‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 22 sur 46 · I.'ENVOYE de FRANCE · texte numérisé non relu

I.'ENVOYE de FRANCE

— Peniietlez-moi , monsieur le baron , de vous adresser encore quelques (jueslions.

— A vos ordres, monsieur.

— La fenuue surnommée la Barbe-bleue a un comptoir à Saint-Pierre ?

— Oui , monsieur.

— L'homme d'affaires de celle femme est chargé d'expédier ses navires qui sont toujours destinés pour la France?

— Cela , monsieur, est très-facile à vérifier ilans les registres des déclarations de partance des capitaines.

— Et ce registre?

— Est là , dans ce casier,

— Veuillez vous donner la peine de le feuilleter, monsieur le baron, el de relever quel- (|ues dates que je vais avoir l'honneur de vous demander.

Le gouverneur se leva , monta péniblement sur une chaise , prit un gros volume relié en vélin vert el le posa sur son bureau ; puis, comme si le mouvement eût redoublé la chaleur qu'il ressentait et épuisé ses forces, il dit à M. de Chemeraut :

— Monsieur , vous avez sans doute été soldat... vous devez comprendre qu'on vive un peu à la cavalière , or , sans plus de façon el

274 L'ENVOYE Dt IR\r«CE.

tout en vous demandant pardon de la liberté grande , j'ôlerai ina veste s'il vous plaît... elle est de tahis brodée et aussi pesante qu'une cuirasse.

— Otez... ôtez toujours, monsieur le baron, ùtez tout ce qu'il vous plaira , répondit M. de Chemeraut avec un impitoyable sérieux; il me reste si peu à vous dire que vous n'aurez pas besoin, je l'espère, de vous dévêtir davantage... Voulez-vous vous assurer d'abord de ce fait : que les navires affrétés par notre veuve , l'ont toujours été pour la France ?

— Oui, monsieur, dit le gouverneur en ouvrant son registre ; puis en suivant du bout du doigt les indications des tableaux , il dit :

— Pour la Rochelle... pour la Rochelle... pour Bordeaux... pour Bordeaux... pour la Rochelle... pour la Rochelle... pour le Havrede-Gràce. Vous le voyez, monsieur, les navires ont toujours été destinés pour la France.

— C'est à merveille, monsieur le baron... D'après le mouvement assez considérable de navires de commerce qui parlent de ce comptoir, il résulte que la Barbe-bleue (nous adopterons ce surnom populaire) peut mettre un bâtiment en mer très-rapidement.

— Sans doute, monsieur...

l'envoyé de fraisce. 275

— N'a-t-elle pas un brigantin toujours prêt à mettre à la voile... et qui peut en deux heures être rendu à l'anse aux Caïmans , non loin du Morne-au-Diable, où se trouve un petit havre? dit M. de Chemeraut en consultant encore ses notes.

Oui, monsieur... ce brigantin s'appelle le Caméléon, la Barbe-bleue l'a dernièrement mis, d'ailleurs très-généreusement, à mon service ( par l'intermédiaire de maître Morris , son homme d'affaires), pour donner la chasse à un pirate espagnol... et c'est un ancien capitaine flibustier appelé l'Ouragan , qui commandait le brigantin...

— Nous reparlerons à l'instant de ce iiibustier, monsieur le baron... mais ce pirate?...

:— A été coulé bas à la hauteur des Saintes.. .

— Pour en revenir à ce flibustier... monsieur le baron , il fréquente souvent la maison de la Barbe-bleue?...

— - Oui , monsieur...

— Ainsi qu'un autre assez mauvais drôle , boucanier de son métier?...

— Oui , monsieur, dit le baron d'un ton sec et très-décidé à se renfermer dans le rôle secondaire que lui imposait M. de Chemeraut.

— Un Caraïbe aussi quelquefois s'y rend?

270 l'envoyé de FRANCE.

— Oui , monsieur.

— La présence de ces gens dans l'île dalel-elle de loin, monsieur le baron?

— Je l'ignore , monsieur ; ils étaient éta])lis ici à mon arrivée à la Martinique. On dit que le flibustier a autrefois fait la course dans le nord des Antilles et dans la mer du Sud. Comme beaucoup de capitaines qui ont gagné quelque chose à la flibuste, il a acheté ici une petite habitation à la pointe de l'île où il vit seul.

— Et le boucanier, monsieur le baron?

— De telles gens sont aujourd'hui ici, demain ailleurs, selon que la chasse est plus ou moins abondante ; quelquefois il reste un mois absent, il en est de même du Caraïbe.

— Ces renseignements s'accordent parfaitement avec ceux que l'on m'avait donnés ; d'ailleurs, je ne vous parle de ces gens-là, monsieur le baron, que pour mémoire. Ils sont beaucoup trop subalternes et beaucoup trop en dehors de la mission que j'ai à remplir pour mériter de nous occuper plus longtemps... Ce sont tout au plus des instruments passifs, ajouta M. de Chemeraut en se parlant à lui , et c'est sa?is doute très-indirectemcjil niême (pi'ils se relient à cette crave affaire.

l'envoyé de FRANCE. 277

Puis, après quelques moments de réflexion, il reprit tout haut :

— Maintenant, monsieur le baron, une dernière question. Votre police secrète ne vous a pas appris que des Anglais aient tenté de s'introduire dans l'île depuis la guerre?

— Deux fols depuis peu de temps, monsieur, nos croiseurs ont donné la chasse à un bâtiment suspect venant de la Barbade et tâchant de s'approcher des côtes du Vent... seuls endroits où l'on puisse aborder dans l'île ; ailleurs, les côtes sont trop accores pour que l'atterrissement soit possible.

— Très-bien, dit M. de Chemeraut.

Après un moment de silence , il reprit :

— Dites-moi , monsieur le baron : combien faut-il de temps pour se rendre d'ici au Morneau-Diable?

— Il est environ onze heures , les chemins sont difficiles ; on ne pourrait guère y arriver avant la nuit tombante.

— Eh bien donc ! monsieur le baron , dit M. de Chemeraut en tirant sa montre, dans deux heures d'ici, c'est-à-dire à une heure de relevée, vous aurez la bonté d'ordonner à une trentaine de vos gardes les plus déterminés, de bien s'armer, de se munir d'une bonne échelle,

278 i.''e!vvoyé de frange.

d'un on deux pétards d'artillerie tout faits, et de se tenir prêts à me suivre et à m'obéir comme à vous-même.

— Mais, monsieur, si vous voulez aller au Morneau-Diable, il faudrait partir tout de suilo pour y arriver de jour.

— Sans doute , monsieur le baron , mais comme je désire y arriver en pleine nuit, vous trouverez bon que je ne paVte que dans deux heures.

— C'est différent, monsieur.

— Pouvcz-vous aussi me procurer une litière fermée ?

— Oui , monsieur, j'ai là mienne.

— Et cette litière pourrait-elle arriver jusqu'au Morneau-Diable. monsieur le baron?...

— Jusqu'au pied de la montagne seulement, mais pas plus loin, car on dit qu'il est impossible à un cheval de gravir ces roches entassées et crevassées.

— Très-bien ; veuillez alors , monsieur le baron , me faire préparer cette litière ainsi qu'une monture pour moi , je la laisserai au pied du Morne.

— Oui, nionsieur.

— Je vous préviens , monsieur le baron . qu'il est de la dernière importance ([ue le \n\\

Page 1