‹ L'aventurier ou la barbe-bleueChapitre 35 sur 46 · L'ARRESTATION · texte numérisé non relu

L'ARRESTATION

me suis laissé persuader... Maintenant qu'il est mort pour moi... la fable à laquelle j'ai cru me semble folle, monstrueuse... Non , il n'avait pas vu le roi. Dépositaire de mes pierreries , il en avait distrait de quoi se procurer une somme considérable , grâce à laquelle il avait gagné un des officiers de la Tour, lui demandant pour toute grâce de me voir une dernière fois... Cet officier était-il d'acord avec Sidney pour la substitution de personne qui devait me sauver ? fut-il aussi dupe de notre ressemblance, et ne s'aperçut-il de rien? je ne le sais... Le lendemain on vint chercher Sidney, il suivit ses bourreaux , mais il refusa de parler de crainte qu'on ne le reconnût à sa voix... Le sacrifice fut accompli , ajouta Monmouth en essuyant ses larmes qui avaient encore coulé à ce récit. Je quittai Londres secrètement et je me rendis en France sous un faux nom pour t'y chercher, Angèle... Sidney m'avait donné tout pouvoir pour la retirer des mains des personnes auxquelles il l'avait confiée , dit le prince en s'adressant à Croustillac. Frappé de sa beauté , de sa candeur , de ses adorables qualités, me sentant digne et capable de remplir les derniers vœux de Sidney en faisant le bonheur de son enfant d'adoption... j'épousai

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cet ange, nous partîmes pour les colonies espagnoles , je croyais y être en sûreté. Tout en prenant les plus grandes précautions pour n'être pas reconnu... le hasard me lit rencontrer à Cuba un capitaine anglais que j'avais vu à Amsterdam... Je me crus découvert... Nous partîmes. Après quelques mois de voyage nous vînmesnous établir ici. Afin de dérouter les soupçons , de pouvoir veiller sur ma femme et de n'être pas soumis à une réclusion qui m'eût été mortelle, je pris tour à tour les déguisements que vous savez , et je pus impunément parcourir l'île... Grâce à mes pierreries , nous, achetâmes plusieurs petits navires , par l'intermédiaire de maître Morris , homme sûr et probe , qui savait , sans être dans le secret , à quoi s'en tenir sur les prétendus veuvages de ma femme. Non-seulement nos armements de commerce augmentèrent peu à peu notre fortune... que nous pouvions avoir un jour à transmettre à des enfants... mais ils nous permirent d'avoir toujours à notre disposition un moyen d'évasion... Le Caméléon n'a pas été construit dans un autre but... et je l'ai même , au grand effroi d'Angèle , commandé comme flibustier , dans une rencontre avec un pirate espagnol... Nous vivions donc ici très-heureux , presque

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tranquilles, lorsque j'appris que le chevalier de Crussol , à qui j'avais autrefois sauvé la vie , arrivait comme gouverneur... Quoiqu'il fût homme d'honneur, je craignis de me découvrir à lui... Mon premier mouvement fut de quitter la Martinique avec ma femme... mais j'appris alors la déclaration de guerre de la France contre l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande, et... que certains bruits commençaient à circuler en Angleterre , sur la manière miraculeuse dont j'avais été sauvé... Mes partisans s'agitaient . dit-on ; je n'avais aucune justice à attendre de Guillaume d'Orange ; je devais donc me croire plus en sûreté dans cette colonie , que partout ailleurs... j'y demeurai , malgré la présence de M. de Crussol , mais en redoublant de précautions. Les prétendus veuvages de ma femme, les fréquentes visites du flibustier , du Caraïbe et du boucanier , formèrent bientôt un ensemble de faits si incompréhensible , qu'il fut impossible de deviner la vérité ; ce qui nous servait d'un coté... nous fut cependant presque fâcheux. M. de Crussol, curieux de connaître la femme étrange dont on parlait de tantde façons différentes , vint au Morne-au-Diable ; la. fatalité voulut que j'y fusse alors, sous les traits du boucanier ; je ne pus éviter la rencontre du.

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gouverneur que nous étions loin d'attendre. Malgré la barbe épaisse qui déguisait mes traits, M. de Crussol avait conservé de moi un trop vif souvenir pour me méconnaître complètement ; aussi pour s'assurer de la vérité , il me dit brusquement : « Vous n'êtes pas ce que vous paraissez être. » Craignant que tout ne fût révélé à Angèlequi me savait proscrit, mais qui ignorait les dangers auxquels j'étais alors exposé si mon existence éiait connue, je dis à M. de Crussol :

— Au nom d'un service passé, je vous demande le silence... mais je vous dirai tout...

En effet, je ne lui cachai rien. Il me jura sur l'honneur de me garder le secret et de faire son possible pour que nous ne fussions pas inquiétés... Il a tenu sa promesse... mais en mourant...

— Il a tout avoué au père Griffon par scru pule de conscience , dit le chevalier.

— Comment savez-vouscela? dit le duc.

Crouslillac raconta alors à Monmouth comment le mystère de son existence avait été révélé au confesseur du roi Jacques , et comment le père Griffon avait involontairement causé cette trahison.

— Maintenant, chevalier, dit Monmouth,

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vous savez au prix de quel admirable sacrifice je dois celte vie que j'ai juré de consacrer à Angèle... je vous ai dit les affreux remords que me cause le dévouement de Sidney ; vous comprendrez , je l'espère , chevalier , que je ne veuille pas m'exposer à de nouveaux et cruels regrets en causant votre perte.

— Ah ! vous croyez , monseigneur , que ce que vous venez de nous raconter là est fait pour m'ôter l'envie de me dévouer pour vous? Mordioux ! vous vous trompez furieusement !

— Comment, s'écria le duc, vous persistez ?

— Si je persiste ! je persiste doublement s'il vous plaît, et par une raison toute simple... Tenez, monseigneur... pourquoi vous cacheraije cela?,.. Tout à l'heure... c'était bien plus pour l'amour de madame la duchesse que je voulais vous servir, que par dévouement raisonné pour vous ; ça ne doit pas vous offenser, monseigneur, je ne vous connaissais pas... Mais, maintenant que je vois ce que vous êtes, mais maintenant que je sais comment vous regrettez vos amis et comment vous reconnaissez ce qu'ils font pour vous. . . madame votre femme serait une véritable Barbe-bleue, elle serait le diable en personne, elle serait amoureuse de tous les boucaniers, de tous les anthropophages

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(les Antilles, que je ferais pour vous tout ce que je faisais pour madame la duchesse, monseigneur !

— Mais, chevalier...

— Mais, monseigneur... tout ce que je puis vous dire , c'est que vous me donnez envie d'être pour vous un second Sidney... voilà tout... Eh! mordioux , c'est tout simple, on n'inspire jamais ces dévouements-là sans les mériter.

— Je veux vous croire, chevalier, mais on est indigne de ces dévouements-là... quand on les accepte volontairement.

— Ah ! mordioux ! monseigneur , sans reproche... vous êtes aussi têtu avec votre générosité , que cet ours de Flamand était insupportable avec son poignard... Voyons... raisonnons un peu... Ce que vous voulez, avant tout, n'est-ce pas, c'est me sauver de la prison ?

— Sans doute...

— Car je ne crois pas que vous soyez trèspressé d'abandonner madame la duchesse. Eh bien ! en disant qui vous êtes au bonhomme Chemeraut, me sauverez-vous? Je ne suis pas un grand clerc , mais il me semble que toute la question est là, n'est-ce pas, madame la duchesse ?

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— Il a raison, mon ami , dit Angèle en regardant son mari d'un air suppliant.

— Je poursuis, reprit fièrement Croustillac. Or, vous dites donc au bonhomme Chemeraut : <c Monsieur, je suis le duc de Monmouth, et le « chevalier que voici , n'était qu'un mauvais <( plaisant... )« Soit... jusque-là ça va bien. A cette ouverture, le Chemeraut vous répond : « Monseigneur , consentez-vous , oui ou non, « à être le chef de l'insurrection en Angle- « terre? »

— Jamais... jamais ! s'écria le duc.

— Très-bien , monseigneur. Maintenant je sais ce que vous a coûté l'insurrection... maintenant j'ai le bonheur de connaître madame la duchesse; comme vous, je dirais : Jamais... Seulement, que répond le bonhomme Chemeraut à ce jamais ? le bonhomme Chemeraut répond : « Vous êtes mon prisonnier... » Est-ce vrai ?

— Malheureusement, cela est possible, dit Monmouth.

— Hélas ! cela n'est que trop réel ! dit Ansèle.

« — Quant à ce drôle, quant à cet intri- « gant , continuera le bonhomme Chemeraut «' en s'adressant à moi, dit Croustillac, quant

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«1 à cet imposteur, à ce chevalier d'industrie, «t comme il s'est impudemment joué de moi, <c comme je lui ai confié une demi-douzaine «de secrets d'État plus importants les uns « que les autres, et particulièrement comme « quoi les confesseurs de deux grands rois ont ti joué à V aiguillette empoisonnée avec la con- •1 fession de leurs pénitents... il va être traité «t selon ses mérites... » Or, ledit bonhomme Chemeraut, d'autant plus furieux que je lui aurai fait avaler une plus énorme quantité de couleuvres, ne me ménagera pas, et je m'estimerai très-heureux s'il me fait pourrir dans un cul de basse-fosse au lieu de me faire pendre haut et court, vu ses pleins pouvoirs, ce qui serait une autre manière de me réduire au silence.

— Ah! ne parlez pas ainsi... celte idée est affreuse... s'écria Angèle.

— Vous le voyez bien , généreux insensé ! dit à son tour le duc avec attendrissement. Vous reconnaissez vous-même l'imminence du danger auquel vous vous êtes exposé pour moi.

— D'abord, monseigneur, reprit le Gascon avec un flegme imperturbable, ainsi que je le disais tout à l'heure à madame la duchesse ,

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lorsque je la croyais affolée d'un certain drôle à figure cuivrée, d'abord, il est clair que l'on ne se dévoue pas pour les gens, dans le seul but d'être couronné de roses et caressé par des nymphes sylvestres. C'est le péril qui fait le sacrifice... mais la question n'est pas là. En vous livrant prisonnier au bonhomme Chemeraut, encore une fois , m'épargnerez-vous la prison ou la potence, monseigneur ?

— Mais , chevalier...

— Mais , monseigneur , je vous poursuivrai incessamment de cet argument ad hominem ( c'est tout mon latin ) , comme le Flamand me poursuivait de son éternel poignard.

— Vous vous trompez , mon digne et brave chevalier, en croyant votre position aussi désespérée, lorsque je me serai livré à M. de Chemeraut.

— Prouvez-moi cela , monseigneur...

— Sans insister trop sur mon rang et sur ma position , ils sont tels qu'on sera toujours obligé de compter avec moi. Aussi , lorsque je dirai à M. de Chemeraut que je désire... que je veux que vous ne soyez pas inquiété pour un trait qui vous honore, je ne doute pas que M. de Chemeraut ne s'empresse de m'agréer en cela et de vous mettre en liberté.

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— Monseigneui'... permettez-moi de vous dire que vous vous abusez complètement.

— Mais que pourrait-il vouloir de plus? Ne serais-je pas en son pouvoir? Que lui importera votre capture ?

— Monseigneur, vous avez été homme d'État, vous avez été conspirateur, vous êtes trèsgrand seigneur , par conséquent , vous devez connaître les hommes et vous raisonnez , pardonnez ma hardiesse , comme si vous ne les connaissiez pas du tout... ou plutôt, votre généreux vouloir à mon endroit vous aveugle...

— Non certes, chevalier.

— Écoutez, monseigneur... vous m'accorderez , n'est-ce pas, que les intelligences qu'on s'est ménagées en Angleterre , que la part que prend Louis XIV à toute cette intrigue, prouve l'importance de la mission du Chemeraut ?

— Sans doute...

— Vous m'accorderez encore, monseigneur, que le Chemeraut doit compter le bon succès de cette mission pour beaucoup dans sa fortune?

— Cela est vrai...

— Eh bien , monseigneur , en refusant de prendre part à l'insurrection , vous ne laissez à Chemeraut qu'un rôle de geôlier ; votre capture ne fait pas réussir la vaste entreprise à

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laquelle les deux rois portent un si vif intérêt. Aussi , croyez-moi , vous seriez mal venu à (hîmander une grâce au Chemeraut , surtout dans le premier moment, où il sera furieux de voir ses espérances détruites ; surtout lorsqu'il saura que l'homme en faveur de qui vous intercédez, lui a fait voir d'innombrables étoiles en plein midi... Croyez-moi donc, monseigneur, en acceptant toutes les propositions du Chemeraut et en secondant les projets des deux rois , vous pourriez à peine espérer d'obtenir ma grâce...

— Jacques... ce qu'il dit est plein de sens , reprit Angèle. Je ne voudrais pas te donner un conseil égoïste et lâche; mais, encore une fois, il a raison , tu ne peux le nier.

Le duc baissa la tête sans répondre.

— Je le crois bien , madame , que j'ai raison , dit Croustillac. Je déraisonne assez souvent pour qu'une fois par hasard j'aie le sens commun.

— Mais pour l'amour du ciel, envisagez donc au moins à votre tour ce qui arrive si j'accepte, s'écria le duc en prenant les deux mains du Gascon dans les siennes ; vous me conduisez, moi et ma femme , à bord du Caméléon , nous met- Ions à la voile , nous sommes sauvés...

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