‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 26 sur 46 · ORAGE · texte numérisé non relu

ORAGE

airiva tiès-promplemenl à la paroisse du pèir. Griffon.

Il était environ quatre heures de l'apièsniidi, le bon curé faisait la sieste, fraîchemenl étendu dans un de ces hamacs de jonc si merveilleusement tissus par les Caraïbes.

Le jeune mulâtre eut toutes les peines du monde à décider les deux noirs du curé à éveiller leur maîîre , enfin Monsieur s'y décida après avoir longtemps hésité , tant le sommeil du religieux semblait doux et profond.

— Qu'est-ce ? que veux-tu ? dit le père Griffon.

— Maître , c'est un jeune mulâtre qui arrive on hâle du Fort-Royal ; il veut vous parler à l'instant.

— Un mulâtre du Fort-Royal ? dit le lière Griffon en saulant de son hamac ; qu'il entre ! Que veux-tu, mon enfant? ajouta-t-il en s'adressantau jeune esclave; est-ce que tu viens de la part de maître Morris?

— Oui, mon père. Voici une lettre de lui. 11 m'a dit de suivre une escorte de troupes partie ce matin {\u Foit-Royal, de m'assurcr si elle prenait le chemin du Morne-an-I)iable ci de venir \ous le dire, mou [)ère... La lettre de maître Morris vous expliquera le resl(\..

— Eh bien, mon enfant... celte troupe?

— Elle s'est enfoncée dans la vallée des goyaviers, a pris les ravines des lloches-noires... elle ne [)eut aller qu'au Morne-au-Diable...

Le père Griffon , tout troul)lé , décacheta la l(!llre , et sembla désolé de son contenu ; il la relut par deux fois avec les marques du plus giand étonnement, puis il dit au mulâtre :

— Va vite me chercher Monsieur.

Le mulâtre sorlit.

— Un envoyé de France est arrivé... il a longtemps causé avec le gouverneur... cl je crains qu'il ne soit parti avec sa lrou[)e pour le Morne-au-Diable..,, me dit maître Morris, s'écria le religieux en marchant à grands pas. Mailre Morris n'en sait pas, n'en peut pas savoir davantage... Mais moi... moi... je frémis en songeant aux conséquences de celle visit(\.. Sans doute... ce mystère est pénétré... Et comment , comment, qui a pu les mettre sur la voie? ce secret n'est-il pas mort avec M. de Crussol?... Sa lettre est ma garantie. N'ont-ils pas rassuré le gouverneur actuel et fait cesser toute poursuite contre cette malheureuse fcunne? Puis, relisant encore la lettre de mailre Morris, le religieux ajouta : Une frégate française... qui reste en panne en dehors de

la rade... un envoyé qui confère pendant deux heures avec le gouverneur.., et qui , ensuite de cette conférence, part pour le Morne-au-Diable avec une escorte... c'est plus qu'un soupçon... c'est une certitude. Ils viennent l'enlever!... Mon Dieu... serait-il vrai?... Mais encore une fois, ce secret... que maintenant moi seul connais. . . car je le connais seul. . . oh, oui. . . seul... à moins qu'un épouvantable sacrilège... Mais non , non , dit le père en joignant les mains avec effroi, une telle pensée de ma part... est un crime... Non... c'est impossible... j'aime mieux croire à l'indiscrétion de la seule personne qui ait un intérêt de vie ou de mort dans ce mystère, qu'à la trahison la plus impie... Non, encore une fois, non, c'est impossible ; mais il faut que je parte à l'instant pour le Morne-au-Diable. Peut-être pourrai-je devancer cet envoyé qui est parti du Fort-Royal avec une escorte... Oui, en me pressant j'y parviendrai peut-être. J } retrouverai le malheureux Gascon, ils n'ont rien à en craindre. Sa bizarre apparition à bord m'avait fait un moment redouter que ce pauvre diable ne fût un secret émissaire de Londresoude Saint-Germain ; mais je l'ai , connue on dit , retourné dans tous les sens , j'ai prononcé devant lui et

à l'improviste certains noms... qui, s'il eût été dans le secret , l'auraient fait cerlainement tressaillir, quelque cuirassé qu'il fût, et il est resté impassible... Je connais trop les honnnespour m'ètre trompé, le chevalier n'est qu'un fol aventurier, un enfant perdu chez lequel, après tout, les bonnes qualités l'emportent sur les mauvaises.

A ce moment Monsieur entra.

— Selle-moi tout de suite Grenadille.

— Oui, maître.

— Détache Colas.

— Oui, maître.

— N'oublie pas de mettre mon grand manteau de % oyage derrière ma selle.

— Oui, maître.

Le noir sortit, puis il rentra presque aussitôt, disant :

— Maître, faudra-t-il armer Colas ?

— Sans doute , sans doute... je passe par la forêt.

En attendant que sa jument fût sellée, le religieux continuait de marcher avec agitation ; tout à coup il s'écria presque avec effroi , frappé d'une idée subite :

— Mais , si je m'étais trompé , mais si cet aventurier , sous cette feinte étourderie , ca-

0 l'oUVtiE.

cliail (iiit'l(|ae plan IVoideineiit anvd' ? ((iiel- (lue sinistre dessein ? Mais non , non , la rnse ut la dissimulation ne peuvent atteindre à une "si odieuse perfection; pourtant, si sa mission coïncidait avec celle de cet homme qui vient de partir avec une escorte? Et moi... moi qui leur ai répondu de cet aventurier, moi qui , dans ma lettre d'hier , ai presque approuvé leur détermination à son égard... pensant comme eux que ce que dirait le Gascon, ce qu'il raconterait des mystères du Morne-au-Diahle , lie pourrait que servir les vues de celle qui l'habite... Pourtant... si je m'étais trompé ! Si j'avais contribué à introduire un dangereux ennemi?... Mais non, il aurait déjà agi, s'il élail instruit du secret... Et encore... non... non... Peut-être attendait-il l'arrivée de cette {'régate... et de cet émissaire pour agir? Peutêtre est-il d'accord avec lui? Oh ! je suis dans une inquiétude mortelle.

Ce disant, le père Grilîon sortit précipitammeJit pour hâter les préparatifs de son départ.

Monsieur finissait de seller Grenadille, et Jean terminait l'armement de Colas.

Quelques mots sont nécessaires pour préseuter au lecteui- le nonvel acteur dont nous n'avions pas eu jusqu'ici occasion de parler.

Colas élait un sanglier privé, d'une merveilleuse inlelligence , dont le père Griflon se faisait toujours accompagner et précéder lors de ses excursions à travers bois.

Grâce à leur peau couverte de soies rudes, à leur épaisse cuirasse de graisse où s'arrête et se fige, dit-on , le venin des serpents , les sangliers et même les porcs domestiques font , aux colonies, nne guerre acharnée aux reptiles ; Colas était un de leurs plus intrépides adversaires. Son armement se composait d'une muselière de fer percée de petits trous, et terminée par une sorle de croissant très-tranchant. On défendait ainsi le bout de la hure du sangliei-, seule partie qui fùl vulnérable, et on lui donnait une arme formidable contre les serpenls.

Colas précédait toujours Grenadille de quelques pas, lui frayant la route et faisant fuir les reptiles qui auraient pu piquer la haquenée.

Le père Griffon , qui ne s'était pas attendu au brusque départ de Croustillac ( l'aventurier avait, on le sait, quitté le presbytère sans faire ses adieux à son hôte ), le père Griffon voulait confier Colas au chevalier lorsqu'il eut vu celui-ci absolument décidé à s'aventurer dans la forêt ; le religieux [)ensait (|ue le sanglier privé épargnerait quelques dangers à Croustillac ,

8 l'oragï.

mais la disparition matinale de ce dernier ,

rendit vaine la prévoyance du père Griffon.

Après avoir recommandé la maison à ses deux noirs , sur la iidélilé desquels il savait d'ailleurs pouvoir compter, le curé du Macouba enfourcha Grenadille, siffla Colas qui répondit par un grognement joyeux , et , nouveau saint Antoine, le bon père commença de prendre en hâte le chemin qui conduisait au Blorne-au- Diable, craignant d'arriver trop tard et aussi de rencontrer en route M. de Chemeraut, qu'il n'aurait pu alors que difticilement devancer.

Le lecteur se souvient que, grâce à la voracité des chats-tigres qui avaient dévoré le cadavre de John, le colonel Ru lier avait pu sortir de la caverne du pécheur de perles, par le conduit souterrain.

Pour faire comprendre l'extrême importance et la difticulté de l'entreprise que le colonel allait tenter, nous rappellerons au lecteur que le parc de l'habitation de la Barbe-bleue s'avançait du sud au nord , comme une espèce d'isthme entouré d'abimes.

A l'est et à l'ouest, ces abîmes étaient presque sans fond , car dans ces parties-là , les derniers arbres du jatdin suipioudjaiont à pic

une muraille granitique d'une hauteur énorme. et baignée par les eaux profondes et rapides de deux torrents.

Mais au nord, le parc aboutissait à une pente très-escarpée , mais dangereusement piaticable. Néanmoins , ce côté du jardin était aussi à l'abri de toute surprise, car, pour escalader ces rochers, moins perpendiculaires que ceux de l'est et de l'ouest, il aurait fallu d'abord descendre au fond de l'abîme par le revers opposé, entreprise physiquement impossible à tenter, même à l'aide d'une corde d'une longueur démesurée, ce revers étant tantôt à pic, tantôt brisé par des angles de rochers saillants et rentrants.

Le colonel Rutler ayant, au contraire, passé par le conduit souterrain , était arrivé tout d'abord au fond du précipice, il ne lui restait à tenter qu'une périlleuse ascension pour parvenir dans l'intérieur du Morne-au-Diable.

Il lui fallait une heure environ pour gravir ces rochers; ne voulant pénétrer dans le parc de l'habitation qu'à la nuit close, il attendit , pour se mettre en marche, que le soleil commençât de décliner.

Le colonel avait poussé hors du conduit le squelette de John. Ce fut auprès de ces débris

Page 1