‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 31 sur 46 · I.A TRAI1KSI · texte numérisé non relu

I.A TRAI1KSI

qu'il a reçu de vous , de me prévenir de tous les arrivages de navire , et de ce qui pourrait lui sembler extraordinaire , il m'a dépêché un exprès pour m'apprendre qu'une frégate française était restée en panne et en vue de la rade après avoir envoyé à terre un personnage inconnu. Ce personnage, ensuite d'une longue conférence avec le gouverneur , s'est mis en route à la tête d'une escorte, dans la direction du Morne-au-Diable , en un mot il vient ici...

— Un envoyé de France ! s'écria Monmouth, qu'aurais-je à craindre maintenant , même si mon secret était connu à Versailles? La France n'est-elle pas en guerre avec l'Angleterre ?

— Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous! s'écria Angèle.

— Ecoulez... écoutez... Je me suis mis en route en toute hâte, reprit le père, pour vous avertir, espérant arriver avant cet homme et son escorte , dans le cas où il se serait réellement rendu ici. Malheureusement... ou heureusement peut-être , je le joignis au pied du morne ; me reconnaissant à ma robe , il me dit qu'il était envoyé du roi de France, qu'il venait remplir une mission d'État, et il me pria de vouloir bien lui servir de guide et d'introducteur, puisque je connaissais les habitants de

cette maison ; je ne pouvais le refuser sans éveiller ses soupçons ; je restai près de lui ; il me dit alors qu'il se nommait M. de Chemeraut ; il commençait à me faire quelques questions très-embarrassantes sur vous et sur votre femme , monseigneur , lorsque tout à coup , à quelque distance de nous , nous entendîmes une voix forte crier : Qui vive"?

Envoyé du roi de France répondit M. de Chemeraut.

Trahison ! . . . reprit la voix ; et un sourd gémissement vint jusqu'à nous avec ces mots : Je suis mort...

— Aux armes cria M. de Chemerauten mettant l'épée à la main , et en courant sur les traces de. deux de nos matelots qui nous servaient d'éclaireurs. Je le suivis... nous trouvâmes le Gascon étendu sur un côté du chemin, quatre nègres agenouillés , éperdus d'épouvante , tandis que nos deux matelots d'avantgarde terrassaient et contenaient à peine un homme robuste vêtu en marin.

— Et le chevalier? s'écria Monniouth, était donc blessé?

— Non, monseigneur, et quoique ce soit un bien méchant homme , il faut rendre grâce au ciel du miraculeux hasard qui l'a sauvé.

LA TRAHISOIV. 90

L'homme au costume de marin , en entendant le bruit de notre troupe et les paroles de M. de Chemeraut... qui lui avait répondu : Envoyé du roi de France.,, s'était cru trahi... et conduit dans une embuscade ; il avait alors donné au Gascon un si furieux coup de poignard, que ce misérable aventurier eût été tué, si la lame ne se fût brisée sur son baudrier. Néanmoins, renversé par la violence du choc , il tomba en s'écriant : je suis mort ; et il resta sans mouvement. C'est à cet instant que nous arrivâmes près de ce groupe. En nous voyant , l'assassin du Gascon s'écria avec un rire féroce, en poussant du pied le corps de celui qu'il croyait sa victime :

<i M. l'envoyé de France, vos desseins avaient « été pénétrés, ils sont déjoués... Vous veniez « chercher Jacques , duc de Monmouth, pour « en faire un drapeau de sédition ; le drapeau «' est brisé... Relevez ce cadavre, monsieur, « c'est moi Ru lier, colonel au service du roi « Guillaume , que Dieu garde , qui ai commis « ce meurtre.

« Malheureux! s'écria M. de Chemeraut.

<i Je m'en fais gloire de ce meurtre , reprit u le colonel. Ainsi j'ai renversé les odieux « projets des ennemis du roi mon maître!

100 LA TRAUISOiy.

« Grâce à moi, l'épée de Charles II, (jue Jacques ti de Monmouth portait à son côté, ne sera plus <i tirée contre l'Angleterre.

" Colonel, vous serez fusillé dans 2-4 heures! u dit M. de Chemeraut.

«i Je connais mon sort, répondit le colonel , «t un traître est mort. Vivent le roi Guillaume «i et la vieille Angleterre !

— Mais le chevalier? s'écria le duc.

— Lorsqu'il entendit ces paroles du colonel Ruller , il fit un léger mouvement , poussa un soupir et pendant qu'une partie de l'escorte garrottait le colonel , qui hurlait de rage en s'apercevant que sa victime n'était pas morte, M. de Chemeraut s'empressa de secourir le Gascon et lui dit :

« Monseigneur, étes-vous grièvement blessé?»

Je compris à l'instant sans deviner le but de ce déguisement, que le chevalier jouait votre rôle et avait pris voire nom ; cette erreur pouvait vous servir, je me tus.

«c Le coup a glissé sur le baudrier de l'épée « de mon père , dit le drôle d'une voix faible « pendant qu'on le relevait.

« Milord duc, appuyez-vous sur moi, répon- <i dit M. de Chemeraut, je viens vers vous « au nom du roi de France mon maître. Le

LA TRAHISO'V. lt>l

«( mystère est maintenant inutile. En deux '1 mots, je vous dirai, monseigneur, le sujet ' de ma mission , et vous jugerez ensuite que u nous devons retourner le plus tôt possible au •i Fort-Royal pour nous y embarquer.

« Je vous écoute, monsieur , dit le chevau lier en feignant un léger accent anglais, sans "■ doute, pour mieux jouer son personnage. »

Puis , au bout de quelques moments d'entretien secret , le Gascon dit à voix haute :

<i Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je ne puis « maintenant me séparer de madame ma « femme , et je désire formellement aller la «( chercher au Morne-au-Diable. Elle m'accom- « pagnera... puisque telle est la destination Il qui m'est réservée. »

— Le misérable ! s'écria Angèle.

— Puis il ajouta, reprit le père Griffon, je me sens étourdi de ma chute , je me reposerai un moment chez moi.

Qu'il soit fait ainsi que vous le désirez , monseigneur a dit M. de Chemeraut.

Puis , s'adressant à moi :

Voulez- vous, mon père, être assez bon pour aller prévenir madame la duchesse de Monmoulh , que monseigneur va venir la chercher pour l'emmener; qu'elle veuille donc se pré-

parer en hâte , car nous devons être au point du jour au Fort-Royal et mettre à la voile ce matin même...

— Maintenant, dit le pèreà Monmouth, comprenez-vous le projet de ce traître? il veux abuser du nom qu'il a pris pour vous ravir votre femme. Et vous serez obligé, ou de déclarer qui vous êtes... ou de consentir au départ de madame la duchesse.

— Plutôt mourir mille fois ! s'écria Angèle.

— Maudit soit le Gascon ! reprit le père Griffon , moi qui ne le croyais que sot et aventureux, et c'est un monstre d'hypocrisie!

— Ne nous désespérons pas, dit tout à coup Angèle. Mon père , veuillez retourner dans les bâtiments extérieurs et ordonner â Mirette d'ouvrir au Gascon et à l'envoyé quand ils se présenteront. Je me charge du reste.

Le vice-roi d'Irlande et d'Ecosse.

Pendant que le duc de Monmouth et sa femme , instruits par le père Griffon de l'infâme trahison de Croustillac , cherchent à échapper à ce nouveau danger , nous rejoindrons l'aventurier qui , négligemment appuyé sur le bras de M. de Chemeraut, gravissait les pentes escarpées du Morne-au-Diable.

Le colonel Rutler , furieux d'avoir échoué dans son entreprise, était conduit et gardé par deux soldats de l'escorte.

loi I,E VICE-KOI u'iRLAI^Dt

M. de Cheuieraut ne connaissait pas Croustillac ; ne pouvant élever le moindre doute sur l'identité du Gascon avec le personnage de Monmoutli, l'action, les paroles de Rutler, confirmaient son erreur. On trouva sur le colonel un ordre de la main de Guillaume d'Orange , au sujet de l'enlèvement de Jacques , duc de Monmouth. Quelle défiance M. de Chemeraut pouvait-il donc concevoir, dès qu'un envoyé du roi Guillaume reconnaissait si formellement Croustillac comme duc, qu'il allait payer de sa vie sa tentative d'assassinat contre ce prétendu prince?

En voyant la nouvelle face que prenait cette aventure , Croustillac sentit la nécessité de s'observer davantage, pour compléter l'illusion qu'il voulait produire et pour arriver à ses fins.

11 savait du moins le nom du personnagt; qu'il représentait, et à quelle nation il appartenait. Ces renseignements ne furent cependant pas d'une excessive utilité pour l'aventurier , car il ignorait absolunient l'histoire contemporaine ; mais du moins en apprenant i\uo l'honune dont il jouait le rôle était anglais, il tâcha de modifier sa prononciation gasconne et il lui donna une manière d'accent brilanni-

ET d'Ecosse. lOo

que , qui rendait son parler si étrange . que M. de Chenieraut était à mille lieues de soupçonner qu'il causait avec un Français.

Crouslillac , pour ne pas compromettre son rôle, jugea prudent de se renfermer dans un. laconisme extrême. M. de Chenieraut n'en fut guère étonné , il connaissait le peu d'expansion du caractère anglais.

Quelques mots de l'entretien de ces deux personnages qui cheminaient en tête de l'escorte, donneront une idée de la nouvelle et assez embarrassante situation du chevalier.

— ^ Dès que nous serons arrivés chez vous , monseigneur, disait M. de Chenieraut, je mettrai les pleins pouvoirs dont Sa Majesté m'a chargé , sous les yeux de Votre Altesse.

— Jltesse? diable! pensa Croustillac , cet houmie me plaît beaucoup plus que l'autre... outre l'inconvénient de son éternel poignard il m'appelait seulement Monseigneur ou Ma Grâce. Tandis que celui-ci m'appelle Altesse. Il y a progrès... j'avance... je frise le trône...

M. de Chenieraut continua:

— J'aurai aussi l'honneur de vouscommuni. [uer , monseigneur , bon nombre de lettres l'Angleterre qui vous prouveront que jamais

106 LE VICE-ROI d'IRLAJIDE

le moment n'a été plus favorable pour une insurrection.

— Je le savais , dit effrontément le Gascon en se souvenant de ce que lui avait dit Rutler, je le savais monsieur... mes partisans s'agitent... s'agitent même énormément...

— Monseigneur est mieux informé que je ne le pensais des affaires d'Europe.

— Je ne les ai jamais perdues de vue... monsieur, jamais...

— Votre Altesse me remplit de joie en parlant ainsi... il dépend de vous, monseigneur, de vous assurer de l'éclatante position qui vous est due et qui vous serait acquise si vous remportiez un avantage décisif.

— Et comment cela, monsieur?

— En vous mettant à la tète des partisans de votre royal oncle, Jacques Stuart , en oubliant les dissentiments qui vous avaient jadis séparés, monseigneur, car le roi ne veut plus voir maintenant en vous que son digne neveu

— Et entre nous il a raison, il faut toujour: en revenir à sa famille. Mon Dieu, que chacur y mette un peu du sien... et tout finira pai s'arranger. . .

— Aussi, monseigneur, le roi Jacques \ow donne-t-il une haute marque de confiance ci

ET d'Ecosse. 107

vous chargeant de la défense de ses droits et de ceux de son jeune fils '.

— Mon oncle est détrôné, il est malheureux, cela fait oublier bien des choses ! dit philosophiquement Croustillac ; aussi... je ne trahirai pas ses espérances ; je me dévouerai à la défense de ses droits et de ceux de son jeune fils... si toutefois les circonstances le permettent...

— Votre Altesse ne conservera pas le plus léger doute sur l'opportunité de cette tentative lorsqu'elle aura entendu à cet égard bon nombre de ses anciens compagnons d'armes, et ses partisans les plus exaltés.

— Le fait est qu'ils seront à même mieux que personne de me donner... des renseignements certains... mais hélas... avant que je puisse les revoir... ces braves, ces fidèles, ces loyaux serviteurs... il se passera malheureusement beaucoup de temps...

— Je vais causer à Votre Altesse une bien douce surprise...

— Une surprise?

— Oui, monseigneur... plusieurs de vos partisans ayant appris par quelle aduiirable

' Le prétendant, né en 1688.

1t)>5 I.E VICE-ROI d'iRI.A^DE

occurrence les jours de Votre Altesse avaient été préservés, ont demandé au roi la faveur de ni'accompagner.

— De vous accompagner? s'écria le chevalier. Et où sont-ils donc? monsieur.

— Ils sont ici... à bord de la frégate qui m'a amené, monseigneur.

— A bord de votre frégate ! reprit Croustillac avec une expression de surprise que M. de Chemeraut interpréta dans un sens très-favorable aux souvenirs affectueux du chevalier.

— Oui, monseigneur... je conçois votre étonnement, votre bonheur, votre joie, de retrouver bientôt vos anciens compagnons d'armes.

— En effet... vous n'avez pas idée de {l'impatience avec laquelle j'attends le moment où je les reverrai, monsieur, dit Croustillac.

— Et leur conduite justifie bien votre empressement, monseigneur; ils vous apportent le vœu de tous vos amis d'Angleterre. Et ils vont vous mettre bien vite au courant des affaires de ce pays ; qui pourrait mieux vous renseigner à ce sujet que les Dudley... les Rothsay...

— Ah... Ah!... ce cher Rothsay... est aussi venu? dit le Gascon d'iui air dégagé.

ET d'ÉCOSSE. 101)

— Oui , monseigneur , et pourtant il est si souffrant de ses anciennes blessures , qu'il peut à peine marcher, mais il a dit : « Il n'importe que je meure... si je meurs aux pieds de notre duc... » car c'est ainsi qu'ils vous appellent dans la familiarité de leur dévouement , monseigneur.

— Ce pauvre Rolhsay... toujours le même ! dit Croustillac en passant la main sur ses yeux d'un air attendri. Ces chers amis !...

— Et lord Mortimer, donc , monseigneur !

il était comme un fou.. . Sans les ordres du roi. qui étaient de la dernière sévérité, il m'eiit été impossible de l'empêcher de descendre à terre avec moi.

— Mortimer... aussi... Ce brave Mortimer...

— Et lord Dudley, monseigneur !

— Lord Dudiey est aussi enragé que les autres... je le parie...

— ^11 parlait de venir à la nage, monseigneur ; le capitaine s'est vu obligé de lui refuser une embarcation...

— C'est un vrai caniche pour la fidélité et pour l'amour de l'eau, qu'un ami pareil, pensa Croustillac très-désappointé.

— Ah ! monseigneur, et demain ?. . .

— Eh bien ! quoi... demain?

AVF.Xn'RlF.R. '2. ! 0

1 10 I F, VICE-ltOI D IRLANDE

— Quel beau jour ce sera pour vous , monseigneur !

— Oui, superbe... superbe...

— Ah! monseigneur, quelle touchante en-

Ire-vue... quel moment pour vous et pour ceux

qui vous sont si dévoués ! Heureux ! heureux

les princes qui retrouvent de pareils amis dans

l'adversité !

— Oui, ce sera en effet une entrevue trèsfouchanle, dit tout haut Croustillac.

Puis il ajouta tout bas :

— Au diable cet animal de Mortimer et ses compagnons ! Mordioux , voilà des amis bien slupides ! quelle mouche les a piqués? Ils vont me reconnaître et je serai perdu... maintenant que je connais le secret d'État de Chemeraut.

— La présence de ces vaillants seigneurs, re prit Chemeraut, a encore un autre but... Votre Altesse ne doit pas l'ignorer.

— Parlez , monsieur , ils me paraissent en veine d'excellentes idées, ces chers amis...

— Connaissant votre courage , votre résolution, monseigneur, le roi mon maître et le roi votre oncle m'ont commandé de vous faire une ouverture que vous ne pouvez manquer d'accueillir.

ET n'ÉCOSSE. 111

— Faites, monsieur... faites... tout ceci s'annonce à ravir.

— Non-seulement vos partisans les plus intrépides sont à bord de la frégate qui est en rade, monseigneur, mais ce bâtiment est rempli d'armes et de munitions de guerre ; des intelligences sont ménagées sur les côtes de Cor nouailles ; tout ce comté n'attend qu'un signal pour s'insurger en votre faveur... Que Votre Altesse débarque à la tète de ses partisans et donne aux populations de quoi s'armer... Le mouvement se répand jusqu'à Londres, l'usurpateur est chassé du trône, et vous rendez la couronne au roi votre oncle.

— J'en suis pardieu bien capable... Certes, voilà un projet magnifique, mais... il peut y avoir des chances contraires , et avant tout je dois être avare... très-avare de la vie de mes partisans et du salut des peuples de mon oncle. . .

— Je reconnais la générosité habituelle du caractère de Votre Altesse, mais il n'y a pour ainsi dire pas de chances contraires à redouter, tout est préparé... les esprits agités... vous serez accueilli avec enthousiasme. Votre souvenir est resté, dit-on, si présent au peuple de Londres, que jamais il n'a voulu croire à votre

113 LE V1CE-?.0I n'iRLAmDE

exécution , monseigneur , quoiqu'il y eût assisté. Vivez donc pour cette noble nation qui vous chérit, qui vous a si profondément regretté, et qui attend votre venue comme le jour de sa délivrance !

— Allons, lui aussi, pensa Croustillac, il veut que j'aie été exécuté ! mais il est plus raisonnable que l'autre, qui voulait me tuer au nom des regrets que ma mort avait laissés ; au moins celui-ci me demande de vivre au nom de ces mômes regrets. J'aime mieux cela.

— En un mot, monseigneur, faisons voile de la Martinique pour la côte de Cornouailles, et si, comme tout le fait croire, la population anglaise se soulève à votre nom , le roi mon maitre appuiera cette insurrection avec des forces imposantes, et rendra ce mouvement décisif.

— Ah, ah , je te vois venir , mon drôle, je te vois venir... Quoique je ne sois pas un fin politique, se dit le Gascon, dans mon petit jugement je devine que le roi ton maitre et le mien veut me lancer, en manière de brûlot , d'enfant perdu... Si je réussis, il m'appuiera , si je ne réussis pas, il me laissera parfaitemeni bien pendre... C'est égal, ça me tente; mon ambition s'éveille... Au diable les Mortimer ,

les Rothsay et autres amis forcenés !.. . . Sans ces bélîtres, j'aurais été curieux de voir Polyphème de Croustillac révolutionnant le Cornouailles , chassant Guillaume d'Orange du trône d'Angleterre... et rendant généreusement ce même trône au roi Jacques. Sans être tenté de m'y asseoir... hum... hum... peut-être m'yseraisje assis... un peu... pour voir... Allons, allons, Polyphème... pas de ces idées-là, rendez son trône à ce vieillard... Polyphème, rendez-lui son trône... Soit, je le lui rendrai, mais décidément, depuis quelque temps , il m'arrive de singulières aventures , et la Licorne qui m'a amené ici pourrait bien être un bâtiment enchanté.

Le chevalier reprit tout haut d'^un air méditatif:

— Ceci est une détermination très-grave au moins , monsieur ; il y a certainement beaucoup à dire pour... il y a certainement aussi beaucoup à dire contre... Je suis loin de vouloir temporiser outre mesure, mais il serait, je crois, d'une bonne politique de réfléchir... plus mûrement, avant de donner le signal de cette insurrection.

— Monseigneur , permettez-moi de vous le dire, les circonstances sont pressantes , il faut

114 LE VICE-ROI d'iRI.A>UE

se hâter d'agir ; les vues secrètes du roi mon maître ont été traliies ; Guillaume d'Orange avait donné au colonel Rutler la mission de vous enlever mort ou vif, tant il craignait de vous voir le chef d'une insurrection ; monseigneur, il nous faut donc frapper un coup rapide, décisif, tel qu'un brusque débarquement sur les côtes de Cornouailles. Monseigneur, je vous le répète, cette tentative faite au nom du roi Jacques sera accueillie avec enthousiasme, et la toute-puissante influence de Louis XIV consolidera la révolution que vous aurez si glorieusement commencée; et grâce à vous, le roi légitime de la Grande-Bretagne remonte sur son trône.

— Ceci me parait immanquable... si mon parti a le dessus...

— Et ill'aura, monseigneur, il l'aura...

— Oui, à moins qu'il n'ait le dessous... et alors, si je suis tué cette fois, <3e sera sans rémission... Ce n'est pas par un vil égoïsme que je fais cette réflexion, monsieur ; vous comprenez que d'après les antécédents qu'on me prête, je dois être furieusement habitué à la mort , mais... je ne voudrais pas laisser mon parti... orphelin... Et puis songez -y donc , monsieur , replonger encore ce malheureux pays

El d'ÉCOSSE. lin

dans les horreurs de la guerre civile! Ah!... CrousUllac poussa un soupir douloureux.

— Sans doute, monseigneur, celle pensée est triste , mais à ces troubles passagers succédera le calme le plus profond ; sans doute la guerre a des chances fatales , mais elle en a d'heureuses... Et puis quel avenir vous attend, monseigneur ! Les lettres que je dois vous remettre vous prouveront que la vice-royauté d'Irlande et d'Ecosse vous est destinée , sans nombrer d'autres faveurs que vous réservent et mon maître et Jacques Sluart , votre oncle , lorsqu'il sera remonté sur le trône qu'il vous devra.

— Peste ! vice-roi d'Ecosse et d'Irlande, se dit Croustillac, avec cela mari de la Barbe-bleue, et par-dessus le marché fils el neveu de roi!... \h ! Croustillac, Croustillac, je le l'avais bien dit... Ion étoile se lève... il est dommage que ce soit pour un autre. Allons toujours... tant que cela pourra durer.

M. de Chemeraut voyant l'hésitation du chevalier, employa un moyen décisif pour le forcer d'agir conformément aux vues des deux rois, et lui dit :

— 11 me reste, monseigneur, à vous faire une dernière communication... et, si pénible qu'ellji

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