DE CES DERNIÈRES ANNEES
Ces romans et nouvelles que nous venons de rappeler à propos de la femme aveugle nous ont conduit à une époqu e toute récente: tous ont paru entre 1919 et 1925. Beaucoup d'autres sont à mentionner dans la même période. Jamais le personnage de l'aveugle n'a retenu au même degré l'attention des écrivains.
A côté de la fine observation d'un André Gide, en voici une exploitation toute différente dans l'Aveugle aux colombes de M. Albert Lantoine. L'aveugle dont il s'agit, ce n'est plus l'être vivant dont nous cherchions à découvrir la vraie
image, dont nous écrivions l'histoire ; il est un symbole dont l'auteur nous propose son interprétation personnelle. Au temps même où écrivait M. Descaves, M. Maeterlink dans les Aveugles, les Tharaud dans la Lumière avaient traité la cécité comme un symbole qu'ils déchiffraient chacun à sa façon. Tant d'études précises sur la psychologie de l'aveugle qui ont suivi n'ont pas, Dieu merci 1 tari cette veine, voilà ce que nous enseigne M. Lantoine.
Le thème essentiel de son conte est peut-être que « la vue des yeux obscurcit la pensée ». Thème peu nouveau sans doute, mais voyez comme l'auteur le renouvelle heureusement ! Les ténèbres où vit le héros ont fait de lui un sage. Le monde qui l'entoure est peuplé de fous, parce que la lumière des yeux offusque l'intelligence. La princesse Ila-Azil lui rendra la vue s'il reste pendant trente jours, un appareil sur les yeux, dans une complète solitude. Mais au vingt-neuvième jour, avant même qu'il sache le miracle accompli, le voilà pris delà folie des voyants : pour apercevoir la princesse nue, ne fût-ce qu'un instant, en dépit des prescriptions et des menaces il lève son bandeau et retombe pour toujours dans la nuit. Dans cette seconde d'illumination cependant le voile des choses s'est déchiré : l'ivresse de la femme tient les mâles et les affole. L'aveugle comprend maintenant la cause de tant de malheurs qui depuis des âges immémoriaux se sont abattus sur l'humanité : guerres, tortures infligées aux prisonniers, rapts, incendies de villes, tout procède de la concupiscence acheminée dans le cœur des mâles par les yeux.
« Gomme si la concupiscence ne s'acheminait que par les yeux, répliquez-vous. L'aveugle en serait-il donc exempt? » Et vous accusez l'auteur de partager le préjugé que nous avons tant de fois dénoncé au cours de cette étude, de croire l'aveugle d'une essence autre que le voyant. Vous oubliez que nous sommes en plein rêve : cet exotisme très laborieux, ce style artificieusement tissé d'épithètes rares, de noms sonores, de métaphores inattendues travaille d'un effort continu à vous retenir dans une atmosphère étrangère au monde réel. Tant pis pour vous si votre imagination ne se laisse pas
dépayser, si vous restez choqué de tout ce que ces fictions empruntent aux préjugés vulgaires i.
Au contraire, la nouvelle très développée de M. Gabriel de La Rochefoucault, l'Homme qui perd la vue, se recommande par une analyse psychologique très poussée, parfois d'une allure presque didactique.
Le sujet — comme le titre vous l'indique — est celui-là
1. Un délicat symbolisme emplit la jolie pièce de Bojer, les Yeux de l'amour dont la Revue de Paris nous a donné une traduction (en septembre 1922). Devenue laide par suite de graves brûlures subies dans un incendie, la belle et bonne Ovidia, par l'effet du malheur, devient méchante à tous ceux qui l'entourent. Autant on la bénissait autrefois, autant tous la maudissent et la craignent à présent. Mais il y a quelqu'un qui continue de la voir belle comme avant son accident, et qui l'aime; c'est le capitaine Roed, qui a perdu la vue à la guerre, précisément dans le temps où elle-même perdait sa beauté. Ils se retrouvent après cinq ans. L'idée que quelqu'un l'admire et l'aime, le bonheur qu'elle en ressent, le désir de mériter cette estime, la délivrent de la misanthropie et de la méchanceté que le malheur avait engendrées.
J'aime moins le recueil de poèmes philosophiques de M. Florian Parmentier qui fut honoré d'un prix en 1924, la Lumière de l'aveugle ou le miracle de la vie intérieure. L'auleur y paraphrase en 40 poèmes les deux vers de Hugo :
L'aveugle voit dans l'ombre un monde de clarté; Quand l'œil du corps s'éteint, l'œil de l'esprit s'allume.
Voici le commentaire du VII8 poème : « Us ont des yeux et ne voient point, mais celui-là commence à voir qui clôt ses paupières et regarde en lui-même. » La raison de cette supériorité intellectuelle et morale de l'aveugle serait qu'il est libéré des vaines apparences :
Je n'ai plus d'yeux pour les spectacles mensongers; Je n'en vois plus les vains aspects trop passagers.
Quelle étrange idée d'avoir amalgamé avec ce thème traditionnel le thème de la suppléance des sens, comme si la suppléance des sens, qui fournit une compensation partielle dans l'ordre pratique, était encore une cause de supériorité dans l'ordre de la spéculation. « Le sens du goût mieux que la vue permet à l'homme de communier avec la nature... Et l'aveugle s'enivre aussi de senteurs, car les impressions olfactives lui livrent un peu de l'universel... Par le toucher l'aveugle pénètre des mystères qui échappent aux voyants. »
même qu'ont traité Kipling et Margueritte. Mais nous sommes aux antipodes de l'intensité dramatique d'un Kipling. Le cas choisi par l'auteur, c'est celui d'un malheureux que la cécité gagne peu à peu, à petits pas; il tente de le suivre jour à jour, parfois heure par heure, et le conduit ainsi fort avant dans sa vie nouvelle.
L'analyse a quelque chose de trop construit, de raide, de logique, parfois aussi quelque obscurité. Mais qu'elle est donc vraie, cette résistance de l'être même réfléchi, même accoutumé à l'analyse de soi, qui se refuse à l'évidence de la cécité ! Pour que Joran se reconnaisse aveugle, il faut qu'il soit du dehors informé de sa cécité : il faut ce verre de vin renversé par lui dans un diner, le lourd silence qui pèse tout à coup sur les convives, l'exclamation de l'un d'eux : « Ah! mon pauvre ami, je vous plains! » Dans ce groupe de bons compagnons, le voilà devenu un étranger, celui devant lequel on ne parle plus avec franchise.
Et dans le détail, que d'observations fines, qui supposent une intime communion de l'auteur avec son héros, celle-ci par exemple : « Dans le brouillard qui m'environne perpétuellement, c'est la terreur de voir surgir devant moi un personnage qui me dit bonjour. Les autres hommes voient arriver l'ami, distinguent l'ennemi; ils savent ce qu'il faudra lui répondre; ils ont toujours trouvé une réplique avant que l'autre ait parlé ; tandis que je suis pris à l'improviste. Le passant est pour moi comme est pour les enfants le diable qui sort d'une boîte ».
Jusque dans le roman populaire — voilà qui est bien inattendu ! — je constate un louable souci de parler de l'aveugle avec vérité. Vous n'avez pas lu, je gage, la Guillemette de M. Victor d'Enserune, un livre très bien pensant, bien prêchant, qu'a publié récemment la Bonne presse? Je ne vous promets point, certes, que vous y découvrirez des remarques de fine observation comme chez M. de La Rochefoucauld. Mais
si la psychologie de l'aveugle y est, comme de juste, superficielle, elle est du moins consciencieuse, tout à fait propre à répandre dans les masses, d'exactes, de fort utiles connaissances. L'héroïne, Guillemette, est — tout naturellement — un raccourci de toutes les vertus chrétiennes. La petite aveugle, Hélène, a pour fonction principale de mettre quelques-unes d'entre elles en pleine lumière. De ce petit monstre capricieux, coléreux, hargneux, dont les parents, parce qu'il était aveugle, ont fait toutes les volontés, qu'ils ont jusqu'à quatorze ans entretenu dans une entière oisiveté, Guillemette, engagée comme institutrice, sait faire une enfant raisonnable, douce, bonne à son entourage, charitable aux pauvres ; elle y parvient sans doute par l'ascendant de sa ferme bonté et par les leçons de l'Evangile, mais son succès tient surtout à ce qu'elle a sur l'éducation des aveugle des idées saines, grâce auxquelles elle redresse le mal fait par les préjugés de la famille. Comme nous voilà loin des émerveillables exploits de Williams, l'aveugle compagnon du Rocambole de Ponson du Terrail, ou encore de la Marthe Sans-Mirettes qui charme les lecteurs des Mo?istres de Paris, par Paul Mahalin !
J'ai un peu plus de réserves à faire sur le roman de M. J. Broussant Gaubert, t'Aveugle et le Japonais. Le ton du dialogue ne m'y a point paru toujours parfaitement juste. Du moins l'intrigue se tient dans les limites du vrai : souci digne de remarque chez un auteur qui recherche manifestement les effets de suprise. Jugez-en.
Marie Lefrançois est une jeune fille de bonne famille que la guerre a mise dans l'obligation de connaître les vulgarités de l'usine. Le jour où la grève sera déclarée, la petite bourgeoise suspecte subira même les brimades les plus révoltantes. Elle cherche un refuge auprès du professeur de musique aveugle de la petite ville, M. Chabrier, dont les manières artistes et les sentiments élevés la séduisent, par contraste avec les brutalités de son milieu. Un jour, dans la rue, elle l'a garé
d'une bicyclette ; ils ont fait un bout de chemin ensemble et — un aveugle, cela n'est pas compromettant — elle vient lui demander conseil maintenant dans sa chambre. Un dimanche que tous deux se promènent ensemble dans la campagne, brusquement Marie est enlevée au bras de Chabrier par des hommes. Le pauvre aveugle a beau appeler, crier, courir, tomber, personne ne vient à son secours ; pendant douze heures il tourne, il hurle, il s'enlise dans la vase du fossé. Peu après, un cadavre est trouvé dans la rivière : celui de Marie ; il porte au bras des entailles par où tout le sang du corps a été vidé.
Saisie de ce crime étrange, la justice ne parvient pas à découvrir les coupables et elasse l'affaire. Mais l'aveugle a gardé dans l'oreille le sonde l'appel proféré par les ravisseurs. Il fréquente les auberges, les marchés, les foires ; et un jour il entend l'appel funeste. Il se précipite à sa suite, mais il trébuche, se heurte aux obstacles, manque sa proie. Il s'associe alors aux yeux du jeune frère de Marie qui, comme lui, veut passionnément la punition des criminels, fouille par eux les livres qui peuvent lui apprendre quelque chose sur le genre de mort dont la jeune fille a été victime, scrute les lieux où l'assassin peut se rencontrer. Enfin l'appel est reconnu pour la seconde fois, et grâce au concours de l'enfant tout est découvert : le crime a été commis par deux bergers, maniaques de sorcellerie et de magie noire qui ont enlevé Marie pour lui prendre son sang. Un aviateur japonais qu'elle avait soigné jadis à l'hôpital s'accuse de complicité : c'est lui qui, par mépris pour la race blanche, a fanatisé les coupables et leur a suggéré le crime.
Le grand pourvoyeur d'imprévu, c'est assurément le Japonais, avec ses pratiques de magie qui sont complaisamment étalées. Chabrier pourtant a sa belle part : songez donc ! un aveugle impliqué dans un crime, acharné à en rechercher l'auteur, réussissant là où les voyants ont échoué ! L'impuissance douloureuse qui résulte de la cécité est rendue parfois avec une force vraiment tragique. Tout l'être de l'aveugle se révolte contre elle. Ses éducateurs lui ont promis de l'arracher
à sa condition inférieure. 11 a tendu de tous ses efforts à ce but. Dans le milieu artificiel où se déroule d'ordinaire notre vie de civilisés, il croit y être parvenu. Mais replacez-le subitement devant la nature, devant l'imprévu d'un cataclysme, d'un crime, devant tout ce qui dérange notre existence factice, ah 1 comme le malheureux se retrouve avec sa faiblesse, humilié d'autant plus qu'il s'est fait illusion 1 C'est à son bras qu'on prend à Ghabrier sa fiancée. Oui, cette détresse de l'aveugle devant le crime est vraie. Mais un aveugle détective! allons donc !
Eh bien si! Invraisemblable peut-être, le fait est vrai. M. Broussant Gaubert tient à notre confiance; quand il place au cœur de la France, aux portes d'Issoudun, en l'an de grâce 1918, des scènes de sorcellerie et de magie dignes du moyen âge, il nous avertit qu'elles sont authentiques. Il nous renvoie aux procès-verbaux des assises tenues dans l'Indre en 1920. Sait-il que le succès paradoxal des poursuites de Chabrier est autorisé lui aussi par un fait réel ? C'est Etienne Pasquier qui, dans ses Recherches de la France, a conté cette très vieille histoire. Un meurtre ayant été commis sur la route de Paris à Rouen, l'assassin fut reconnu à la voix et dénoncé par un aveugle ; et sur le témoignage unique de cet aveugle en 1586 il fut condamné par le Parlement de Rouen* .
Voilà bien des récits où l'on s'est loyalement attaché à nous peindre des aveugles vrais. N'allez pas vous imaginer pour autant que l'aveugle de convention des littérateurs est mort à jamais. Il a la vie dure. Les préjugés de la cécité où il s'alimente restent encore si vivaces ! Le succès presque mondial du roman de Florence Barclay, le Rosaire, rassurera ceux qui le croiraient moribond. La traduction française en a été si bien accueillie qu'il ne sera pas hors de propos d'en parler ici.
1. Ce récit d'Etienne Pasquier a fourni la matière d'une nouvelle, l'Aveugle d'Argenteuil (par A. Floquet).
C'est un livre assez mal bâti, du moins pour un lecteur compatriote de Racine et de Maupassant. La première moitié, qu'on pourrait appeler le roman de la laide, nous présente une jeune fille qui, en dépit de sa laideur, inspire un tendre amour à un ami d'enfance, mais à cause de cette même laideur refuse de croire à cet amour, et le gâche parce qu'elle n'y croit pas. Jane Champion a donc jugé de son devoir de décourager Garth Dalmain qu'elle aime ; elle ferait son malheur.. Mais son sacrifice la mine. Pour retrouver l'équilibre moral, en bonne Anglaise, elle entreprend de tourner autour du globe et le Niagara, les Pyramides lui inspirent une philosophie plus douce; elle prend la décision de s'expliquer avec Garth. Les choses semblent donc devoir s'arranger, mais, juste à ce moment, Jane apprend au Caire par un journal que Garth est devenu aveugle.
Et l'histoire rebondit : un second roman commence, dont les personnages sont les mêmes, mais le sujet tout différent. Si Jane parle d'amour maintenant, après un éloignement de trois ans, Garth croira qu'elle vient à lui par pitié, et son orgueil la repoussera. Comment s'y prendre pour lui faire accepter les soins, puis la main de Jane? Avec la complicité du médecin, elle entre chez Garth sous le nom d'une nurse dont il a commandé les services, et, déguisée en infirmière elle entreprend de faire sa conquête. C'est ce second roman seul qui nous occupe.
Beau sujet, bien digne de tenter un psychologue, cette lutte entre l'amour exaspéré par le malheur, et la dignité de l'homme qui se cabre de peur d'être aimé par pitié. L'auteur, qui se souvient de Kipling, semble bien lui aussi donner une réplique à la Lumière qui s éteint. Comme Kipling il a choisi un héros qui a vécu jusqu'alors principalement par les yeux, un peintre, afin que sa détresse fût plus profonde. Quelle que soit cette détresse, parait dire l'auteur, quelque ombrageuse que soit la fierté de l'aveugle, et même si un obstacle le sépare de la femme comme ce malentendu que Jane a mis entre elle et Garth, l'amour en triomphera.
Mais quelle pensée solide une psychologie de fantoches
SEPTEMBBE 4
peut-elle bien étayer ? Après une rééducation déjà longue, il faut encore à Dalmain des cordons tendus qu'il suit de la main pour se rendre de son fauteuil à sa porte, à sa fenêtre, à son piano; et pour qu'il distingue ces différentes rampes conductrices, leur direction ne suffit pas, il les faut différentes de grosseur et de substance. Ces signes de la plus étroite dépendance ne l'humilient pas; il s'en explique sur un ton de victoire avec Deryck Brand qui vient le voir. Et que dire de sa maladresse à table? Il n'arrive point à piquer sa viande avec sa fourchette, et en la pourchassant dans son assiette il la pousse jusque sur la nappe. En revanche, admirez en lui le mirage de l'amour. Dans un paquet de neuf lettres, il reconnaît au toucher immédiatement une lettre de miss Champion, qu'il n'avait aucune raison d'attendre puisque depuis trois ans elle ne lui a point écrit. Remarquez que jadis il n'a jamais examiné tactilement les lettres de la jeune fille, que l'inscription d'un cachet est bien difficilement lisible pour le toucher, surtout pour un toucher paresseux comme celui de Dalmain. C'est bien cela : excès dans les incapacités de l'aveugle, parce qu'elles campent le personnage et émeuvent le lecteur; mais aussi exagération dans les capacités de l'aveugle, parce qu'elles sont un puissant facteur de surprise. Celle-ci ne procède pas du préjugé moins sûrement que celui-là; faute de connaître les moyens d'action de l'aveugle, on prend pour autant de miracles ses moindres succès, et on lui en prête sans mesure et sans discernement. Voici mieux : qui s'attendrait, dans un roman d'observation écrit au xxe siècle, à retrouver les survivances de ce besoin mystique de compensation qui valait jadis à Tiresias le don de double vue? C'est pourtant ce même besoin qui suggère à l'auteur l'hallucination de Garth. L'infirmière qui est là seule avec lui dans la pièce, il croit, il sait que ce n'est point Jane Champion; ses sens trompés lui disent que c'est Rosemary Gray. Et pourtant sa clairvoyance est telle qu'il sent auprès de lui la présence de Jane Champion.
Tout à coup, il se mit à parler bas et vite, sans lever la tête. « A présent, dit-il, à présent je le sens, exactement comme je l'ai dit à Brand, et jamais je ne l'ai éprouvé encore avec cette netteté, à
l'exception d'une fois quand j'étais seul! Ah! miss Gray! ne remuez pas! ne bougez pas! mais regardez tout autour de la pièce et dites moi si vous ne voyez, rien. Regardez à la fenêtre. Regardez à la porte. Penchez-vous en avant, et regardez derrière le pupitre. Je ne peux pas croire que nous sommes seuls. Je ne le croirai pas. Ma cécité me trompe. Et pourtant... non, je ne me trompe pas. J'ai la sensation de la présence de la femme que j'aime. Ses yeux sont fixés sur moi avec pitié, chagrin et compassion. La douleur que lui cause mon malheur est si grande qu'elle m'enveloppe pour ainsi dire comme j'avais rêvé que ferait son amour... Oh! mon Dieu, elle est si près... et c'est si terrible parce que je ne la souhaite pas près. J'aimerais mieux que mille lieues lussent entre nous... et je suis sûr qu'il n'y a que quelques mètres... »
Cette vue intérieure de l'aveugle, si claire qu'elle lui révèle à coup sur la présence de celle qu'il aime, fait contraste avec des sensations si émoussées, si pauvres, si impropres aie mettre en rapport avec le monde extérieur qu'on le trompe à volonté. L'âme perçoit directement, par intuition, et les perceptions sensibles sont comme stupéfiées par la cécité. Combien de temps Garth mettra-t-il a découvrir dans l'infirmière qui le soigne cette Jane dont sa pensée ne se détache pourtant jamais? Comment admettre, alors que l'infirmière vit sans cesse à ses côtés, qu'il continue à croire qu'elle est de petite taille, qu'elle a besoin d'un escabeau pour atteindre la bibliothèque? Elle pousse cette humiliante comédie jusqu'à lire à l'aveugle une lettre envoyée, prétend-elle, d'Egypte par Jane Champion ; sous sa dictée elle s'écrit à elle-même une lettre à destination du Caire. L'auteur ne soupçonne évidemment pas combien il est malaisé de tromper longtemps un aveugle avec des artifices aussi grossiers. Il ne soupçonne pas non plus d'ailleurs combien l'aveugle est ombrageux sur ce chapitre. En admettant même que tout ce manège de tromperie soit possible, comment les amis de Garth n'en sentent-ils pas le danger? Quel réveil pour l'aveugle s'il découvre soudain qu'on abuse de sa cécité pour le berner! Méthode singulière, en vérité, pour le réconcilier avec sa vie d'aveugle. Une indiscrétion suffirait, une maladresse d'un domestique pour révéler à son attention, toujours
en éveil, l'un quelconque de ces mensonges dont on l'enveloppe. Comment pour son entourage, pour son docteur, pour son infirmière, cette atmosphère de contre-vérité n'est-elle pas irrespirable? Comment Jane, qui achète si cher sa confiance ne comprend-elle pas qu'un mot suffirait pour que cette confiance fût à jamais ruinée?
Mais leur manège n'est pas possible, il ne peut réussir. Immanquablement, la voix de l'infirmière devait trahir Jane. Florence Barclay sait bien, parbleu, tout ce que représente la voix pour l'aveugle. Elle a essayé de s'instruire de la psychologie de l'aveugle, et justement il est piquant de voir dans son roman le conflit d'une science fraîchement apprise, mal digérée, avec le préjugé persistant. Il faut que Garth reconnaisse Jane puisqu'en fait les aveugles distinguent les voix ; il faut que Garth ne reconnaisse pas Jane, sans quoi il n'y a plus de roman. Alors? Pour résoudre cette antinomie, l'auteur imagine des complications étranges qui n'arrangent rien — l'hallucination de tout à l'heure par exemple. Il décide qu'aux premiers mots prononcés par l'infirmière, Garth dira : « Voilà miss Jane »; mais on lui ment tant et si bien, on lui fait de son infirmière un portrait si contraire à la vérité que bientôt ses soupçons sont endormis. EL c'en est fait, désormais cette voix ne lui apportera plus aucun trouble. Comme dans la réalité les choses se passeraient autrement! Une voix ne livre pas toujours dans le premier « bonjour » ses intonations les plus particulières. 11 se pourrait qu'^u premier abord Garth ne reconnût point Jane. Trois ans ont passé depuis leur dernière rencontre. Il se pourrait, s'il la reconnaît, qu'un temps les mensonges de son entourage lui persuadent qu'il s'est trompé. Mais songez-y : Jane n'est pas une relation accidentelle, elle est une amie d'enfance, elle est mêlée' à tous ses souvenirs. Que peu à peu la certitude de la présence de Jane ne s'impose pas à Garth, obsédante, invincible, qu'elle n'emporte pas toutes les digues élevées par le mensonge, voilà qui est proprement incroyable.
Aussi, pour un aveugle réfléchi la lecture du Rosaire est à peu près intolérable. Nous ne voyons pas qu'en France, non
plus qu'ailleurs, les lecteurs voyants aient été bien choqués de ses fausses notes, et de ses invraisemblances.
Un peu partout le triomphe de l'œuvre de Valentin Haiiy devait provoquer un mouvement de curiosité analogue à celui qui s'est produit chez nous. Pourtant, la littérature d'imagination n'a pas fait partout un effort de justice égal à celui dont nous venons de retracer l'histoire. La littérature anglaise, par exemple, n'a pas eu, je crois, son Lucien Descaves. Un auteur américain qui fait autorité en matière de typhlophilie écrivait récemment que les romans anglais où figurent des aveugles n'ont guère fait qu'orchestrer les préjugés populaires sur la cécité1.
En France, où le roman semble s'être donné pour tâche de reviser toutes les idées sur l'homme, il a fait la chasse à tous les préjugés qui s'abritent dans les marges demi-obscures de la conscience, et dont, plus souvent peut-être, le roman anglais s'accommode pour en exploiter la valeur poétique et dramatique. Aussi nos écrivains ont-ils donné l'assaut à toutes les formes du préjugé de la cécité. Presque tous les problèmes essentiels que pose la psychologie de l'aveugle ont été portés par eux devant l'opinion.
Le puplic les a écoutés avec sympathie : il a accepté l'idée nouvelle de l'aveugle. Mais peut-on dire qu'ils ont achevé son éducation? Je ne crois pas que le progrès réalisé dépasse quelques milieux de culture raffinée. Faites l'inventaire des lectures d'un homme de culture moyenne. Vous y trouverez, notamment dans le rayon des romans anglais, bon nombre de peintures d'aveugles tout à fait fausses, qui ne semblent pas le choquer plus que le Dalmain de Florence Barclay : par exemple Bertha Plummer dans le Grillon du foyer de Dickens, la petite fleuriste dans les Derniers jours de Pompéi de Lytton ou le Tailleur de pierres de Lamartine. Là même où le préjugé a été