l'orage
liiimains, dans une sauvage et profonde soli- (nde, au milieu d'un vérifable chaos d'énormes masses granitiques, entassées par les convulsions delà nature, que l'émissaire de Guillaume d'Orange passa quelques heures , tapi dans renfoncement d'un rocher , afin d'échapper à l'ardeur torréfiante du soleil.
Le morne silence de cet abîme solitaire n'était çà et là interrompu que par le grondement de la mer qui tonnait au loin.
Bientôt l'ardente clarté du soleil devint rouijeàtre, les grands anarles de lumière qu'elle dessinait sur le faite des rochers où l'on apercevait les derniers arbres du parc de la Barbebleue, s'amoindrirent peu à peu, une vapeur sombre commença d'envahir le fond de l'abime où se tenait Rutler...
Le colonel jugea qu'il était temps de partir.
Malgré sa rare énergie, cet homme de fer se sentait atteint malgré lui d'une sorte de crainte superstitieuse ; l'horrible mort de son compagnon l'avait vivement frappé ; le jeune forcé auquel il était soumis depuis la veille ( il n'avait pu se résignera manger du serpent) réagissant sur son cerveau, éveillait en lui des idées étranges, sinistres..., mais, surmontant ces faiblesses, il conunenca son escalade.
l.'Oi..'.GE 11
D'abord Rutler trouva assez de points d'appui pour pouvoii' gravir assez rapidement le premier tiers de la hauteur du rocher. Là, de sérieuses diflicultés se rencontrèrent, il les surmonta avec une courageuse opiniâtreté; le colonel, au moment où le soleil disparaissaiX tout à fait à l'horizon atteignit le faîte du rocher ; épuisé de fatigue et de besoin, il tomba presque évanoui au pied des derniers arbres du parc du Morne-au-Diable ; heureusement , parmi ces arbres se trouvaient quelques cocotiers; une grande quantité de noix de coco jonchaient le sol, Rutler en ouvrit une avec son poignard , le liquide frais (pie renferment ces fruits apaisa sa soif ardente, et leur pulpe nourrissante apaisa sa faim.
Cette réfection inattendue retrempant ses forces, le colonel s'avança résolument dans le bois ; il marchait avec d'excessives précautions se guidant d'après les indications que John lui avait données, afin de rencontrer le bassin de marbre blanc non loin duquel il voulait s'embusquer.
Après avoir assez longtemps erré dans l'obscurité, sous une haute futaie d'orangers, Rutlei- entendit au loin le léger bruissement que faisait une gerbe d'eau en retondiant dans
12 L'oRAIiE.
un bassin ; biejitùt il arriva sur la lisière du bois d'orangers, et à la faible clarté des étoiles, car la lune ne se levait que fort tard , il aperçut une large vasque de marbre blanc , située au centre d'un rond -point entouré d'arbres de tous côtés ; le colonel écartant quelques touffes épaisses de cmina indica, roseaux énormes qui poussaient en abondance dans ce sol liumide, se cacha parfaitement à quelques pas du bassin et attendit les événements.
Pour résumer les chances de salut et de perte auxquelles semblent exposés les mystérieux habitants du Morne-au-Diable , nous rappellerons au lecteur ;
Que M. de Chemeraut était parti du Fort- Royal dans la matinée, et s'avançait en toute hâte ;
Que le père Griffon avait quitté en hâte le Macouba, alin de devancer l'envoyé de France ;
Que le colonel Rutler s'était secrètement introduit dans l'intérieur du jardin.
Disons maintenant ce qui, depuis le matin, s'était passé entre notre Youmaale , la Barbebleue et le chevalier de Crouslillac.
La surprise.
Nous avons laissé l'avenlurier sous le cou|) imprévu d'une passion aussi subite que sincère , et attendant avec impatience l'explication, peut-être même les espérances que la Barbe-bleue devait lui donner.
Après avoir pris son repas qui lui fut respectueusement servi par Angèle, au grand désespoir du cbevalier, le Caraïbe alla gravement s'asseoir au bord du petit lac, à l'ombre épaisse d'un palétuvier qui croissait sur sa rive , puis.
14 l.'> Sl'RPRISE.
inetlant les coudes sur ses genoux , appuyant son menton dans la paume de ses deux mains , Youmaale, semblant regarder l'espace, resia longtemps immobile dans cette sorte de paresse contemplative si chère aux peuples sauvages.
Angèle était rentrée chez elle.
Le chevalier se promenait pensif dans le parc, jetant quelquefois un coup d'œil jaloux et courroucé sur le Caraïbe.
Impatienté du silence et de l'immobilité de son rival, espérant peut-être en tirer quelques rc!)seignements, Croustillac vint se placer auprès d'Youmaale. Celui-ci ne parut pas l'apercevoir.
Croustillac toussa , s'agita ; même immobilité de la part du Caraïbe.
Enfin le chevalier, dont la patience n'était pas la vertu favorite, lui toucha légèrement l'épaule en lui disant :
— Que diable regardez-vous donc là depuis deux heures? le soleil va bientôt se coucher el vous n'avez pas encore fait un mouvement.
Le Caraïbe retourna lentement la tête du côté du chevalier, le regarda fixement sans cesser d'appuyer son menton dans la paume de ses mains, puis il reprit la position qu'il avait et resta muet.
L'aventurier rougit de colère et lui dit :
LA StKPRISE. 15
Monlioux !... quand je parle j'aime qu'on nie l'.'poncle.
Même silence de la part du Caraïi)e.
— Ces grands airs-là ne m'imposent pas , s'écria Crouslillac , je ne suis pas de ceux que l'on mange tout vivants , je pense?
Même silence.
— Mordioux ! s'écria l'aventurier, savez-vous (ju'à la fin , tout cannibale que vous êtes , je pourrais bien vous faire prendre un bain dans ce lac en manière de leçon de politesse et à cette iin de vous civiliser , monsieur le sauvaste?
En disant ces mots , le chevalier s'approcha du Caraïbe d'un air menaçant.
Youmaale se leva gravement, jeta un regard dédaigneux sur le chevalier, puis lui montra du doigt une énorme souche de bois d'acajou à racines contournées, qui formait le siège rustique sur lequel il était assis.
— Eh bien! après? demanda le chevalier ; je vois cette souche , je ne comprends pas votre signe , à moins qu'il ne signifie que vous êtes aussi sourd , aussi muet, aussi impassible ([ue cette souche !
Sans lui répondre , le Caraïbe se baissa, prit le tronc d'arbre entre ses bras nerveux, le jeta dans l'étang, et, d'un geste significatif, sem-
J)la dire à Croustillac : Voilà comme je puis vous traiter.
Puis Youmaale s'éloigna lentement sans que sa physionomie eût , pendant cette scène , révélé la moindre émotion.
Le chevalier était resté stupéfait de celle preuve de force extraordinaire , car ce bloc d'acajou lui avait paru et était en effet si pesant que deux hommes auraient pu difficilement accomplir ce que venait de faire le Caraïbe.
Son élonnement passé, le chevalier courut sur les pas du sauvage et s'écria :
— Esl-ce à dire que vous m'auriez jeté dans le lac comme vous avez jeté celle souche?
Le Caraïbe , sans s'arrêter dans sa marche grave et silencieuse , baissa la tête en manière de signe af/irmalif.
— Après tout , se dit Croustillac en s'arrètant , ce mangeur de missionnaires ne manque pas de bon sens : je l'ai menacé le premier de le jeter à l'eau , et d'après ce que je viens de voir de sa vigueur, je suis forcé de convenir que j'aurais eu de la peine ; et puis c'eût élé une manière déloyale de se débarrasser d'un rival... Ah ! cette soirée larde bien à venir ! Dieu merci, voici le soleil couché , bientôt la nuit sera venue , la lune levée , et je saurai mon sort , la
veuve me dira tout , je pénétrerai enfin tous ces profonds mystères qui me sont cachés... Ruminons encore ce sonnet que je réserve pour un grand effet... 11 est destiné à peindre la beauté de ses yeux. . . Peut-être n'a-t-elle jamais entendu de sonnet... Peut-être sera-t-elle sensible au bel esprit... Mais non , non, je n'aurai pas ce bonheur !...
Croustillac commença à déclamer ces vers en marchant à grands pas :
Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des dieux Ils ont dessus les rois la puissance absolue. Dieux... non, ce sont des cieux :
L'aventurier ne put terminer ce vers , Miroite vint le prévenir que sa maîtresse l'attendait pour souper.
Le Caraïbe ne soupant pas , Croustillac lit ce repas tète à tête avec la veuve ; elle semblait rêveuse et parlait peu; plusieurs fois elle tressaillit involontairement.
— Qu'avez- vous , madame ? dit Croustillac qui était lui-même préoccupé.
— Je ne sais... de singuliers pressentiments, mais je suis folle. C'est votre physionomie ta-
citiirne qui lue donne des vapeurs , ajoutat-elle avec un sourire forcé ; voyons, égayez-moi donc un peu, chevalier. Youniaale est sans doute à cette heure en adoration devant certaines étoiles, et je suis étonnée de ne pas le voir.Mais il dépend de vous de me faire oublier sa présence.
— Voilà une merveilleuse occasion de placer mon sonnet, se dit le Gascon. Si j'osais , madame, je vous réciterais quelques petits vers qui pourraient peut-être... vous distraire...
— Des vers... Comment, vous êtes poëte , chevalier?
— Tous les amoureux le sont... madame.
— C'est-à-dire que vous êtes amoureux... pour avoir le droit d'être poëte. . .
— Non , dit tristement Croiistillac , je suis amoureux pour avoir le droit de souffrir...
— Et de chanter votre douloureux martyre... Voyons les vers...
— Ces vers, madame, font tout ce qu'ils peuvent pour peindre deux yeux bleus... bleus... et beaux... tout comme les vôtres... c'est un sonnet...
— Voyons ce sonnet.
Et Croustillac récita les vers suivants d'un ton tour à tour langoureux et passionné :
I,A SIKPRKSE. 19
Ce ne sont pas des yeux, ce sonl plutôt des dieux ^ Ils ont dessus les rois la puissance absolue. Dieux, non; ce sont des cicux... ils ont la couleur bleue Et le mouvement prompt comme celui des cieux...
— Il faudrait pourtant choisir, chevalier, dit la Barbe-bleue. Sont-ce des yeux , des dieux ou des cieux?
Croustillac reprit avec un merveilleux àpropos :
Cieux, non; mais deux soleils clairement radieux Dont les rayons brillants nous offusquent la vue. Soleils, non; mais éclairs de puissance inconnue. Des foudres de l'amour signes présagieux.
— Décidément , chevalier , je voudrais savoir à quoi vous vous arrêtez... soleils... je l'avoue... me plaisait assez; dieux... aussi.
Croustillac continua avec une molle langueur :
Ah ! s'ils étaient des dieux, feraient-ils tant de mal! Si des cieux... ils auraient leur mouvement égal ; Deux soleils ne se peut, le soleil est unique...
— Ah mon Dieu... chevalier, voici que vous me ravissez maintenant toutes ces charmanle.s
comparaisons... il ne me reste plus quec/atVs... Crouslillac secoua la tète.
Eclairs, non ; car ceux-ci durent trop et trop clairs :
Toutefois je les nomme, afin que je m'explique,
Des DIEUX... des ciEUX... des soleils... des éclairs...
-— Ala bonne heure... au moins, chevalier! dit Angèle en riant , vous me rendez mon bel écrin de comparaisons, et je n'ai qu'à choisir... aussi je garde tout... Dieux... deux... soleils... éclairs...
L'aventurier regarda un moment la Barbebleue en silence , puis il lui dit avec un accent de tristesse si vraie que la petite veuve en fut frappée :
— Vous avez raison, madame... ce sonnet est ridicule... vous faites bien de vous en moquer... Que voulez-vous... j'ai du malheur... je suis bien puni de ma folle présomption... de mon étourderie...
— Ah ! chevalier... chevalier, vous oubliez mes recommandations... je vous ai dit de m'égayer... de m'amuser...
— Et si je souffre, moi?... et si , malgré mes dehors grotesques , je ressens un chagrin cruel... comment puis-je faire le bouffon?
L'aventurier prononça ces paroles sans cm-
l)hase , mais d'un ton pénétré , d'une voi\ émue...
Angèle le regarda avec élonnement , et elle fut presque touchée de l'expression de la physionomie du chevalier. Elle se reprocha d'avoir l)ris pour jouet cet homme qui , après tout , ne paraissait pas manquer de cœur , de courage et de honte ; les réflexions ramenèrent la jeune femme dans un cercle de pensées mélancoli- <{ues. Malgré l'effort passager qu'elle avait fait pour être gaie et pour rire du sonnet du Gascon , elle se sentait agitée par d'inexplicahles pressentiments , ohsédée par des craintes vagues, comme si elle avait eu l'instinct des dangers qui grondaient autour d'elle.
Croustillac était tombé dans une rêverie douloureuse...
Angèle leva les yeux sur lui, elle en eut pitié ; elle ne voulut pas prolonger plus longtemps la mystification dont il était victime ; elle sortit brusquement de table, et lui dit d'un air sérieux :
— Venez , nous causerons dans le jardin , monsieur , et nous irons retrouver Youmaale. Son absence me tourmente , je ne sais, mais je me sens oppressée comme si un violent orage allait éclater sur cette maison.
La veuve sortit du salon , le chevalier lui (ilfril son bras, tous deux descendirent en se j)romenant les dllTérentes rampes du jardin.
L'aventurier étail si touché de l'état d'anxiété où il voyait Angèle, il conservait si peu d'espérance... qu'il osait à peine lui rappeler la promesse que celle-ci lui avait ("aile. Enfin il lui dit avec embarras :
— Vous m'avez promis , madame , de m'expiiquer le mystère de...
La Barbe-bleue interrompit le chevalier et lui dit :
— Ecoutez-moi , monsieur : que ce soit faiblesse d'esprit ou prévision , je me sens de plus en plus agitée, il me semble (pi'un malheur me menace ; pour rien au monde , je ne voudrais à cette heure et dans la disposition d'esprit où je suis, prolonger à vos dépens une plaisanterie qui ft'a que trop duré.
— Une plaisanterie , madame ?
— Oui , n)onsieur ; mais je vous en prie , descendons encore cette terrasse. Ne voyezvous pas Youmaale là-bas?
— Non, madame, lanuit est claire pourtant, mais je n'aperçois personne... Vous me disiez donc, madame, qu'une plaisanterie...
— Oui , monsieur ; j'avais su par le père
LA SVRPRISE. '-'O
Griffon , notre ami , que vous aviez l'inlention de venir me proposer votre main ; j'ai envoyé le boucanier à votre rencontre... en le chargeant de vous amener ici...; je vous ai accueilli avec l'intention , je vous l'avoue, et je vous en demande pardon , de m'amuser un peu à vos dépens...
— Mais , madame... ce soir môme vous deviez m'expliquerle mystère de votre triple veuvage... la mort de vos maris , la présence successive du flibustier, du...
Angèle interrompit encore le Gascon en lui disant: N'entendez-vous pas marcher?... N'estce pas Youmaale ?
— Je n'entends rien , dit Croustillac navré de voir ses espérances ruinées , quoique pourtant il s'attendît à tout depuis qu'un véritable amour avait éteint sa sotte et ridicule vanité.
— Avançons encore , reprit la Barbe-bleue , le Caraïbe est peut-être dans le bois d'orangers près du bassin.
— Mais , madame , ce mystère ?
— Ce mystère, reprit Angèle, s'il en est un. . . ne peut pas. . . ne doit pas être pénétré par vous. . . Ma promesse de vous découvrir ce soir ce secret, était une plaisanterie dont j'ai honte maintenant, je vous le répète... et si j'avais tenu
24 1.V SL'Rl'RISE
celle folle promesse, c'eût été en vousreiulanl le jouet d'une autre mystification plus coupable encore.
— Ah ! madame, dit vivement le chevalier, c'est bien cruel !
— Que voulez-vous de plus , monsieur? je m'accuse et vous en demande pardon , dit Angéle d'une voix douce et triste. Oubliez les folies que je vous ai dites ; ne pensez plus à ma main qui ne peut appartenir à personne, mais souvenez-vous quelquefois de la recluse du Morne-au-Diable , qui est peut-être à la fois... et bien coupable et bien innocente... Et puis enfin , ajouta-t-elle en hésitant , comme souvenir de la Barbe-bleue... vous me permettrez, n'esl-ce pas? de vous offrir quelques-uns de ces diamants dont vous étiez si épris avant de m'avoir vue...
Le chevalier rougit à la fois de dépit et de chagrin ; le sentiment vrai qu'il ressentait pour Angèle lui faisait considérer comme injurieuse une offre qu'il eût auparavant sans doute acceptée sans le moindre scrupule.
— Madame , dit-il avec autant de fierté que d'amertume , vous m'avez accordé rhospitalité pendant deux jours : demain je partirai; la seule grâce que je vous demande , c'est de me
LA SI lil'RISE. 20
donner un guide. Quant à votre proposition , elle nie blesse... doublement.
— Monsieur...
— Oui , madame... car vous me croyez assez vil pour oublier à prix d'argent un humiliant procédé...
— Monsieur. .. telle n'est pas mon intention . . .
— Madame, je suis pauvre, je suis ridicule, je suis vain, je suis ce qu'on appelle un homme d'expédients, mais j'ai mon point d'honneur à moi !
— Mais, monsieur...
— Mais , madame , en retour de l'hospitalité que m'aurait offerte un habitant, j'aurais pu mettre mon esprit et ma complaisance là sa disposition : c'eût été un marché comme un autre... pire qu'un autre , peut-être, soit ; quand on se met dans la dépendance d'un plus heureux que soi , on doit se contenter de tout... J'ai amusé le capitaine de la Licorne pour le payer du passage qu'il m'a donné sur son navire... nous sommes quittes. J'ai fait là un misérable métier , madame , je le sais mieux que personne , car mieux que personne j'ai souvent connu le malheur...
— Pauvre homme ! dit tout bas la veuve attendrie.
— Je ne dis [)as cela pour être plaint , ma-
56 l.\ Sl'RPRISE.
dame, reprit (ièromenl Crouslillac. Je voulais seulement vous faire comprendre que si par nécessité j'ai pu ac<'-epler le rôle d'un commensal complaisant , jamais je n'ai reçu d'argent comme compensation d'un outrage. Puis il ajouta d'un Ion profondément ému et pénétré : Puissiez-vous , madame, toujours ignorer le mal que m'a fait celte proposition, moins encore parce qu'elle était bien liumiliante que parce qu'elle m'était faite par vous... Mon Dieu, vous vous seriez amusée de moi... que je l'aurais souffert sans me plaindre... mais m'offrir de l'argent pour me dédommager de vos railleries... ah! madame, vous me faites connaître une des peines de la misère que j'ignorais encore...
Après un moment de silence, il reprit avec une nouvelle amertume :
Au fait... pourquoi m'auriez-vous traité aulrement?Quisuis-je? Sous quels auspices suisje entré ici? Les vêtements que je porte ne m'appartiennent seulement pas... Pourquoi se gêner avec moi , n'est-ce pas , madame ?
Ces derniers mots du pauvre Croustillac eurent un accent de douleur et de honte si sincère , que la jeune femme , touchée de ces paroles, regretta vivement l'offre indiscrète qu'elle avait fai(e; elle baissa la lôle, el marcha ainsi
pendant quelque temps auprès do Crouslillac.
La veuve et Crouslillac arrivèrent ainsi assez près du bassin de marbre blanc donl on a parlé.
la jeune femme tenait toujours le bras de l'aventurier.
Après quelques minutes de réflexion, elle lui dit :
— Vous avez raison... j'ai eu tort... je vous ai mal jugé, monsieur... la réparation que je vous offrais était presque une injure. . . Ne croyez pas, je vous en prie , que j'aie voulu un instant vous humilier... rappelez -vous ce que je vous disais ce malin... de votre courage, de ce qu'il devait y avoir de généreux dans votre cœur... Eh bien! cela... je le pense encore... Vous m'aimez, dites- vous... si cet amour est sincère... il ne peut m'offenser... il serait mal à moi de répondre à un sentiment toujours flatteur par un procédé blessant... Allons, ajoutât-elle avec une grâce charmante, la paix est-elle faite? me gardez-vous encore rancune?... Dites-moi que non , alin que je puisse vous demander de passer ici quelques jours... comme mon ami... sans crainte d'être refusée.
Ah ! madame ! s'écria Crouslillac transporté, , ordonnez... disposez de moi... je suis votre ser-
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viteur... votre esclave... voire chien... Ces bonnes paroles que vous venez de me dire me font tout oublier... Votre ami!... vous ui'avez appelé votre ami!.,. Ah! madame, pourquoi ne suis-je qu'un pauvre cadet de Gascogne!... .le ne serai jamais assez heureux pour pouvoir vous prouver mon dévouement.
— Qui sait?... Mais j'ai une réparation à vous faire... Attendez-moi là, il faut que j'aille voir où est Youmaale et chercher quelque chose... un présent... oui, monsieur le chevalier, un présent... que je vous défierai bien de refuser cette fois...
— Mais, madame...
— Vous répliquez... Ah ! mon Dieu ! quand je pense pourtant... que vous vouliez être mon mari... Attendez-moi là... je reviens. Et ce disant , Angèle qui , tout en causant , était parvenue jusqu'au bassin de marbre, remonta légèrement l'allée du parc et disparut du côté de la maison.
— Que veut-elle faire? se demanda Croustillac en regardant machinalement l'eau du bassin. Puis il ajouta avec exaltation : C'est égal , je suis à elle à la vie, à la mort; elle m'a appelé son ami 5 je ne la reverrai plus sans doute , mais c'est égal , je l'adore; ça ne fait de