‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 23 sur 46 · E!VV(I\É de FRANCE · texte numérisé non relu

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de cette entreprise soit parfaitement ignoré; tout serait perdu si l'on était prévenu de ma visite au Morne-au-Diable , nous n'instruirons donc l'escorte de sa destination qu'une fois hors du Fort-Royal, et nous ferons, je l'espère autant de diligence que les chemins le permettront. En un mot , monsieur le baron , ajouta M. de Chemeraut d'un air confidentiel qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, le mystère est d'autant plus indispensable qu'il s'agit d'un secret d'État et de l'avenir de deux grands peuples...

— A cause de la Barbe-bleue? dit le gouverneur en interrogeant d'un regard curieux la physionouiie sérieuse et froide de M. de Chemeraut.

Comment , répéta le baron , la Barbe-bleue est pour quelque chose dans un secret d'État? dans le repos de deux grands peuples?

M. de Chemeraut, qui n'aimait pas se répéter, fit un signe affiruiatif, et reprit :

— Je vous prierai aussi, monsieur le baron, de vouloir bien veiller à ce que la chaloupe de la frégate ne quitte pas le débarcadère, afin i[ue je puisse retourner à bord et remettre à la voile sans m'arréler ici une seconde, si, comme je l'espère, ma mission a un bon succès... Ah ! j'oubliais : il faut que la litière soit autant que

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possible susceptible d'être parfaitement fermée.

— Mais monsieur, c'est donc un prisonnier que vous allez chercher ?

— Monsieur le baron , dit M. de Chemeraul en se levant, mille pardons de vous répéter encore que le roi m'a ordonné de vous faire des questions et non des...

— Bien , parfaitement bien , monsieur , dit le gouverneur. Puis-je maintenant ouvrir les fenêtres, monsieur? demanda le baron qui étouffait dans cet appartement.

— Je n'y vois pas d'inconvénient, monsieur le baron, dit M. de Chemeraul.

Le gouverneur se leva.

— Ainsi , monsieur le baron, lui dit M. de Chemeraul , il est bien convenu que vous ne préviendrez le guide qui doit me conduire à ma destination qu'au moment de notre départ.

— Mais, d'ici là, monsieur? si je le fais mander, que lui dirai-je?

M. de Chemeraul parut étonné de la naïveté du gouverneur et lui dit :

— Quel est ce guide , monsieur ?

— Un de mes noirs , qui travaille à l'habitation du roi , à une bonne lieue d'ici. C'est un drôle qui s'est enfui si souvent marron ,

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(ju'il est plus habitué aux retraites inaccessibles de l'ile qu'aux grandes routes.

— Cet esclave est-il sur, monsieur le baron ?

— Très-sùr, monsieur, il n'aurait aucun intérêt à vous égarer ; d'ailleurs je le préviendrai que s'il vous égare , il aura le nez et les oreilles coupés.

— Il est impossible qu'il résiste à une pareille considération, monsieur le baron ; maintenant , pour répondre à votre objection , que faire de ce nègre jusqu'au moment de notre départ, pour l'occuper?...

— Mais j'y pense !... une idée ! s'écria le baron d'un air triomphant, on pourrait le fouetter , ça le dérouterait ; il croirait qu'on ne l'a fait venir ici absolument que pour ça !

— Ce serait certes un excellent moyen , monsieur le baron, d'opérer une diversion dans ses idées, mais il suffira, je pense, de le tenir enfermé jusqu'au moment de notre départ. Ah ! j'oubliais encore , monsieur le baron , je vous prierai de veiller à ce que l'on porte à bord , pendant mon absence, tout ce que l'on pourra trouver de plus délicat en volailles , légumes , gibier, vins exquis, confitures, etc., etc. ; vous ne regarderez aucunement à la dépense , j'acquitterai tous ces frais.

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— Je vous comprends, monsieur, il faut rassembler, en fait de rafraîchissements , tout ce qu'il est possible de conserver à bord pendant les premiers jours d'une traversée , absolument comme s'il s'agissait de l'embarquement d'une personne de grande distinction, dit le gouverneur d'un air curieux.

— Vous me comprenez à merveille , monsieur le baron ; mais j'y songe , ce noir , notre guide, a vu au moins les dehors de l'habitation du Morne-au-Diable ?

— Sans doute , monsieur , et il fait d'assez étranges récits sur celte maison et sur la solitude où elle est bàlie.

— Eh bien ! monsieur le baron , voici une occupation toute trouvée pour cet esclave ; ordonnez qu'on le conduise près de moi en attendant l'heure de notre départ, je l'interrogerai sur ce que je veux savoir.

— Je vais donc l'envoyer quérir à l'instant, dit le gouverneur en sortant.

— Que Dieu ou le diable mène cette affaire à bon port , dit M. de Chemeraut , lorsqu'il fut seul. Heureusement je n'ai pas besoin de l'aide de cette pécore de gouverneur ; le plus difficile n'est pas fait ; mais il n'importe, je me fie à mon étoile... l'affaire de Fabrio-Chigi était

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bien autrement difficile, et puis enfin l'espoir, sinon d'une couronne, du moins presque d'un trône... l'ambition de diriger le mouvement d'un grand peuple, le désir de rentrer en grâce auprès du roi son parent... ne voilà-t-il pas des raisons capables de déterminer la volonté la plus rebelle?... Et puis enfin si ces raisonslà ne suffisent pas... dit M. de Chemeraut après quelques moments de silence en frappant sur la cassette , voici un autre argument qui sera peut-être plus décisif...

Deux heures après , M. de Chemeraut partait pour le Morne-au-Diable à la tête de trente gardes du gouverneur, armés jusqu'aux dents.

Une litière attelée de deux mules suivait le petit détachement, que précédait le guide.

Cet esclave s'était assez longuement entretenu avec M. de Chemeraut, et, en suite de cet entretien, celui-ci avait fait ajouter aux deux échelles et aux pétards portés sur un cheva! de bat , un paquet de fortes cordes garnies de crampons de fer et deux haches à marteau. De plus , M. de Chemeraut avait donné ordre au lieutenant de la frégate de lui envoyer deux excellents matelots , choisis parmi les quinze marins formant l'équipage de la chaloupe qui

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