‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 32 sur 46 · G LE V1CE-R(H «'IRLANDE · texte numérisé non relu

G LE V1CE-R(H «'IRLANDE

soit... je dois obéir aux ordres du roi mon maître.

— Parlez, monsieur...

— II vous est presque impossible de refuser de vous mettre à la tête de l'insurrection, monseigneur. . . on a brûlé vos vaisseaux ! . . .

— On a brûlé mes vaisseaux !

— Oui, monseigneur ; c'est une métaphore. . .

— Très-bien , monsieur , je comprends ; le roi voire maître m'a mis dans la nécessité d'agir selon ses vues.

— Votre perspicacité habituelle ne pouvait pas vous tromper, monseigneur. Dans le cas où vous ne croiriez pas devoir suivre les conseils pressants du roi mon maître, dans le cas où vous prouveriez ainsi à Sa Majesté le roi Jacques que vous ne voulez pas lui faire oublier de fâcheux et tristes souvenirs, en vous dévouante sa cause comme ill'espérait...

— Eh bien! monsieur? dit l'aventurier, devenu très-soucieux en pensant qu'il allait connaître, comme on dit , le revers de la médaille.

— Eh bien, monseigneur, le roi mon maître, par d'éminentes raisons d'État, se verrait, quoique bien à regret, obligé de s'assurer de votre personne... voilà pour(iuoi je m'étais fait suivre d'une escorte...

— Monsieur... de la violence!...

— Malheureusement, monseigneur, mes ordres sont précis... mais je suis sur d'avance que Votre Altesse ne me mettra pas dans la dure nécessité de les exécuter...

Celte menace fît réfléchir Croustillac. M. de Chemeraut continua :

— Je dois ajouter , monseigneur , que la prudence voulant (vu votre exécution à mort) que vos traits restassent désormais invisibles, on vous couvrirait le visage d'un masque que vous ne quitteriez jamais. Enfin, d'après l'ordre de Sa Majesté , j'aurais l'honneur de conduire directement monseigneur aux îles Sainte- Marguerite, où vous resteriez éternellement prisonnier... Je vous laisse à penser les regrets de vos paftisans qui étaient venus ici dans l'espoir de vous revoir bientôt à leur tète !

Après être resté longtemps dans l'attitude d'un homme qui médite profondément et qui lutte intérieurement contre plusieurs pensées contraires, Croustillac releva fièrement la tête et dit à M. de Chemeraut d'un air majestueux :

— Toute réflexion faite, monsieur, j'accepterai la vice-royauté d'Irlande et d'Ecosse , vous avez ma parole. Ne croyez pas surtout que ce soit la crainte d'une prison perpétuelle

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qui me force d'agir ainsi. Non, monsieur, non. Mais après de mûres réflexions, je viens de me convaincre que je serais coupable de ne pas me rendre aux vœux des peuples opprimés qui me tendent les bras... et de ne plus tirer l'épée pour leur défense, ajouta l'aventurier d'un ton héroïque.

— Puisqu'il en est ainsi, monseigneur, s'écria Chemeraut, vivent le roi Jacques et S. A. R. monseigneur le duc de Monmouth , vive le roi d'Ecosse et d'Irlande !..»

— J'en accepte l'augure, répondit gravement le chevalier.

Et il ajouta tout bas : Diable d'homme, avec son air doucereux ! Je ne sais si je n'aimais pas mieux l'autre, malgré son éternel poignard... Ça se gâte singulièrement... Aller avec le Flamand prisonnier à la Tour de Londres, ça. n'était pas difficile... tandis que mon rôle se complique et devient diabolique , grâce à mes enragés de partisans qui sont là comme des grues à m'attendre à bord de la frégate ; demain, peut-être tout sera découvert... Et la Barbe-bleue? moi qui croyais avoir fait un coup de maître en venant la chercher au Morne-au-Diable !... Mordioux! que va-t-il arriver de tout ceci? Bah ! après tout, que peut-

il m'arriver? d'être prisonnier... ou pendu... Prisonnier, ça me fait un avenir... Pendu... c'est un zeste. . . un clin d'œil. . . un bâillement. . . Allons... allons... Croustillac, pas de lâcheté; dédommage-toi, mon garçon, en te moquant, à part toi, de ces gens-là , et en t'amusant des étranges aventures que le diable t'envoie... C'est égal... maudits soient mes partisans!... Sans eux, cela allait tout seul... Voyons s'il n'y aurait pas moyen de les envoyer... m'aimer ailleurs.

Dites-moi , monsieur , reprit-il tout haut , à bord, mes partisans sont-ils nombreux?

— Monseigneur, ils sont onze.

— Cela doit bien vous gêner ; eux-mêmes doivent être très-mal à leur aise...

— Ce sont des soldats , monseigneur ; ils sont habitués à la rude vie des camps ; d'ailleurs , le but qu'ils se proposent est si important , si glorieux , qu'ils ne songent pas aux privations que la vue de Votre Altesse leur fera bientôt oublier...

— C'est égal, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de les caser ailleurs... de leur destiner un autre navire où ils seraient infiniment mieux?... tandis que moi et ma femme nous nous accommoderions de la frégate... Et puis,

120 LE VICE-BOI D'iRLAIVDE

pour des raisons à moi connues, je ne me révélerais à ces chers et bons amis qu'au moment de débarquer en Angleterre.

— C'est impossible, monseigneur ! Pour être sur le bâtiment où vous serez, vos amis coucheraient sur le pont dans leurs manteaux.

— Il est désespérant d'inspirer de pareils dévouements, se ditCroustillac. Alors, n'y pensons plus, dit-il tout haut, je serais désolé de contrarier de si fidèles partisans. Mais' quel logement nous destinez-vous , à moi et à ma femme ?

— Ce logement sera bien modeste, monseigneur , mais Votre Altesse daignera être indulgente en songeant à l'impérieuse nécessité des circonstances. D'ailleurs l'attachement bien connu de Votre Altesse pour madame la duchesse de Monmoulh, ajouta M. de Chemeraut en souriant, vous fera , j'en suis sur , monseigneur, excuser l'exiguïté de l'appartement, qui ne se compose que de la chambre du capitaine.

L'aventurier ne put s'empêcher de souriie à son tour, et il reprit :

— Cette chambre, en effet, nous suffi r;; . monsipiir.

— Ainsi, Votre Altesse est toujours décidée à emmener madame la duchesse ?

— Plus que jamais, monsieur ; quand j'étais prisonnier du colonel Rutler, quand j'étais destiné à périr peut-être, j'avais dû laisser ignorer mes périls à ma femme , et l'abandonner sans la prévenir du sort qui m'attendait.

— Ainsi, madame la duchesse ignorait...?

— Tout, monsieur... la pauvre femme ignorait tout... Surpris par le colonel Rutler pendant qu'elle reposait, je lui avais fait dire, en quittant le Morne-an-Diable, que mon absence nedurerait qu'un jour ou deux... Mais les circonstances ont tout à coup changé. Ce ne sont plus des dangers stériles que je vais courir. Je connais ma femme, monsieur; gloire et périls, elle voudra tout partager ; en venant la chercher pour l'emmener avec moi. je devance son plus cher désir.

La surprise.

Pendant quelque temps, M. de Chemeraut et Croustillac marchèrent en silence en continuant leur route vers le Morne-au-Diable.

Bientôt l'escorte atteignit les derniers escarpements du rocher.

De cet endroit, on découvrait au loin la plate-forme et la muraille de clôture de l'habitation de la Barbe-bleue.

124 LA SIRPRISE.

En voyant celle espèce de fortification , M. de Chenieraut dit au clievalier :

— Cette retraite était habilement choisie , monseigneur, pour éloigner et dérouter les curieux , sans compter que les bruits que vous aviez fait répandre par trois drôles qui étaient à votre service , ne devaient pas encourager beaucoup les visiteurs...

— Vous voulez sans doute parler, monsieur, d'un boucanier, d'un flibustier et d'un Caraïbe?...

— Oui, monseigneur , on dit qu'ils vous sont dévoués à la vie et à la mort.

— En effet, monsieur, ils me sont singulièrement attachés.

Avec tout cela, pensa Croustillac, je ne sais pas encore à quel titre ces trois misérables sont dans l'intimité de la duchesse, ni surtout comment son mari , monseigneur le duc de Monmouth, pouvait souffrir que de pareils bandits fussent aussi indécemment familiers avec madame sa femme... la tutoyassent... l'embrassassent... Le Caraïbe surtout, avec son air sérieux comme un âne qu'on étrille, était celui qui avait particulièrement le don de m'agacer les nerfs... Encore une fois comment le duc de Monmouth permet-il ces privautés?... Sans

doute cela déroute... cela sauve les apparences... mais, mordioux ! il me semble à moi que cela déroute un peu trop... Ah! Croustillac , Croustillac , vous êtes toujours , et de plus en plus, amoureux, mon ami... c'est surtout la jalousie qui vous monte contre ces bandits... Allons, il y a encore un mystère que je découvrirai peut-être tout à l'heure... En attendant, tâchons d'apprendre comment l'on a sn que le prince était caché au Morne-au-Diable.

— Monsieur, dit Croustillac à M. de Chemeraut, j'ai une question très-importante à vous faire.

— Monseigneur, je vous écoute...

— Bans le cas où vos ordres vous permettraient de me répondre , toutefois , apprenezmoi donc comment on a su à Versailles que j'étais caché à la Martinique?

Après un moment de silence, M. de Chemeraut répondit :

— En vous instruisant de ce que vous désirez connaître , monseigneur , je ne trahis en rien un secret d'État... ni le roi , ni ses ministres ne m'ont rien confié à ce sujet ; non, monseigneur ; c'est par une circonstance qu'il serait trop long de vous raconter ici, que j'ai découvert ce qu'on avait cru devoir me laisser

ignorer ; je puis néanmoins compter que Votre Altesse gardera le silence à ce sujet?

— Vous pouvez en être sûr, monsieur.

— D'abord je crois savoir... monseigneur, que le dernier gouverneur de la Martinique , feu M. le chevalier de Crussol, vous avait connu en Hollande où il vous avait dû la vie... loi^s de la bataille de Saint-Denis , où vous commandiez une brigade écossaise dans l'armée du stathouder, tandis que le chevalier de Crussol servait dans l'armée de M. le maréchal de Luxembourg?

— Cela est vrai... de tout point, monsieur, dit imperturbablement Croustillac. Poursuivez.

— Je crois encore savoir, monseigneur, que feu M. le chevalier de Crussol ayant été , par suite des événements, nommé gouverneur de cette colonie, et ayant cru de son devoir de s'enquérir de l'existence mystérieuse d'une jeune veuve , surnommée la Barbe-bleue, se rendit au Morne-au-Diable , ignorant complètement que vous y fussiez réfugié...

— C'est encore vrai, monsieur, vous voyez <|ue je suis franc... dit Croustillac charmé de pénétrer peu à peu ce mystère.

— Il paraît enfin certain, monseigneur, que

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feu M. de Crussol , reconnaissant en vous le prince qui lui avait sauvé la vie, vous jura de vous garder le secret...

— Il le jura, monsieur... et si quelque chose m'étonne de la part d'un si galant homme... c'est qu'il ait manqué à sa parole, dit sévèrement le Gascon.

- — Ne vous hâtez pas d'accuser M. de Crussol, monseigneur...

— Je suspendrai donc mon jugement, monsieur...

— Vous savez, monseigneur, qu'il y avait peu d'hommes plus sincèrement religieux que M. de Crussol?

— Sa piété était proverbiale, monsieur... c'est ce qui fait que je m'étonne de son manque de parole...

— Au moment de mourir , monseigneur , M. de Crussol se fît un cas de conscience de n'avoir pas donné connaissance , au roi son maître , d'un secret d'État de cette importance... il confessa toute la vérité au révérend père Griffon.

— Je sais tout cela, monsieur... Passons, dit Croustillac, qui ne voulait pas laisser paraître la dévorante curiosité avec laquelle il écoutait M. de Chemeraut.

— Aussi, monseigneur , je ne parle de ces précédents que pour mémoire. J'arrive à certaines particularités ignorées, je crois , de Votre Altesse... Sur le point de mourir, M. le Chevalier de Crussol, voulant, autant que possible, vous continuer la protection dont il vous avait entouré pendant sa vie, et craignant que son successeur ne recommençât une nouvelle enquête contre les mystérieux habitants du Morne-au-Diable, M. de Crussol, dis-je, écrivit une lettre au gouverneur actuel , qu'on attendait d'un jour à l'autre. Dans cette lettre , il lui affirmait sous sa garantie et sous celle du père Griffon, que la conduite de la Barbe-blçue ne devait être nullement suspectée... ni inquiétée... On a cru savoir enfin, monseigneur, que M. de Crussol vous avait prévenu que des scrupules de conscience l'ayant obligé de tout avouer au père Griffon , sous le sceau de la confession... il ne croyait pas avoir forfait à la parole qu'il vous avait donnée.

— S'il en est ainsi, monsieur... ce pauvre M. de Crussol... est resté jusqu'à la lin de sa vie, ce que je l'ai toujours connu... un religieux, un loyal gentilhomme, dit Croustillac d'un ton pénétré ; mais faudrait-il donc maintenant accuser le père Griffon d'une indiscré-

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tion sacrilège?... Cela serait cruel. Je m'y résoudrais avec peine, monsieur...

Après un moment de silence, M. de Chemeraut dit à l'aventurier :

— Connaissez-vous , monseigneur, le jeu de VaiguiUette empoisonnée ?

Le Gascon regarda l'envoyé d'un air surpris :

— Est-ce une plaisanterie, monsieur?

— Je ne prendrais pas cette liberté , monseigneur, dit M. de Chemerauten s'inclinant.

— Alors, monsieur... quel rapport?...

— Permettez-moi , monseigneur , de vous apprendre quel est ce jeu, et à l'aide de cette figure, je pourrai peut-être expliquer à Votre Altesse la fortune du secret d'État dont il s'agit.

— Voyons cette figure, monsieur...

— Eh bien, monseigneur , ce jeu de l'aiguillette empoisonnée consiste en ceci... Un cercle d'hommes et de femmes est rassemblé, un homme prend une des aiguillettes de son pourpoint, et il s'agit de la glisser dans la poche de son voisin, le plus subtilement possible, car la personne qui se trouve en possession de l'aiguillette est condamnée à une pénitence.

— Très-bien, monsieur, dit le Gascon, l'habileté du jeu se réduit à se débarrasser le plus

lestement possible de l'aiguillette , en la passant adroitement à un autre.

— Vous y voilà, monseigneur...

— Mais je ne vois pas quel rapport il y a entre ce secret d'État qui me concerne, et... ce jeu-là.

— Pardonnez -moi , monseigneur... Pour quelques consciences scrupuleuses et timorées, certaines confidences... ou plutôt certaines confessions font le même effet que l'aiguillette dans le jeu de ce nom... Lesdites consciences ne songeant qu'à se débarrasser du secret dans une conscience voisine... afin de se mettre à l'abri de toute responsabilité...

— Très-bien, monsieur... je commence à saisir l'analogie... il se pourrait qu'on eût joué à l'aiguillette empoisonnée avec la confession de ce malheureux chevalier de Crussol...

— C'est justement ce qui est arrivé , monseigneur... Le père Griffon, se voyant dépositaire d'un secret d'Etat si important , s'est trouvé dans un mortel embarras ; il craignait de commettre une action coupable envers son souverain en se taisant; il craignait en parlant, de violer le sceau de la confession et de vous perdre... Dans cette alternative , voulant mettre sa conscience en repos, il résolut d'aller en

LA. SURPRISE. lôî

France, de tout confesser au général de son ordre, et de se décharger ainsi sur lui de toute responsabilité...

— Je comprends très-bien maintenant votre comparaison, monsieur... Mais pour que ce secret se soit ébruité , il faut nécessairement , pour suivre toujours votre comparaison, que quelqu'un ait triché...

— Je puis affirmer à Votre Altesse, qu'il y a quelques mois, le père Griffon , ainsi qu'il l'avait résolu, est arrivé en France , et a tout confié... au général de son ordre; celui-ci, prenant alors sur lui toute la responsabilité, a déchargé complètement le père Griffon en lui recommandant le plus grand secret.

— Et à qui diable le général de l'ordre a-t-il passé l'aiguillette ? dit le Gascon , que ce récit amusait beaucoup.

— Avant de répondre à Votre Altesse , je dois lui dire que don Sanche, le général de l'ordre, cache sous les dehors les plus austères une ambition effrénée ; que peu d'hommes possèdent à un plus haut degré le génie de l'intrigue , se jouent plus audacieusement de ce que le monde révère... Une fois maître de l'importante confession que le père Griffon avait dû lui faire, comme à son supérieur spirituel,

pour le repos de sa conscience... don Sanche voulut se servir de ce secret pour son élévation personnelle. Intimement lié avec le confesseur de S. M. le roi Jacques, le Père Briars , jésuite madré qui connaît parfaitement l'état des partis en Angleterre , il amena un jour la conversation sur la position de ce paj^s, et demanda au père Briars si , dans le cas où vous eussiez encore vécu, monseigneur, vous n'auriez pas eu beaucoup de chances pour rallier autour devons les partisans desSluarts, et vous mettre ainsi à la tête d'un mouvement contre le prince d'Orange. Le père Briars répondit à don Sanche que si vous aviez vécu, votre influence eût été immense, dans le cas où vous vous seriez sincèrement dévoué à la cause du roi Jacques ; que ce prince déplorait souvent votre mort en pensant aux services que vous auriez pu rendre à la cause des Stuarts... Vous concevez, monseigneur, (piellc fut la joie de don Sanche... le secret de la confession fut trahi , et votre existence lévélée , monseigneur...

— Mais c'est un abominable homme que ce don Sanche ! s'écria Croustillac.

— Sans doute, monseigneur; mais il ambitionnait un chapeau de cardinal; et, comme

IS SLRPRISE. lôô

premier moteur de l'entreprise , il sera prince de l'Eglise, si le roi Jacques , votre oncle, remonte sur le trône d'Angleterre. Il est inutile de vous dire, monseigneur, qu'une fois le père Briars maître du secret , il s'en prévalut auprès de son royal pénitent, et que le reste des dispositions fut concerté entre Louis XIV et Jacques Sluart,

— Tout s'éclaircit maintenant, se dit Croustillac. Je ne m'étonne plus de l'inquiétude dupère Griffon lorsque je voulais absolument aller au Morne-au-Liable. Connaissant tout le mystère de cette habitation , il me prenait sans doute pour un espion ; je m'explique aussi maintenant les questions dont il m'accablait pendant la traversée, et qui me semblaient si saugrenues.

M. de Chemeraut attribuant le silence de Croustillac à l'étonnement où le plongeait cette révélation, lui dit :

— Maintenant tout doit se dérouler clairement à vos yeux, monseigneur. Sans aucun doute, les préparatifs de l'entreprise n'auront pas été si secrets que Guillaume dOrange n'en ait été instruit par ses espions, qui pénètrent dans le cabinet de Versailles et jusqu'au sein de la petite cour de Saint-Germain. Pour dé-

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jouer des projets qui reposent entièrement sur Votre Altesse, l'usurpateur a donné au colonel Rutler la mission qui a failli vous être si fatale, monseigneur. Vous voyez qu'en tout ceci le père Griffon est complètement innocent ; on a fait de sa confidence un abus sacrilège, mais après tout, monseigneur , il vous faut être indulgent, car c'est à cette révélation que vous devrez un jour la gloire d'avoir rétabli Jacques Stuart sur le Irùne d'Angleterre.

Quoique cette confidence eût satisfait la curiosité de l'aventurier, il regrettait alors de l'avoir provoquée ; s'il était découvert on lui ferait sans doute payer cher le secret d'Etat qu'il avait involontairement surpris , mais Croustillac ne pouvait revenir sur ses pas, il devait s'engager de plus en plus dans la voie dangereuse où il marchait.

L'escorte arriva sur la plate-forme , au pied de la muraille de l'habitation du Morne-au- Diable.

II fut convenu que Rutler, toujours garrotté, resterait en dehors , et que six soldats et les deux marins accompagneraient M. de Chemeraut et Croustillac.

Arrivé au pied du mur. le Gascon appela résolument :

— Holà ! les esclaves !

Après quelques moments d'attente, on descendit l'échelle. L'aventurier et M. de Chemeraut, suivis de leurs gens , entrèrent dans la maison ; la porte voûtée , particulièrement habitée par la Barbe-bleue, fut ouverte par Mirelte. Le chevalier pria M. de Chemeraut d'ordonner aux six soldats de rester en dehors de la voûte.

Mirette, prévenue par sa maîtresse de ce qu'elle avait à faire, à dire et à répondre, parut frappée de surprise en apercevant le Gascon , et s'écria :

— Ah ! monseigneur !

— Tu ne m'attendais pas?... Et le père Griffon?...

— Comment, monseigneur, c'est vous?

— Certainement , c'est moi ; mais le père Griffon, où est-il?

— En apprenant tout à l'heure que vous étiez parti pour quelques jours, madame m'avait ordonné de ne laisser absolument entrer personne.

— Mais le révérend qui vient de venir ici de ma part?... N'a-t-il donc pas vu ta maîtresse?

— Non, monseigneur, madame m'avait dit

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de ne laisser entrer absolument personne; alors on a conduit le révérend dans une chambre des bâtiments extérieurs.

— Ainsi, ta maîtresse ne s'attend pas du tout à mon retour ?

— Non, monseigneur, mais...

— C'est bon, laisse-nous.

— Mais, monseigneur, je dois aller prévenir madame de...

— Non, c'est inutile; j'y vais, moi, dit le Gascon en passant devant Mirette et en se dirigeant vers le salon.

— Vous allez , monseigneur , causer une adorable surprise à madame la duchesse, qui ne vous attend que dans quelques jours, et changer ainsi ses regrets en une joie bien douce, dit M. de Chemeraut, puisque le père Griffon n'a pu parvenir jusqu'à madame votre femme.

— Elle est toujours ainsi... pauvre chère amie ! elle devient d'une sauvagerie inimaginable, dit tendrement Croustillac. Dès que je ne suis plus là , il lui est impossible de voir une figure humaine... pas même ce bon religieux ; ma plus légère absence lui cause une douleur, un chagrin, une désolation, des larmes... qui quelquefois m'inquiètent... C'est

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tout simple... depuis que j'étais condamné à cette retraite absolue... je ne quittais jamais ma femme... et cette absence d'aujourd'hui, de si peu de durée qu'elle la croie... lui est horriblement pénible... pauvre chère àme!...

— Mais aussi, monseigneur, quelle surprise charmante ! Si Votre Altesse me permet de lui donner un avis , je l'engagerai à supplier madame la duchesse de consentir à partir à la hâte, cette nuit même... car, monseigneur, vous le savez, notre entrepris(; ne peut réussir que grâce à une extrême célérité dans l'action...

— Mon désir est aussi d'emmener ma femme le plus prompteraenl possible.

— Ce départ si précipité causera malheureusement sans doute quelques dérangements à madame la duchesse.

— Elle n'y pensera pas, monsieur... il s'agira de me suivre... répondit Croustillac d'un air triomphant.

M. de Chemeraut et l'aventurier arrivèrent dans la petite galerie qui précédait le salon où se tenait habituellement la Barbe-bleue.

Nous l'avons dit : cette pièce n'était séparée de ce salon que par des portières ; d'épais tapis de Turquie recouvraient les planchers.

\Zi< T.\ SFRPRISE.

M. de Chenieraut et Croustillae s'approchaient donc sans bruit, lorsqu'ils entendirent tout à coup des éclats de rire prolongés.

Le chevalier reconnut la voix d'Angèle , il saisit vivement la main de M. de Chenieraut et lui dit à voix basse :

— C'est ma femme ! Écoutons...

— Madame la duchesse me paraît moins accablée que monseigneur ne le supposait...

— Peut-être, monsieur... Il y a des sanglots , voyez-vous, qui , dans leur explosion , ont quelque chose d'un éclat de rire convulsif... Ne bougez pas... je veux la surprendre dans la naïveté de sa douleur , ajouta le Gascon en faisant signe à son compagnon de rester immobile et de garder le plus profond silence.

L'entretien.

Pour expliquer la confiance du Gascon, nous devons dire qu'en entendant Mirette l'appeler monseigneur, il s'était persuadé avec raison que la Barbe-bleue était sur ses gardes , que Monmouth était bien caché , et , quoi qu'en eût dit la mulâtresse , Croustillac était convaincu , encore avec raison , que le père Griffon avait appris à Angèle que son soi-disant mari venait la chercher. Cette circonstance était trop grave pour que le révérend , au fait de tous les mys-

140 l'entretien.

(ères du Morne-au-Diable , n'eût pas insisté pour prévenir la Barbe-bleue du nouveau péril qui la menaçait.

Si Mirette avait affirmé que le père Griffon n'avait pas vu la Barbe-bleue, c'est qu'il entrait dans les vues de celle-ci que le religieux ne parût pas avoir communiqué avec les habitants du Morne-au-Diable.

Nous expliquerons tout à l'heure ce qui doit sembler très-contradictoire dans la conduite de Croustillac, et nous répondrons à cette question : tt S'il voulait abuser du nom qu'il avait '( pris pour enlever la Barbe-bleue , pourquoi •1 l'avait-il fait avertir de son dessein par le <i {)ère Griffon ? »

Croustillac , ayant donc recommandé à M. de Chemeraut de rester muet , s'avança sur la pointe du pied , tout auprès de la portière entr'ouverte , et regarda ce qui se passait dans le salon , car les éclats de rire venaient encore de se faire entendre.

A peine eut-il jeté les yeux dans l'appartement, qu'il se retourna du côté de M. de Chemeraut , et , la figure décomposée , il lui dit d'un air indigné :

— Voyez et écoutez , monsieur ! voici à quoi servent les surprises ! J'avais un pressentiment

L'E!VTRETIE!V. 141

en envoyant ici le père Griffon !... Par i'eafer! les maris prudents devraient toujours se faire précéder par une escouade de cymbaliers pour annoncer leur retour...

Malgré l'ironie de ces paroles , les traits de Croustillac étaient bouleversés, sa physionomie exprimait un singulier mélange de douleur , de colère et de haine.

Après avoir jeté un rapide coup d'œil dans le salon , M. de Chemeraut , malgré son assurance , baissa les yeux , rougit , et resta quelques moments complètement interdit.

Qu'on juge du spectacle qui causait la confusion de M. de Chemeraut , et la rage , non pas feinte , mais sincère , mais cruelle du Gascon qui , nous l'avons dit , aimait passionnément la Barbe-bleue , se dévouait généreusement pour elle , et n'était pas encore au fait des déguisements du prince.

Monmouth , sous les traits du capitaine l'Ouragan le flibustier mulâtre, était négligemment étendu sur un canapé , il fumait une longue pipe de caroubier dont le fourneau reposait sur un tabouret doré.

Angèle , agenouillée auprès de ce tabouret , avivait la flamme de la pipe du flibustier avec une longue épingle d'or.

\A'2 l'entretien.

— Bon , ça va , ça va , maintenant , dit Monmoiith que nous appellerons l'Ouragan pendant cette scène. Ma pipe est allumée , maintenant, à boire...

Angèle prit sur une table une large coupe de verre de Bohême et une carafe de cristal , s'approcha du divan , et pendant que le flibustier aspirait vivement quelques bouffées de tabac , la duchesse lui versa avec une grâce charmante un plein verre de vin de muscadet.

L'Ouragan le vida d'un trait , après quoi il embrassa cavalièrement Angèle en lui disant : Le vin est bon , la femme jolie , au diable le mari !

En entendant ces mots trop significatifs , M. de Chemeraut voulut se retirer.

Croustillac le retint et lui dit à voix basse :

— Restez , monsieur, restez ; je veux les confondre, les surprendre, les misérables !

La figure de Croustillac s'assombrissait de plus en plus. L'alerte qu'il avait donnée au Morne-au-Diable en priant le père Griffon d'aller avertir la Barbe-bleue qu'il se préparait à venir la chercher, cachait un dessein très-louable , Irès-généreux que nous expliquerons tout à l'heure.

l'entretien. 145

La vue du flibustier, en exallant la jalousie de l'aventurier jusqu'à la rage , changea brusquement ses bonnes intentions. Il ne se rendait pas compte de l'audacieux sang-froid de la jeune femme. Il ne pouvait se refuser à l'évidence des privautés du mulâtre qu'il n'avait pas encore vues, il se souvenait des familiarités non moins choquantes du Caraïbe et du boucanier. Il se persuada qu'il était dupe d'une créature affreusement dépravée ; il crut que Monmouth , son mari , n'existait plus ou n'habitait plus au Morne-au-Diable, et que si Angèle avait secondé son stratagème ( à lui Croustillac ), c'avait été pour se débarrasser d'un témoin importun.

Furieux d'être pris pour jouet , douloureusement blessé dans un amour vrai , Croustillac résolut de se venger sans pitié , et d'abuser ^ettc fois véritablement du nom et de la situation qu'il avait pris par un motif si honorable. 11 dit à M. deChemeraut, d'une voix sourde, 3mue , avec une expression de colère concentrée , qui rentrait admirablement bien dans l'esprit de son rôle :

— Pas un mot , monsieur, je veux tout en- Lendre parce que je vetix tout punir sans miséricorde.

144 i/emretien.

— Mais, monseigneur...

Un geste impérieux de Croustillac ferma la bouche à M. ^e Chemeraut, tous deux prêtèrent une oreille attentive à la conversation d'Angèle et du flibustier qui , nous devons le dire , savaient parfaitement être écoutés.

— Enfin , ma belle infante , disait l'Ouragan, le voilà libre au moins pour quelque temps.

— Si ce n'est pour toujours , répondit la Barbe-bleue en souriant.

— Pour toujours? que veux-tu dire, mauvais petit démon ? dit le flibustier.

Angèle vint s'asseoir auprès du mulâtre; en causant , elle lui passa une main dans les cheveux avec une câlinerie coquette qui fit bondir le malheureux Croustillac.

— Monseigneur... un mot , et mes gens vous débarrasseront de ce sacripant , dit tout bas M. de Chemeraut qui avait pitié du Gascon.

— Je saurai bien me venger moi-même, dit sourdement l'aventurier, qui ne put voir se prolonger cette scène, et, s'adressant à M. de Chemeraut :

Monsieur, laissez-moi seul... avec ces deux misérables.

— Mais, monseigneur, cet homme a l'air robuste et déterminé...

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