LE JUG£U£I<IT
avait voulu se joindre aux partisans du prince, et sinon combattre pour la cause que Monniouth allait défendre, du moins venir au-devant du duc et être des premiers à le féliciter sur sa résurrection.
Les cheveux de lord Rotsay étaient blancs, quoique son pâle visage fût jeune encore , et (jue sa moustache fût aussi noirC/que ses yeux brillants et hardis. Enveloppé d'une longue robe de chambre, il s'avança péniblement appuyé sur les épaules de deux serviteurs.
— Voilà le brave Rotsay qui a autant de blessures sur le corps que de poils à sa moustache ! s'écria lord Dudley.
— Par le diable, qui ne m'emportera pas du moins avant que j'aie vu notre duc! dit Rotsay, je serai comme vous l'un des premiers à lui serrer la main! N'aurais-je pas, dans ma verte jeunesse, risqué ma vie pour hâter d'un quart d'heure un rendez-vous d'amour? Pourquoi ne la risquerais-je pas pour voir notre duc un quart d'heure plus tôt?
Un homme à physionomie inquiète parut sur le pont peu de temps après lord Rotsay.
Milordllui dit-il d'un ton suppliant, milord ! vous exposez votre vie par cette imprudence ! Le moindre mouvement violent
[)oul renouveler l'hémorragie de cette ancienne blessure (jue...
— Au diable! docteur, où mon sang éoulera-t-il mieux et plus noblement qu'aux pieds de Jacques de Monmouth ?dit Rotsay avec exaltation.
— Mais, milord, le danger...
— Mais, docteur , il s'agirait de ma damnation que Jocelyn Rotsay ne sera pas un des derniers à embrasser notre duc. Je n'ai pas fait ce voyage pour autre chose. Dick me prêtera une épaule, Percy une autre , et c'est soutenu par ces deux braves champions , que je viendrai dire à Jacques :
— Voilà trois de tes lidèles soldats de Bridgewater...
Ce disant, le jeune homme abandonna ses i\eux domestiques et s'appuya en efl'et sur les deux robusies lords.
Un roulement de tambours, auxquels se joignirent quelques fanfares de buccins et le bruit aigre des sifflets des maîtres d'équipage, annoncèrent que les marins et les troupes d'infanterie de la frégate s'assemblaient ; bientôt ils montèrent en grande tenue sur le pont cl se rangèrent à leur poste ofliciers en tclc.
— Pourquoi celle prise d'armes? demanda Morlimer à M. de Chemeraut.
— Pour rendre hommage au duc et le recevoir sur le pont avec les honneurs de la guerre, lorsqu'il viendra loul à l'heure passer les troupes en revue.
Le capitaine de la frégate s'avança vers le groupe de gentilshommes :
— Messieurs, je viens de prendre les ordres de monseigneur.
— Eh bien? ful-il dit tout d'une voix.
— Son Altesse nous recevra à onze heures précises, c'est-à-dire dans cinq minutes.
Il est impossible de rendre l'exclamation de joie profonde qui souleva toutes les poitrines.
— Tiens, maintenant, Dick,je me sens faible, dit Morlimer.
— Diable ! fais allenlion, Percy, dil Rotsay ; ne va pas tomber , lu es une de mes jambes.
— Moi , dilDudlcy, j'ai comme le vertige...
— Ecoulez, Dick ; écoute, Jocelyn, dil Mortijuer, ces dignes compagnons n'ont jamais vu noire duc, soyons généreux, laissons-les passer les j)rcmicrs, nous l'apercevrons d'abord de loin ; «;a nous «loinicra le temps de nous faire à sa vue... Est-ce dit?
— Oui, oui, répétèrent Dick et Jocelyn.
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— Onze heures sonnèrent.
Le pont de la frégate offrit un spectacle véritablement grand et beau pendant quelques moments.
Les soldats et les marins en armes couvraient les passavant du navire.
Les officiers, tète nue, précédant le groupe des gentilshommes, descendirent lentement l'escalier étroit qui conduisait à l'appartement destiné au duc de Monmouth.
Enfin derrière ce premier groupe , s'avançaient Mortimer et Dudley soutenant, au milieu d'eux , le jeune lord Jocelyn dont la taille voûtée, la démarche maladive, contrastaient avec la haute stature et l'air mâle de ses deux soutiens.
Pendant que les autres gentilshommes encombraient l'étroit escalier, les trois lords, ces trois noides types de fidélité chevaleresque , restèrent un moment sur le pont.
— Écoutons... écoutons, dit Dudley, peut être enlendrons-nous la voix de Jacques...
En effet, le plus profond silence régna d'abord , mais il fut bientôt interrompu par des exclamations de joie aux(iuelles se mêlèrent de vives et attendrissantes protestations.
Enfin l'escalier fut libre.
Modérant à j)oinc leur iuipalicnce par égard pour lord Jocelyn quidoscendail pénibleuicnl. les deux lords arrivèrent dans la batterie, et entrèrent à leur tour dans la grande chambre de la (régale , où Crouslillac donnait audience à ses partisans.
Pendant quelques moments, les trois lords restèrent stupéfaits devant le tableau qu'ils eurent sous les yeux.
Au fond de la grande chambre, éclairée par cinq fenêtres de poupe , Croustillac , vêtu de son justaucorps vert, et de ses bas roses, se tenait fièrement débouta côté de M. de Cliemeraut; celui-ci, dans l'orgueil du succès, semblait présenter triomphalement le chevalier aux geniilshomujcs anglais.
Un peu en arrière de M. de Chemeraut étaient le capitaine de la frégate et son étatmajor.
Les partisans de Monmoulh , piltoresquement groupés, entouraient le Gascon,
L'aventurier, bien qu'un peu pâle, payait toujours d'audace ; ne se voyant jias reconnu , il reprenait peu à peu son assurance habituelle, et se disait:
— Le Mortinier se sera vanté de me connaître intimement, pour se donner des airs de fa-
miliai'ité avec un seigneur de ma sorte... Allons toujours , mordioux ! cela durera ce que (■a pourra.
La force de l'illusion est telle que parmi les yenlilsbommes qui se pressaient autour de l'aventurier, les uns lui trouvaient un air de famille assez décidé avec Charles II, d'autres une lessemblance frappante avec ses portraits.
— Milords et messieurs, dit Croustillac en montrant Chemeraut, monsieur enm'apportant vos vœux m'a décidé à me rendre au milieu de vous.
— Milord duc, c'est entre nous, à la mort ! . . . crièrent les plus exaltés.
— J'y compte, milords ; (juant à moi, ma devise sera : Tout pour l'Angleterre et...
— C'est trop d'impudence , sang et massacre ! s'éci'ia lord Mortimer d'une voix tonnante en interrompant le chevalier et en se précipitant vers lui l'œil sanglant, les poings fermés, pendant que Dudley soutenait lord Jocelyn.
L'apostrophe de Mortimer fit un effet foudroyant sur les spectaleurs et sur les acteurs de celte scène.
Les gentilsliommes anglais se retournèrent vivement veis Mortimer.
Chemeraut et les officiers français se regar-
lièrent avec étonneaient, ne comprenant rien encore aux paroles du lord.
— Mordioux, nous y voici, pensa Croustillac ; rien qu'à voir celte brute avinée, je sens le Mortimer d'une lieue.
Le lord arriva au milieu du vide que les ij;entilshommes avaient laissé entre eux et le Gascon en se reculant ; il se planta devant lui, les bras croisés, l'œil étincelant, le regardant face à face , et il s'écria d'une voix tremblante de rage :
— Ah! tu es Jacques de Mon mou th.. . loi !... c'est à moi... Mortimer... que tu dis cela?
Croustillac fut alors sublime d'impudence et de sang-froid. Il répondit à Mortimer avec un accent de reproche mélancolique :
— L'exil et l'adversité m'ont donc bien changé!... que mon meilleur ami ne me reconnaît plus ! Puis se tournant à demi vers M. do Chemeraut, le chevalier ajouta tout bas : Vous le voyez, je vous l'avais dit: l'émotion a été trop violente... sa pauvre tête est encore déménagée. Hélas! ce uïalheureux-là me méconnaît.
Croustillac s'était exprime avec tant d'assurance et de naturel que M. de Chemeraut bésilait encore à se croire dupe d'une si énorme
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imposture, il ne conseiva pas longtemps de doute à ce sujet.
Lord Dudley et lord Rotsay se joignirent à Mortimer et aux autres gentilshommes pour adresser au malheureux Gascon les a[)Ostrophes et les injures les plus furieuses.
— Ce misérable vagabond ose se dire Jac- (jues de Monmouth !
— L'infâme imposteur !
— Le scélérat l'aura égorgé afin de se faire passer pour lui.
— C'est un émissaire de Guillaume !
— Un tel gueux ! Jacques, notre duc !
— Quelle audace !
— Oser faire un tel mensonge !
— C'est à lui arracher la langue !
— Nous tromper si impudemment, nous autres qui n'avions jamais vu le duc !
— Cela crie vengeance !
— Puisqu'il prend son nom , il doit savoir où il est.
— Oui ! il nous répondra de notre duc.
— Nous le jetterons à la mer , s'il ne nous rend pas Jacques...
— Nous lui arracherons les ongles pour le faire parler.
— Se jouer ainsi de ce qu'il y a de plus sacré.
— Comment aussi M. de Chemeraut a-t-il donné dans un piège si grossier?
— Ce misérable m'a indignement trompé , messieurs, cria Chemeraut en tâchant en vain de se faire entendre.
— Alors expliquez-vous , monsieur.
— Il payera cher son audace , messieurs.
— Faites d'abord enchaîner ce traître.
— Il m'a abusé par les plus exécrables mensonges. Messieurs, tout autre que moi y eùl été pris !
— On ne se joue pas ainsi de la croyance de braves gentilshommes qui se sacrifient à la bonne cause.
— M. de Chemeraut, vous êtes aussi coupable que ce misérable fourbe.
— Mais, milords , l'envoyé anglais a été tronjpé comme moi.
— C'est impossible, vous êtes son complice.
— Milords, vous m'insultez.
— Un homme de votre expérience , monsieur, ne se laisse pas berner à ce point !
— Il faut nous venger.
— Oui, vengeance... vengeance!
Ces accusations, ces reproches , partirent el se croisèrent si rapidement, causèrent un Ici InmuUo, qu'il fut impossible à M. de Cheme-
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raut de se faire écouter au milieu de tant de cris furieux.
L'attitude des gentilshommes anglais dévint même si menaçante envers lui , leurs récriminations si violentes , qu'il se rangea près des officiers de la frégate, et tous mirent la main à la garde de leur épéc.
Croustillac , seul entre les deux groupes , était en butte aux invectives, aux attaques, aux malédictions des deux partis.
Intrépide , audacieux , les bras croisés , le nez au vent , l'œil hardi , l'aventurier écoutait gronder et éclater ce formidable orage avec un flegme impassible , en se disant intérieurement :
— Voici que ça se gâte énormément, ils peu vent me jeter par la fenêtre, c'est-à-dire en plein Océan , le saut est périlleux , quoique je nage comme un triton ; mais je n'y puis rien... Ça devait arriver tôt ou tard, et d'ailleurs, ainsi que je le disais ce matin, on ne se sacrifie pas aux gens dans le seul but d'être couronné de (leurs et caressé par des nymphes sylvestres.
Quoique à son comble, le tumulte fut pourlanl dominé par la voix lonnante de Mortimer qui s'écria :
— m. de Chemeraiil . failes d'abord pendre
ce misérable, vous nous devez celte satisfaction.
— Oui, oui, qu'on l'accroche à la grande vergue, répétèrent les genlilsliommes anglais , nous nous expliquerons après.
— Vous m'obligerez beaucoup en vous expliquant avant ! s'écria Croustillac.
— Il parle... il ose parler, cria-t-on. '
— Eh qui donc, mordioux ! parlera en ma faveur, si ce n'est moi ? reprit le Gascon ; seraitce vous, par hasard, mon gentilhomme?
— Messieurs, s'écria M. de Chemeraut, lord Mortimer a raison en proposant de faire justice de cet imposteur abominable.
— Il a tort , je soutiens qu'il a tort, cent mille fois tort! s'écria Croustillac... c'est un moyen usé, rebattu, vulgaire...
— Te tairas-tu, malheureux ! s'écria l'athlétique Mortimer en saisissant les deux mains du Gascon.
— Ne touchez pas un gentilhomme, ou, par la mort ! vous payerez cher cet outrage ! s'écria Croustillac avec colère.
— Ton épée ! misérable fourbe, dit M. de Chemeraut, pendant que vingt bras levés menaçaient l'aventurier.
— Au fait, un lion ne peut rien conire cent
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loups, dit majestueusement le Gascon en rendant sa rapière.
— Maintenant, messieurs, reprit M. de Cliemeraut , je continue. Oui , l'honorable lord Mortimer avait raison de vouloir faire pendre ce drôle.
— Il a tort; tant que je pourrai élever la voix, je protesterai qu'il a tort ! c'est une idée cornue et biscornue... c'est un raisonnement de cheval... Le bel argument qu'une potence ! cria Croustillac en se débattant entre deux gentilshommes qui le tenaient au collet.
— Mais avant d'en faire justice, il faut l'obliger à nous révéler la trame indigne qu'il a ourdie... il faut qu'il nous dévoile les circonstances mystérieuses , à l'aide desquelles il a effrontément surpris ma bonne foi.
— A quoi bon? morte la bête, mort le venin, dit rudement Mortimer.
— Je vous dis que vous raisonnez aussi ingénieusement qu'un bouledogue qui saule au cou d'un taureau, cria Croustillac.
— Patience, patience... c'est une cravate de bon chanvre qui t'empêchera de prêcher tout à l'heure, répondit Mortimer.
— Croyez-moi, milords, dit Chemeraut, un conseil va se former... on interroa;era ce
fourbe; s'il ne répond pas, nous aurons bien les moyens de l'y contraindre, il y a plus d'une sorte de tortures.
— Ah ! comme ça je suis de votre avis , dit Mortimcr , je consens à ce qu'il ne soit j)as
' pendu... avant d'avoir été mis à la torture, ça fera deux choses au lieu d'une.
— Vous êtes généreux, milord, dit le Gas-v con .
En songeant à la fureur dont devait êlre posï<édé M. de Chemeraut , qui voyait coni])létement échouer une entreprise qu'il croyait avoir si habilement conduite , on comprend, sans l'excuser, la cruauté de ses résolutions envers Crouslillac.
Les esprits étaient si montés ; le désappointement avait été si irritant , si douloureux même pour la plupart des partisans de Monmouth, que ces gentilshommes, assez humains d'ailleurs , se laissèrent aller dans cette occasion à l'entraînement d'une colère aveugle, et peu s'en fallut que le malheureux Crouslillac ne fût pas même cité devant une espèce de conseil de guerre dont la réunion donnait au moins une apparence de légalilé à la violence dont il était victime.
Cinq lords et cinq officiers s'assemblèrent