V. — L'aveugle de la guerre
L'Autre lumière a paru pendant la guerre, et là est peutêtre, bien qu'on n'y rencontre point d'aveugle de guerre, une des raisons de l'optimisme de l'auteur. N'était-ce pas un besoin, un devoir, que de faire luire une « autre lumière » dans la nuit de nos glorieux blessés aux yeux? Le public aussi voulait, à leur sujet, des paroles d'espérance. Bien des gens entendaient enfin pour la première fois parler des merveilles de la rééducation des aveugles. La copie en Braille était à la mode dans les salons. Les grandes dames se piquaient de promener leur aveugle de guerre. Comment les personnages d'aveugles ne se fussent-ils pas multipliés dans le roman?
Beaucoup sont médiocres. Une sympathie collective fait d'eux parfois des êtres grégaires et fallots, où se retrouvent quelques-uns des traits du type traditionnel de l'aveugle. Voyez même une vigoureuse étude psychologique comme la Làzarine de M. Bourget. L'héroïne est tout à fait à la page : il ne lui suffit pas de faire de la copie Braille au poinçon ou à la machine, elle use d'une petite imprimerie et en explique le maniement avec une extrême précision. Mais comme l'officier aveugle Duchatel, guindé dans sa vertu sereine, reste peu vivant en dépit du rôle important qui lui est confié! Au poncif de l'aveugle s'ajoute le poncif du héros : car tout aveugle de guerre est un héros, comme chacun sait. 11 a en partage, a priori, la résignation et la patience. Il est non moins nécessairement réfléchi, méditatif, d'une vie intérieure riche et pro-
fonde. Il a une perspicacité de de vin : « On croirait à de certains moments qu'il vous voit penser, lui qui ne peut même plus lire ». Il est un sujet d'édification et l'ornement de l'hôpital.
Une question est partout dans cette littérature : naturellement celle du mariage. Le mariage de l'aveugle ne conservet-il pas toujours quelque chose de paradoxal pour le voyant? N'est-il pas d'ailleurs la grande affaire, quand la subsistance est assurée? Quelques mariages d'aveugles de la guerre avaient frappé l'opinion. Au fait, si le public était ému cette fois, le problème était le même pourtant que pour l'aveugle civil, le même qui s'était posé à Kipling et à Margueritte. Seulement la pension d'invalidité et l'auréole qui, un temps, illumina leur front facilitaient le mariage aux aveugles de guerre; ils multipliaient du même coup les risques que l'Irène de Cassagnac nous a signalés.
Près des yeux clos, par France Bernard est, autant ou plus qu'une nouvelle, un guide des ouvrages, des appareils, des méthodes qui peuvent faciliter la rééducation. L'auteur a voulu faire avant tout œuvre de propagande. Pourtant, il donne une place aussi aux conseils matrimoniaux, et toute l'affabulation, d'ailleurs fruste, semble bien n'être là que pour les amener. Bernard du Valgoët, ancien élève de l'école normale supérieure, qui a perdu la vue, rend sa liberté à sa fiancée. Que fera la jeune fille? Rien dans son passé frivole ne la prépare à la tâche devant laquelle elle se sent défaillir. Sa mère auprès d'elle escompte déjà l'effet théâtral d'une abnégation de parade et d'un mariage héroïque. Mais, pour le lendemain de la cérémonie, elle propose un plan de vie mûrement médité : sa fille organisera entre deux domestiques bien sûrs la vie recluse de l'aveugle, tandis qu'avec l'argent dont il n'aura que faire elle vivra de son côté dans les divertissements. Oh non! pas cela. La fiancée s'indigne: lâche devant son devoir, elle aura au moins le courage de sa lâcheté ; ellese dérobeà un mariage qui serait le malheur de tous deux. Mais voici auprès
de Bernard, veillant sur le blesse avec la tendresse d'une mère, sa sœur Jacqueline, qui, six mois plus toi, a eu le cœur brisé : la veille du jour fixé pour son mariage, elle a, de sa main ouvert la dépèche qui devait lui annoncer l'heure d'arrivée de son fiancé, et de ses yeux elle y a lu la nouvelle de sa mort. Le couvent depuis l'a tentée. Et ce soir, dans l'église Saint- Etienne-du-Mont, devant l'autel, à quelques pas de l'hôpital de son frère qu'elle vient de quitter rue Lhomond, Jacqueline fait le vœu de consacrer sa vie à celui qui a donné ses yeux pour la Patrie. Généreuse enfant ! Est-elle bien sage? Oui, sans doute, dans l'heure de désespoir et d'abandon cruel qu'il traverse, Bernard, ce soir, a besoin d'elle. Dans l'abîme où il roule, il saisira cette main qui se tend vers lui, et s'y cramponnera comme un noyé. Mais plus tard? Quand Bernard aura retrouvé l'équilibre, plié ses sens aux services dont ils sont capables, refait sa vie, n'éprouvera-t-il pas le besoin de se bâtir un foyer à lui, plus nécessaire pour lui que pour tout autre? Ne court-il pas le risque de sentir un jour lourde sur ses épaules cette chaîne adorable de dévouement dont, sans y penser, sa sœur est entrain de le lier? Il fallait certes prévenir contre les surprises du mariage les aveugles de la guerre, ces grands enfants avides d'affection, mais que la solution imaginée par la pieuse Jacqueline, — celle de l'auteur — me semble périlleuse! Croyez-vous qu'elle ait paru bien encourageante aux lecteurs de la maison de rééducation de Reuilly? Du Valgoët était le plus cultivé, le plus distingué de leurs camarades : le mieux qu'on croyait pouvoir lui proposer à lui c'était le sacrifice conscient d'une sœur, un sacrifice fondé sur un incurable chagrin et sur le renoncement a tout espoir de bonheur personnel1.
1. L'écueil contre lequel donnentle plus souvent ces romans de guerre bien intentionnés, c'est un optimisme de pacotille. Il en coûte peu de promettre aux victimes toutes les compensations.
Le roman de Paul Wenz, Le Pays de leur* Pères, qui nous présente des Australiens amenés par les guerre6 dans la vieille Angleterre, patrie de leurs ancêtres, fait une très large place aux soldats aveugles. On y voit la vie des aveugles de toutes les colonies anglaises à l'école de'rééducation de San-Dunstan. Mais la conclusion du soldat Jim devait être : « Ce que j'ai donné pour le vieux pays, je ne le regrette pas; le vieux pays m'a bien rêcom-
La question de l'amour et du mariage tient aussi une place importante dans Un Héros national de Glaire Géniaux. La belle, ambitieuse et mondaine Thérèse a été la parfaite épouse d'Hugues Deltheil, le peintre renommé, tant qu'il a marché vers la gloire ; elle savoure maintenant en lui sa réputation de héros, comme jadis sa réputation d'artiste. Mais aujourd'hui que, devenu aveugle, il lui faut une compagne qui le comprenne, le plaigne, le soutienne, il se détache lentement de Thérèse, qui reste occupée du monde et de leur célébrité commune, et peu à peu il se rapproche d'une petite cousine de sa femme qu'il remarquait à peine autrefois, une humble musicienne qui court le cachet, simple, bonne et dévouée.
Seulement il y a autre chose encore dans Un Héros national. Deltheil s'est laissé griser par l'enthousiasme collectif, par son propre courage au front, par la sympathie admirative dont son malheur l'a entouré; et sa femme et son beau-père, le député Montrosier, qui exploitent son infirmité, l'ont enrôlé dans le parti qui exalte le sentiment national et excite les haines entre les peuples. Il entreprend des tournées d'exhibitions et de conférences, enflant la voix, étalant son infirmité, se faisant apporter et remporter sur un brancard. Dans sa langue « héroïsme » signifie « malchance d'avoir perdu les yeux »; et Thérèse surprend, rougissante, les murmures approbateurs qui saluent à son passage « la compagne admirable du héros », « la lumière de ses yeux »; « sans son affection, sans son dévouement, que deviendrait-il? » Peu à peu dégrisé, il va prendre en dégoût tout ce cabotinage. Sa méditation d'aveugle
pensé » ; et le leit-motiv : « la grand-mère Angleterre traite fort bien ses petits-enfants ».
De là un parti-pris de tout arranger qui ne nous laisse, hélas! concevoir aucune inquiétude sur l'avenir de Jim. La vieille Angleterre donc, non contente de le rééduquer, placera comme nurse auprès de lui, à point nommé, celle que son cœur attend, qui, après mille soins maternels, offrira de lui consacrer sa vie. Elle se fixera avec lui en Australie. Quand le lecteur les quitte là-bas, pas un nuage ne subsiste à l'horizon.
et le contact de peintres amis le ramènent à son internationalisme d'artiste : comment avait-il pu rétrécir son âme jusqu'à mépriser tout ce qui n'était pas français dans l'art, la science, la pensée? Bien mieux, une apôtre du pacifisme et du féminisme, vieille illuminée, amie de sa petite cousine Cécile, l'amène à détester l'idéal auquel il a sacrifié sa vie et lui inocule la foi dans la fraternité des peuples... Il meurt des suites de sa blessure au moment où, devant une foule accourue pour acclamer le héros national, il proclame son erreur d'hier et son nouveau credo.
Au fantoche gonflé par tous les souffles malsains de la guerre, a succédé un malheureux qui a dû prendre conscience peu à peu de sa misère d'infirme, de l'impuissance de sa cécité désempanachée. L'évolution psychologique est intéressante; malheureusement la pensée, d'ailleurs généreuse, est souvent trouble : plus le lecteur est attaché à un idéal de paix et de fraternité, plus le choquent cet optimisme pacifiste de réunion publique et ces dissertations éloquentes auxquelles l'auteur parait bien se laisser prendre, non moins que Hugues Deltheil. Quoi qu'il en soit, la cécité ici n'est qu'accidentellement étudiée pour elle-même. Elle vaut quelques scènes émouvantes, par exemple quand le pauvre grand artiste dans les ténèbres se cache pour reprendre son pinceau, puis quand il s'essaye à sculpter, enfin quand il implore l'aide de Cécile pour tenter de traduire au moins par le crayon ses visions intérieures. Mais la cécité de Hugues Deltheil me semble être surtout un moyen : elle rend possible sa transfiguration en héros national, surtout elle lait plus douloureuse sa chute en bas du piédestal, plus pathétique la résignation stoïque où il se réfugie.
Le cas de l'artiste Hugues Deltheil, comme celui du normalien du Valgoët, est un cas d'exception. C'est une détresse unique que celle du peintre aveugle Lemordant, qui a tout donné a la Patrie en lui donnant ses yeux, et dont le souvenir s'est évidemment présenté à votre pensée, conférencier
lui aussi, lui aussi héros national. Pourtant notons-le nien, comme pour chacune de nos douloureuses victimes de la vue, il y a eu, après l'ivresse du sacrifice, la découverte ce son étendue; après le brouhaha des gratitudes exaltées (et des admirations bruyantes le train journalier de la vie oublieuse et décolorée. Par là Hugues Deltheil nous révélait un poin de l'âme de tous. Mais le livre de Vallotton, au titre si expressif : A tâtons prend pour objet d'étude l'aveugle de giierre en général, et sous ses aspects les plus divers. )
La scène est au centre principal de rééducation des aveugles de guerre, l'école de Reuilly. M. Vallotton en montre /'activité. Il y choisit quelques types qu'il présente dans leur vie commune, et qu'il accompagne ensuite chacun dans son milieu particulier.
Une série de tableaux ne se résume point. On en peut seulement marquer les caractères essentiels.
L'auteur cherche avant tout le pittoresque, et peut-être at-il trop sacrifié au pittoresque. Parce que le langage du soldat est coloré, la plupart des scènes se passent en dialogues. Et des propos des soldats M. Vallotton n'aime à retenir que ce qui est extrême : extrême dans l'héroïsme, ou bien au contraire extrême dans la colère et le désespoir. « Des aveugles ? dit l'un ; ben quoi, il en fallait : c'est nous I » ; ou « Quoi ! après tout, nous aurions gardé nos yeux, est-ce que nous y penserions aux aveugles? Faut être juste. » Un autre donne philosophiquement cette définition de la rééducation : c'est « déménager ses yeux au bout de ses doigts ». Un autre sent sa poitrine se gonfler quand un régiment qui passe rend les honneurs à ses yeux morts : « On croit qu'on s'fout de tout, et voilà qu'on pleure comme une Madeleine. Ben, pendant un moment, y a pas à dire, j'étais content d'avoir pas d'œil ! » Et voici maintenant les sarcasmes ou les cris de rage contre les consolations verbales, la bienfaisance de parade, l'ingratitude ouverte ou masquée de la société. Folin claironne : « Et que faites-vous de la vision intérieure? — C'est intéressant, cà ! » Ailleurs : « Si on n'était pas des nouilles, on s'entendrait : grève des enténébrés. En v'ià un beau titre pour les canards ! Seulement ceux de
l'assiette au beurre, ils ne nous craignent pas; ils savent bien qu'au jour des élections on est capable de fourrer not' bulletin dans une poubelle qu'un lascar nous aura fait prendre pour une urne... Deux cent francs par mois, avec la vie chère, il y a juste de quoi crever, de quoi se sentir claquer en douceur. Ah I si les gros étaient aveugles, c'est cinquante mille balles qu'ils s'voteraient. Ça n'traînerait pas! les intrigants s'en tirent encore, ceux qui sont dans les p'tits papiers des comtesses; mais l'pauvre soldat qui tombe aveugle un beau jour d'été et qui a l' malheur d'être timide, rasibus!... Le danger passé, chacun pour soi! paradis des profitards, des égoïstes, des fils à papa et des folles maîtresses! nom de Dieu! les pulvériser ces sales moineaux, ces sales veinards, tous ces chameaux à trois bosses ! qu'on m'en donne un, que je lui mange le nez et que je le recrache!... Ce qu'il fallait faire? — Fourrer les boches sous le pressoir et confisquer les fortunes de guerre pour constituer des pensions qui nous mettent hors de souci 1 Les fortunes de guerre! Est-ce que cela n'bouleverse pas le cœur, ces mots-là? Empiler des ronds pendant que les gars se font trouer la peau et vider les yeux! Faut être cochon pour çà, sous-cochon!... S'il y avait une justice, à tous ces fripouillards faudrait leur percer les œils avec un canif, les lâcher, dans le vaste monde, sans femme et sans chien, pour leur montrer ce qu'on éprouve, et après dix ans de c'métier les fusiller dans un égout! ah! fumier! »
L'effet consiste à habiller d'un langage naïf des pensées d'une admirable résignation, ou d'une indignation sainte. Il y a si l'on veut dans ce pittoresque une philosophie cachée ; ne peut-on pas dire qu'une immense douleur approfondit soudain les âmes les plus ordinaires, qu'elle leur fait toucher brusquement le fond de la morale du sacrifice, leur découvre, sans travail les replis subtils de l'analyse psychologique? Soyez sûrs que quelques-uns de ces mots sublimes ou de ces cris vengeurs ont été cueillis au vol dans la maison deReuilly, un peu stylisés seulement, condensés et amassés en grappes par un artiste qui reste fidèle à la vie tout en l'organisant selon un principe directeur. Tout de même l'impression est
celle d'un faux naturel. Quel relent de littérature en tout ceci ! Constamment un mot savant détonne dans la phrase, ou b/en l'analyse se fait trop raffinée. Constamment, tandis que le paysan ou le forgeron continuent en apparence de blagner, l'auteur s'est substitué à eux. Ecoutez ce petit discours /qui est sensé tenu au dortoir, parmi les trivialités et les absurdités que dicte la colère : « Le pire de tout, ce n'est pas lalperpétuité de notre état, encore qu'on ne s'y habitue pas/ On croit s'y habituer des petits moments. C'est pas vrai. On s'habitue jamais. Non, le pire c'est l'état moral, la mort des ambitions, la cassure de tous les fils noués. J'avais, moi, des ambitions comme vous autres, j'étais en droit d'en avoir. Fauché, séché, détruit : c'est ça être aveugle. Le voyant, ça se mêle au monde, ça lutte, ça va de l'avant, si la route est barrée, ça emprunte le sentier. Nous, à l'avance, il faut renoncer. Et pourtant l'imagination travaille, le vieux cerveau fonctionne comme si on avait encore des fenêtres. Alors qu'il faut se résigner à barboter dans la théorie, le soleil sera toujours dans l'autre vallée. Le pire, le voilà. On n'a jamais fini de creuser ça. » L'idée est fort juste, quoiqu'un peu prématurée peut-être chez un nouveau blessé. Mais voyez comme l'auteur lui prête, non seulement sa mentalité de savant, mais jusqu'à son style d'homme des Alpes : « Le soleil dans l'autre vallée. »
En revanche, quelques scènes sont d'une puissance pathétique très remarquable. Voyez, par exemple, la distribution des montres à gros points saillants venues de Suisse; la joie enfantine de tous ces grands naïfs, à la reconnaissance embarrassée, qui font sonner leurs montres indéfiniment, qui n'en dorment plus de bonheur; les lettres émouvantes des donateurs; et la conversion de ce paresseux de Folin, qui, de luimême, pour mériter sa montre, décide de se mettre enfin à l'apprentissage le lendemain et d'envoyer sa première corbeille à la bonne vieille de quatre-vingt-deux ans, sa donatrice. Lisez encore la visite de Bozel à son village natal. Le sujet, c'est le premier contact de l'aveugle de guerre avec son foyer. Qu'il est grave et douloureux ! Bien sur, Bozel n'avait pas
écrit chez lui son état : ça les aurait trop secoués, les pauvres vieux! Il a écrit seulement qu'il a mal aux yeux, juste de quoi les préparer un peu. Et voilà le train qui stoppe. Il descend de wagon, guidé, poussé par les mains de compagnons inconnus, sur le quai de la petite gare. C'est le quai de son village et il ne bouge pas. « Tu ne reconnais pas Auguste Bernier? fait un homme d'équipe. C'est donc vrai ce qu'on raconte que tu es aveugle?» Au loin, parmi les inconnus, à l'école de rééducation, la cécité, c'était comme un rêve; mais ici, parmi les gens et les choses de l'enfance, comme il la découvre tout à coup! Il se raidit. Allons, puisque personne n'est venu audevant de lui, le gamin de Bernier va le conduire jusque chez sa mère. Le voilà sur la route, au bras de l'enfant. Il ne peut plus attendre ? « Connais-tu Rose Tarnier? » Il faut qu'il entende dire quelque chose de sa promise, n'importe quoi, fut-ce par ce mioche auquel il ne peut pas poser la question qui le brûle : « Voudra-t-elle de moi encore ainsi? » L'enfant découvre la mère de Bozel qui vient, là-bas, sur la route. Cette fois le malheureux s'arrête net, il a envie de se sauver, de se cacber ; sa tête se vide. « Tu me vois, dis, ah ! c'est pas possible autrement! » Puis ce sont les sœurs, reconnues à la voix, qui constatent à leur tour; puis les vieux grands-parents dont « les sanglots rouilles roulent dans les vieilles poitrines ». Comment! ne plus pouvoir travailler! eux qui n'ont fait que cela toute leur vie! Mais Bozel se redresse; allons donc! « je me suis mis dans les tonneaux... dès que j'aurai un petit apprenti, j'ouvre boutique, et hardi le marteau ! » Tout de suite on va chercher Rose, pour en avoir le cœur net. Rose est admirable de courage : « Je vous le demande, mes parents, Bozel a-t-il démérité? » Le père, habitué à obéir, interroge la patronne du regard. La boulangère se méfie. Heureusement que la pension est là! Les mains sur les hanches, enfin elle se décide : « Vous dites 1 200 de pension, et qu'on va augmenter? Eh bien qu'ils se marient. » Ah oui, tout de même, malgré l'irréparable, Bozel le sent, c'est bon le retour. II y a bien ça et là quelques mots d'auteur qui me gâtent un peu ce récit; ainsi quand la mère dit à l'infirme : « Moi, je dis que l'aristocratie,
c'est toi ! » ou encore quand le fils dit à la mère pour la consoler : « C'est rien, c'est rien, je te vois du d'dans. C'est en/ore plus joli. Tu es la mère. » Dans l'ensemble la scène est émouvante et vraie. 7
Au reste, l'auteur a mieux compris, je crois, les réactions des voyants qui entourent l'aveugle, que celles de l'aveugle lui-même. La psychologie du milieu est souvent meilleure que la psychologie de l'infirme. A la fin du livre, nous reconduisons chacun chez soi la plupart des blessés auxquels nous nous sommes intéressés à Palombelle (c'est le nom donné à la maison de Reuilly). Voilà Tasseloup, qui a passé cinquantetrois fois sur la table d'opération, qui n'a plus que trois doigts aux mains et sept aux pieds, le voilà qui cale sa vie comme il peut dans le moulin de son beau-frère entre sa sœur et ses mioches de neveux. Les soins à donner à la basse-cour le sauveront de l'inaction. Voilà le terrible Folin qui regagne Toulon ; il aura tôt fait de balancer ses beaux-parents, prêts à grignoter sa pension d'invalide, et il entreprendra de rééduquer sa femme — ramassée dans le ruisseau — aux belles manières apprises par lui auprès des comtesses et des plénipotentiaires. Gayzette vivra au milieu de ses gosses qui savent bien, parbleu ! qu'il est aveugle, puisqu'on le leur a dit, mais qui n'arrivent pas à croire tout de même que le père ne les voit pas. Le romancier s'amuse à nous montrer ces milieux si disparates, pour qui la grosse affaire, bien souvent, dans la cécité, c'est la pension de l'aveugle, grâce à quoi il est accepté. En regard de ces cupidités brutales, il aime à présenter des dévouements naïfs, héroïques d'inconscience, qui fleurissent spontanément dans des cœurs de jeunes femmes, parce que le hasard a mis un malheureux sur leur chemin. Mais ici encore, je retrouve le goût des contrastes violents qui nous a frappés à Palombelle. Ne cherchez pas dans ce roman la gamme des sentiments moyens, les demi-égoïsmes, les demidévouements, avec lesquels pour la plupart, les aveugles ont dû compter à leur retour dans leur foyer.
C'est que, à pareille heure, M. Vallotton était occupé d'abord d'asir. Aux cris de nos blessés, cet ami de la France s'était senti
un cœur français. Nul n'a oublié sa généreuse campagne en faveur de nos soldats aveugles. Pour ouvrir les bourses il lui fallait frapper fort. Gomment d'ailleurs, en un tel moment, aborder un pareil sujet avec la sérénité de l'observateur?
Si l'on me demandait : dans quels livres faut-il chercher à connaître les soldats aveugles tels qu'ils étaient au lendemain de la blessure et durant la période de rééducation ? je crois que, plutôt que des romans, j'indiquerais des ouvrages didactiques. Je citerais : Nos soldats aveugles, le Romain Landry d'André Dreux, de Mme Paul Junka, qui porte en sous-titre Mémoires d'un guide, et surtout les admirables Lettres aux blessés aux yeux de M. Eugène Brieux. Romain Landry est un recueil de notes. Mme Paul Junka, comme tant de femmes du monde, promenait aux jours de sortie, des aveugles de l'école de rééducation de Reuilly et s'efforçait de les distraire. Le soir en rentrant elle notait les impressions de la journée : ce sont ces expériences qu'elle nous a données sans les habiller d'aucune intrigue romanesque '. Quant aux Lettres aux blessés aux yeux, M. Brieux, qui a donné aux aveugles de la guerre plusieurs années de sa vie, y a consigné les conseils pratiques dont ce médecin des âmes avait chaque jour éprouvé la valeur dans ses entretiens d'hôpital et d'atelier. En fixant ce que j'appellerai sa thérapeutique dans ce style puissant et familier qui semble ignorer sa propre force, il n'a songé qu'à une chose, gagner la bataille qu'il avait engagée contre le découragement, contre le désespoir.
N'est-il pas bien remarquable que des écrivains de métier, en abordant ce sujet, aient renoncé à monter des œuvres d'imagination, qu'ils aient cru devoir laisser les faits parler
(1) Peut-être trouvera-t-on que lafemme du monde et l'écrivain n'ont pas réussi à s'effacer suffisamment : des aveugles de guerre sont choqués de lui entendre dire « Mon aveugle », « Mon blessé » et l'on peut trouver que les généralisations faciles prennent trop souvent la place qu'on voudrait voir occuper par des faits. Mais le livre est généreux et pénétrant et les observations significatives y abondent.
d'eux-mêmes. On attendait de M. Brieux, sur une matière qui lui tenait tant à cœur une de ces puissantes synthèses don,! il a le secret, je crois savoir qu'on l'a pressé parfois- de nous la donner. Il répondait qu'il n'y avait point là sujet à pièce de théâtre.
Et voici qui est plus significatif encore. Six ans avaient passé depuis l'armistice quand M. Lucien Descaves donna dans le Journal un petit conte où il mettait en présence l'un de l'autre un aveugle de la guerre et un aveugle civil. Qui donc eût pu avec plus d'expérience aborder un pareil sujet? Il sait quelle a été la détresse de l'aveugle civil pendant la guerre et depuis la guerre; et il sait aussi de longue date que le seul remède efficace contre la cécité c'est le travail rénumérateur. Je ne puis voir à son conte d'autre signification morale queV celle-ci : l'aveugle de guerre une fois pourvu — car la reconnaissance nous oblige envers lui d'abord — pensez à l'aveugle civil qu'on a tant oublié depuis dix ans, et, puisque c'est du travail qu'il vous demande, donnez-lui du travail.
Or, l'atelier de Buirot, qui rempaille ferme du matin au soir pour entretenir son foyer, reçoit souvent la visite d'un aveugle de la guerre, Philistin, qui vient tailler une bavette avec son confrère d'infortune. Pour rendre sensible l'idée morale de son conte, M. Descaves a choisi un aveugle de guerre que sa pension et un mariage avantageux ont détourné du travail : Buirot vit content parce que que la chaise paye bien en ce moment, et Philistin, qui, dans son désœuvrement, remâche sanscesse son infirmité, ne peut s'accoutumer à sa condition et maudit le genre humain responsable des guerres. De plus, à son insu, le malheureux est jaloux du contentement que son compagnon sait se forger dans une condition si inférieure à la sienne. Sans se l'avouer, il saurait gré à Buirot d'une pointe d'envie : s'il le sentait conscient de son infériorité et en souffrait, il jouirait mieux lui-même de ses avantages. C'est là un sentiment bien humain, le Suave mari magao de Lucrèce ! Et parce qu'il est entaché de cette faiblesse humaine, vieille comme le monde, Philistin nous parait vivant dans l'atelier de Buirot où les langues vont bon train.
Or, les aveugles de la guerre, en corps, se sont sentis blessés par la peinture de Philistin. Ils ont écrit et fait écrire à l'auteur des lettres de protestation indignée. A leur lecture, imaginez la stupeur de M. Descaves, depuis trente ans l'avocat des aveugles. N'avait-t-on pas vingt fois, cent fois invité chaque aveugle de guerre dans son hôpital à se comparer aux aveugles civils? Ne lui avait-on pas répété pour relever son courage : « Songez à ces malheureux, combien leur sort est pire que le vôtre! » N'avait-on pas ajouté cent fois : « Si vous vous laissiez gangrener par l'oisiveté, vous seriez à plaindre plus encore que les aveugles civils qui travaillent? » Où donc était l'audace coupable de M. Descaves? Et, parce qu'il a montré parmi les aveugles de la guerre un Philistin, de quel droit prétendre qu'à ses yeux tous les aveugles de la guerre sont des Philistins ?
En fait, deux points de vue se heurtent ici : celui de la littérature et celui de la société. Il ne viendra à l'esprit de nul juge formé à la liberté littéraire de suspecter les intentions de M. Descaves ou de contester son droit à créer des individus.
Chaque fois qu'un romancier met en scène un épicier ou un boucher sans lui prêter toutes les vertus des grands saints, imagine-t-on les syndicats des épiciers ou des bouchers criant à l'insulte? Mais la société, qui a besoin de respect, a toujours tendu à constituer des images hiératiques et vûnérables qu'elle substitue aux réalités individuelles.
Elle n'a que lentement et à regret, pied à pied, abandonné aux écrivains leurs libertés, marchandant sans cesse leurs dernières conquêtes. Pendant combien de temps a-t-il été interdit d'écrire librement du clergé, des seigneurs, du roi ! Ce que met en évidence l'aventure du conte de M. Descaves, c'est que, à chaque crise grave, le lien social se resserre pour la résistance, la société tente un retour offensif contre la littérature; elle recrée de nouvelles idoles.
Injuste au point de vue de l'écrivain, reconnaissons qu'au point de vue social la protestation qui a atteint M. Descaves est dans l'ordre.
Voyez-vous pourquoi, en dépit du mouvement de sympathie qu'il a suscité, l'aveugle de la guerre occupe dans la littérature d'imagination une place très médiocre? Pourquoi un admirable créateur d'âmes comme Bourget échoue à rendre vivant son Duchâtel? Pourquoi, quand c'est de l'aveugle de la guerre que le public est préoccupé, un Paul Margueritte lui présente non un aveugle de la guerre, mais un aveugle civil? Son analyse psychologique aurait été contrainte par le respect. — Un théâtre, si je suis bien informé, a dû suspendre les représentations d'une pièce parce qu'un soldat aveugle y figurait, dont le rôle a paru une offense aux soldats aveugles.
Au reste, l'aveugle de la guerre sera demain un aveugle de la paix : c'est la cécité en général que, par pitié pour les victimes de la guerre le public est curieux de connaître; et ce sont aussi les personnages d'aveugles tout court qui se multiplient dans la littérature.
Pierre Villey.
(A suivre.)
L'AVEUGLE DAÎJS LE EOLIAH OOKDElPOEAni Concluded
Bj Pierre Villey
La Vie des Peuples September, 1925