I.AVENTI'RIER
140 L EfiTRETIElV.
désolée , que M. de Chemeraiit s'inclina sans oser insister davantage.
Il entra dans une chambre dont le chevalier lui avait ouvert la porte , qu'il referma aussitôt sur lui.
Traversant le salon à grands pas , l'aventurier entra brusquement dans la pièce où se tenait le mulâtre et la Barbe-bleue.
— Madame , s'écria le Gascon la figure contractée par une douloureuse indignation, votre conduite est abominable !
Le mulâtre , qui était couché sur le canapé , se releva brusquement, il allait répondre... Angèle , d'un coup d'œil , le supplia de n'en rien faire.
AutantMonmouth avait voulu généreusement s'opposer au sacrifice du chevalier lorsqu'il croyait ce sacrifice désintéressé , autant il était résolu à ne pas se faire connaître alors qu'il croyait l'aventurier capable d'une indigne trahison.
— Monsieur, dit froidement Angèle au Gascon , l'envoyé de France peut encore nous entendre. Passons dans une autre pièce.
Elle ouvrit la porte de l'appartement particulier de Monmouth , et y entra, suivie du flibustier of de Croustillac.
L'ElïTRETIEiX. 147
La porte fermée , l'aventurier s'écria :
— Je vous répète , madame , que vous avez indignement abusé de ma délicatesse !
— J'ai à vous demander compte de votre déloyale conduite , monsieur ! dit fièrement Angèle. Mais expliquez-vous d'abord.
Pendant cette scène , Monmouth , gravement préoccupé , se promenait les bras croisés dans la chambre , les yeux fixés sur le parquet.
— Vous voulez que je m'explique , madame, oh! ce ne sera pas long. D'abord apprenez... qu'à tort... ou à raison... je vous aimais, madame ! s'écria Croustillac , avec une explosion de tendresse et de colère.
— C'est-à-dire que vous vous étiez vanté , à vos compagnons de voyage , d'épouser la riche veuve du Morne-au-Biable , monsieur !
— Soit, madame, à bord de la Licorne... mon langage a été impertinent, mes prétentions ont été absurdes , cupides... je vous l'accorde... Mais quand je parlais ainsi , mais quand je pensais ainsi , je ne vous avais pas vue.
— Ma vue , monsieur, ne vous a pas donné des idées beaucoup plus honorables , dit sévèrement Angèle, toujours persuadée que Croustillac voulait cruellement abuser de la position où il se trouvait.
148 l'enthetinn.
— Écoulez-moi... niadaiiie; je vous aimais véritablement... C'est vous dire que j'étais capable de tout pour vous prouver cet amour, tout grotesque, tout stupide qu'il vous parût... Oui... je vous aimais parce que mon cœur me disait que je faisais bien de vous aimer, parce que je me sentais meilleur en vous aimant... Vous pouviez railler cet amour... j'étais assez payé par le bonheur qu'il me donnait... Quand vous m'avez dit : Monsieur, je me suis moquée de vous , je vous ai pris pour un jouet... vous êtes un pauvre diable, je vous ferai l'aumône... et vous serez trop content...
— Monsieur...
— Quand vous m'avez dit cela... ne croyez pas que j'aie été humilié , madame... non , cela m'a fait mal... bien mal , mais j'ai vite oublié cette injure... dès que j'ai vu que vous compreniez que tout pauvre que j'étais... je pouvais être sensible à autre chose qu'à de l'argent... Alors vous m'avez dit quelques bonnes paroles; vous m'avez appelé votre ami. Votre ami!... après ce mot là... je me serais jeté dans le feu pour vous, et cela pour le seul plaisir de m'y jeter ; car je n'avais plus rien à espérer de vous, moi... le bon tem[)s de ma folie étailpassé... je voyais trop clair dans mon cœur
l'entbetien. 149
pour ne pas reconnaître que j'étais une espèce de mendiant bouffon... je ne pouvais jamais avoir rien de commun avec une femme aussi belle, aussi jeune que vous!... Ma seule ambition... et celle-là n'offensait personne... eût été de me dévouer pour vous... Mais comment avoir un pareil bonheur... moi?... moi... vagabond , qui n'ai que ma vieille épée , mon vieux chapeau et mes bas roses ! . . . Eh bien ! pourtant , par un hasard que j'ai d'abord béni, le soir, le colonel Rutler me prend pour celui qu'on nomme votre mari ; l'erreur du colonel peut vous être utile... Jugez de ma joie... Je puis sauver un homme que vous aimez passionnément... j'aurais préféré sauver autre chose... mais je n'avais pas le temps de choisir... Je risque tout , y compris l'éternel poignard du colonel. J'augmente par tous les moyens possibles sa lourde méprise. Vous venez à mon aide... c'est-à-dire que vous m'enfoncez dans le bourbier jusqu'au cou , au moyen des bagatelles dont vous me harnachez... C'est égal... j'y vais de tout cœur... je me trouve satisfait comme ça , et je quitte celte maison sans espoir de jamais vous revoir, avec la potence ou la prison en perspective , sans compter l'éternel poignard du Flamand... Eh bien! malgré tout,
150 l'eintretiEiK.
je VOUS le répète , j'étais content. . . Je me disais : Je ne sais pas ce qui m'attend, corde ou cacliot, mais je suis bien sur que la Barbe-bleue se dira : C'est heureux , mordioux , bien heureux pour nous au moins que cet original de Gascon soit venu ici... Pauvre diable , que lui sera-t-il arrivé ?... Voilà quelle était mon ambition... Mais je ne demandais pas même un regret... un souvenir seulement... un souvenir, dit le Gascon en s'attendrissant malgré lui.
— Aussi , monsieur, dit Angèle , tant que je vous ai cru réellement généreux , ma reconnaissance ne vous a pas manqué.
Ces mots parurent redoubler la colère du Gascon , il s'écria :
— Votre reconnaissance , madame ! mordioux, parlons-en... elle est belle! Mais je continue : Nous sortons d'ici avec le Flamand. . . En descendant du Morne , nous rencontrons l'envoyé de France , llutler se croit trahi , il commence par m'allonger un coup furieux de son éternel poignard... Ce sont les profits du dévouement. Si la lame ne s'était pas brisée , j'étais tué, rien de plus simple. Quand on se sacrifie aux gens... ça n'est probablement pas dans l'espérance d'être prochainement couronné de roses, ou caressé par des nymphes sylves-
l'entre IIES. 151
très... Enfin , le poignard se brise, on garrotte Ruller, je nie trouve face à face avec l'envoyé de France... Je ne perds pas la tète, il s'agissait de vous , et d'un malheureux proscrit que vous aimiez passionnément... J'aurais toujours mieux aimé qu'il se fût agi de M. votre père ou de M. votre oncle... Mais je continuais à n'avoir pas le choix... D'ailleurs, la conscience d'être utile à deux jeunes gens intéressants faisait taire mon égoïsme... Plus ça se compliquait , plus je mettais d'amour-propre à vous sauver... Il fallait redoubler d'aplomb , d'audace... ça m'allait... Les monstrueux, mais honnêtes mensonges que je faisais pour vous m'absolvaient de tous ceux que j'avais faits dans de mauvaises intentions... Le bon Dieu s'en mêla, il m'inspira les plus énormes bourdes qu'on puisse imaginer , elles furent avalées comme une manne céleste par l'envoyé de France ; je jouai mon rôle de mon mieux ; M. de Chemeraut me dit en deux mots le sujet de sa mission : une insurrection appuyée par le roi de France était prête à éclater en Angleterre ; si le duc de Monmouth se mettait à la tête du mouvement le succès était certain.
Monmouth fit un mouvement et échangea à la dérobée un regard avec Angèle.
152 l'eivtretien.
Le Gascon continua :
— Quand je m'en allais en prison en Angleterre en compagnie du Flamand et de son poignard , je n'avais pas soufflé mot... je m'étais bien gardé de vouloir revenir ici ; mais M. de Chemeraut me confiait une chose peut-être avantageuse pour le prince... je n'avais pas le droit de refuser pour lui... je commençai donc par accepter en son nom toutes sortes de viceroyautés. Mais s'il voulait réellement prendre part à ce mouvement , comment le prévenir? M. de Chemeraut désirait mettre à la voile surle-champ. Par quel moyen pouvais-je revenir ici avec l'envoyé de France , sans exposer le duc qui, ignorant ma dernière rencontre et me croyant toujours prisonnier du Flamand , pensait sans doute être ici en sûreté ? Une idée me vint , je dis à M. de Chemeraut : Les choses ont changé de face. Je veux emmener ma femme avec moi , allons la chercher au Morne-au-Diable! C'était le seul moyen d'avoir une entrevue avec vous , madame... et d'avertir le prince de ce qu'on lui proposait. S'il acceptait , je me déprincipalisais , s'il refusait , je redevenais prince comme devant , et il était sauvé...
— Conmient , monsieur, s'écria Angéle, telle élait voire généreuse intention ■' vous vouliez...
l'entreties. 155
— Oh! attendez, madame... attendez... ne me croyez ni plus sot ni plus généreux que je ne le suis , dit amèrement le Gascon. Je priai donc le père Griffon de venir vous avertir, madame , que je désirais vous emmener, M. de Chemeraut m'écoutait, je ne pouvais en dire davantage au religieux , mais cela suffisait. De deux choses l'une... ou vous me comprendriez... ou vous me croiriez capable de cette infamie. Dans tous les cas , vous étiez sur vos gardes... et le prince était sauvé... car c'était mon idée fixe...
— Ainsi , monsieur, s'écria Angèle en regardant Croustillac avec autant d'étonnement que de reconnaissance , votre intention n'était véritablement pas... d'abuser de...
Le Gascon l'interrompit brusquement.
— Non , madame , non , je n'avais alors aucune méchante intention , quoique certaines particularités de votre existence me parussent très-inexplicables... Je vous croyais sincèrement attachée à un prince malheureux , et à tout prix j'aurais sauvé le duc.
— Ah ! monsieur , combien je vous ai mal jugé ! Vous êtes le plus généreux des hommes, s'écria Angèle.
L'aventurier poussa un éclat de rire sardo-
154 l'entretien,
nique qui stupéfia la jeune femme; puis il continua d'un air sombre :
— Dieu merci... mes yeux se sont ouverts. Je vois maintenant que généreux veut dire stupide ; que dévoué veut dire niais ; je profiterai de la leçon. Poliphème de Croustillac se venge rarement... mais quand il se venge, il se venge bien... surtout lorsque la vengeance est aussi charmante que celle qui l'attend.
— Vous... venger, monsieur, dit Angèle; eh de quoi ?
— De quoi , madame? Vous avez l'audace de me le demander, vous?
— Mais sans doute ; que vous ai-je fait? Pourquoi cette haine?
L'aventurier frappa du pied avec tant de violence , que le mulâtre fit un pas vers lui ; mais Croustillac concentra sa colère , et dit à Angèle d'une voix brève , avec une amère ironie :
— Écoutez , madame , il me semble que sans être possédé d'un orgueil infernal , je pouvais espérer un souvenir de votre part , lorsque , pour vous , je me jetais , de gaieté de cœur, au milieu des positions les plus dangereuses. Il me semble , madame , ajouta le Gascon , ne pouvant contenir son indignation , qui augmentait à mesure qu'il parlait , il me semble , ma- j
l'entretien. 155
dame , que ce n'était pas au moment même où, au risque de ma vie , je faisais tout au monde pour sauver ce mari que vous aimez si passionnément , dit-on , que ce n'était pas alors que vous deviez oublier toute pudeur...
— Monsieur...
— Oui , madame... oublier toute pudeur, toute honte pour vous jeter dans les bras d'un misérable mulâtre... et pousser l'abjection jusqu'à lui allumer sa pipe... En vérité, j'étais bien brute ! ajouta le Gascon avec une recrudescence de fureur... Par dévouement pour madame , je risquais ma peau pour le mari de madame... pendant que madame, qui se moque outrageusement de son époux et de moi , fait ici d'abominables orgies avec un tas de bandits... Allons donc, mordioux... le fils de ma mère ne mériterait pas d'être né dans mon pays et d'avoir rôti le balai, comme on dit... dans la capitale de l'univers , s'il ne trouvait pas à son tour de quoi rire dans cette aventure... En un mot , madame, reprit-il durement, vous pouvez me supposer les plus méchantes intentions du monde... et vous ne serez jamais au-dessous de la vérité... car je vous suis aussi hostile que je vous étais dévoué... Du reste , j'aime mieux cela... rien n'est plus gênant que les beaux
]T)() l'emretiex.
sentiments... J'aurais à recommencer mes bergerades et mes sonnets de ce matin... que je m'en garderais bien... Je préfère, mordioux, la façon dont je vous aime maintenant à celle de tantôt , ajouta Croustillac en jetant un regard étincelant sur Anffèle.
Révélation.
Le pauvre Gascon , emporté par la colère et par la jalousie, se faisait beaucoup plus méchant qu'il ne l'était réellement ; malheureusement la duchesse et Monmouth ne le connaissaient pas assez pour deviner l'exagération de ces féroces apparences.
Angèle crut l'aventurier capable de regretter sérieusement de s'être montré généreux ; <lans ce doute, elle hésita naturellement à cal-
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mer la jalousie du Gascon en lui dévoilant le secret du déguisement de Monmouth ; cet aveu pouvait tout perdre, si le chevalier n'était pas de bonne foi. Il était donc prudent de se tenir encore sur la resserve.
— Monsieur, dit Angèle , vous vous trompez... Il y a des mystères dans ma conduite que je ne puis vous expliquer encore.
Ces mots redoublèrent l'irritation de Croustillac ; depuis trois jours il ne se trouvait que trop mêlé à de mystérieux événements , aussi s'écria-t-il :
— J'ai assez de mystères comme cela ! j'en ai trop! de ceux qui vous regardent surtout! Je ne veux pas être plus longtemps votre dupe, madame ! Je ne sais pas quel sort m'attend, je ne sais comment tout ceci finira, mais par l'enfer vous me suivrez !
— Monsieur...
— Oui, madame, j'ai les inconvénients du rôle de votre époux bien-aimé, j'en aurai du moins les agréments ; quant à cet indigne scélérat de mulâtre... qui ne dit mot, fait le sournois, et n'en pense pas moins , je le livrerai à M. de Chemeraut , et il m'en rendra bon compte... Si ce n'était souiller l'épée d'un gentilhomme qne do la tremper dans le sang es-
RÉVÉLATIOJC. 159
clave, je me serais chargé moi-même de cette vengeance !
Angèle échangea un coup d'œil avec Monmouth, dont l'imperturbable sang-froid exaspérait le Gascon. Tous deux sentirent la nécessité de calmer le chevalier , sa colère pouvait devenir dangereuse ; il fallait le calmer toutefois sans lui découvrir le secret du déguisement du prince.
La jeune femme dit donc à l'aventurier : — Tout va s'expliquer, monsieur : mon plus grand, mon seul tort envers vous, a été de douter de la générosité de votre caractère, de la loyauté de votre dévouement. Le père Griffon (quoiqu'il eût répondu de vous, monsieur) a été, comme moi, trompé sur le véritable motif de vos intentions; nous avons cru... et nous avons eu tort de croire... que vous étiez capable d'abuser du nom que vous aviez pris... Pour échapper au nouveau danger dont vous sembliez nous menacer, il fallait tenter un moyen , bien incertain , sans doute, mais qui pouvait réussir ; je ne pouvais fuir, c'était aller à votre rencontre ; je donnai donc les ordres nécessaires pour que vous fussiez introduit ici avec M. de Chemeraut, espérant que vous me surprendriez à l'improviste , et
ICO RÊVÈIATIOÎN.
qu'ainsi témoin de la tendre intimité qui m'attachait au capitaine...
— Comment ! c'est exprès que vous m'aviez ménagé cette agréable perspective ? s'écria le Gascon furieux... et vous osez me dire cela en face... mais c'est le dernier terme de la dégradation et du dévergondage, madame. ..Et dans quel but, s'il vous plaît, teniez-vous à me prouver l'abominable intimité qui vous lie à ce bandit ?
— Afin, monsieur, qu'il vous fût impossible de m'emmener avec vous. M. de Chemeraut étant témoin de ma coupable liaison avec le capitaine l'Ouragan, vous ne pouviez pas... vous qui passez pour le duc de Monmouth , reprendre, aux yeux de l'envoyé français, une femme aussi coupable que je le paraissais... aussi coupable que je le suis...
— Vous l'avouez donc, madame...
— Oui!... eh bien! oui , monsieur !... ne soyez pas généreux à demi... Que vous importe que j'aime... un esclave, comme vous dites?...
— Comment, madame, ([ue m'importe...
mais vous avez donc juré de me mettre hoi > de moi... Que m'importe? Et à quoi sert-il alor;? que je joue le rôle de votre mari? Existe-il seu- 1|
RÊVÉLATrOÎV. 161
lement ? Est-il ici ? Ne vous servez-vous pas de l'erreur dont je suis victime pour vous débarrasser de moi? N'est-il pas déjà bien loin? en sûreté, ce mari? Mais c'est à devenir fou! s'écria le Gascon d'un air égaré, à chaque instant je crois que ma tête est sens dessus dessous ; je suis ou non depuis deux jours le jouet d'un abominable cauchemar... Qui ètes-vous? Où suis-je?Que suis-je? Suis-je Croustillac?Suisje milord? Suis-je le prince? Suis-je vice-roi... ou même roi?Ai-je eu le cou coupé, oui ou non?... Qu'on s'explique ; il faut que cela finisse ! S'il y a un duc de Monmouth, où estil? montrez-le-moi... s'écria le malheureux aventurier dans un état d'exaltation impossible à décrire, mais facile à concevoir.
Angèle , effraj ée et moins disposée que jamais à tout avouer au Gascon, dit en hésitant:
— Monsieur, certaines circonstances mystérieuses...
Croustillac ne la laissa pas continuer, et s'écria :
— Encore des mystères ! ... Je vous le répète, j'ai assez de mystères comme ça... je ne crois pas avoir la cervelle plus faible qu'un autre , mais que cela dure une heure encore, et je deviens fou.
I(jt' RÉVÉLATION.
— Monsieur, veuillez donc comprendre...
— Madame, je ne veux pas comprendre , s'écria le chevalier en frappant du pied avec fureur, c'est justement parce que j'ai voulu comprendre que ma tête se dérange...
— Monsieur, reprit Angèle, je vous en prie, calmez-vous, réfléchissez...
— Je ne veux ni comprendre ni réfléchir, s'écria Croustillac avec une nouvelle exaspération ; à tort ou à raison, j'ai mis dans ma tète que vous m'accompagneriez et vous m'accompagnerez... Je ne sais pas où est votre mari , je ne veux pas le savoir... ce que je sais, c'est (jue vous n'êtes cruelle ni pour les Caraïbes, ni pour les boucaniers , ni pour les mulâtres... Eh bien ! vous ne le serez pas davantage pour moi... Vous voyez bien cette pendule... si dans cinq minutes vous ne consentez pas à m'accompagner, je dis tout à M. de Chemeraut et il en arrivera ce qu'il pourra... Décidez-vous, je ne parle plus jusque-là, je me fais sourd, car ma tête crèverait comme une grenade au moindre propos.
Et Croustillac se jeta dans un fauteuil, mit ses mains sur ses oreilles, pour ne rien entendre et attacha ses yeux sur la pendule.
Monmouth n'avait pas cessé de se promener
dans la chambre avec agitation ; il était , ainsi qu'Angèle, dans une affreuse perplexité.
— Jacques , peut-être est-ce un honnête homme, lui dit tout bas Angèle, mais son exaltation m'épouvante ; regarde comme il a l'air égaré.
— Il faut risquer de nous confier à sa loyauté, il parlera sans cela.
— Mais s'il nous trompe?
— Mais s'il parle ?
— Angèle, entre deux dangers, il faut choisir le moindre.
— Oui, s'il consent à passer pour toi... tu es sauvé... cette fois du moins...
— Mais dans ce cas, je ne puis le laisser au pouvoir de M. de Chemeraut.
— Oh ! c'est un abîme... un abîme !
— Jamais je ne consentirai maintenant à rallumer la guerre civile en Angleterre... j'aimerais mille fois mieux la prison... la mort... mais te quitter... mon Dieu !...
— Que faire, Jacques? Quel danger court cet homme?
— D'immenses... possesseur d'un pareil secret d'État !
— Mais alors... il faut te perdre... ou le suivre. Ah ! que faire ?. . .Jacques l'heure s'avance.
Après un moment de réflexion, Monmoiith dit:
— 11 n'y a pas à balancer , disons-lui tout , s'il consent à jouer encore mon rôle pendant quelques heures, je suis sauvé, et j'ai le moyen de le mettre à l'abri du ressentiment de l'envoyé de France.
— Jacques, si cet homme était un traître? Mon Dieu, prends garde...
A ce moment l'aventurier voyant l'aiguille marquer la cinquième minute, se leva et dit à Angèle :
— Eh bien ! madame , à quoi vous décidezvous? Un oui ou un non, car je suis incapable d'entendre ou de comprendre autre chose ; voulez-vous me suivre ou ne le voulez-vous pas? répondez.
Monmouth s'approcha de lui d'un air grave et imposant.
— Je vais , monsieur , vous donner une preuve de haute estime et de...
— Ton estime, scélérat ! s'écria Crouslillac indigné en interrompant le duc; est-ce bien à moi que tu oses parler ainsi ?... Ton estime...
— Mais, monsieur...
— Pas un mot de plus, s'écria Crouslillac en se retournant vers Angèle: Madame, vou-
RÉVELATIO!^. lOo
lez-vous nie suivre? Est-ce oui, est-ce non?
— Mais, écoutez...
— Est-ce oui , est-ce non ? s'écria-t-il en se dirigeant vers la porte, répondez, ou j'appelle M. de Cliemeraut.
— Mais par saint George ! s'écria Monmouth. Le chevalier allait ouvrir la porte , lorsque
la jeune femme lui saisit les deux mains d'un air si suppliant qu'il s'arrêta malgré lui.
— Eh bien, oui... oui, je vous suivrai, ditelle avec épouvante.
— Enfin ! dit le Gascon, à la bonne heure... Donnez-moi votre bras et partons ; M. de Chemeraut doit trouver le temps long.
— Mais un instant... il faut que vous sachiez tout, dit la pauvre femme en toute hâte. Le Caraïbe n'était autre que le flibustier... ou plutôt le boucanier et le Caraïbe ne sont que...
— Ah çà ! vous recommencez ; vous voulez donc que ma raison y reste, s'écria le Gascon en faisant un effort désespéré et en courant vers la porte pour appeler M. de Chemeraut.
Le prince se précipita sur Croustillac , lui saisit les deux poignets dans une de ses mains, et lui mit l'autre sur la bouche au moment où le chevalier criait: A moi, M. de Chemeraut ! puis lui dit à voix basse :
166 REVELAT lUK.
— C'est moi, monsieur, qui suis le duc de Monmouth.
Le prince croyait mettre le chevalier au fait de tout en prononçant ces paroles ; mais au point d'exaspération où était Croustillac , il ne vit dans la révélation du prince qu'une nouvelle ruse ou une nouvelle injure, et il redoubla d'efforts pour se dégager.
Quoique beaucoup moins vigoureux que Je duc, le chevalier ne manquait pas d'énergie ; il commençait à se débattre d'une manière inquiétante, lorsque Angèle, épouvantée, courut prendre un flacon, mit sur son mouchoir une goutte de liqueur , et , frottant la main du prince , elle enleva la couleur de bitume qui s'y trouvait, et la peau redevint blanche.
■ — Comprenez-vous enfin, monsieur, que les trois personnages n'en font qu'un ? dit le prince en cessant de bâillonner Croustillac , et en lui montrant sa main blanchie.
Ces mots furent un trait de lumière pour l'aventurier, il comprit tout.
Malheureusement au moment où le prince ôta sa main de la bouche du Gascon, celui-ci n'avait pu retenir ce cri : A moi, M. de Chemeraut !
Le bruit de la lutte avait déjà éveillé l'atteu-
BEVÉLATIO:^. 167
tion de l'envoyé de France; en entendant le cri du Gascon, il se précipita dans la chambre l'épée à la main.
Il est impossible de peindre la stupéfaction, l'effroi de ces trois personnages, lorsque M. de Chemeraut parut.
Le duc mit la main sur son poignard ;
Angèle tomba assise dans un fauteuil en cachant son visage dans ses mains ;
Croustillac regarda autour de lui d'un air désolé , regrettant , mais trop tard , sa maladresse.
Néanmoins , la présence d'esprit de l'aventurier lui revint peu à peu; de même qu'il suffit d'un vif rayon de soleil pour dissiper un épais brouillard, du moment où le bon chevalier eut la clef des trois déguisements du prince, tout s'éclaircit à ses yeux , son esprit jusqu'alors si douloureusement agité, se calma, ses doutes offensants sur la Barbe-bleue cessèrent, il ne lui resta que le chagrin de l'avoir accusée, et la ferme volonté de se dévouer pour elle et pour le prince.
Avec une merveilleuse spontanéité d'invention (nous nous intéressons trop maintenant au Gascon pour dire : avec une merveilleuse faculté de mensonge) Croustillac basa son plan
(k campagne contre M. de Chemeraut qui, lonjoiirs l'épée à la main , se tenait sur le seuil de la porte et répétait pour la seconde fois :
— Qu'y a-t-il, monseigneur?... qu'y a-t-il donc ! Je croyais avoir entendu le bruit d'une lutte et votre voix qui criait à l'aide...
— Vous ne vous étiez pas trompé, mon sieur... dit Croustillac d'un air sombre.
Monmouth et sa femme étaient dans une horrible anxiété. Ils ignoraient les projets du Gascon ; connaissant le secret de Monmouth , il était alors complètement maître de leur sort.
Pourtant, si Angéle et son mari avaient eu assez de sang-froid pour bien examiner la physionomie de Croustillac, ils y auraient remar- (}ué une sorte de joie maligne et triomphante, qui se trahissait malgré lui, à travers les rides menaçantes dont il assombrissait son front.
M. de Chemeraut lui demanda pour la troisième fois pourquoi il l'avait appelé.
— Je vous ai appelé, monsieur, lui dit le chevalier d'une voix lugubre, en ayant l'air de sortir d'une profonde rêverie, je vous ai appelé pour me venir en aide...
— Monseicfueur, serait-ce ce misérable...? dit l'envoyé en montrant Monmouth qui, debout, les bras croisés , se tenait près du fau-
RÉVELATIOni. 169
îeiiil où était Angèle, prêt à la défendre et à vendre chèrement sa vie , car . nons l'avons dit, il ignorait encore les projets de l'aventurier.
— Dites un mot, monseigneur, reprit M. de Cliemeraut, et je le mets entre les mains de mon escorte.
Le Gascon secpua la tête et répondit :
— Je me charge de cet homme, son sort me regarde... Ce n'est pas contre un pareil bandit (jue je vous ai appelé à mon aide, monsieur , c'est contre moi-même.
— Que voulez-vous dire? monseigneur.
— Je veux dire que j'ai peur de me laisser fléchir par les larmes de cette femme, aussi... dangereusement hypocrite... qu'audacieusement coupable.
— Monseigneur , il faut souvent du courage... beaucoup de courage... pour être juste.
— Vous avez raison, monsieur... c'est pour cela que je redoute tant ma faiblesse. Je vous ai appelé, afin que votre vue rallume mon indis;nation, renflamme ma colère, car vous avez été témoin de mon déshonneur, monsieur... Aussi... venez... venez me dire que si je pardonnais, je serais un lâche,., que je mériterais mon sort... N'est-ce pas, monsieur ?
— Monseigneur...
— Je vous comprends. . . vous avez, raison. . . Oui, par saint George! (Croustillae se souvenait d'avoir entendu le prince faire ce serment) par saint George... je saurai me venger !...
Angèle et le duc respirèrent ; ils comprirent que le chevalier voulait les sauver.
— Monseigneur, dit sévèrement M. de Chemeraut, je ne crains pas de répéter à Votre Altesse, devant madame, ce que j'avais l'honneur de vous dire il y a quelques instants... Une barrière insurmontable vous séi)are maintenant... d'une épouse coupable, ajouta l'envoyé avec effort, pendant qu'Angèle cachait sa confusion en se mettant le visage dans son mouchoir.
Croustillae releva la tête et s'écria d'une voix déchirante :
— Trompé par un mulâtre... encore !...
monsieur, par un misérable mulâtre... un sang mêlé... un teint cuivré!...
— Monseigneur...
— Enfin, monsieur ajouta Croustillae , en «'adressant à l'envoyé d'un air d'indignation douloureuse , vous saviez pourquoi je revenais... quels étaient mes projets... ce que je voulais mettre sur la tète de madame? Eh bien.
REVÉI,AriO>'. , 171
n'est-ce pas une affreuse raillerie de la destinée... qu'à ce moment-là justement... une épouse... criminelle...
— Monseigneur, s'écria M. de Chemeraut en interrompant le Gascon, maintenant ces projets doivent être un secret pour madame.
— Je le sais ,jele sais... mais enfin... quelle horrible surprise ! Je rentre, le cœur battant de joie, dans le foyer domestique, dans mes paisibles lares... Eh bien ! qu'est-ce que j'entends?
— Monseigneur...
— Vous l'avez entendu comme moi... Ce n'est pas tout... qu'est-ce que je vois?...
— Monseigneur , monseigneur , calmezvous...
— Vous l'avez vu comme moi... un bandit mulâtre! Mais cela ne se passera pas ainsi... non... non... par saint George! Oui, j'ai bien fait de vous appeler, monsieur... maintenant ma colère bouillonne, les projets les plus cruels s'offrent en foule à mon imagination... Oui... oui... c'est cela, dit Croustillac d'un air méditatif, j'y suis enfin... j'ai trouvé une vengeance digne de l'offense.
— Monseigneur... le mépris...
— Le mépris? cela vous est bien facile à
172 KEVÉLATIOrï.
dire, monsieur... Je mépris?... Non, monsieur, ii me faut autre chose... j'ai trouvé mieux... et vous m'aiderez.
— Monseigneur, tout ce qui dépendra de mon zèle, sans nuire aux ordres que j'ai reçus et au succès de ma mission...
— Je renonce à emmener celle intli^ne femme ! De ce jour, de ce moment, tout est à jamais fini entre elle et moi !
— Vive Dieu! monseigneur, s'écria M. de Chemeraut ravi de cette détermination , vous ne pouviez plus sagement agir.
— Demain au point du jour, dit le Gascon d'une voix brève, elle et son odieux complice s'embarqueront à bord d'un de mes bâtiments.
Le dévouement.
— Oui, monsieur... répéta le Gascon, demain ma femme et ce misérable s'embarqueront sur un de mes bâtiments , voilà toute ma vengeance , ajouta-t-il en appuyant sur ces mots avec une sauvage ironie. Oh ! je sais ce que je fais. Mon Dieu , oui , monsieur, elle et son complice... tous les deux... comme s'ils étaient véritablement mari et femme... les misérables... ils seront embarqués ensemble...
174 LE UEVOIEMEIVT.
Quanta la destination du bâtiment, ajouta le chevalier avec un regard d'une si épouvantable férocité que M. de Chemeraut en fui frappé , quant au sort qui attend les coupables... je ne puis vous le dire, monsieur... cela ne regarde que moi.
Puis, prenant rudement Angèle par le bras, Croustillac s'écria :
— Ah ! vous voulez pour amant des mulâtres , madame la duchesse ! Eh bien ! vous en aurez ! Et toi , scélérat ! il te faut des femmes blanches! des duchesses! Eh bien! tu en auras 5 vous ne vous quitterez plus... tendres amants... non... plus jamais... mais vous ne savez pas à quel prix terrible vous serez réunis.
— Monseigneur , que prétendez-vous faire ?
— Cela me regarde , monsieur , votre responsabilité sera à couvert , le reste se passera sur un terrain neutre , ajouta le Gascon avec un sourire mystérieux et farouche. Oui... dans une ile déserte... et puisque ce tendre couple s'aime... s'aime... à la mort , il aura du temps de reste pour se le prouver... jusqu'à la mort...
— Ah! monsieur, je crois comprendre: ce serait terrible, en effet, dit M. de Chemeraut,
LE DÉVOtEMEXT. 175
qui pensa que Croustillac voulait faire mourir de faim sa femme et le mulâtre.
— Terrible! vous l'avez dit, monsieur... Tout ce que je vous demande , et comme témoin de mon outrage vous ne pouvez me le refuser... c'est de me prêter main-forte pour conduire ces deux coupables à bord d'un de mes navires. Je tiens à les remettre moi-même au capitaine, et à lui donner des ordres... des ordres auxquels il n'oserait peut-être pas obéir si je ne les lui donnais personnellement.
M. de Cliemeraut , malgré sa finesse, fut dupe de la feinte colère de Croustillac, il lui dit -avec une fermeté respectueuse :
— Monseigneur, la justice est sévère...
mais elle ne doit pas être cruelle.
— Qu'est-ce à dire , monsieur? reprit fièrement Croustillac, ne suis-je pas seul juge... de la peine que méritent ces coupables?... Me refuseriez-vous votre concours lorsqu'il s'agit seulement de conduire cet homme et sa complice à bord d'un bâtiment qui m'appartient?
— Non, monseigneur, mais je fais observer à Votre Altesse qu'il serait peut-être plus généreux de...
Angèle voyant qu'elle ne devait pas rester inactive , se jeta aux pieds de Croustillac en
176 l.E DÉVOUEMENT.
criant grâce ! pendant que Monmouth semblait se renfermer dans un morne et sombre silence; puis s'adressant à M. deChemeraut, la jeune femme ajouta :
— Ah ! monsieur , vous qui paraissez sensible et bon , intercédez pour moi auprès de mon cher lord... Qu'il me condamne aux peines les plus cruelles , j'ai tout mérité , je souffrirai tout... mais que mon cher lord...
— Je vous défends de m'appeler votre cher lord, madame, dit amèrement Croustillac, je ne suis plus votre cher lord !
— Eh bien ! monseigneur , ne me faites pas conduire à bord de ce bâtiment dont vous parlez.
— Et pourquoi cela, madame?
— Mon Dieu , parce que c'est le briganlin le Caméléon, commandé par le capitaine Ralph, monseigneur ; cet homme est cruel , il a remplacé le flibustier l'Ouragan dans ce commandement.
— Et c'est justement pour cela que j'ai choisi le Caméléon, madame; c'est justement parce que le capitaine Ralph est le plus cruel ennemi de votre indigne amant, dit Croustillac (jui comprenait à merveille l'intention d'Angèle.
LE UKVOIEME.NT. 177
— Mais, monseigneur, vous savez bien que ce bâtiment sera mouillé demain matin , ici (oui près, presque au pied du Morne... à l'anse aux Caïmans.
— Oui , madame, je le sais.
— Eh bien , monseigneur , vous voulez me forcer à m'embarquer là , lorsque , pour rien au monde , je n'aurais seulement osé approcher de ce rivage... Oubliez -vous donc, grand Dieu , les affreux souvenirs qui , pour moi, se rattachent à cet endroit?
— Oh ! la line mouche ! pensa Croustillac , cela veut dire ce que je ne savais pas , qu'il y a justement un bâtiment à elle appelé le Caméléon , dont le capitaine lui est dévoué , et qui sera demain matin mouillé près d'ici... J'y suis... Il s'agit probablement de ce navire qu'elle avait fait préparer en toute hâte pour assurer sa fuite et celle du duc lorsqu'elle m'avait vu emmené par le colonel Rutler ; un
, des nègres pécheurs était sans doute parti en avant pour donner des ordres en conséquence.
Le Gascon reprit tout haut après un moment de réflexion ;
— Oui , ces souvenirs sont affreux pour vous... je le sais... madame.
— Eh bien ! monseigneur... aurez-vous donc le courasfe?...
— Oui , oui ! s'écria le chevalier avec une explosion de fureur. Oui... point de pitié pour l'infànie qui m'a indignement outragé !... Tant mieux... ma vengeance commencera plus tôt... je vais vous prouver que vous n'avez aucune pitié à attendre ; vous allez voir.
II frappa sur un gong.
— Qu'allez-vous faire , monseigneur ?
< — Yotre fidèle Mirette va venir, vous-même lui donnerez l'ordre d'envoyer dire au capitaine Ralph de tout préparer à bord du Caméléon pour mettre à la voile au point du jour.
— Ah ! monseigneur , donner moi-même un tel ordre!... C'est de la barbarie...
— Obéissez , madame , obéissez.
Mirette parut.
Angèle donna l'ordre d'un air abattu.
— Je vous ai obéi , monseigneur. Eh bien ! maintenant par pitié accordez-moi une dernière grâce , au nom de notre amour passé...
— Oh ! oui... par saint George ! s'écria Croustillac , passé... Oh ! bien passé...
— Accordez-moi, monseigneur, la faveur d'un moment d'entretien.
— Non. non , jamais.
l.E DÉVOl'EMEM. 17',)
— Monseigneur, ne me refusez pas... no soyez pas impitoyable !
— Arrière , femme infidèle !
— Monseigneur... ! dit Angèle en joignant les mains.
— Monseigneur , dit M. de Chemeraut , au moment de quitter madame pour jamais... ne lui refusez pas cette dernière consolation.
— Vous aussi , M. de Chemeraut , vous aussi !... et pourtant vous avez été témoin... Eh bien ! j'y consens , madame , mais à une condition...
— Ordonnez, monseigneur.
— C'est que votre complice restera là pendant notre conversation.
Peste ! ceci n'est pas maladroit, je pense , se dit Croustillac , j'espère bien que la duchesse va me comprendre et d'abord refuser.
— Mais, mon cher lord, dit en effet Angèle, le dernier entretien que je vous supplie de m'accorder ne doit être entendu que de vous.
— A merveille , oh ! elle comprend à demimot, se dit Croustillac, et il reprit tout haut:
Et pourquoi donc , madame , notre entretien serait-il secret ? Auriez-vous quelque chose de caché pour votre bien-ainié... pour l'amant de votre choix?
1«0 l.E DÉVOUEMENT.
— Mais si j'ai à implorer votre pardon , monseigneur?...
— Eh bien ! madame , vous l'implorerez devant votre complice... Plus vous vous accuserez , plus vous reconnaîtrez votre conduite comme déloyale , infâme , indigne ; plus vous constaterez l'abjection de votre choix. Ce sera la punition de ce scélérat et la vôtre.
— Mais, monseigneur...
— C'est mon dernier mot , répondit Croustillac.
— Ne craignez-vous pas le désespoir de cet homme? dit tout bas M. de Chemeraut.
— Non, non, les traîtres sont lâches: voyez celui-ci , quel air morne , atterré ! Il n'ose pas seulement lever les yeux sur moi... En tout cas, monsieur, envoyez, je vous prie, quelques hommes de votre escorte au dehors de cette galerie , et qu'à mon premier signal , ils entrent. Puis, ayant l'air de se raviser, et croyant faire un coup de maître , Crouslillac dit :
— Au fait , si vous assistiez aussi à cet entretien , monsieur de Chemeraut ? la punition des coupables serait plus cruelle encore.
— Oh ! monseigneur , par pitié ne me condamnez pas à cet excès de honte et d'humilia-i tion , s'écria Angèle avec un accent désespéré.
LE DÉVCIEJIE-M. 181
Et VOUS , monsieur , ayez la générosité de ne pas accepter, dit-elle à M. de Chemeraut.
Celui-ci eut la délicatesse de s'excuser auprès du Gascon , il sortit et laissa ensemble Monmouth, sa femme et l'aventurier.
A peine l'envoyé de France fut-il sorti , que Monmouth, après s'être assuré qu'il ne pouvait pas être entendu, tendit cordialement la main à Croustillac, et lui dit avec effusion :
— Monsieur, vous êtes un homme d'esprit, de courage et de résolution ; merci à vous , et pardonnez-nous de vous avoir un moment soupçonné;
— Oh! oui, pardonnez-nous notre injuste défiance , dit Angèle en prenant de son côté la main du Gascon dans les siennes. Nous étions si inquiets... et puis, vous aviez l'air si furieux , si égaré.
— Nous avions tous raison , madame la duchesse , dit l'aventurier , vous aviez raison d'être inquiète , car mon retour n'annonçait rien de bien rassurant ; j'avais raison d'être furieux , car je prenais monseigneur pour un bandit ; quant à mon air égaré , mordioux ! soit dit sans reproche... vous avouerez qu'il s'est passé ici assez de choses étranges depuis deux jours, pour qu'à la fin j'aie bien pu
i'aventurier. 2. 16
m'aliurir un peu ; heureusement que mon aplomb est revenu... quand j'ai vu que je n'étais qu'un sot... et que je risquais de tout perdre.
— Brave et excellent homme , dit Monmoiith.
— Brave, c'est dans le sang des Croustillac, monseigneur ; excellent , ma foi , je n'en sais rien... Si cela est... ce n'est pas ma faute... c'est l'ouvrage de madame votre femme... qui m'a donné l'envie d'être meilleur que je ne l'étais. Ah çà ! prince , les moments sont précieux, tout est prêt pour soulever une province d'Angleterre en votre faveur , Louis XIV appuiera cette insurrection... On vous offre en perspective la vice-royauté d'Ecosse , d'Irlande et toutes sortes d'autres faveurs.
— Jamais je ne consentirai à profiter de ces offres... Les guerres civiles m'ont coûté trop cher , g'écria Monmoulh ; puis regardant Angèle il ajouta : Et je n'ai plus d'ambition.
— Monseigneur, réfléchissez bien... Si le cœur vous en dit , vous ôlez de votre visage cet enduit couleur de bronze , vous dites au Chemeraut que des raisons à vous connues vous ont obligé de garder l'incognito jusqu'ici, vous lui prouvez qui vous êtes , je vous rends
l.E DÉVOCEMEST. 185
votre duché, et je vous demande la grâce d'aller me battre à vos côtés en Cornouailles , ou ailleurs , afin de vous servir comme on dit de cuirasse humaine... Je suis sur que ça fera plaisir à madame la duchesse...
— Et nous le soupçonnions ! dit Angèle en regardant son mari.
— Il faut qu'il nous pardonne , dit le duc; les hommes comme lui sont si rares... qu'il est permis de douter qu'on les rencontre...
— ^Ah ! tenez, mordioux, monseigneur. . . vous allez m'embarrasser... Parlons affaires... Acceptez-vous, oui ou non, les vice-royautés?... Après ça, n'allez pas croire que je vous presse de dire oui..., monseigneur, pour me débarrasser de votre rôle ! Il me plait , il m'amuse ce rôle... j'y suis fort habitué... Maintenant, ça me ferait même un effet désagréable de ne plus m'entendre dire monseigneur, sans compter que je ris dans ma moustache en pensant à toutes les bourdes que je fais avaler au bonhomme Chemeraut avec son air important. Si j'insiste, monseigneur , pour vous prier de reprendre votre rang, c'est qu'il paraît qu'on a furieusement besoin de vous en Angleterre , pour faire le bonheur du peuple en général et celui des Cornouaillois en particu-
lier... Vous devez savoir ça mieux que moi...
— Ail ! je connais trop ces vains prétextes que l'on offre à l'ambitionc
— Mais , monseigneur , ça a l'air cette foisci d'être parfaitement préparé. La frégate qui a amené le bonhomme Chemeraut est remplie d'armes et de munitions de guerre; il y a là dedans de quoi armer et révolutionner tous les Cornouaillois du monde ; de plus vous pouvez compter sur une douzaine de vos partisans...
— De mes partisans! et où cela? s'écria Monmoutlî.
— A bord de la frégate de chemeraut. Ces braves gens m'attendent , c'est-à-dire vous attendent , monseigneur , avec une impatience incroyable. Il y a surtout un forcené , nommé Mortimer, que Chemeraut a eu toutes les peines du monde à retenir à bord , tant cet enragé était possédé du désir de me serrer... je veux dire de vous serrer dans ses bras , monseigneur , car je nous confonds toujours.
Angèle , voyant l'air accablé de son mari , lui dit :
— Mon Dieu , mon ami , qu'avez-vous ?
— Il n'y a plus à hésiter , dit Monmouth , je dois déclarer toute la vérité à M. de Chemeraut...
LE DÉVOUEMENT. IfS
— Grand Dieu! Jacques, que dis-tu?
— Vous voulez être vice-roi ! A la bonne heure , monseigneur.
— Non, monsieur... je veux vous empêcher de vous perdre pour moi , ma reconnaissance n'en sera pas moins éternelle pour le service que vous avez voulu me rendre...
— Comment , monseigneur , ce n'est pas pour être vice-roi que vous me dépossédez de ma principauté?
— Mes partisans sont à bord de la frégate , si j'acceptais votre offre généreuse , monsieur , demain vous seriez reconnu... perdu...
— Mais, monseigneur...
— Sans cette circonstance qui , je vous le répète, doit vous faire découvrir d'un moment à l'autre... j'aurais peut-être accepté votre généreux dévouement ; l'erreur de M. de Chemeraut eût au moins duré quelques jours... et je pouvais vous mettre à l'abri de ses ressentiments ; mais accepter votre offre, monsieur, sachant la présence de mes partisans à bord de la frégate , ce serait vous exposer à un danger certain... Je n'y consentirai jamais.
— Monseigneur , vous oubliez donc qu'il s'agit pour vous d'une prison perpétuelle , si
18G LE DÉVOUEUENT.
VOUS ne voulez pas vous mettre à la lê(e de ce soulèvement?
— C'est parce qu'il s'agit pour moi d'échapper à un danger, que je ne veux pas vous sacrifier, monsieur. Lorsque j'appris que vous étiez parti , prisonnier du colonel Rutler , j'allais courir à votre poursuite , afin de vous enlever de ses mains.
— Mon Dieu , Jacques ! pensez-y donc , la prison... une prison éternelle! mais c'est impossible... Et moi... moi, que deviendrai-je, si l'on m'empéclie de vous accompagner ? Non , non, vous ne refuserez pas le sacrifice de cet homme généreux.
— Angèle, dit le prince d'un ton de reproche, Angèle... et cet homme généreux... l'abandonnerons-nous lâchement , lorsqu'il se sera dévoué pour nous? Pour échapper à la prison... le condamnerons-nous à une captivité éternelle?...
— Lui?...
— Mais sans doute... N'esl-il pas maintenant possesseur d'un secret d'État? M. de Chemeraut ne sera-t-il pas furieux de se voir joué? Je vous dis qu'il n'échappera pas à une prison perpétuelle lorsque la méprise sera découverte.
l.E UEVOl'EHEM. 187
— Mordioux , monseigneur , mêlez-vous de ce qui vous regarde , s'il vous plaît , s'écria Crouslillac , et ne m'ôtez pas le pain de la bouche, comme on dit... Prisonnier d'État! peste, vous êtes bien dégoûté... Mais vous ne savez donc pas que ça me fera une retraite assurée... un abri certain pour mes vieux jours ; franchement la vie aventureuse m'ennuie, il faut faire une fin ; je voulais quelque chose de stable... jugez si cela me convient... Prisonnier d'État ! diable, ne l'est pas qui veut, monseigneur ; par pitié , je vous le répète , n'ôtez pas cette dernière ressource à mes vieux ans... ne détruisez pas mon avenir...
— Écoutez-moi , brave et digne chevalier , lui répondit affectueusement Monmoulh en lui serrant la main , je ne suis pas dupe de vos ingénieuses défaites...
— Monseigneur , je vous jure...
— Écoutez-moi, je vous en prie; lorsque vous m'aurez entendu, vous ne vous étonnerez plus de mon refus... Vous verrez que je ne puis accepter votre généreux sacrifice sans être doublement coupable... Vous comprendrez les douloureux souvenirs , pour ne pas dire les remords... que vos offres de dévouement , que les événements présents éveillent
188 I.E DÉVODEMEPÎT.
en moi... Et vous, Angèle , mon enfant bienaimée... vous apprendrez enfin un secret que jusqu'à présent j'ai dû vous cacher ; il faut une circonstance aussi grave que celle où nous nous trouvons pour me forcer à vous faire cette douloureuse révélation.
Xïl
Le martyr.
— Mon Dieu , Jacques, que voulez-vous dire? vous m'effrayez, dit Angèle en voyant l'agitation de Monmouth.
— Vous savez , dit le prince à Croustillac , par suite de quels événements politiques j'ai été arrêté et mis à la Tour de Londres en 1683?
— Vous m'excuserez , monseigneur , si je n'en sais pas un mot ; je suis ignorant comme une carpe à l'endroit de l'histoire contemporaine, ce qui, soit dit en passant, et sans me
vanter , rendait mon rôle outrageusement difficile... car j'avais toujours peur de dire quelque ànerie... et de compromettre ainsi, non ma réputation de savant , je n'en ai cure , mais votre fortune dont je m'étais imprudemment chargé.
— Eh bien donc , dit Monmouth , après la mort de mon père, lorsque le duc d'York, mon oncle, monta sur le trône sous le nom de Jacques II, j'entrai dans une conspiration contre lui. Je ne chercherai pas à justifier ma conduite... aujourd'hui les années, les réflexions m'ont éclairé; je le reconnais, j'étais aussi coupable qu'insensé ; le jeune comte d'Argyle était l'àme de ce complot ; tout se tramait pour ainsi dire sous les yeux du prince d'Orange , alors slathouder, à cette heure roi d'Angleterre... Argyle connaissait mon action sur le parti protestant, mon ambition, mes ressentiments contre Jacques II ; il n'eut pas de peine à m'associer à ses desseins ; bientôt , grâce à mon nom, à mon influence , je fus le chef de la conjuration...
J'avais des intelligences en Angleterre , on n'attendait plus , disait-on, que nia présence pour renverser du trône un roi papiste et pour me proclamer à sa place. Je partis du Texel
avec trois bâtiments cliargés de soldats que j'avais embauchés ; Argyle, m'ayant devancé en Ecosse, avait payé de sa tète l'audace de sa tentative. J'abordai en Angleterre à la tète de quelques partisans dévoués. Je reconnus alors combien j'avais été trompé. Trois ou quatre mille hommes, au plus, se joignirent à la poignée de braves qui s'étaient associés à mon sort, et parmi lesquels on comptait Morlimer , Rothsay, Dudley. Le fils de Monk, le jeune duc d'Albermale s'avança contre moi à la tête de l'armée royale ; je voulus brusquer la fortune, tenter un coup décisif, j'attaquai l'ennemi à Sedgemore , près de Bridgewater , je fus battu... malgré des prodiges de valeur de ma petite armée et surtout de ma cavalerie, commandée par le brave lord George Sidney.
En prononçant ce mot , la voix du prince s'altéra, une douloureuse émotion se peignit sur ses traits.
— George Sidney! mon second père... mon bienfaiteur ! s'écria Angèle, c'est en combattant pour toi qu'il est mort ! C'est donc à cette bataille qu'il a été tué... tel était donc le secret que tu me cachais !...
Le duc baissa la tête, garda un moment le silence et reprit :
— Tout à riieure, tu sauras tout, mon enfant... Notre déroute fut complète. Blessé, j'errai au hasard. Ma tète était mise à prix. Je fus arrêté le lendemain de cette fatale défaite et conduit à la Tour de Londres ; on instruisit mon procès. Reconnu coupable de haute trahison, je fus condamné à mort.
— Ah ! s'écria Angèle en poussant un cri d'effroi et en se précipitant dans les bras de Jacques, tu m'as trompé... Mon Dieu , je te croyais seulement exilé !
— Calme-toi, calme-toi, Angèle... oui, je t'avais caché cette condamnation, autant pour ne pas t'inquiéter que pour... Puis, après un moment d'hésitation , Monmouth ajouta : Tu vas tout savoir... Il me faut du courage, oui, bien du courage, pour te faire cette révélation.
— Pourquoi? qu'as-tu donc à craindre? dit Angèle.
— Hélas... pauvre enfant, lorsque tu m'auras entendu, peut-être tu me regarderas avec horreur.
— Toi , toi ! Jacques, crois-tu cela , mon Dieu ! le pourrais-je jamais?
— Enfin, reprit Monmouth avec effort, quoi qu'il arrive, je dois parler... au moment peutêtre do nous séparer pour toujours.
— Jamais... Oh! jamais! dit Angèle avec désespoir.
— Mordioiix ! je jetterai plutôt M. de Chemeraiit du haut en bas du précipice du Morne-au- Diable, sous le plus mince prétexte , s'écria Croustillac. Ensuite de quoi, avec vos esclaves, nous aurons bon marché de l'escorte. Mais, j'y pense... voulez-vous tenter ce moyen? Combien avez-vous d'esclaves capables de s'armer, monseigneur?
— Vous oubliez, chevalier, que l'escorte de M. de Chemeraut est considérable; les nègres pêcheurs sont partis , il n'y a pas ici plus do quatre ou cinq hommes... Toute violence, est impossible... La Providence veut sans doute que j'expie un grand crime... Je me résignerai.
— Un crime ! toi, Jacques! coupable d'un grand crime. Jamais je ne le croirai ! s'écria Angèle.
— Si mon crime fut involontaire, il n'en fut pas moins horrible... Angèle, à celte heure, il est de mon devoir de te révéler tout ce que je dois à Sidney, à ton noble parent qui prit tant de soin de ton enfance , pauvre orpheline ! Pendant que tu achevais ton éducation en France, où il t'avait conduite, Sidney, que j'a-
194 l,E MikRTYR.
vais vu en Hollande, s'était attaché à mon sort^ une singulière conformité de goûts, de principes, de pensées , nous avait rapprochés ; mais il était si fier, que je fus obligé d'aller au-devant de lui. Combien je me félicitai de lui avoir le premier serré la main!... Jamais àme humaine n'approcha de la beauté de l'àme de Sidney ! jamais il n'existera de caractère plus noble , de cœur plus ardent, plus généreux ! Rêvant le bonheur des peuples, trompé comme je le fus peut-être moi-même sur la véritable portée de mes desseins, il crut servir la sainte cause de l'humanité, il ne servit que la funeste ambition d'un homme ! Pendant que la conspiration s'organisait, il fut mon émissaire le plus actif, mon confident le plus intime. Te dire , mon enfant, l'attachement profond , aveugle , de Sidney pour moi , serait impossible ; une seule affection luttait dans son cœur avec celle qu'il m'avait vouée, c'était sa tendresse pour toi, toi sa parente éloignée qu'il avait recueillie ; oh ! combien il te chérissait ! A travers les agitations et les périls de sa vie de soldat et de conspirateur, il trouvait toujours quelques moments pour aller embrasser son Angèle. A son retour... c'était toujours les larmes aux yeux qu'il me parlait de toi... Oui, cet homme d'une
folle inirépitlité, d'une énergie indomptable... pleurait comme un enfant en me disant tes grâces naïves, les qualités de ton cœur, ta jeunesse studieuse et triste , pauvre petite abandonnée, car tu n'avais au monde que Sidney... A la fatale journée de Bridgewater , il commandait ma cavalerie ; après des prodiges de valeur, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille ; quant à moi... emporté par un flot de fuyards, gravement blessé, il me fut impossible de le retrouver.
— N'est-ce donc pas à cette journée qu'il mourut? dit Angèle en essuyant ses yeux.
— Écoute, écoute... Angèle... Oh! tu ne sais pas comme mon cœur se brise à ces souvenirs...
— Et le nôtre donc, monseigneur ! dit Crouslillac, brave Sidney !... Un je ne sais quoi me dit qu'il n'est pas mort à cette journée de Bridgewater... et que nous le retrouverons encore...
Monmouth tressaillit, resta un moment accablé et reprit :
— Allons, courage ! Je vous le disais donc , Sidney fut laissé pour mort sur le champ de bataille ; je fus arrêté, condamné , et mon exécution fut fixée au 15 juillet 1685. On m'avait
signifié ma sentence, je devais être exécuté le lendemain, j'étais seul dans ma prison. Au milieu des funèbres méditations où j'étais plongé durant les heures terribles... qui précédèrent le moment de mon supplice... je te le jure devant Dieu qui m'entend , si quelques pensées douces et consolantes vinrent me calmer... ce furent celles que je donnai au souvenir de Sidney, en évoquant les beaux temps de notre amitié... Je le croyais mort, et je me disais: Dans quelques heures je serai pour jamais réuni à lui... Tout à coup la porte de mon cachot s'ouvrit, Sidney parut...
— Mordioux... tant mieux... J'étais bien sûr qu'il n'était pas mort, s'écria Croustillac.
— Non... il n'était pas mort, répondit le duc avec un soupir. Plût au ciel qu'il fût mort en soldat sur le champ de bataille !
Angèle et l'aventurier regardèrent Monmouth avec étonnement.
Celui-ci continua.
— A la vue de Sidney , je crus être le jouet d'une vision produite par l'agitation de mes esprits ; mais je sentis bientôt ses larmes couler sur mes joues, mais je me sentis bientôt serré dans ses bras. — Sauvé!... Vous êtes sauvé!... me dit-il à travers des pleurs de
joie. — Sauvé? lui dis-je en le regardant avec stupeur. — Sauvé, oui... Ecoutez-moi... repritil, et voici ce qu'il me raconta. Le roi mon oncle ne pouvait ouvertement m'accorder ma grâce, la politique s'y opposait -, mais il ne voulait pas faire périr le fils de son frère sur l'échafaud. Instruit par un de ses courtisans , qui était néanmoins de mes amis , de la ressemblance qui existait entre Sidney et moi, ressemblance qui t'a si vivement frappée la première fois que je t'ai vue , chère enfant, dit Monmouth à Angèle, le roi Jacques avait secrètement procuré à Sidney les moyens de s'introduire dans ma prison ; cet ami dévoué devait prendre mes vêtements, je devais prendre les siens, et sortir de la Tour à l'aide de ce stratagème. Le lendemain , apprenant mon évasion , le dévouement de Sidney resté prisonnier à ma place, le roi le ferait mettre en liberté et ordonnerait de me rechercher activement: mais ces ordres ne seraient qu'une apparence ; on favoriserait en secret mon départ pour la France. Je devais seulement écrire au roi pour lui donner ma parole de ne jamais rentrer en Angleterre.
— Eh bien ! dit Angèle intéressée au dernier point par ce récit, tu acceptas l'offre de Sidney et il resta prisonnier à ta place...
— Hélas, oui ! j'acceptai, car tout ce que uio disait Sidney ne me paraissait que trop vraisemblable ; sa présence à cette heure dans la Tour , malgré la sévère surveillance dont j'étais environné , devait me faire croire qu'une volonté toute-puissante concourait mystérieusement à mon évasion.
— N'en était-il donc pas ainsi ? s'écria Angèle.
— Rien ne semble pourtant plus naturellement arrangé, dit Croustillac.
— En effet, ditMonmoutli en souriant avec amertume , rien n'était plus naturellement arrangé, il ne fut que trop facile à Sidney de me persuader... de détruire mes objections.
— Et quelles objections pouvais-tu faire? dit Angèle ; qu'y avait-il donc d'étonnant à ce que le roi Jacques ne voulût pas faire couler ton sang sur l'échafaud , en facilitant secrètement ta fuite ?
— Et puis, Sidney aurait-il pu s'introduire si facilement auprès de vous , monseigneur, sans le secours d'une suprême influence? ajouta l'aventurier.
— Oh ! n'est-ce pas, s'écria le duc avec une triste satisfaction, n'est-ce pas que tout ce que disait Sidney devait me sembler... probable,
possible ? N'est-ce pas que je pouvais le croire ?
— Mais sans doute ! dit Angèle.
— N'est-ce pas, continua le prince, n'est-ce pas qu'on pouvait ajouter foi à ses paroles sans être égaré par la peur de la mort ? sans être entraîné par un lâche, par un horrible égoïsme? Et encore, je vous le jure, oh! je vous le jure, je ne me rendis pas tout d'abord à ce que me disait Sidney ! Avant d'accepter la vie et la liberté qu'il venait m'offrir au nom du roi mon oncle, je me demandai quel serait le sort de mon ami , si Jacques ne tenait pas sa promesse ; je me dis que la plus grande punition que pût mériter un homme capable d'en avoir fait évader un autre, était la prison... alors... en admettant cette hypothèse, une fois libre, quoique réduit à me cacher, je disposais d'assez de ressources pour ne pas quitter l'Angleterre avant d'avoir à mon tour délivré Sidney... Que vous dire de plus ?. . . L'instinct de la vie. . . la peur de la mort sans doute , obscurcirent mon jugement... troublèrent ma raison...
j'acceptai , car je crus à tout ce que me disait Sidney... Hélas !... coudjien j'étais insensé !
— Insensé, mordioux ! c'est en n'acceptant
200 LE MAKTYR.
pas que vous auriez été un insensé, s'écria Croustillac.
— Qui donc, mon Dieu, aurait hésité à la place ? dit Angèle.
— Non , non , je vous dis que je ne devais pas accepter; mon cœur, sinon ma raison, devait se révolter à cette proposition trompeuse... mais que sais-je... une sanglante fatalité... peut-être un affreux égoïsme me poussaient... j'acceptai... Je serrai Sidney dans mes bras, je pris ses vêtements et je lui dis... à demain... avec la conviction que le lendemain je le verrais. Je sortis de ma chambre, le geôlier m'attendait à la porte ; grâce à ma ressemblance extrême avec Sidney... il ne s'aperçut de rien et me conduisit à la hâte par un chemin secret jusqu'à une sortie de la Tour; j'étais libre... J'oubliais de vous dire que Sidney m'avait indiqué une maison de la Citç où je pourrais en toute sûreté l'attendre... car il devait... disait-il, revenir le lendemain me rejoindre pour concerter notre départ; enfin dans celte maison de la Cité je retrouverais mes pierreries que j'avais confiées à Sidney à mou départ de Hollande, et dont la valeur était énorme... Enveloppé de son manteau, manteau que vous portiez tout à l'heure, et qui est resté
sacré pour moi, je me dirigeai vers la maison de la Cité. Je frappai ; une vieille femme vint m'ouvrir, me conduisit dans une chambre écartée, et me remit un coffret de fer dont Sidney m'avait donné la clef, j'y trouvai mes pierreries. Brisé de fatigues, car les insomnies qui précèdent le jour du supplice sont bien affreuses, je m'endormis... Pour la première fois depuis ma condamnation à mort , je cherchai le sommeil sans me dire que l'échafaud m'attendait au réveil... Lorsque je me levai le lendemain, il était grand jour, un brillant soleil pénétrait à travers mes rideaux, je les ouvris , le ciel était pur, il faisait une radieuse journée d'été... Oh! j'eus alors des élans de bonheur et de joie impossibles à rendre... J'avais vu ma tombe ouverte et j'existais !... j'aspirais la vie par tous les pores. Eperdu de reconnaissance, je me jetai à genoux, et j'enveloppai dans la même bénédiction , Dieu , le roi , Sidney ! Je m'attendais à voir cet ami si cher... d'un moment à l'autre ; je ne doutais pas, oh ! non, je ne pouvais pas douter de la clémence du roi... Tout à coup j'entendis au loin la voix de ces crieurs qui annoncent les événements importants, il me sembla qu'ils prononçaient mon nom... je crus que c'était une illusion... C'é-
tait bien mon nom... Oh! alors un effroyable pressentiment me traversa l'esprit... mes cheveux se dressèrent sur ma tête... j'étais resté à genoux, j'écoutais avec d'horribles battements de cœur; les voix approchèrent... j'entendis encore mon nom mêlé à d'autres paroles ; un éclair de joie aussi folle que mon pressentiment avait été horrible changea ma terreur en espoir... Insensé... je crus que l'on criait les détails de l'évasion du duc de Monmouth. Dans mon impatience , je descends dans la rue , j'achète cette relation , je remonte le cœur palpitant, serrant ce papier entre mes mains.
En disant ces mots, Monmouth devint d'une pâleur effrayante ; il se soutint à peine ; une sueur froide inonda son front.
— Eh bien ! s'écrièrent Angèle et Croustillac qui ressentaient une angoisse poignante.
— Ah! s'écria le duc avec une explosion déchirante, c'étaient les détails de l'exécutiojv du duc de Monmouth.
— Et Sidney ! s'écria Angèle.
— Sidney était mort... pour moi... mort martyr de l'amitié... Son sang , son noble sang avait coulé sur l'échafaud au lieu du mien... Maintenant, Angèle, malheureuse enfant! com-
prends-lii pourquoi je t'ai toujours caché ce funeste secret ' ?
En disant ces mots, le prince tomba assis
' Voici comment finit le paragraphe de Hume, déjà cité :
« Après son exécution, ses partisans conservèrent l'espérance de le revoir à leur tête, ils se flattèrent que le prisonnier qu'on avait exécuté n'était pas le duc de Monmouth, mais qu'un de ses amis, qui hii ressemblait BEAUCOUP, AVAIT EU LE COURAGE DE MOURIR POUR LUI.
Sainle-Foix, dans une lettre sur le Masque de fer (Amsterdam 1768), ajoute :
V II est certain que le bruit courut dans Londres qu'un officier de l'armée de Monmouth, qui lui ressemblait beaucoup, fait prisonnier et sûr d'élre condamné à mort, avait reçu la proposition de passer pour lui avec autant de joie que si on lui eût accordé la vie, et que, sur ce bruit, une grande dame, ayant gagné ceux qui pouvaient ouvrir son cercueil, et lui ayant regardé le bras droit, s'écria : Ah! ce n'est pas le duc de Monmouth. »
Enfin, Sainte-Foix, qui cherche à prouver que le Masque de fer n'était autre que le duc de Monmouth, cite un passage d'un autre ouvrage anglais, par Pyms, et dans lequel on lit :
« Le comte Danby envoya chercher le colonel Skelton, qui avait eu ci-devant la lieutenauce de la Tour et à qui le prince d'Orange l'avait ôlé pour la donner au lord Lucas. — Skelton, lui dit le comte Danby, hier au soir, en soupant avec Robert Johnston, vous lui dîtes que le
dans un fauteuil, en cachant sa figure dans ses mains ; Angèle se jeta à ses pieds en étouffant ses sanglots.
duc de Monmouth était vivant et enfermé dans quelque château en Angleterre. — Je n'ai point affirmé cela, puisque je n'en sais rien, dit Skelton, mais j'ai dit que la nuit d'après la prétendue exécution du duc de Monmouth, le roi, accompagné de trois hommes, vint luimême le tirer de la Tour et que le duc fut emmené par lui. »
Sainte -Foix cite encore une conversation du père Tournemine et ajoute :
« La ducliesse de Portsmouth dit au père Tournemine et au confesseur du roi Jacques, qu'elle reprocherait toujours à la mémoire de ce prince l'exécution du duc de Monmouth, après que Charles II, à l'heure de la mort et prêt à communier avait fait promettre, devant l'hostie que Huldeston, prêtre catholique avait secrètement apportée, avait fait promettre au roi Jacques (alors duc d'York) que quelque révolte que tentât le duc de Monmouth, il ne le ferait jamais punir de mort. — Aussi, le roi Jacques ne l'a-t-il pas fait mourir, répondit le père Sunders. »
Nous ne multiplierons pas les citations. Nous voulions seulementétahlirquela donnée de ce récitn'était pas absolument une fiction romanesque, et que si elle ne reposait pas sur une certitude historique absolue, elle était du moins basée sur une possibilité vraisemblable.
L'arrestation.
Le chevalier , profondément attendri par le récit de Monmouth , essuya furtivement ses larmes , et se dit :
— Je comprends maintenant ce que voulait me dire cet animal de Rutler , avec son éternel poignard, lorsqu'il me parlait de mon exécution...
— Angèle , Angèle , mon enfant , dit le duc en relevant son noble visage baigné de larmes et en serrant la jeune femme entre ses bras ,
tiOfi l'ariiestation.
pourras-tu jamais me pardonner le meurtre cle Sidney, mon ami, mon frère, ton seul parent, ton seul protecteur?
— Hélas ! ne Tavez-vous pas remplacé auprès de moi. . . Jacques ?. . .J'avais pleuré sa mort croyant qu'il avait été tué sur un champ de bataille. Croyez-vous que mes regrets seront plus cruels maintenant que je sais qu'il a sacrifié sa vie pour vous? qu'il a fait ce que je ferais pour toi avec tant de Ijonheur... Jacques , mon amant , mon époux !
— Anse bien-aimé de toute ma vie, s'écria le duc, tes paroles n'apaisent pas la violence de mes remords ; mais au moins tu sauras quelle reconnaissance religieuse j'ai toujours eue pour Sidney , pour ce saint martyr de l'amitié. Quête dirai-je de plus? Je passai deux jours dans un état voisin de la folie ; lorsque je revins à moi, je trouvai une lettre de Sidney. Il avait fait en sorte qu'elle ne me fût remise que le soir du jour où il périssait pour moi ; il m'expliquait son pieux mensonge ; il n'avait pas vu le roi Jacques.
— 11 ne l'avait pas vu ! s'écria Angèlc.
— Non, tout ce qu'il m'avait ditétait faux... Aussi tu comprends , si j'ai raison de maudire toujours la coupable facilité avec laquelle je