I.A BARBE DIEIE
<i donc une moyenne de vingt-cinq à trente « ans de joyeuse et excellente \ ie , parfaite- « ment assurée , et encore je ne parle que de <i la chance la moins favorable. Je suis dans (1 la pleine maturité de mes agréments ; je suis <! aimable , je suis spirituel , j'ai toutes sortes <! de talents de société ; comment croire que « les opulentes héritières des colonies seront <t assez aveugles , assez stupides pour ne pas « profiler de mo7i occasion, et s'assurer ainsi « du plus charmant mari que jeune fille ou « veuve agaçante ait jamais rêvé dans ses nuits <i d'insomnie? »
Telles étaient les espérances du chevalier ; on verra si elles furent déçues...
La Barbe-bleue. — Suite.
Le lendemain matin Croustillae tint sa promesse et se confessa au père Griffon.
Quoique assez véridiques , ces aveux n'apprirent rien de bien nouveau au révérend sur la position de son pénitent , qu'il avait à peu près devinée ; tel fut à peu près le résumé de la confession du chevalier :
Il avait dissipé son patrimoine et tué un homme en duel ; poursuivi par les lois, se trou-
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vaut sans ressources, il avait pris le parti désespéré d'aller chercher fortune aux îles ; ne possédant pas de quoi payer son passage , il avait eu recours à la compassion du tonnelier , qui l'avait introduit et caché à bord dans une barrique vide.
Cette apparente sincérité rendit le père Griffon assez favorable à l'aventurier ; mais il ne lui dissimula pas que l'espoir de trouver la fortune aux colonies était un leurre ; il fallait y arriver avec des capitaux assez considérables pour y former le plus mince établissement ; le climat était meurtrier, les habitants sedéfiaient généralement des étrangers , et les traditions de généreuse hospitalité laissées par les premiers colons , étaient complètement oubliées , autant par l'égoïsme des habitants que par la gène où ils se trouvaient par suite de la guerre avec l'Angleterre qui portail une grave atteinte à leurs intérêts.
En un mot , le père Griffon conseillait au chevalier d'accepter l'offre du capitaine , qui lui avait promis de le ramener à la Rochelle , après avoir touché à la Martiiuque.
Selon le religieux , Croustillac devait trouver en France mille ressources qu'il ne pouvait espérer de rencontrer dans ce pays à demi
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barbare , la coiulilion des Européens étant telle aux colonies , que jamais par égard pour leur dignité de blancs ils n'occupaient d'emplois trop subalternes.
Le pèfc Griffon ignorait que son pénitent avait tellement exploité les ressources de la France qu'il s'était vu forcé de s'expatrier. Dans certaines circonstances, personne n'était d'ailleurs plus facile à abuser que le bon religieux ; sa pitié pour le malheur nuisait à sa pénétration habituelle.
La vie passée du chevalier de Croustillac ne paraissait pas d'une blancheur immaculée , mais cet homme é'ait si insouciant de sa déterre, si indifférent de l'avenir qui le menaçait, que le père Griffon finit par prendre, àcet aventurier, plus d'intérêt peut-être qu'il n'en méritait, et qu'il lui proposa de l'héberger dans sa maison curiale du Macouba, tant que la Licorne resterait à la Martinique , offre que Croustillac se garda bien de refuser.
Le temps se passait , maître Daniel ne cessait d'admirer les talents prodigieux du chevalier , chez lequel il découvrait chaque jour de nouveaux trésors de prestidigitation.
Croustillac avait fini par mettre dans sa bouche des bouts de bougie allumés, et par avaler
des fourchettes. Ce dernier trait avait porté l'engouement du capitaine jusqu'à l'enthousiasme ; il avait formellement offert au Gascon une place à vie à son bord , pourvu qu'il lui promît de charmer toujours aussi %gréablement les loisirs de la navigation de la Licorne.
Nous dirons enfin, pour expliquer les succès de Croustillac, qu'à la mer les heures sem- J)lent bien longues, que les moindres distraclions sont précieuses, et que l'on est alors bien aise d'avoir toujours à ses ordres une espèce de bouffon d'une bonne humeur imperturbable.
Quant au chevalier, il cachait sous ce masque riant et insoucieux, une triste préoccupation ; le terme de la traversée s'approchait , le langage du père Giffron avait été trop sensé , trop sincère, trop juste pour ne pas vivement impressionner notre aventurier , qui avait compté mener joyeuse vie aux dépens des colons. La froideur que lui témoignèrent plusieurs habitants qui , se trouvant au nombre des passagers, retournaient à la Martinique, acheva de ruiner ses espérances.
Malgré les talents qu'il développait et dont ils s'anuisaient , nul de ces colons ne fit la plus légère avance au chevalier , quoiqu'il répétât sans cesse qu'il serait ravi de faire dans
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l'intérieur de l'île une longue exploration.
Le terme du voyage arrivait; les dernières illusions de Croustillac étaient détruites; il se voyait réduit à la déplorable alternative de naviguer à tout jamais avec le capitaine Daniel , ou de revenir en France affronter les rigueurs des gens du roi.
Le hasard vint tout à coup offrir à l'esprit du chevalier le plus éblouissant mirage et éveiller en lui les plus folles espérances.
La Licorne n'était plus qu'à deux cents lieues environ de la Martinique , lorsqu'elle rencontra un bâtiment de commerce français venant de cette île et faisant voile pour la France.
Ce bâtiment mit en panne et envoya un canot à bord de la Licorne pour avoir des nouvelles d'Europe ; aux colonies , tout allait assez bien depuis quelques semaines ; l'on n'avait pas vu un seul bâtiment de guerre anglais, quelques autres communications échangées, les deux navires se séparèrent.
— Pour un bâtiment d'une telle valeur (les passagers avaient évalué son chargement à 400,000 fr. environ), il n'est guère, armé dit le chevalier ; ce serait une bonne capture pour les Anglais.
— Ah ! bah ! reprit le passager d'un air
(l'envie, la liarbe-blcue, peut bien perdre ce l)àliiiient-là.
— Pardieu! oui ; il lui resterait assez d'argent pour en acheter et en armer d'autres. Une vingtaine même , si elle le voulait , dit "le capitaine Daniel.
— Oh! vingt... c'est beaucoup , reprit un passager.
— Ma foi, sans compter sa magnilique plantation de l'Anse-aux-Sables , et sa mystérieuse maison du Morne-au-Diable , reprit un autre, ne dit-on pas qu'elle a pour cinq ou six millions d'or et de pierreries... enfouis dans quelque cachette ?
— Ah! voilà!... enfouis ou ne sait où, dit le capitaine Daniel , mais pour sûr , elle les a ; car, moi, je tiens du vieux père VOuvre-Vœil , (jui avait été une fois voir le premier mari de la Barbe-bleue, au Morne-au-Diable , lequel mari était, disait-on, jeune et beau comme un ange, je tiens de l'Ouvre l'œil que la Barbe-bleue ce jour-là s'amusait à mesurer dans un coiii ' des diamants, des perles fines et des émeraudes ; or, toutes ces richesses sont encore en sa possession , sans compter qu'on dit que son troisième et dernier mari était aussi puissam-
' Espèce de calebasse assez profonde.
ment riche , et que toute sa fortune était en poudre d'or.
— Les uns la disent si avare qu'elle ne dépense pas pour elle et les siens 10,000 francs par année... reprit un passager.
— Quant à cela , ça n'est pas sûr , reprit maître Daniel ; personne ne peut savoir comment elle vit, puisqu'elle est étrangère t» la colonie, et qu'il n'y a pas quatre personnes qui aient mis le pied au Morne-au-Diable.
— Certes, et l'on fait bien , ce n'est pas moi qui aurai la curiosité d'y aller, dit un autre ; le Morne-au Diable ne jouit pas pour cela d'une assez bonne renommée... On dit qu'il s'y passe des choses... des choses...
— Ce qui est certain, c'est que le tonnerre y est tombé trois fois.
— Cela ne m'élonnerait pas ; l'on entend , dit-on, des bruits étranges autour de cette habilalion.
— On dit qu'elle est bâtie en manière de forteresse inaccessible au milieu des rochers de la Cabesterre...
— Cela se conçoit, si la Barbe-bleue a tant <le trésors à garder...
Croustillac écoutait notre conversation ave<; une excessive curiosité. Ces trésors , ces dia-
niants miroitaient singulièrement à son imagination.
— Mais de qui donc parlez-vous ainsi , mes gentilshommes? demanda-t-il enfin.
— Nous parlons de la Barbe-bleue !
— Qu'est-ce que la Barbe-bleue ?
— La Barbe-bleue ? Eh bien ! c'est la Barbebleue...
— Mais , enfin , est-ce un homme ou une femme, dit le chevalier?
— La Barbe-bleue ?
■ — Oui, oui, dit impatiemment Croustillac.
— Eh ! mon Dieu ! c'est une femme !
— Comment ! une femme ? Et pourquoi l'appelle-t-on la Barbe-bleue?
— Pourquoi? Parce qu'elle se débarrasse de ses maris, comme l'homme à la barbe bleue du nouveau conte se débarrassait de ses femmes.
— Et elle est veuve !... C'est une veuve!... Ce serait une veuve!... Comment! s'écria le chevalier avec un battement de cœur inexprimable. Une veuve... répéta-t-ilcn joignant les mains, une veuve ! Riche à éblouir, à donner le vertige par le seul calcul de ses richesses... Une veuve!
— Une veuve, si veuve, qu'elle l'est pour la troisième fois depuis trois ans, dit le capitaine
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— Et elle est aussi riche qu'on le dit?
— Mais oui , c'est connu , tout le monde le sait, dit le capitaine.
— Riche à millions ! riche à armer des bâtiments de 400,000 livres... riche à avoir des sacs de diamants, et d'émeraudes, et de perles fines... s'écria le Gascon, dont les yeux étincelaient, dont les narines se gonflaient , dont les mains se crispaient.
— Mais on vous répète qu'elle est riche à acheter la Martinique et la Guadeloupe, si cela lui faisait plaisir, reprit le capitaine.
— Et vieille... très-vieille? demanda le chevalier avec inquiétude.
Son interlocuteur regarda les autres passagers d'un air interrogatif, et dit : Quel âge peut bien avoir la Barbe-bleue ?
^— Ma foi, je n'en sais rien, dit l'un.
— Tout ce que je sais, reprit un autre, c'est que , lorsque je suis arrivé dans la colonie, il y a deux ans , elle en était déjà à son second mari , et qu'elle entamait le troisième, qui ne lui a pas seulement duré un an.
— Pour ce qui est du troisième mari, on ne dit pas qu'il soit mort, mais il a disparu, reprit un autre.
— Il est si bien mort, au contraire , qu'on
a vil la Barbe-bleue en grand deuil, dit un passager.
— Sans doule, sans doute, ajouta nn troisième interlocuteur ; la preuve qu'il est mort , c'est que le desservant de la paroisse de Macouba, en l'absence du révérend père Griffon, a dit une messe des morts pour lui.
— Au reste, il ne serait pas étonnant qu'il eût été assassiné, dit un autre.
— Assassiné... par sa femme, sans doule, reprit-on avec une unanimité qui prouvait peu en faveur de la Barbe-bleue.
— Non pas par sa femme !
— Ah ! ah ! voilà du nouveau.
— Pas par sa femme? et par qui donc alors ■*
— Par des ennemis qu'il avait à la Bar])ade. - Par des colons anglais?
— Oui, par des Anglais , puisqu'il était, diton , Anglais lui-même...
— Toujours est-il, njon gentilhomme, que !<> troisième mari est mort... et bien mort?... demanda le chevalier avec anxiété.
— Oh ! pour mort... oui , oui répéta-t-on eu chn'ur.
(Iroustiilac respira ; un moment comprimées. ses espérances reprirent leur vol audacieux.
— Mais son âge? sail-on son âge? reprit-il.
— Pour son âge , je puis vous satisfaire : elle doit avoir environ... de vingt... oui , c'est cela , de vingt... à soixante ans , dit le capitaine Daniel.
— Mais vous ne l'avez donc pas vue ? dit le chevalier impatienté de cette plaisanterie.
— Vue ! moi ? Et pourquoi diable voulezvous que j'aie vu la Barbe-bleue? demanda le capitaine. Est-ce que vous êtes fou?
— Comment ?...
— Entendez-vous... mes compères... dit le capitaine à ses passagers ; il demande si j'ai vu la Barbe-bleue.
Les passagers haussèrent les épaules.
— Mais , reprit Croustillac , qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ma question?
— Ce qu'il y a d'étonnant? dit maître Daniel. - Oui.
— Tenez... vous venez de Paris, vous, n'estce pas ? et c'est bien moins grand que la Martinique.
— Sans doute...
— Eh bien ! avez-vous vu le bourreau à Paris ?
— Le bourreau, non... Mais quel rapport?...
— Eh bien ! une fois pour toutes , sachez qu'on est aussi peu curieux de voir la Barbe-