‹ L'Aveugle Dans Le Roman ContemporainChapitre 10 sur 12 · Voir la Vie des Peuples, juillet et août · texte numérisé non relu

Voir la Vie des Peuples, juillet et août

2. Voir cependant Ludana, les Yeux clos, Bibliothèque Férnina, 1903. L'aveugle, que sasituationde fortune etd'éducation place dans des conditions particulières et qui ne souffre d'ailleurs que d'une cécité passagère ne parait pas être un personnage bien représentatif. Jean Vignaud, dans Notre maître (1912), présente un rôle de fillette aveugle où, parmi d'autres moins heureux, on remarquera quelques traits de fine observation ; m ais sa Ninette ne dépasse pas l'enfance.

a délivré Claude Chartrain de sa nuit, n'était-ce pas la lumière du cœur précisément? Or ne croyez pas qu'elle soit toujours, comme par une sorte de compensation miraculeuse et fatale, accordée à tous ceux qui ont perdu la lumière du soleil. Quand elle manque, savez-vous quelle détresse apporte la cécité ?

Et M. Géniaux nous peint la vie de la famille de Blancelle à la Cocharde.

C'est une vieille maison bourgeoise, vulgaire et délabrée", dans le petit village tout éteint de Mareulle. Par économie, la famille a dû se résigner à vivre là depuis la retraite de M. de Blancelle. Elle égrène de longs jours monotones, pesants d'ennui, marqués seulement par les heurts de ces caractères rancis dans l'égoïsme. Car le malheur de la Cocharde, c'est que personne n'y est occupé que de ses propres chagrins. Sexagénaire maintenant, Mme de Blancelle est restée incurablement romanesque. Elle aimait la nature, les arts, l'élégance, la grande ville. La cécité, qui est survenue voici 15 ans, n'a en rien affaibli les élans de son imagination et de sa sensibilité ; mais elle a placé Marthe dans la dépendance de son entourage : pour faire une promenade parmi les fleurs des champs, pour lire un roman tout ensoleillé d'amour et de paysages méridionaux, ou un bout de journal qui lui parle de Paris, il lui faut mendier l'aide des siens. Or ses filles se dérobent. Marguerite, l'aînée, est trop absorbée dans ses aigres rêveries pour entendre les prières muettes ou orales de sa mère. Lucienne, la seconde, sous prétexte d'indispositions s'isole du matin au soir dans sa chambre. Reste la bonne grosse Louise, pâte molle et malléable, mais elle est fort occupée à laver la vaisselle et à faire la cuisine pour toute la maison ; d'ailleurs, outre qu'elle grignote on ne sait quoi tout le jour, elle ânonne si lamenta- ] blement et ponctue la phrase de bâillements si déchirants que la pauvre mère préfère renoncer d'avance. Quant à M. de Blancelle, il n'a en tête que sa naissance, ses succès passés de cavalier, la magnifique carrière qu'il devait faire dans l'armée et que les intrigues de ses envieux ont arrêtée. Après avoir par son faste vaniteux dissipé la dot de sa femme, il joue au Café

des Trois Colonnes, en compagnie des notabilités de l'endroit, les ressources indispensables au ménage pour joindre la fin du mois. Le temps que le café n'exige point de lui est tout entier pour son cheval Erèbe, qui lui permet encore de se pavaner aux yeux des paysans de Mareulle. N'est-ce pas assez de grandeur d'âme que de pardonner à Marthe ses goûts bizarres et absurdes, sa naissance roturière, sa cécité qui l'a privé, lui, de bien des commodités? Il ne lui avait d'ailleurs point ménagé les reproches. « Mon pauvre ami ! répliquait-elle, je vous plains bien de ma cécité I » Une fois pourtant le voilà pris : il lui faut lire un peu du journal de Paris. Quelle lecture ! La voix blanche, monotone, enjambe par-dessus les points, mêle les phrases, hache le texte au petit bonheur en masses verbales amorphes. Il s'arrête pour commenter. Il saute à tout moment sans prendre garde au sens. Bientôt la voix s'alourdit de sommeil, Marthe proteste : « Vous ne comprenez donc pas quelle consolation j'éprouve à l'audition d'une page qui met un peu de lumière dans ma nuit ? — Quel langage, mon amie, la, la ! . » Il dort maitenant. Le voilà qui ronfle grossièrement. Et Marthe souffre dans son élégance à deviner la pose débraillée du bonhomme. Elle n'y reviendra plus de si tôt I

Tous sont blasés sur son malheur au point qu'ils briment la malheureuse à qui mieux mieux. Un jour, pour la punir de propos <( exaltés », son septuagénaire de mari l'abandonne toute seule sur la grand'route pour lui faire mesurer son impuissance ; il ne revient lui prendre le bras que quand elle s'est bien humiliée. Ses enfants, debout près d'elle, ne répondent pas à son appel. Ils échangent devant leur mère des signes d'intelligence qu'elle ne peut pas percevoir. Quand Marguerite lui propose une promenade, en apparence pour lui faire un grand plaisir, en réalité c'est pour rencontrer à son nez le jeune homme qu'elle lui défend de voir.

Plus impatiente de vivre que ses sœurs, cette Marguerite veut secouer le joug que fait peser sur toutes trois l'égoïsme inconscient de l'aveugle. Vite c'est entre elle, la préférée, et sa mère que le drame se concentre. L'inaction dans ce trou de Mareulle la ronge. Gomment, dans leur solitude, croire à ce

prince charmant que lui promet sa romanesque mère? A vingt-huit ans elle ne voit devant elle aucune issue. Demain, elle sera ce monstre risible que les hommes appellent une vieille fille. Ah ! si elle pouvait dormir tout le jour, oublier dans le sommeil ! Si du moins on lui permettait d'aller à la ville apprendre un métier! « Travailler, réplique la mère, pour mes filles quelle déchéance ! Ici du moins leur pauvreté est parfaitement honorable. » Et tout bas : « Je ne veux pas qu'aucune m'abandonne. Que deviendrais-je sans mes filles »? Parce que chacune d'elles ne pense qu'à soi, leurs deux désespoirs, au lieu de se consoler, s'irritent l'un l'autre. Cependant, une lueur d'espérance brille pour Marguerite :. elle a chanté à l'église, accompagnée par le jeune organiste Noël Muziac, dont chacun loue le grand talent de compositeur. Ravie d'avoir une occasion d'entendre de la musique, Marthe a attiré le jeune homme chez elle et favorisé les rencontres. Mais à peine un soupçon l'a-t-elle effleurée qu'elle s'inquiète : « Promets-moi, Marguerite, que tu ne chercheras jamais à me quitter? » Et tandis que Marguerite pleure, elle se rassure : « Sans dot, elle restera dans ma compagnie. Ah! plutôt se flétrir au bras d'une mère qui vous chérit que de s'avilir dans un ménage odieux ! » A la faveur de la musique pourtant, dont l'aveugle n'a pas le courage de se priver, l'idylle se poursuit. Heureusement, Muziac n'est qu'un enfant trouvé; M. Gustave de Blancelle ne saurait, pour sa fille, accepter un enfant trouvé ; il se charge de lui signifier son congé. Marguerite, maintenant, seule dans son chagrin, est absente entre les bras de sa mère. N'importe, conclut l'aveugle, « elle ne m'échappera pas » ; et dans sa jalousie plus ombrageuse chaque jour, elle se met à l'épier, à la surprendre dans sa chambre : « Je la défendrai contre elle-même si c'est nécessaire... C'est mon devoir d'empêcher ses troubles méditations! » Par l'effet de la peur, son égoïsme est devenu de la tyrannie, et tandis qu'elle crie à sa fille : « Je me meurs de ton indifférence », Marguerite se demande si « même l'amour maternel, le plus pur en apparence, n'est pas une poétique transfiguration de l'effroyable égoïsme de chaque créature ». Enfin, après plusieurs tentatives pour amener ses

parents à la raison, Marguerite décide de quitter la Gocharde. « Monstrueuse égoïste, clame la mère, oserais-tu vouer au désespoir celle qui t'aime plus que tout au monde? »

L'éloignement de la fille apportera à la mère la guérison. D'abord Marthe s'est, comme Gustave, drapée dans son indignation; elle a jeté au feu sans les faire lire les lettres de « l'atroce ingrate » ; elle n'a pas voulu connaître son petit-fils dont une lettre recommandée lui annonçait la naissance. Mais un jour elle apprend que Marguerite est en danger. L'amour maternel alors se réveille : elle accourt, elle embrasse sa fille, son petit-fils, son gendre ; elle tâtonne en aveugle tout autour de la pauvre chambre quelle a soif maintenant de se représenter. La lumière enfin inonde son cœur : « Quelle aurore je vous dois, mes enfants ! je m'aperçois aujourd'hui qu'il n'y a de vraie cécité que dans l'égoïsme. L'ombre s'est enfuie. Merci de m'avoir délivrée de ma misère. Je crois vous voir tous. Je suis heureuse. » A son lit de mort, enfin, elle obtiendra même que son mari pardonne et qu'il laisse venir à elle leurs enfants retrouvés. Et son dernier mot à sa famille réunie autour d'elle sera : « Je vous assure que je suis exaucée. Je vois puisque j'aime. »

Certes, ce n'est pas dans cette conclusion que réside l'originalité du roman, ni d'ailleurs dans sa dernière partie, un peu rapide et déconcertante peut-être. Se peut-il vraiment qu'un égoïsme foncier comme celui de Marthe de Blancelle se guérisse aussi radicalement par une brusque conversion ? En revanche, aucun romancier — sauf L. Descaves dans un domaine un peu différent — n'avait encore décrit avec cette minutie impitoyable les cruelles petites misères de la dépendance. Les aveugles disent volontiers : « Nous souffrons non de la privation de la. lumière, à quoi nous ne pensons que par accident, mais de l'état de dépendance dans lequel nous place la cécité. » Pourtant les romanciers qui sont voyants et qui écrivent pour des voyants, ne se résolvent que difficilement à ne pas surestimer, dans le bilan de la cécité, la privation de la lumière. Quel effort de sympathie ne leur faut-il point d'ailleurs pour imaginer les menues tortures dont est tissée la vie quotidienne

de l'aveugle sans fortune ou mal entouré? Et combien est ingrat, auprès de la peinture des nobles souffrances, le défilé de ces médiocres déceptions, de ces mesquines impuissances auxquelles, comme un oiseau indompté aux barreaux de sa cage, se heurte incessamment la volonté de l'aveugle ! On sentira, dans le passage que voici, à la fois le terre à terre du sujet, qui en était l'écueil, et l'effort pour sentir en aveugle où git le principal mérite de l'auteur :

A moitié consumée, l'une des bûches du foyer roula des chenets et toucha la jupe de Marguerite. L'odeur de l'étoffe roussie fut sentie par Marthe qui se brûla les doigts aux braises que sa fille n'avait pas repoussées des pincettes. Elle lui reprocha sa stupidité. Le visage de Marguerite prit une expression vindicative. Et comme l'aveugle, restée devant le foyer, s'efforçait avec des tâtonnements maladroits de rétablir les bûches, fuyant sa mère, la jeune fille alla se poster à l'autre extrémité de la chambre, contre une garde-robe qui l'enveloppait à moitié de ses rideaux. D'interminables minutes s'écoulèrent dans une hostilité taciturne des deux femmes. Le feu se mourait. Dans toute la Cocharde on n'entendait que les hoquets des gouttières engorgées. Tendant ses mains au dessus des chenets, Marthe dit d'une voix plaintive : « Le froid vient. Où trouver d'autre bois ? » Toujours cachée dans la tenture ramenée sur elle, Marguerite ne daigna pas venir en aide à sa mère qui tâtait vainement les encognures. Des minutes passèrent encore. Dehors les dolentes sonneries de Saint-Roch venaient de loin en loin rappeler la fuite irréparable du temps. Chaque seconde écoulée n'était-elle pas aussi incommensurablement perdue que les secondes fabuleuses du monde originel ? « Je suis glacée », fit Mme de Blancelle frissonnante. Touchant le foyer, elle murmura d'un accent désolé : « Plus rien que de la cendre ! A travers la brouée ténébreuse, neuf sons lourds parurent basculer du clocher avec le bruit de neuf pierres s 'engloutissant dans une mare. Marthe ouvrit les bras, puis les laissa retomber avec lenteur. Devant cette attitude de sa mère, Marguerite demanda, la gorge étranglée : « Que vous faut-il ? » Ce fut au tour de Marthe offensée de se taire. Accroupie près des landiers, elle appuya son front au marbre de la cheminée... Les mains en avant, Mme de Blancelle marcha vers l'endroit où elle supposait trouver sa fille, mais rencontrant un fauteuil sur son chemin, elle s'y heurta rudement et se plaignit. Comme Marguerite, après un élan, n'était pas venue à son

secours, l'aveugle murmura lugubrement : « Je ne te savais pas cruelle à ce point. * »

Au point de vue social, qui nous retient surtout, le livre de M. Oéniaux, si je le comprends bien, pose en termes intéressants le problème du rapport de l'aveugle à sa famille.

L'égoïsme dont tout le monde est atteint à la Gocharde fait le malheur de Mme de Bancelle. Mais la plus gangrenée, c'est Marthe de Blancelle elle-même. Et qui sait dans quelle mesure elle n'est pas responsable de l'égoïsme de ses filles dont elle est la victime? Si elle aimait Marguerite sans retour sur elle-même, qui sait si le cœur de la jeune fille ne s'ouvrirait pas, si la mère et la fille ne trouveraient pas dans une mutuelle compréhension un soulagement à leurs chagrins respectifs? Marthe n'a pas essayé. Marthe, accablée par son fardeau, s'est, d'un mouvement instinctif, hâtée d'en rejeter une part sur les épaules de ceux qui l'entourent, la plus grosse part possible. Réaction bien naturelle en somme. Elle ne fait pas l'affaire des romanciers, qui, pour plaire à leurs lecteurs, ont besoin de compensations morales, de lumières idéales; mais dans la vie, à la différence de la littérature, elle est très fréquente, hélas! Bien souvent la cécité, au moins au premier choc, surexcite l'égoïsme qui sommeille au fond de chacun de nous. Pour parer à 'sa détresse, l'aveugle prend une hypothèque sur tous ceux qui l'entourent. II semble que les services dont il a besoin lui sont dus. Or — non pas toujours, mais souvent — l'égoïsme engendre l'égoïsme. Plus il exige, plus chacun autour de lui se met sur la défensive, se barricade chez soi, s'enferme dans ses propres soucis, dans ses propres désirs. Et la famille devient une juxtaposition d'individus sans lien solidaire. C'est Marthe qui s'est fermé le cœur de Marguerite, sa préférée.

Quel avertissement! Si vous vous abandonnez, aveugles

1. Remarquez cette notation du silence : « Le silence, un moment chassé par le prestige de l'art, rentrait dans la pièce obscure d'une façon presque sensible, se coulant dans les coins et remplissant les vides entre les meubles de sa présence étouffante. »

mes amis, à un instinct de défense, bien excusable pourtant, prenez garde ! Les fleurs de dévouement peut-être toutes prêtes à s'épanouir autour de vous risquent de se renfrogner, de se flétrir. — Que faire donc? — Limiter votre malheur à/vousmême autant que possible, veiller à ce qu'il ne pèse sur autrui que dans la mesure inévitable : c'est le meilleur moyeu peutêtre pour que les autres tendent vers vous la mairi et en prennent leur part. En tout cas, persuadez-vous bien que vous n'avez aucune hypothèque sur aucune personne déterminée : les moralistes auront beau proclamer les devoirs de là famille envers l'infirme, ces devoirs-là, librement consentis, sont de ceux qui n'impliquent pas de droits corrélatifs. Par égoïsme. défaites-vous de l'égoïsme. Et même, tentez l'aventure de la bonté. Oh! certes la bonté n'est pas un moyen sûr, mais elle est le moyen le moins mauvais dont l'aveugle dispose pour se concilier des cœurs qu'il prétendrait vainement asservir, pour attirer des bienfaits qu'il ne saurait exiger. En cas d'échec, du moins elle porte avec soi sa consolation propre qui ne peut faillir, cette lumière intérieure dont à sa manière Gh. Géniaux proclame la puissance consolatrice, non moins que Paul Margueritte. Voilà pour l'aveugle l'inestimable prix de la famille : elle est un champ préparé par la nature pour y cultiver les puissances d'amour qui le sauveront des ténèbres.

Pour cette salutaire leçon, il n'était pas hors de propos de confier le premier rôle à une femme aveugle, car la femme aveugle, plus encore que l'homme, est dans l'étroite dépendance de son entourage. D'autres œuvres concernent plus spécialement la femme aveugle : celles-là en effet la montrent aux prises avec l'amour et le mariage qui posent pour elle des questions particulières.

Une jeune fille aveugle aimant et aimée d'amour! Passe dans le roman romanesque ; mais pour introduire un pareil sujet dans le roman de mœurs, ne fallait-il pas une singulière hardiesse à heurter le lecteur, une audacieuse docilité au réel?

Ne nous étonnons pas que certains auteurs escamotent le sujet plutôt qu'ils ne le traitent. Dans le Roman d'une aveugle, de M. Georges Renard, que publie au moment même où j'écris le journal des Débats (décembre 1924), l'héroïne, Simonne Périer, est aussi peu que possible une aveugle : on nous l'a présentée voyante, dans tout l'éclat de sa beauté et de ses charmes, lorsqu'elle débarquait pour les vacances, entre sa mère et son grand-père, au château de Blomey, au-dessus de Vevey; c'est voyante qu'elle nous a séduits et qu'elle a séduit Guy de Lignerol. L'insolation qui, au cours d'une excursion de montagne, éteint ses yeux, a bien soin de ménager leur beauté et leur éclat. Son visage reste aussi expressif que par le passé, ses gestes simples et gracieux. Ajoutez que le sort prévoyant a fait d'elle une grande artiste musicienne, et que, pour faire face aux difficultés matérielles, il lui a donné une grosse fortune. Le mariage se décide avant même que se soient achevées les vacances. A vrai dire, ni Simonne ni son entourage ne connaissent encore la cécité : elle n'a fait qu'ajouter une grâce de plus à son aimable personne. Au reste, pas une seconde d'incertitude sur un dénouement qui transparaît assez gauchement dès le début, qui s'affirme de page en page plus inévitable, au cours d'un récit agréable et anodin, alime nté des vieilles et naïves oppositions entre l'amoureux chevaleresque et pauvre et le prétendant cupide et mondain, entre la jeune fille sérieuse et désintéressée et sa mère frivole. Dans ce milieu de tout repos, la cécité à l'eau de rose de Simonne ne fera qu'assurer la marche vers la solution souhaitée.

Nous n'avons pas à nous attarder non plus sur la Nuit de M. Raymond Escholier. Ce n'est point que son Henriette, frappée de cécité elle aussi au temps de l'adolescence, ne soit pas, beaucoup plus que Simonne Périer, une véritable aveugle. Mais Henriette n'est pas un objet d'amour — elle est un instrument de plaisir.

Voyez-la donc au Bon Marché, avide d'arracher à son vieux

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grand-père une toilette seyante, discutant chiffons, couleurs^ et nuances avec pertinence et âpreté : M. Escholier jouil de la surprise de son lecteur, qui le plus souvent ignore combien restent vives et précises généralement pendant bien des années les images que l'aveugle frappé à l'âge adulte emporte dans sa nuit et qu'il projette sur le cadran intérieur ne sa pensée. Il se plait encore à nous la montrer active dans la maison de sa grand-mère, circulant partout sans heurts, touchant à tout sans rien briser, mettant ordre à tout. L'observation pourtant reste superficielle : si j'ai bien compté} c'est à sept ans, au plus tard à huit, qu'Henriette a quitté le quartier du Luxembourg. Croyez-vous vraiment, qu'à plus de djlx ans de là, revenant aveugle de sa province sans repères visuels, elle peut, au bras de son grand-père, « à l'avance nommeriles rues, les places, les monuments » qui vont apparaître, « gagner à tout coup » à ce jeu de devinettes, conduire sans un détour le vieux provincial abasourdi depuis le Bon Marché jusqu'au jardin lumineux de ses souvenirs? Allons donc!

C'est que la cécité n'est pas le sujet que traite M. Escholier ; elle est pour lui un moyen de mettre en lumière une idée à laquelle il tient. La voici :

Née du péché, d'un père égaré dans la débauche et d'une mère de fortune, Henriette porte en elle des hérédités qui la destinent au vice. Pourtant, elle est orpheline de bonne heure. Ses grands-parents, qui ont jadis maudit le fils indigne, décident de la déraciner, de la soustraire aux influences de son milieu, de la replanter dans le sol familial. Quelle garantie, cette existence que mène l'enfant dans l'austérité d'une petite ville du Midi, au fond d'une maison visitée seulement par de rares parents, entre deux vieillards rigides, attentifs à surveiller ses penchants et tous ses pas, qui ne la quittent point, qui préviennent en elle l'éveil de toute les concupiscences : peu d'instruction, point de lectures hors des livres pieux, point de musique sauf à l'église. Ils ont beau prévoir, et se féliciter : en dépit de toutes les contraintes et de tous les verrous, Henriette échappera vers le vice. Et voici la trouvaille de l'auteur : à l'heure dangereuse, la cécité vient à

l'aide des grands-parents. Henriette perd brusquement la vue. Vos dernières inquiétudes sont bien calmées, je pense ? Même la tante Apollinié, l'irréductible, qui avait toujours refusé de voir l'enfant, toujours prédit qu'elle tournerait mal, est maintenant radoucie. Eh bien, non ! L'inclination naturelle brisera jusqu'à la muraille de la cécité. Bien mieux : la cécité, l'alliée inattendue du grand-père, va se faire la servante de l'inclination naturelle. Tout le monde est si rassuré maintenant, que la surveillance se relâche. La mâtine en saura profiter. L'instinct n'utilise-t-il point pour ses fins tous les obstacles qu'on prétend lui opposer? Henriette débauche les guides chargés de l'accompagner dans ses promenades, ou bien elle leur échappe. Tout le monde couché, elle fuit la maison, et se retrouve le lendemain matin dans sa chambre; plus tard, chez sa grand-mère devenue veuve, elle introduira des hommes pendant la nuit.

Avouons qu'on ne s'attendait guère à trouver une aveugle dans ce rôle, et que le préjugé est ici assez mal mené. Mais au point de vue de la psychologie de la cécité, je ne vois rien là de bien neuf ni d'intéressant. Comment l'aveugle est accueillie dans le monde du plaisir, quelle y est sa condition, quels sont ses déboires? Il y avait peut-être là un sujet. Ce n'était pas le sujet de M. Escholier. Il s'est contenté de demander à la cécité de son héroïne quelques effets de surprise, contestables parfois, et une confirmation de la thèse qui sert d'armature à son roman.

Avec M. René Dumesnil nous pénétrons au cœur du sujet. Quelle part, dans une société de voyants, la femme aveugle aura-t-elle à l'amour ? Et comment envisager pour elle le mariage ?

Dans le Conte bleu, de R. Dumesnil, la situation n'est pas sans analogie avec celle du couple romantique Gwinplaine- Déa dans le célèbre roman de Hugo, r Homme qui rit : une aveugle donne le bonheur à un homme trop laid pour être

aimé d'aucune voyante. Seulement c'est la situation de l'Homme qui rit, ramenée à la mesure du réel : la laideur de James Webster n'est plus qu'une de ces laideurs banales que nous croisons chaque jour dans la rue; elle ne ressemble en rien à la laideur artificielle, épique de Gwinplaine, produit d'une savante chirurgie et de la plus raffinée des cruautés. Et Nell, l'aveugle qui le console, n'aura rien non plus de la nature séraphique et de la divine beauté de Déa.

Ce James Webster a partagé sa jeunesse entre son bureau, où il est un employé modèle, et la maison de famille où il aide sa mère à élever une nichée trop tôt privée du père. A vingt-quatre ans, il n'a pas encore découvert sa laideur. La révélation lui viendra d'une jolie fille, Kathleen, qu'il a rencontrée l'été dernier pendant les vacances au bord de la mer. Inconsciemment, dans la vie monotone du bureau propice aux rêveries, l'amour a pris racine ; un petit choc au cœur en avertit James le jour où l'on se retrouve l'année suivante sur la même plage. Mais dans les excursions, Kathleen fuit les apartés qu'il recherche, elle le livre sans pitié aux dissertations politiques de son intarissable beau-frère. Le jour où il tente un demi-aveu, un sourire moqueur le paralyse ; et Kathleen gracieusement le remercie d'avoir amené à la promenade ce Français avec lequel elle a pris tant de plaisir. « J'ai passé, grâce à vous, une délicieuse journée, dit de son côté le Français quand James se retrouve seul avec lui ; elle est charmante, miss Kathleen. » James regarde le visage de son interlocuteur et il comprend. Une explosion de jalousie ravage le pauvre rond-de-cuir qui jamais jusque-là n'avait songé qu'un visage d'homme pût n'être pas indifférent.

Remarquez que nous sommes aux trois quarts de la nouvelle, et que Nell, l'aveugle, n'a pour ainsi dire pas encore paru. Elle débarque à la pension de James, et tout de suite parmi tous les hôtes c'est la même pitié, la même surprise aussi : quel plaisir une aveugle peut-elle donc bien venir chercher dans une villégiature? James, avant de partir, apprendra qu'une aveugle n'est pas nécessairement un être engoncé dans une rigide tristesse, que Nell goûte la lecture,

la causerie, la nature, qu'elle aime le bruit de la vague, et se plait aux promenades en canot. Après une année nouvelle de bureau, pourquoi se surprend-il si souvent à faire à Nell la lecture du journal, pourquoi propose-t-il avec tant de vivacité de lui tenir compagnie pendant les absences de sa mère et de ..sa sœur? D'où lui vient donc tant d'abnégation? Et quand enfin, ayant vu clair en lui-même, il risque, comme l'an passé, un mot de tendresse, au lieu du sourire moqueur de Kathleen, ce sont des larmes qu'il aperçoit dans les yeux éteints de la jeune fille.

Dans un récit de ce genre, l'art du conteur consiste, un dénouement étant donné qu'il juge paradoxal, à imaginer des mobiles qui le rendront vraisemblable. Quels sont ici les mobiles imaginés ?

Le charme de la jeune fille aveugle? En aucune façon : remarquez comme elle nous reste médiocrement connue. Tout l'intérêt se porte sur les sentiments de James, et chez James l'essentiel est fait déjà quand apparaît Nell. Visiblement sa préparation psychologique importe avant tout : c'est non le charme de Nell, mais le désespoir de James qui opère entre eux le rapprochement. Or, il est dû à des circonstances étrangères à Nell. L'audace véritable eût été de faire triompher l'aveugle de haute lutte, sans que des circonstances aplanissent pour elle le chemin de la victoire. Le lecteur se serait-il cabré ? En tout cas l'auteur n'a pas tenté l'aventure. Le dénouement est amené surtout par les circonstances extérieures et la témérité de M. Dumesnil est, somme toute, une témérité prudente.

Encore si James voyait juste ! Mais j'ai peur que le bonheur de Nell ne repose avant tout sur une illusion. Il s'est cru trop laid pour être aimé. L'était-il? C'est dans les romans que les hommes laids ne sont point aimés. La vie leur est beaucoup plus indulgente. Et-ce assez d'une épreuve en tout cas pour se déclarer rebuté de toutes les femmes ? Pas un ami ne s'est donc trouvé là pour dire à James qu'il se montait la tête sans raison! Ce timide s'est aftolé, et sans sa précipitation à se rassurer soi-même, bien probablement l'aveugle n'aurait pas eu de lui plus d'attention que des autres jeunes gens de la plage.

Le dénouement de M. Dumesnil est vrai, d'une fine psychologie. Mais la femme aveugle fera bien de n'en point concevoir de trop belles espérances.

Comme il y a plus de hardiesse dans la Symphonie pastorale d'André Gide ! Pas un instant pourtant le lecteur informé ne résiste à le suivre, ou ne songe à l'accuser d'invraisemblance.

Loin de tourner la difficulté, en beau joueur, M. Gide semble se plaire à la grossir. L'héroïne aveugle qu'il se propose de nous montrer aimante, aimée, cause d'un drame de jalousie, c'est ce « paquet sans âme » que charge, au fond de sa voiture, pour le rapporter à sa femme, le charitable pasteur dont nous allons lire le journal. Appelé près d'une pauvre vieille qui vient de mourir, il a trouvé, dans la chambre de la morte, blottie dans les cendres de la cheminée, cette chose inerte, qui ne voit pas, ne parle pas, ne comprend rien : la vieille, devenue sourde, ne lui adressait jamais la parole et comme toutes deux vivaient isolées dans ce coin de la montagne suisse, l'enfant ignore la voix humaine. Elle peut avoir une quinzaine d'années ou davantage. Amélie, l'épouse du pasteur, reçoit sans aménité ce fardeau aux traits inexpressifs, qui s'accroupit près du foyer et pousse des cris de sauvage. Il faut commencer par laver cela des pieds à la tête, s'attaquer à la vermine, couper les cheveux, rogner les ongles. Et bientôt le pasteur, lui aussi, regrette son élan de générosité : ses efforts restent vains pour atteindre l'âme qui attend, emmurée, derrière ce corps opaque; quand il approche, les traits se durcissent; toujours sur la défensive près du foyer, la fille geint, elle grogne comme un animal.

Un matin enfin un sourire point sur le visage de statue : l'âme a répondu. A partir de ce matin-là Gertrude — c'est le nom qu'on lui a donné — fait des progrès rapides, déconcertants, par bonds qui semblent se moquer des méthodes. Son intelligence se met à courir à travers les idées. Le pasteur savoure des joies de créateur. Et, dans de longues promenades,

où, la jeune fille tenant son bras, il lui explique la nature, lentement, inconsciemment une sorte de tendresse exclusive, jalouse, grandit en eux, impérieuse et douce comme l'amour. Ah! comme l'auteur est dégagé de ce préjugé de romancier d'après lequel l'amour est fonction de la beauté !

Gertrude est jolie, mais c'est à peine si le pasteur le sait : il faut qu'elle l'interroge pour qu'il s'en aperçoive. L'amour ici, avec toutes les exigences de l'amour, ses résonnances infinies, ses exclusions aussi, naît du commerce intime de deux âmes penchées sans cesse l'une sur l'autre, l'une aspirant dans l'autre toute sa chaleur de vie qu'elle lui renvoie en rayons de gratitude. Au bout de quelques mois, aucune trace ne subsiste de la lourde léthargie où l'esprit de Gertrude était si profondément enseveli ; même elle montre plus d'attention, plus de sérieux, plus de sagesse que la plupart des jeunes filles de son âge, notamment que Charlotte, sa contemporaine parmi les enfants du pasteur. Mais le pasteur n'interrompt point pour cela ses leçons de chaque jour et leurs promenades solitaires : n'a-t-il point contracté des devoirs e»vers cette enfant? Qui donc pourrait le remplacer? Tous sont occupés à la maison, et sa femme n'aime point la musique qui doit tenir tant de place dans la vie de Gertrude. Il est l'esclave de cette enfant qu'il a façonnée.

De son côté, Jacques, le fils du pasteur, s'est épris de Gertrude. La jalousie inconsciente du père dépiste le coupable : il s'indigne, il s'emporte. Pourquoi? Jacques s'apprêtait à parler à ses parents : il aspire à être le soutien, le mari de l'aveugle. D'où vient donc l'embarras du père en face de la franchise du fils? Il n'a pas d'objection à formuler à Jacques. Pourtant un instinct qu'il ne démêle pas le pousse : empêcher à tout prix. Et le lendemain matin il prend Jacques à part : elle est trop jeune, elle ne saurait pas se défendre. Ne lui parle de rien. Pars en voyage. Et voici le grand mot sans réplique : « C'est une affaire de conscience. »

Amélie a compris le drame qui s'engage entre les deux hommes : elle cherche, mais en vain, à ouvrir les yeux de son mari qui se refusent à voir en lui-même; et elle souffre en silence.

Ainsi la famille est bouleversée, mais surtout dans l'âme du pasteur Gertrude n'opère rien moins qu'une révolution morale et théologique. L'excellent homme ne pouvait pas s'avouer qu'il y eût quelque chose de répréhensible dans ses sentiments pour Gertrude. De là une dialectique merveilleusement ingénieuse à servir sa passion : de son entraînement il s'est fait un devoir, et tout ce qui entrave l'accomplissement de son devoir sera ou méconnu ou écarté. Pourquoi s'inquiéter de l'amour de Jacques ? Son fils a obéi sans résistance, c'est la preuve que son sentiment pour Gertrude est superficiel et passager. Les avertissements d'Amélie? Ils prouvent seulement qu'elle se fait une conception beaucoup trop étroite du devoir. Et le voilà qui, par opposition avec la conception mesquine de sa femme, se bâtit une interprétation propice de l'Evangile : la pauvre créature est incapable de « voir dans le christianisme autre chose qu'une domestication des instincts » ; en vain il s'efforce de lui faire comprendre l'Evangile comme « une méthode pour parvenir à la vie bienheureuse », de l'assurer que le péché c'est ce qui s'oppose à la joie. Il l'invite au bonheur, il l'y pousse, il voudrait l'y contraindre; cette nature rebelle y est inapte. A tous coups, en parfaite bonne foi, il s'arme de l'Evangile pour fouler aux pieds les droits de son fils et de sa femme, justifier son égoïsme, libérer sa passion. Un soir, ses lèvres se poseront sur les lèvres de Gertrude. A cette défaillance, nulle cause étrangère à l'aveugle n'a préparé cet homme grave, père de cinq enfants et chargé des intérêts moraux d'une église.

Quant à Gertrude, au moment où une opération lui rend la vue, le spectacle de tout le désordre qu'elle a causé la pousse au suicide. Aux effets qu'a produits en elle et tout autour d'elle, l'amour pour une aveugle, mesurez-en la puissance.

L'intérêt principal n'est pas dans le personnage de l'aveugle ; il est dans l'attitude religieuse de son éducateur qui est décrite avec une rare pénétration psychologique, il est dans la couleur délicatement « pasteur protestant » du récit. Au fait, Gertrude, personnage secondaire, n'est aveugle — et au début bien pis qu'aveugle — que pour rendre plus vraisemblable l'évolution

morale du personnage principal. Il était utile qu'elle fût la créature spirituelle du pasteur, sa chose, qu'une fois sauvée elle demeurât encore dans sa dépendance, ne connaissant la nature que par l'intermédiaire du pasteur. Mais l'auteur est si parfaitement dégagé des formules de métier, il ouvre sur le monde un regard si aigu que même ses personnages secondaires sont riches d'observation et campés avec une vérité saisissante. Ne doutez pas que, pour retracer l'éveil de la conscience chez sa Gertrude, M. Gide s'est enquis curieusement des expériences des sourdes-aveugles, Laura Bridgemann, Helen Keller, Marie Heurtin.

Donc la femme aveugle peut connaître les joies et les douleurs de l'amour partagé, toutes ses joies, toutes ses douleurs. Mais se mariera-t-elle ?

Ici la hardiesse est du côté de M. Dumesnil. Le suicide de Gertrude dispense M. Gide de poser la question du mariage ■ — son Jacques seulement en caresse l'espérance — tandis que Nell et James poussent l'aventure jusqu'à saconclusion. « Pour les femmes aveugles, insinue M. Dumesnil, mais cela va de soi : il y a les hommes laids, qui sont prédestinés par la nature. »

Oh! combien elle est simpliste, en vérité, cette solution! L'auteur a négligé le lendemain du mariage. James est — notez-le bien — un petit employé de bureau, aux maigres appointements, sans fortune personnelle : point d'intendant, point de gouvernante pour régir sa maison. Ce sera la tâche de Nell demain de veiller au ménage, de raccommoder les vêtements, d'élever les enfants : comment s'y prendra-t-elle ? Je sais bien, parbleu, et l'auteur aussi sait bien qu'elle est capable de faire dans la maison beaucoup plus de choses que ne pensent la plupart des lecteurs, de les bien faire ; tout de même, fatalement, elle restera au-dessous de sa tâche. Seules des circonstances exceptionnelles la tireraient d'affaire : l'assistance d'un de ces vieux serviteurs dévoués, comme il ne s'en

trouve plus, à ce qu'on m'assure; ou bien la présence au foyer d'une mère, d'une sœur, d'une belle-sœur, de quelqu'un, non qui tienne la place de la maîtresse de la maison présente, mais qui la supplée souvent, qui la complète sans l'évincer. Seulement, à supposer que la servante idéale se trouve, James gagne-t-il assez pour la rétribuer? Le caractère de Nell cadrera-t-il avec celui d'une intruse, fùt-elle de la famille? James acceptera-t-il un tiers dans toutes ses affaires? Et ce tiers, au rôle si délicat, ne se lassera-t-il point de son dévouement?

Dans notre civilisation, la tradition a taillé aux hommes des besognes extrêmement variées; l'homme aveugle peut se glisser dans quelques-unes d'entre elles. Mais elle a fait à la femme, gardienne du foyer, une tâche pour laquelle la femme aveugle est inadaptable. Voilà l'humble réalité qui, sauf des cas d'exception, s'oppose au mariage de la femme aveugle. Vous pouvez, si vous le voulez, espérer que cet état de choses se modifiera un jour. Une évolution se dessine qui tend à assimiler la femme à l'homme. Sera-t-elle poussée assez loin pour lever l'interdit qui pèse sur la femme aveugle? En tout cas, James me paraît fort imprudent, et dans l'intérêt de Nell qu'il veut heureuse, de ne pas se demander une seule fois comment son intérieur sera gouverné demain.

Si l'homme voyant ne veut pas de la femme aveugle, la femme aveugle ne sera-t-elle pas tentée d'essayer la solution préconisée par Marc Monnier, le mariage entre aveugles? Vous vous souvenez que sa Jane épouse Roger transformé par l'amour.

« Solution de roman », dites-vous. — Point du tout, c'est une solution trop réelle, hélas ! qui est même tout à fait d'actualité, car les exemples s'en sont beaucoup multipliés ces dernières années. Faut-il s'en étonner? Jetterez-vous la pierre à cette femme qui, avant de se résigner, veut avoir tenté sa chance de bonheur dans la vie? Les modernes institutions d'aveugles, en rapprochant les sexes, multiplient les occasions d'existence commune qui favorisent beaucoup ces unions.

Soit. Du moins nous n'accepterons point l'indulgence criminelle de Marc Monnier. Quand le père Braun, tremblant

pour ses pupilles, disait : « Et s'ils, allaient avoir des enfants! » je ne sais plus qui lui répliquait : « Prenons le pis aller; supposons que le fils soit privé de la vue. Vous voyez que Jane, en dépit de tout et grâce à vous, mon cher directeur, n'est pas la plus malheureuse des femmes. Elle agit, elle sait, elle pense, elle aime, elle est aimée.... » Quel hommage rendu à l'œuvre de Valentin Haûy! Mais trouvera-t-on personne pour excuser cet optimisme? En aucun cas la morale ne peut tolérer des unions dont des infirmes auraient à payer la rançon. La société ne doit pas les tolérer davantage. Nous entrevoyons, en matière de mariage, un stade de la moralité dont l'aurore point déjà à l'horizon : un jour l'homme ne se sentira en droit de procréer, la société ne lui accordera le droit de procréer, que quand la science lui aura délivré un permis. Les ignorances de la science retardent l'avènement de cette bienfaisante tyrannie. Que de médecins abusent de ses incertitudes pour glisser à une faiblesse qu'ils ont la folie de prendre pour bonté compatissante ! Ils ont vu pourtant des pères leur amener un enfant aveugle. Ils ont été témoins de leur douleur. Ne soupçonnent-ils pas le désespoir du père qui est contraint de se dire : « C'est par ma faute que mon enfant est aveugle ! »

Les risques d'hérédité écartés — et dans la plupart des cas il n'y a pas de contre-indication médicale au mariage de deux aveugles — il reste toujours que le mariage entre aveugles est un mariage déplorable, gros de redoutables menaces. Le mari, conscient des impuissances de la cécité, est souvent, je le veux bien, beaucoup plus que le mari voyant, résigné aux inévitables défaillances, mais les difficultés pratiques accrues de la double incapacité des conjoints risquent de rendre intolérable la vie commune ; elles ouvrent constamment la porte aux heurts des caractères, aux malentendus, à la mésintelligence. Sauf exception, il faut avoir le courage — je sais ce qu'il en coûte parfois — de déconseiller ces unions, qui seront soumises à de trop rudes épreuves.

Donc, ni mari voyant, ni mari aveugle : dans notre société, il n'y a pas, sauf exception, de mariage pour la femme

aveugle. Aimante comme les autres femmes, aimée parfois, elle est condamnée à la solitude. Elle est presque mise hors la loi du mariage. Les rêves des romanciers ne prévaudront point là-contre. Remarquez qu'elle est de même, exclue, ou peu s'en faut, du couvent : seul l'ordre des sœurs aveugles de Saint-Paul accueille quelques priviligiées, en nombre très limité. Quand la société prendra-t-elle donc conscience de ses devoirs envers des malheureuses qu'elle rejette de ses cadres? On a parlé souvent de fonder des villages d'aveugles, où, déchargés des soins matériels par un organisme collectif, les infirmes des deux sexes pourraient mener une vie commune, et vaquer tant chez eux que dans des ateliers spéciaux aux travaux pour lesquels ils sont aptes. Je sais à quelles difficultés se heurte la réalisation de projets aussi complexes. Mais à tout le moins la société ne doit-elle pas à ces isolées une retraite confortable où, dans la vieillesse, privées de famille, elles jouiraient de la compagnie de leurs sœurs d'infortune? De toutes les tâches urgentes que nous impose l'assistance aux aveugles, l'organisation de homes pour femmes, à l'instar de notre vieil hospice des Quinze-Vingts par exemple, est assurément l'une des plus urgentes. Seulement cette question-là n'est guère du ressort des romanciers.

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