile d'ailleurs sur le choix de ses amusements , qu'à la fin du souper il dit au Gascon en lui frappant sur l'épaule :

— Allons, chevalier, après tout , vous voici à mon bord ; il n'y a pas moyen de faire que vous n'y soyez pas ; vous êtes un gai compagnon , il y aura toujours pour vous un couvert à ma table , et on trouvera bien à vous accrocher un hamac dans quelque coin du faux pont.

Le chevalier se confondit en remerciments et en protestations de reconnaissance, se rendit

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au gîte qu'on lui avail assigné, et s'endormit bientôt d'un profond sommeil , parfaitement rassuré sur sa condition pendant la traversée . quoique un peu humilié d'avoir été obligé de souffrir les menaces du capitaine et d'être descendu jusqu'aux complaisances pour s'assurer de la bienveillance de maître Daniel , qu'il traita mentalement de bête brute et d'ours marin.

Le chevalier voyait dans les colonies un véritable Eldorado. Il avait tellement entendu vanter la magnifique hospitalité des colons , trop heureux , disait-on , de retenir des mois entiers les Européens qui venaient les voir . qu'il avait fait ce raisonnement statistique fort simple :

«c II y a environ cinquante ou soixante riches « habitations à la Martinique et à la Guade- <c loupe ; leurs propriétaires qui s'ennuient " comme des morts, sont ravis de pouvoir gar- « der auprès d'eux des gens d'esprit, de joyeuse Il humeur et de ressources ; je suis esscntiel- « lement de ces gens-là ; je n'aurai donc qu'à « paraître pour être choyé . fêté , adoré ; en «i admetlant que j'accorde six mois à chaque (' habitation l'une dans l'autre , elles sont au <: nombre de soixante environ , cela me fait

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