‹ L'Aveugle Dans Le Roman ContemporainChapitre 7 sur 12 · Voir la Vie des Peuples, juillet · texte numérisé non relu

Voir la Vie des Peuples, juillet

K>rte. La Lumière qui s'éteint est un de ses romans de début, tais avec quel art consommé déjà Kipling agence toutes les circonstances de son intrigue pour nous montrer le drame sous ses aspects les plus horribles.

Woyez comme la préparation est significative à cet égard. Elle n'occupe pas moins de la moitié du livre, et tout y est calculé en vue de rendre le coup plus brutal.

Ce' monde de soldats turbulents que nous présentent les premiers chapitres, dépaysés à Londres où leurs manières font tache,'^ c'est celui où vit notre héros, Dick. Ils ne cherchent que plaies et bosses. Leur jeunesse s'est écoulée dans les guerres d'Afrique; ils vivent de leurs souvenirs belliqueux et ne rêvent que troubles dans les Balkans et révoltes au Soudan. Chaque jour quelqu'un d'eux annonce pour demain le départ vers une guerre lointaine, c'est un monde où le drame trouvera des tempéraments chauds, des passions violentes.

Dick n'est pas, comme le héros de Korolenko, un enfant aux émotions inachevées : il est à la force de l'âge, l'époque où la cécité fauche toutes les espérances de la vie déjà mûre. Il a des yeux de lynx, et il est peintre; c'est-à-dire que toute sa vie est dans ses yeux. Bien mieux: après des débuts très pénibles, des collaborations mal payées à des journaux illustrés qui l'ont exploité, il vient tout juste d'arriver à la célébrité : comme il traînait dans les bouges de Port-Saïd, un télégramme l'a informé du succès de ses croquis envoyés de l'armée, et il a risqué tout ce qui lui restait en poche pour s'embarquer. A Londres, il vient de vivre une année de travail fructueux, enfiévré, où le succès s'affirmait chaque jour. Sa fortune est sûre maintenant : il tient un chef-d'œuvre, un tableau de la Mélancolie qui enlève l'admiration même du gouailleur Torpenhow.

Ajoutez qu'il est amoureux fou. Ah! certes, elle l'a bien tourmenté, cette petite Maisie, orpheline comme lui, élevée avec lui chez une méchante vieille qui les grugeait tous les deux. Quel lien entre eux cependant que cette enfance subie en commun, ces mauvais traitements, ces brutalités injustes, ces conspirations tout bas contre le geôlier ! Maisie avait eu

beau disparaître, Dick ne l'avait jamais oubliée; et il avait suffi d'une grave blessure reçue dans un combat, alors qu'il cherchait à sauver l'ami Torpenhow, pour que ses compagnons, qui n'avaient jamais entendu le nom de la jeune fille, apprissent toute la place qu'elle tenait dans son cœur. Quand, déjà célèbre, il l'a retrouvée à Londres, Maisie s'était engouée de peinture, hélas ! Sa volonté, raide comme toute sa petite personne, tendue vers le chef-d'œuvre qu'elle rêvait, elle accumulait les croûtes. Elle a refusé le mariage, qui la détournerait de sa destinée d'artiste, mais elle s'est mise sans retard à exploiter l'amour de Dick, lui a proposé des rencontres où l'on ne doit parler, bien entendu, que de travail, de choses sérieuses. Et tout de suite la lutte a commencé, serrée, entre le vaniteux jeune homme, sûr de sa conquête, et la froide ambitieuse, qui calcule ce qu'elle peut tirer des conseils d'un grand peintre; lutte exaspérante pour Dick, humiliante pour son amourpropre malmené. Il croit l'emporter : un jour il arrache Maisie à l'atelier, l'emmène sur les plages de leur enfance, la grise de souvenirs, la trouble : elle est au bord du renoncement ; mais elle échappe encore. Surexcité par ce manège, voilà précisément que son amour arrive au paroxysme.

Enfin Dick a le caractère le plus insupportable du monde. Façonné par les camps, gâté par le succès, exacerbé par la lutte d'amour, il est irascible, orgueilleux, cassant. 11 rudoie ses modèles au point de s'en faire haïr. Sa nature impulsive, qui se cabre au moindre heurt et brusque quiconque lui résiste, est sans vie intérieure : le malheur le trouvera dépourvu de tout secours en lui-même comme autour de lui. Et maintenant tout est prêt: le drame peut commencer. Le voici. Mais ne pensez pas que la cécité sera soudaine et imprévue : elle serait trop douce. Il faut que Dick goûte longuement son supplice, qu'il en savoure jour à jour les approches.

Tandis qu'il travaille à son tableau de la Mélancolie, par instants de grandes draperies sombres cachent les coins de l'atelier; des tâches noires se posent sur les objets. Ce n'est rien, certainement rien, mais faudra-t-il qu'il ait, lui, Dick,

l'humiliation de se présenter devant Maisie avec des lunettes! /oculiste, sans ménagement, lui déclare le désastres ses yeux >nt perdus; sa blessure d'autrefois, dont il porte au front la cicatrice, a déterminé une atrophie des nerfs optiques. Il peut en\ avoir pour un an, à condition toutefois qu'il évite toute contrariété et tout travail.

Le premier acte du drame, c'est cette attente horrible de la cécité que Dick sent sur ses talons. D'abord il n'a pas compris.^ « Aveugle, vie dans les ténèbres », ces mots du médecin sont yides de sens. A-t-il jamais réfléchi à tout cela? Il les répète à son petit chien, il va, il vient, il change de place; en vérité le verdict lui reste étranger. Puis, peu à peu c'est l'effort pour pénétrer ce qu'il peut y avoir derrière ces mots terribles, pour se figurer sa vie de demain : et alors devant le flot de visions déroulées, son cerveau s'affole. Ce sont les marches sans fin dans l'atelier, l'énervement qui monte, les sueurs froides, les mains qui tremblent, la pensée qui galope dans le vide, l'abîme à ses pieds, vertigineux, et, à chaque tache noire, la certitude que ses yeux s'éteignent, brusquement, définitivement sans attendre le délai du docteur. Dick n'y tient plus : il faut s'arracher à ce supplice et à cet humiliant désordre. Donc, tant pis ! il travaillera avec acharnement, sans relâche, afin de laisser au moins derrière lui cette Mélancolie, une œuvre digne de son orgueil, et il s'enivrera du matin au soir, afin de ne plus penser, de travailler dans une torpeur stupide où aucune idée claire n'arrivera jusqu'à lui. A ce régime, en quelques semaines ce sera fait : le soir même où, dans l'exaltation, il achève sa toile, un craquement se fait entendre derrière ses tempes : il tombe dans le noir.

Le second acte commence. Après le délire des premiers jours, les lueurs d'espérance, les premiers essais d'action, voici Dick qui assiste à l'effondrement de sa vie, qui sombre dans l'humiliation et la solitude. L'ami Torpenhow l'abandonnera le premier, le fidèle compagnon des guerres d'Afrique, la cause de sa blessure et de sa cécité, l'inséparable qui avait sa chambre sur le même palier. Justement vient d'éclater la révolte au Soudan, rêvée de Dick autrefois. Tous ses amis font leurs pré-

paratifs de départ. Torpenhow, penché sur la carte, a bien déclaré oVabord, tout en dessinant dix plans de campagne, qu'il ne quittera pas Dick; mais à mesure que l'heure approche son sacrifice lui paraît plus intolérable; et le voilà qui saute sur la bonne solution : il passera par Paris où est Maisie, et l'enverra à Dick; il ne partira qu'avec la conscience d'avoir assuré le bonheur de son ami. Que faire? Remercier, feindre le bonheur? Lui-même a suggéré le subterfuge. Eût-il, lui, pour un ami renoncé à une campagne d'Afrique ? Puis c'est l'abandon de Maisie. Combien, dans les longues journées obscures où il a appris à méditer, il l'a ennoblie, idéalisée, parée de toutes les grâces! Bien entendu, il ne lui a pas écrit son malheur : c'eût été mendier sa pitié. Trois lettres sont venues d'elle depuis lors : il les garde toutes cachetées; les faire lire, ce serait en violer le secret. Il les garde sur lui, les prend dans sa main quand il est seul, les retourne, les vénère comme des reliques, et, si quelqu'un survient, brusquement les rentre dans sa poche. Et, toujours fat, il ne doute pas plus qu'autrefois de la reconquérir, sitôt qu'elle apparaîtra. Avertie par Torpenhow, Maisie n'a éprouvé nulle tentation de se rapprocher de toute cette misère. Il a fallu la pousser, forcer son égoïsme. La voilà enfin près de Dick. Entrevue atroce pour l'un comme pour l'autre, où Dick souffre toutes les humiliations de sa déchéance, décuplées par la présence de sa bien-aimée! Soyez assuré que Maisie ne reviendra plus de longtemps.

Et puis, c'est le départ des derniers camarades pour la vie des camps, la seule qui vaille d'être vécue. Quelquefois, il s'est mêlé à leurs réunions, comme s'il était des leurs encore, pour réveiller de chers souvenirs; plus souvent il les a fuis, il s'est enfermé dans sa chambre.

Maintenant la solitude est complète. Dick ignore qu'un aveugle peut se refaire une activité. C'est le désœuvrement rongeur, et l'assujettissement au premier clairvoyant qui se présente. 11 ne quitte plus sa chambre. Et son hôtelier, qui lui vole une à une toutes les pièces de son mobilier, a tôt fait d'être l'homme indispensable, tout en le rendant affreusement malheureux.

Pourtant Dick n'est pas encore au haut du calvaire. Il est tout heureux maintenant, tant il est tombé bas, de rencontrer Bessie, le petit modèle qu'il méprisait si durement jadis. Elle s'impose aussitôt, se rend nécessaire, déplace tout en souveraine chez lui, régente ce pauvre être jadis indomptable. Comme la pitié de cette créature est pesante à l'aveugle ! Pourtant Dick mendie ses baisers, il lui promet la richesse en payement, et à cette fille pour laquelle il n'avait pas d'injures assez basses il demande la vie commune. Il boirait cette suprême humiliation avec reconnaissance, sans un incident qui sera la mort de son orgueil d'artiste. Vous vous rappelez ce tableau de la Mélancolie qu'il garde précieusement dans son atelier. Il l'a montré avec fierté à Maisie dans leur dernière entrevue; il lui a promis de le lui donner; pour une fortune il ne le vendrait pas. Eh bien ! Bessie lui apprend que, le soir même où il a perdu la vue, par vengeance, elle l'a barbouillé de peinture et gratté de son couteau. A combien de gens il en avait parlé, depuis, comme d'un chef-d'œuvre ! Torpenhow donc n'avait pas eu le courage de le détromper. Maisie non plus n'avait rien dit : elle l'avait cru fou bien sûr autant qu'aveugle.

Le dénouement désormais est inévitable. Dick brûle dans son'poêle tous ses tableaux, écrit à grand'peine de sa main un testament en faveur de Maisie, et s'embarque pour l'Afrique, où il trempera une dernière fois ses lèvres à la vie de soldat, et puis il disparaîtra pour ne pas encombrer ses amis d'un fardeau gênant. Sa résolution lui rend, avec le calme, l'énergie nécessaire pour organiser son voyage. Gomme il arrive au camp, à peine a-t-il entendu résonner à ses oreilles la voix de Torpenhow, une balle ennemie l'abat aux pieds de son dromadaire.

Pour juger une pareille œuvre nous ne pouvons plus faire usage des mesures qui nous ont servi jusqu'à présent. Vous avez constaté qu'à aucun moment il n'est question de la psychologie de la cécité : jamais Dick n'a été maître de lui suffisamment pour explorer son infirmité. Quand Kipling lui fait dire que le tabac est sans goût pour un aveugle, nous savons qu'il se trompe : les aveugles ne tiennent pas moins à leur tabac que les clairvoyants ; il partage l'illusion, com-

muneàtant de fumeurs voyants, que seul le plaisir des yeux suivant le jeu des spirales de fumée les rend esclaves de leur pipe. Mais n'est-il pas tout naturel qu'au moment où Dick sombre dans les te'nèbres ses habitudes les plus chères perdent toute saveur? Et n'est-ce pas d'après ses idées de voyant qu'à cette heure-là il doit souffrir de la cécité? L'erreur de Dick est donc un trait de vérité psychologique.

Allons jusqu'au bout : disons que l'auteur avait pour devoir de peindre la cécité sous de fausses couleurs. L'idée que se fait de la cécité l'aveugle nouvellement frappé est relative à ses expériences, à ses besoins, à sa sensibilité, non à une réalité qu'il ignore et dans laquelle il ne prendra pied qu'à la longue. Kipling avait donc, en quelque sorte, carte blanche pour imaginer le drame à sa guise.

Son art a consisté à combiner entre elles les circonstances les plus propres à rendre à Dick son infirmité intolérable. Son mérite a été de construire avec une admirable puissance dramatique quelques scènes d'une poignante émotion. Si par là il n'a pas, comme les écrivains précédents, fait connaître la cécité, il a sondé d'un regard singulièrement pénétrant les profondeurs de la souffrance humaine. Voyez par exemple la dernière visite de Maisie dans l'atelier, l'unique visite de Maisie chez l'aveugle; songez en la lisant, que cette visite de Maisie c'est le rêve sur lequel se concentre toute la pensée de Dick. Depuis qu'il est plongé dans les ténèbres, Maisie est la seule étoile qui luise encore dans sa nuit. La puissance d'une pareille scène vient avant tout de sa sobriété : aucune trace ici de cette déclamation dans laquelle donneront tant d'écrivains traitant le même sujet. Les faits seuls semblent transmettre au lecteur l'émotion de l'auteur, qui s'efface entièrement derrière ses personnages.

En effet, c'est par l'agencement des faits, par la combinaison de circonstances fortuites que Kipling traduit en partie sa conception de la cécité, ou plutôt l'horreur que la cécité lui inspire. Maisie pouvait n'être pas d'une nature aussi sèche et égoïste. Use pouvait qu'une Bessie ne se trouvât pas là juste à point pour gâter le tableau de Dick. Et comme avec soin

l'auteur écarte de l'aveugle tout ce qui pourrait être une planche de salut ! Vivant au centre même de Londres, après la catastrophe, pendant toute une année, pas une fois il n'entend parler d'aveugles rééduqués, de lecture possible, des formes d'activité qui lui restent ouvertes. Les conquêtes de la civilisation dans ce domaine sont perdues pour lui. C'est du concours de ces circonstances méchantes, réunies arbitrairement par l'auteur autour de son héros, que naît l'impression d'horreur. Comment nier qu'on y sent parfois un peu d'artifice? Et le lecteur au cœur sensible n'a-t-il pas quelque fondement à protester contre ce pessimisme ?

Et puis, si la destinée de Dick, grand artiste peintre et soldat passionné, était moins artistement tissée en vue de lui rendre la cécité douloureuse, s'il était l'un quelconque d'entre nous, sans doute nos nerfs seraient moins brutalement secoués mais nous sympathiserions plus intimement avec lui.

L'effort des romanciers qui chez nous reprennent le même thème sera de nous présenter un héros plus voisin de l'homme universel et une conclusion moins désespérée. Le problème avec eux prendra parfois la forme que voici : comment chez un être au faîte des espérances le choc de la cécité peut- il être adouci?

Dans le roman de Guy de Cassagnac, Quand la nuit fut venue, l'aveugle est un littérateur de renom, et dans le jeu des plus nobles facultés de l'esprit il trouvera un réconfort dont Dick était totalement privé.

Je goûte peu, je l'avoue, ce drame dédaigneux de toute précision psychologique, tendu, sans épisodes, réduit à trois personnages constamment au paroxysme de la passion : le mari, la femme et l'ami du mari, bientôt devenu l'amant de la femme; j'en goûte moins encore le style lyrico-oratoi^e qui fait penser aux disciples du Jean-Jacques Rousseau de ta Nouvelle Héloïse. Je ne retiendrai, pour vous en parler, qu'une

scène bien imaginée, un caractère heureusement conçu, et un cas psychologique singulier.

La scène, c'est la première, qui est d'une rare qualité dramatique. Gilbert et sa femme Irène travaillent auprès l'un de l'autre, lui à son prochain roman, elle à recopier quelque manuscrit de son mari. Il fait grand jour, et voici que Gilbert réclame la lampe. Après la première seconde de surprise, elle a compris : c'est la cécité annoncée par le médecin depuis un an, à la suite de l'accident d'auto; le voile s'abaisse pour ne plus se relever. Vite elle se ressaisit, elle explique : il fait très sombre dehors, un orage se prépare. Mais Gilbert aussi a deviné. Le domestique entre, apportant le thé; Gilbert l'interroge : quel temps fait-il ? Le ciel est sans nuages, un magnifique soleil inonde le jardin. Et, le domestique, ayant refermé la porte, Gilbert et Irène restent seuls, face à face; impossible désormais de ruser. Ils sortent dans le jardin au bras l'un de l'autre : une dernière fois Gilbert emplit ses yeux de ce ciel, de ce soleil, de ce paysage aimé qu'il ne reverra plus jamais. Arrivé là-bas, au promontoire, son point de vue de prédilection, il s'arrête, et de ses yeux avides et mourants il voit l'image d'Irène pour l'emporter à jamais dans sa nuit. L'image d'Irène illuminera ses ténèbres et sera sa force dans sa vie d'aveugle qui commence ce soir même.

Irène est le personnage heureusement imaginé dont je vous parlais. Demandée en mariage par Gilbert qui l'aimait passionnément, elle l'avait d'abord refusé. Mais aussitôt après, elle avait vu dans les journaux l'accident dont le grand écrivain avait été victime, à cause d'elle sans doute; elle avait su le verdict inéluctable de l'oculiste. Dans un élan, elle s'était donnée, avec une soif ardente de partager l'existence de douleur de Gilbert, d'être sa consolatrice. Depuis, parfois, des doutes l'ont effleurée sur la solidité de son dévouement. Oh! certes, elle ne doute plus ce soir; toute son âme est a lui, ravie par ce dernier regard qui fouillait tout à l'heure toutes les formes de son corps: Mais pourquoi, à la demande de Gilbert, Didier vient-il s'installer en tiers à leur foyer, et prélever une^ part de ce dévouement qu'elle se réservait pour

elle seule? Pourquoi Gilbert a-t-il besoin de son secours beaucoup moins qu'elle ne se l'était imaginé? D'ailleurs, est-ce qu'il ne lui manque pas quelque chose, que son sacrifice soit connu, loué du public, dont les approbations flatteuses lui font défaut maintenant, dans la retraite où Gilbert se confine, d'où les journalistes sont rigoureusement éconduits? Enfin elle est belle, et la beauté veut des regards : maintenant que ceux de Gilbert sont éteints, il est fatal que ceux de Didier la troublent. Une légère défaillance est suivie d'un départ de Didier; mais Didier revient, encore appelé par Gilbert; cette fois elle cède. Didier repart. C'est elle alors qui l'appelle, qui se donne a lui, qui part avec lui, abandonnée dans l'auto qui l'emporte elle ne sait où. Ces malheureux ont le cœur droit d'ailleurs : le remords flétrira vite leur bonheur, au point que Didier se noie volontairement et qu'Irène revient implorer son pardon de Gilbert.

Le malheur d'Irène a été de se mal connaître, de prendre un élan de pitié pour de l'amour, de se croire capable d'un sacri^ fice qui était au-dessus de ses forces. « Vous vous êtes crue élue, appelée, lui dira Didier, et rien désormais ne répond à votre angoisse : il y a de ces désirs qui ont la force d'une vocation, sans en avoir la profondeur ni la durée... Ah! le terrible réveil! vous autres femmes, Irène, vous prenez parfois ce besoin de dévouement, ce goût du sacrifice qui est en vous, pour un amour naissant, parce que votre pitié revêt si souvent les délicatesse et les apparences de l'amour que vous vous y trompez vous-mêmes. Tant que vous avez senti que vous étiez nécessaire, indispensable, vous avez cru aimer et être aimée. Vous vous êtes donnée toute jusqu'à livrer un peu de votre àme, et, comme votre sentiment ne vivait qu'au contact d'une douleur, le jour où cette douleur diminua, le sentiment commença de dépérir. » En effet, l'intérêt du cas d'Irène vient de sa généralité. Le romancier a vraiment démasqué là l'un des pièges que la société tend autour de l'aveugle. Beaucoup d'hommes s'imaginent volontiers que, dans la société des voyants, il est très difficile à l'aveugle de trouver qui veuille bien l'épouser. Le plus souvent pour

l'homme aveugle le problème principal n'est pas là. Dans une société comme la nôtre, toute façonnée encore par les traditions chrétiennes, le dévouement exerce sur un nombre considérable d'âmes délicates de femmes un attrait qu'il ne faut pas sous-estimer. La grande affaire est de distinguer l'illusion et la réalité. L'amour, ou un élan du cœur qui en tient lieu, nait de l'une comme de l'autre. II y a tant d'Irène! Elles sont aimantes, touchantes, si sûres de leur cœur! Il faut les défendre contre leur générosité. De pierre de touche, hélas, il n'y en a pas. On a dit qu'il faut un dévouement si simple et si grand que l'idée même de sacrifice avec ses voluptés raffinées en soit absente. Et cela est vrai, mais ce signe-là aussi peut tromper. Souvent je compterais pour un indice favorable les scrupules de la jeune fille et ses hésitations en présence de la tâche mystérieuse qui l'attend. En tout cas, je considère que le mariage, tel qu'il se pratique habituellement dans le monde, entre personnes qui s'ignorent à demi ou tout à fait, doit pour l'aveugle être absolument rejeté. Le dévouement qu'il faut à la jeune fille est autre que celui qu'elle imagine; il est indispensable qu'elle soit informée de la réalité qui l'attend. Mais quand la raison a contrôlé les cœurs, il faut être courageusement optimiste : sait-on assez quels trésors de force morale s'accumulent parfois dans une âme féminine, au cours d'une jeunesse sérieuse sans austérité, dominée par le dévouement aux siens? Et pourquoi ne pas avouer que, pour des âmes de cette trempe, la cécité chez le conjoint, parce qu'elle assure un emploi à leur instinct d'abnégation, peut devenir à sa manière un gage de bonheur dans le ménage, que les services constants qu'elle implique créent parfois une intimité singulièrement douce qui resserre étroitement le lien conjugal? Dans les unions mal assorties, en revanche, cette même dépendance a tôt fait de rendre la vie commune intolérable parce qu'elle multiplie les occasions de frottement et d'opposition. L'erreur de Gilbert, qui d'ailleurs a choisi avant de connaître la cécité, est fréquente chez les aveugles et souvent désastreuse. En revanche, certaines circonstances de l'infortune conjugale de Gilbert lui sont très particulières. L'auteur présente

là un cas psychologique vraiment bien étrange. Cette image d'Irène que, le soir de la catastrophe, nous l'avons vu emporter dans la nuit, il ne cesse de la contempler, de la vivifier; c'est à elle qu'il adresse son culte, au détriment de la véritable Irène qui, se sentant négligée, est humiliée de la préférence donnée à l'autre, et peu à peu devient jalouse. D'elle-même est née une rivale contre laquelle elle s'irrite : « L'image, toujours l'imagel II ne vit que du passé! et nous, devons-nous donc aussi mépriser l'avenir? Ma jeunesse, ma beauté, n'est-ce rien, et faut-il en parler comme d'une chose morte, gardée au fond d'un reliquaire? » Vous pensez sans doute qu'elle se crée des chimères et que c'est son amour pour Didier qui l'exalte? Entendez Gilbert : « J'avais emmené dans ma nuit la chère image, l'image adorée qui ne me quitte point, et je ne me suis pas aperçu qu'en m'attachant follement, passionnément à elle, par toutes les forces de mon esprit et de mon souvenir, je me détachais peu à peu de celle à qui j'avais volé son reflet. Il me semblait que les deux figures ne se superposaient plus, et que la véritable Irène, après s'être livrée toute, dans un de ces regards où le corps se vide par l'âme qui se donne, était morte dans mes bras, là-bas, sur le promontoire où le soleil m'abandonnait. Il me semble encore que la femme dont j'entends la voix, dont je respire le parfum et dont je touche la chair n'est plus qu'une statue, et que j'ai dérobé, pour ne plus le lui rendre, le secret qui l'animait. Non, il n'est pas possible que mon Irène soit vivante et que je ne la voie plus! » Cette subtilité amoureuse a de graves conséquences pratiques : pourvu que son image soit hors de toute atteinte, un amour platonique entre l'Irène réelle et Didier ne trouble aucunement Gilbert. L'égoïste que la cécité a réveillé en lui y trouve même son compte. Il a besoin que tous deux, sa femme et son ami, restent auprès de lui ; il les retiendra l'un par l'autre. Pour chacun d'eux sa retraite austère serait intolérable; leur amour la leur rendra chère. C'est lui qui fait revenir Didier après la première ^défaillance, lui qui force Didier à rester quand il veut fuir, lui qui engage Didier à faire le portrait d'Irène, lui qui, à force d'insistances, oblige

Irène à recevoir Didier dans sa chambre de malade. Il n'agit pas ainsi par aveuglement; il sait exactement à ehaque instant où ils en sont de leur amour; mais il se flatte de les mouvoir comme des marionnettes, d'attiser leur passion pour l'entretenir, et, le moment venu où elle les entraînera vers la chute, il sera là pour intervenir à point. Il dira cyniquement : « J'ai préféré vous voir souffrir un peu, plutôt que de vous sentir envahie par l'inévitable lassitude que des yeux sans regard devaient infliger à votre jeunesse, à votre beauté... »

Sans doute l'image visuelle reste souvent remarquablement vivante chez les aveugles frappés à l'âge adulte, et elle continue de jouer un rôle important dans leur vie mentale. Leurs rêves restent très habituellement colorés, et des observateurs ont montré la survivance de certaines images très précises après plus de cinquante ans. De cette observation par voie de déduction, l'auteur a tiré la situation extrêmement alambiquée que nous venons de voir. On lui pardonnerait d'être fort déplaisante ; mais elle est encore tout à fait invraisemblable, même chez un cérébral comme le romancier Gilbert. Supposez Irène morte, ou simplement au loin, l'image d'Irène pourrait consoler Gilbert dans sa solitude, à moins qu'elle n'ait justement l'effet contraire de le désespérer. Mais que, tandis que l'Irène de chair reste à ses côtés et l'entoure de sa tendresse, les deux images se dédoublent au point que, adorant l'une, la fausse, il pousse l'autre, la vraie, à la trahison, c'est ce que je ne puis croire. Il y a là le vieux postulat des romanciers, inlassablement démenti par l'expérience, mais toujours en vain, que la beauté est la cause unique de l'amour. Et puis, tout au fond, je devine ici une forme raffinée du préjugé : l'image visuelle d'un objet se charge aisément de toutes les émotions que suscite cet objet; elle en devient le réceptacle. Rappelez-vous le Dick de Kipling résumant dans le spectacle de la fumée tout l'agrément qu'il prenait au tabac. Il apprauvrissait d'impressions les images des sens autres que la vue jusqu'à les déclarer nulles, si ces images ne s'animent pas dans une image visuelle. Gilbert ne fait-il pas de même en détachant de l'Irène réelle l'image d'Irène pour ne plus

s'intéresser qu'à l'image? Or, cette fois, il ne s'agit plus de tabac, et Gilbert n'est plus dans l'étourdissement du premier choc. Les romanciers sont toujours prêts à revenir au préjugé, à peupler de fantômes la terra incognito, de la cécité.

Quand, venue pour implorer son pardon, Irène a reculé épouvantée devant l'aveu de son mari, et qu'ils se sont définitivement quittés, Gilbert se met à son piano, et tandis que sous ses doigts renaissent en foule les souvenirs, l'image reparaît « lumineuse, consolante, rajeunie, l'image lui souriant, belle comme une victoire ! » C'est l'image qui opérera le retour de l'aveugle à la vie.

Pour M. Trilby, dans Printemps perdu, une image ne saurait suffire à une tâche dont il a bien vu l'extrême délicatesse; il y faut tout le charme de sa très réelle Linette. Nous ne saurions l'en blâmer.

Le drame est porté cette fois dans un milieu mondain de gens riches et désœuvrés. Linette, à vingt ans, n'a jamais connu de soucis : elle est une enfant très droite, mais frivole, tout occupée de jeux et de plaisirs. Son fiancé, Jacques, perd la vue dans un accident de chasse. En dépit des calculs égoïstes de ses parents qui l'assiègent pour lui faire rompre ses fiançailles, il suffit du conseil d'une vieille cousine pour que Linette connaisse et aime son devoir, pour que, par un acte d'autorité qui fe.it scandale, elle impose son mariage à sa famille : à l'insu des siens, elle est allée s'installer chez son fiancé. Romanesque coup de tète, pensez-vous? Toutes ses amies enthousiasmées en sont presque à rêver que leurs fiancés aussi se crèvent les yeux! Mais comment confier une âme pantelante, encore désespérée du coup qui vient de la frapper, à une écervelée de cette espèce? Voici tout juste le paradoxe qui fait le principal intérêt psychologique du roman de M. Trilby : cette petite folle, aimant par-dessus tout à rire et à s'amuser, qui après avoir été un joujou de luxe pour ses parents, semblait destinée, comme son amie Jeanne, à devenir le bibelot

coûteux de quelque riche prodigue, l'amour va la métamorphoser en une admirable garde-malade, dévouant toute ses minutes et toute sa gaieté, rusée à merveille pour entretenir en son Jacques l'espoir fallacieux de la guérison, d'une habileté de fée pour endormir ses tortures. Vous voyez que M. Trilby fait assez bon marché de toutes les précautions dont nous entourions tout à l'heure le mariage de l'aveugle ! Et il a raison, s'il veut dire seulement par là que, jusque dans ces cœurs de poupées qu'il excelle à faire vivre, le hasard fait jaillir parfois des sources merveilleuses de tendresse tenace et de forte volonté, qui, si leur vie suivait son cours normal, pouvaient rester à jamais ignorées. Ne voyez pas pourtant, je vous prie, dans le mariage de Jacques et de Linette, un exemple que l'auteur propose d'imiter.

Voilà deux ans que, recluse, Linette vit ainsi en tête à tête avec son mari, dans la solitude de leur château. Elle a eu soin de ne laisser approcher personne : un mot maladroit ne risquerait-il pas de briser son fragile ouvrage ? Et qui d'ailleurs se soucie d'approcher l'aveugle? Pour les heureux, le malheur a toujours comme un air de reproche. Et maintenant, une vague mélancolie commence à l'envahir : elle songe à son printemps qui s'en va, à sa beauté qui se fanera. « Après, elle serait vieille, laide, et Jacques, l'aimé, n'aurait pas vu ses lèvres semblables à un fruit, ses yeux si brillants, et ses cheveux que le soleil paraissait avoir dorés : son printemps passerait comme celui de chaque saison... et lui ne verrait pas tout ce qui fleurissait en elle, pour lui, à cause de lui ». Elle avait beau dire, avec tout ce qu'elle trouvait en elle de conviction : « Moi je n'ai besoin de personne, mon Jacques me suffit », elle sentait bien tout au fond que la solitude commençait à lui peser. Encore si ses soins avaient eu l'encouragement du succès! Jacques supportait l'existence, sans doute, mais seulement en se cramponnant à une illusion; le jour où il perdrait l'espoir de revoir, qu'adviendrait-il? Justement le frère de Jacques, Guy, un bel officier de marine, arrive au château pour y passer son congé. Il profitera du trouble de la pauvre enfant, et du besoin instinctif de regards qui grandit en elle. Gepen-

dant Jacques, qui devine le danger, tend des pièges aux deux infortunés. Mais à peine Linette s'est-elle rendue coupable d'une légère imprudence, que déjà elle s'est ressaisie : auprès du lit de mort de la vieille cousine Marie elle a retrouvé la foi en son devoir; et d'ailleurs Guy, après une explication violente avec Jacques, vient de quitter le château pour toujours. Crânement elle se remet à sa tâche. Hélas! elle la retrouve plus dure qu'auparavant : l'humeur de Jacques est devenue plus ombrageuse. Un mot de Guy a ébranlé en lui la confiance en sa guérison ; sa conscience lui reproche à certaines heures la prison qu'il impose à Linette. Surtout une terrible jalousie le rend amer, parfois violent, une jalousie d'aveugle : le contraste le poursuit entre son regard mort et le jeune visage de Guy. Il veut reconquérir toute la confiance de sa femme, mais ses tendresses alternent avec les plus maladroites brutalités.

Le malheur est que cette situation, qui est excellemment imaginée, va être dénouée d'une manière terriblement mélodramatique : un jour que, pour la première fois, cédant aux instances de son mari, Linette l'a quitté pour aller déjeuner chez une amie, Jacques arrache à son médecin l'aveu qu'il ne guérira pas. Aussitôt son parti est pris : en rentrant, Linette ne trouvera plus qu'un cadavre. Or, l'auteur a voulu qu'elle rentrât juste au bon moment pour arrêter le revolver qui se lève. Il a voulu que juste ce jour-là elle devint consciente d'une maternité qui ouvre pour elle le paradis, et qui apportera à Jacques une espérance libératrice. Il a voulu encore que, quatre jours après cette terrible secousse, l'histoire s'achevât dans une atmosphère de sérénité qui laisse le lecteur sensible parfaitement rassuré sur l'avenir des personnages. « Jacques, nous dit-il, pensait à l'avenir, et il y pensait sans tristesse. » Voilà une transformation bien peu préparée et bien radicale. Je regrette encore dans ce roman son style agile, papillotant, à la manière de Gyp, un style qui certes ne manque pas d'à propos lorsqu'il s'agit de peindre le gracieux petit monde des amies de Linette, mais qui, s'il faut peindre l'âme dramatique de Jacques, fléchit sous la charge.

D'ailleurs, en ce qui concerne l'aveugle, l'observation psy-

chologique est assez pauvre. Ce n'est pas qu'elle ne soit quelquefois juste et même fine : voyez, par exemple, la scène où, décidé à reconquérir la confiance de Linette et à mettre fin à la prison de la jeune femme, il l'emmène déjeuner à Versailles. Au restaurant, ils rencontrent par hasard une amie de pension de Linette et son mari : force est bien de prendre place à la même table. Le supplice de Jacques à cette table est analysé avec délicatesse. Le poids sur ses membres de tous les regards de la salle, qu'il sent concentrés sur lui, paralyse ses mouvements; et quelle humiliation qui le mord au cœur, ce contraste entre les deux couples, ce bavardage de l'amie qui ne conte à la recluse Linette que voyages, fêtes et spectacles ! Du moins il sortira seul de la salle, sans le bras de sa femme, aidé seulement de sa canne. Mais une marche le surprend, et le voilà à terre. Il est relevé aussitôt; son corps n'a point de mal, mais comme elle est vive, la blessure qui saigne au fond de son amour-propre ! Malheureusement des indications comme celle-là sont rares dans le livre. Bien des traits sont contestables ou sentent la littérature. C'est à Guy, son frère en qui il devine un rival, que Jacques demande : « Dis-moi, ses yeux sont-ils toujours les mêmes, si brillants, si pleins de vie qu'ils donnent du courage à ceux qui n'en ont pas? Sont-ils très tendres lorsqu'ils me regardent? sont-ils amoureux... ou pitoyables? » Il dit un jour à Linette : <( Ton front n'est pas calme; sous mes doigts, il frissonne. » On regrette que, dans le détail de l'analyse psychologique, comme dans la construction de l'intrigue, le goût d'un pathétique un peu vulgaire ait détourné l'auteur du travail d'observation dont il a prouvé qu'il était tout à fait capable.

« L'amour éclaire les cœurs d'une lumière si merveilleuse que les yeux qui voient n'en aperçoivent jamais sur la terre de si belle. » Serait-ce celte phrase de M. Trilby, la dernière du roman, qui a suggéré à Paul Margueritte le titre si heureusement symbolique du sien, l'Autre lumière, ou bien ce titre

répond-il à celui de Kipling, La lumière qui s éteint ? En tout cas l'Autre lumière semble une réplique à l'un et à l'autre de ces romans, et c'est à mon gré de beaucoup la plus remarquable des œuvres françaises de cette série par la richesse et par la sûreté de l'observation, comme par la fermeté de la pensée.

Encore un milieu de riches oisifs, encore un accident de chasse. A Belles-Feuilles, chez les Chartrain-Dussaulles, il y a joyeuse réunion : on va courir le sanglier. Le frère de la maîtresse de la maison, Claude Ghartrain, trente-quatre ans, est le plus brillant de ces jeunes hommes de plaisir. Il a d'abord été officier de dragons, mais le hasard d'un magnifique héritage lui a permis de quitter vite son régiment et de vivre à sa guise. Son fusil, sa jument, son auto, voilà ses passions, auxquelles il n'a fait d'infidélités que pour entreprendre de longues randonnées autour du globe. Suivez-le à table, pendant le dîner, où les flirts vont leur train, puis au salon, pendant la soirée où l'on danse : pourvu que rien n'entrave la chasse demain matin, il a vraiment ici tout ce qu'il faut à sa nature superficielle et ardente. Au demeurant, nature droite, que l'égoïsme mondain n'a point encore gâtée. Pourquoi se fiance-t-il ce soir avec Antoinette Langre, la richissime Américaine que sa sœur Aline a fait venir à son intention, qu'elle rêve de lui faire épouser? La charmante et pauvre Thérèse de la Hodde ne l'a pas séduit moins qu'Antoinette, et vraiment entre les deux il a hésité. Ce n'est pourtant pas la cupidité qui l'a emporté, ni la vanité d'un mariage flatteur aux yeux du monde : si son ami Guy de Pombasles ne lui avait pas paru tout à l'heure flirter avec Antoinette, si Claude n'avait pas soupçonné en lui un rival, il n'aurait pas eu ce sursaut d'orgueil qui l'a décidé. Antoinette est belle autant que riche, ils feront le plus heureux ménage; Aline triomphe, et la voilà qui, ce soir, avec le docteur Coudrier, prépare déjà l'élection de son frère à la députation. Sans ambition comme sans conviction politique. Claude la laisse faire. Jamais il ne s'est senti plus heureux, en plus totale conscience de sa jeunesse et de sa force.

Tombant de si haut, et la tête vide de tout but sérieux dans l'existence, comment Claude ne serait-il pas écrasé par la catastrophe? Pour préparer le relèvement, l'auteur a imaginé le personnage de Brissage qui est une création très neuve, d'une grande noblesse, point inventé d'ailleurs, copié d'après nature. Il existe à Paris, cet oculiste pour qui sa tâche ne se borne pas à examiner des yeux et à constater l'incurable infirmité; qui pense que, dans l'abîme de misère où son verdict plonge ses malades, son devoir est encore et avant tdut de soigner les âmes, de les soutenir, de leur prouver que pour elles encore la vie reste possible, une vie active et bienfaisante, et de leur en indiquer les sources; un oculiste qui est en même temps un typhlophile, qui fait partie du conseil d'administration de l'Association Valentin Haùy, qui ne manquerait jamais de réserver à un aveugle l'accordage de son piano, qui convoque ses clients même quand il n'a plus à regarder leurs yeux, simplement pour consulter leur cœur, et qui au besoin sera leur témoin le jour de leur mariage. Puisque tout le monde l'a nommé à l'apparition du roman, pourquoi ne pas dire que Brissage est le digne émule du professeur de Lapersonne? Certes d'autres eussent pu donner à Paul Margueritte l'idée de son personnage ; le type pourtant reste rare ; la conscience des oculistes s'ouvre seulement à cette partie de leur devoir, toute de noblesse et de désintéressement. Que de souffrances morales ils eussent pu atténuer !

Amené de Paris en automobile par Pombasle, Brissage a constaté que les nerfs optiques sont coupés. Au premier cri d'Aline il a reconnu le préjugé. « Un galérien qui voit le soleil serait plus heureux ! » C'est la famille qu'il faut convaincre d'abord. Il dépend d'elle d'adoucir les premiers mois, les mois d'acclimatation toujours si douloureux. Avant tout, ne voyez pas en Claude aveugle un être à part, un paria. Un traitement psychique approprié, dont le succès dépend en partie de son entourage, lui apprendra à tirer de l'ouïe, du toucher, de l'odorat la plupart des informations qu'il devait à la vue, et à mener une vie active et utile. Oui, il lira, il écrira, il pourra satisfaire aux goûts d'art et de pensée les plus élevés.

Ne niez pas ce que vous ignorez : vous vous trouvez devant un monde irrévélé et des formes de l'intelligence et de l'action insoupçonnées. Puis voici Brissage en tête-à-tête avec Claude, qui a voulu le voir sans témoin et qui exige la vérité : avec quels ménagements, quelle douceur, sans écarter tout espoir de guérison, et avec quel admirable courage aussi il laisse le malheureux deviner son destin! mais il explique, cite des faits; il parle pendant deux heures, et, sûr maintenant que Claude ne se tuera pas, il se retire en promettant « une autre lumière ». Lorsque nous retrouverons Claude dans sa propriété de Marlotte, six mois plus tard, l'aube de cette autre lumière commencera seulement à poindre. Il est sorti, oui, bien sorti maintenant de cette angoisse des ténèbres qui, un temps, a été toute sa conscience. C'était d'abord comme une sorte d'étouffement, d'asphyxie, ou encore comme un de ces cauchemars où l'on croit mourir, où l'on voudrait crier, et où aucun son ne sort de votre bouche. Ensuite c'a été l'impression de vivre dans un monde irréel et sans consistance : « Cela rappelle l'instabilité du bateau, où, par le roulis, le porte manteau, la carafe fuient sous la main. Je me demandais presque avec terreur si ce que je m'efforçais de saisir, ou que je frôlais, ou que j'évitais, allait se fondre dans le noir, cesser de se différencier comme les formes qui s'estompent dans le crépuscule. J'ai la phobie de l'espace. Au début, mon bras gauche, coudé en avant, me protégeait comme un bouclier. » Maintenant, oui, toutes ces terreurs sont loin. Dans la maison de famille où il a eu la sagesse de se retirer, des souvenirs d'enfance retrouvés dans tous les coins, sur tous les meubles, sous chacun des arbres du jardin, l'ont aidé à tisser un monde de sensations tactiles, auditives et olfactives où maintenant il s'oriente presque sans faire usage de la badine-antenne accrochée à sa boutonnière, qu'autrefois il tenait sans cesse dressée. Et par cette belle après-midi de fin d'avril qu'il a passée seul dans son jardin, près de la forêt, allant de son banc à sa charmille, que de douces sensations printanières il a savourées, dont il se croyait à jamais sevré! Il sent qu'il s'insère dans un ordre nouveau. Oh! certes, dans cet ordre, bien des choses lui paraissent

encore fort étranges : quelle humiliation d'avoir à faire violer par un tiers le secret de ses lettres, d'ailleurs toutes indifférentes sans doute, que Marius vient de lui apporter avec son journal. Même quand il écrit avec son guide-main, il a la sensation que quelqu'un est là qui regarde par-dessus son épaule les mots qu'il trace dans le noir. Pourtant, à n'en pas douter, c'est le goût de la vie qui reprend en lui, qui fleurit en son âme comme dans les primevères de la pelouse. Est-il acceptation vague du destin? Ou vague espérance de jours meilleurs? Tout cela peut-être; mais surtout obéissance instinctive aux lois de l'espèce qui veulent que, tant qu'elles n'ont point réalisé leur fin, les forces saines se transforment sous les coups du sort, et s'adaptent aux conditions de vie qui leur sont faites.

Dans son entourage aussi un ordre nouveau s'était installé, dérangeant les anciennes valeurs, un ordre auquel il avait dû également s'adapter. Ah ! l'élan de sacrifice que, dans le désarroi de la première heure, chacun avait eu peine à comprimer au fond de son cœur! Jusqu'aux gens de cuisine prêts à se dévouer tous au service de ce pauvre monsieur Claude ! Gomme il est passé maintenant ! La vieille Mlle Heurdelot, toujours en quête d'une raison d'être, s'était improvisée infirmière, s'était imposée à Marlotte pour tenir la maison, affairée, encombrante, obséquieuse, rêvant de se faire l'indispensable gouvernante, ou — qui peut savoir? — ■ peut-être mieux. Il avait fallu la mettre à la porte. Aline, qui aimait tendrement son frère, lui avait, pour le tirer d'embarras, « passé » un de ses couples de domestiques — elle ne pouvait plus s'en arranger à Belles-Feuilles. Puis, Marlotte leur ayant déplu, elle avait, pour lui, consenti à se séparer de la vieille Fannette, qui l'avait vue naitre : justement le caractère de Fannette devenait impossible; elle surveillerait utilement, d'ailleurs, les intérêts que sa maîtresse conservait dans la maison de famille. Mais Fanette, au bout de quinze jours, avait trouvé le climat de Marlotte malsain et elle aussi était repartie. Si Aline ne parvenait pas à assurer son service, du moins elle écrirait à Claude de longues lettres, point en Braille, oh ! non : la lenteur du Braille ne convenait pas à son humeur prime-

sautière. Mais pourquoi ce ton de supériorité et comme de protection qui choquait Claude dans chacune de ces lettres? Chez son frère Jacques aussi, pourtant plus affectueux qu'autrefois, il trouvait le même travers. Même aux yeux de ses tout proches, était-il donc inévitable qu'il fût un être diminué? Un jour Aline était venue lui demander cent mille francs qui manquaient à la dot de sa fille pour assurer le mariage rêvé avec Louis Navole. Sa situation n'autorisait-elle pas une pareille démarche? Claude ne pourrait plus à l'avenir faire de sa fortune l'usage qu'il en faisait avec ses yeux. — Guy de Pombasle, son meilleur ami, avait disparu. Quand Claude avait distribué ce qu'il avait eu de plus cher au monde, fusil, auto, jument, Pombasle avait eu pour lui la jument Tanagra; mais depuis le jour où il avait emmené Tanagra on ne l'avait jamais revu. On savait pourtant qu'il était venu l'autre jour déjeuner chez des voisins. Pour un mondain dont le sport avait occupé toute la pensée, la cécité ne pouvait être qu'un néant mystérieux dont l'idée seule lui causait une sorte de vertige. Il l'avait dit à Claude sans ambages : « Mon pauvre vieux, je ne puis rien pour toi ! si quelque chose de pareil m'arrivait, je n'hésiterais pas à me loger une balle dans la tête »... Quand à Antoinette Langre, sa fiancée, quand Claude lui avait rendu sa parole, elle avait affirmé son inébranlable volonté de lui rester fidèle; le blâme du monde l'inquiétait, un léger remords aussi peutêtre. Claude avait tenu bon. Elle avait fini par dégager pleinement sa responsabilité : « C'est vous qui l'aurez voulu ! — Oui, c'est moi qui l'aurai voulu », avait répondu l'aveugle. Et voici que ce soir, en rentrant, l'oncle Adrien lui apprend le prochain mariage d'Antoinette Langre avec un richissime Américain. Moins de six mois! Cela n'a pas traîné, tout de même! Seul peut-être ce vieil oncle Adrien — qui a ses raisons pour lui apprendre un peu brutalement cette nouvelle — ■ a compris pleinement la leçon du docteur Brissage : aucun calcul d'intérêt ou d'amour-propre ne s'est glissé dans son affection pour son neveu et, sans s'imposer, il s'est donné la tâche de refaire cette existence brisée. Quand l'impuissance d'Aline à organiser le service de -Claude a été bien constatée,

il est venu lui-même s'installer à Marlotte avec son brave Marius. Constamment en liaison avec Brissage, lisant les livres des typhlophiles, c'est lui qui, sans en avoir l'air, dirige toute la réadaptation de Claude. Pourquoi Claude ne sent-il jamais chez l'oncle Adrien cette commisération hautaine qui le glace chez ses autres proches? Pourquoi l'ombrageux infirme se sent-il toujours si libre auprès de lui, si sûr de n'être pas trompé ?

Le pire danger est passé maintenant : cette sorte d'engourdissement végétal où Claude risquait l'enlisement. Il a échappé, il vit.

Etape nécessaire sans doute, pense l'oncle Adrien, mais il ambitionne autre chose. « Si nous allions faire mon déménagement à Toulon ? )> lui propose-t-il un jour qu'il le trouve trop occupé à moudre ses pensées. Claude n'avait pas encore quitté Marlotte. Au buffet où les regards dont il s'était déshabitué stimulent son adresse, dans le wagon dont il tient la vitre baissée, à Marseille où un arrêt de deux heures permet une promenade en voiture, il est surpris par la richesse des sensations qui viennent jusqu'à lui. Ses souvenirs de voyageur les étoffent et les colorent; il croit revoir ces lieux que son oncle lui décrit. Certes non, il ne supposait pas qu'il communiquât encore tellement avec la vie innombrable. Il rapporte de son voyage une singulière impression de confiance. Au sortir d'un buffet, il s'est trouvé nez à nez avec M. Darlay, le compagnon de chasse qui l'a blessé. L'oncle a eu un soubresaut, et comme il ne ment jamais à Claude, il ne lui en a pas caché la cause. Quelques instants après, Claude rit tout seul dans le compartiment. Quelle tête il a dû faire, ce Darlay en face de sa victime! Non décidément, Claude n'a plus d'amertume en pensant à lui; Darlay n'a été que l'instrument du destin.

Pourtant des voyages ne sauraient remplir la vie de Claude. Ce qu'il faut, l'oncle Adrien le sait, c'est un emploi à ses riches facultés et à son cœur chaleureux. Les seuls remèdes à la cécité sont l'amour et le travail.

Le soir même où il apprenait à Claude le mariage d'An-

toinette Langre, l'oncle Adrien avait donné des nouvelles de Thérèse de la Hodde; depuis des mois, elle n'avait pas quitté le chevet de son père, impotent et despote. Pour la soulager, il proposait même à Claude de mettre à sa disposition leur brave Marius. En détournant les rêveries de Claude d'une direction dangereuse, il les engageait dans une voie où son affection pressentait qu'elles ne seraient pas déçues. Le grain semé, il compte qu'un travail souterrain doit s'opérer en Claude. Il a raison, — dirai-je contre l'auteur? L'auteur a cru que, pour préparer ce travail, il fallait que Thérèse eût, avant son départ de Belles-Feuilles, livré à Claude aveugle le secret de sa fervente sympathie par l'abandon de sa main dans les siennes, par quelques larmes tombées sur la joue du jeune homme. L'oncle ignore, je crois, les larmes et la main abandonnée, et il a foi quand même. Maintenant que Claude ne peut plus aspirer aux succès mondains d'autrefois, que la règle pour lui n'est plus l'opinion des oisifs, voyez comme son idée du mariage s'est transformée peu à peu, comme peu à peu les qualités sérieuses d'une Thérèse ont pris le pas sur le brillant d'une Antoinette. Avec le sentiment de son isolement, grandit en lui le besoin d'une compagne grave et bonne qui serait son appui. Mais que de dangers ! Certes, il n'est pas de ceux qui accepteraient d'être épousés ou par intérêt ou par pitié. Il est donc clair qu'il ne pourra pas se marier. Plus il se heurte à cette conclusion, plus il se cramponne désespérément à la pensée de Thérèse. Elle n'aura qu'à paraitre, invitée par l'oncle Adrien à venir prendre quelques jours de repos à Marlotte : le cœur de Claude est prêt; en une seconde, devant la certitude d'être aimé, il passera du désespoir à la félicité et à l'aveu. Et comme Thérèse a l'habileté du tact!

Elle dit : « Je vous ai aimé dès le jour où je vous ai vu pour la première fois, faisant irruption dans mon wagon en marche avec, à la main, les grappes de frais raisin que vous veniez de disputer à une marchande sur le quai de la gare » ; elle l'a aimé avant qu'il fût infirme. D'ailleurs chez elle aussi c'est par un sourd cheminement de mine que l'amour a progressé. Longtemps un scrupule l'a contenu : est-elle capable de la mission

d'honneur qu'elle ambitionne? Mais contre ce scrupule s'insurgeait son instinctif besoin de dévouement. Elle aussi, après huit mois de solitude, elle est prête pour lai. Il tremblait de reparaître aveugle devant elle. Tout de suite il est rassuré : non! son aspect physique n'a causé à Thérèse aucune horreur. Il pensait aussi que ne plus voir le regard de la jeune fille serait une torture. Non! la voix de Thérèse l'occupe tout entier: « Il écoute, attend, espère la voix émouvante qui, par une transposition singulière, lui donne de son vibrant prolongement d'àme la même impression de beauté que le regard qu'elle levait jadis sur lui, dans un court et si expressif rayonnement. Ce sont les yeux admirables, immenses, profonds, couleur d'océan dans la lumière, qu'il retrouve dans la richesse de cette voix musicale. »

Et maintenant quelle occupation imaginer pour Claude ? En général, comme l'a appris l'oncle Adrien, l'activité qui convient le mieux à l'homme frappé de cécité c'est celle qu'il exerçait avant l'accident. Il sait qu'un religieux, un professeur, un savant, un écrivain, un musicien peuvent sans la vue conserver une bonne partie de leurs occupations. Il a entendu parler d'Augustin Thierry, de William Prescott, de Fawcet qui fut ministre des postes en Angleterre du roi de Hanovre Georges V. Mais que faire d'un dilettante ? Sa vocation à lui, c'est la joie de vivre : or, maintenant que ses plaisirs lui manquent, voici qu'en Claude naît le besoin d'agir, le regret d'avoir gâché sa vie passée, l'idée que le travail, où jadis il voyait volontiers presque une manie, le vice de gens sans imagination, est, au contraire, la loi de la vie et la fonction essentielle de l'homme. Le hasard le met, dans le salon du docteur Brissage, en présence d'un aveugle en train d'accorder le piano. Un confrère? L'amour-propre de Claude en reçoit un choc ; il s'était toujours regardé comme une exception. Qu'avait-il de commun, en effet, avec le clarinettiste des ponts» ou le mendiant à la sébille ? Mais ce Bounilon parlait avec lui de leur commune infirmité : « C'est de naissance que vous êtes non voyant ? Ah ! moi c'est de naissance ». Et il semblait à Claude infiniment plus malheureux

que lui-même, puisqu'il n'avait jamais vu, ne connaissait pas la lumière, la couleur, la beauté des femmes, les tableaux des maîtres ; parce que aussi il était obligé de gagner sa vie. Et pourtant, explique maintenant le docteur Brissage qui a fait passer Claude dans son cabinet, Bounilon ne se sent pas malheureux; il a la joie de faire vivre sa petite famille. Et Brissage expose l'œuvre admirable de l'association Valentin Haûy qui va chercher l'aveugle dans sa solitude, l'instruit, lui assure un but dans l'existence et le bonheur d'un foyer. Si Claude voulait consacrer à cette œuvre beaucoup de son temps et un peu de sa fortune, quelle noble vie serait la sienne! L'orgueil jusqu'ici l'a retenu loin des aveugles; mais pourquoi ne pas utiliser cet orgueil, l'employer à se prouver à soi-même et à prouver aux autres qu'un homme, voyant ou non, en vaut un autre? La pensée de Thérèse achèvera de conquérir Claude a ce plan d'action : il voudra, pour grandir leur amour, instaurer entre eux la noblesse d'un idéal commun.

Une année a passé. Et maintenant il y a des soirs — oh! pas' tous ! — où, agrandi de forces spirituelles, enrichi d'une paix intérieure que dans sa vie de dilettante il devait toujours ignorer, Claude se demande vraiment si, pour retrouver ses yeux de voyant « où des femmes s'étaient plongées avec amour », il consentirait désormais à se retrouver aveugle aux réalités profondes et aux significations essentielles. Le livre se ferme sur la naissance du premier enfant de Claude. C'est que l'enfant, pour l'aveugle, un enfant robuste, sain, et dont les yeux verront, c'est la revanche, c'est la victoire sur les ténèbres.

Le lecteur a peut-être observé combien, avec une documentation d'ailleurs beaucoup plus exacte — et dont je pourrais souvent indiquer les sources — et une psychologie beaucoup plus sûre, la philosophie de la cécité de Margueritte rejoint souvent celle de Korolenko. Claude Chartrain sans doute ne deviendra pas un artiste musicien : il n'a plus l'âge de le devenir. Pourtant il connaît lui aussi le prix des consolations que l'art peut apporter à l'aveugle. Surtout, pour lui

comme pour le Pierre de Korolenko, les grands consolateurs sont l'amour et le dévouement de l'aveugle à ses frères d'infortune ; et chez Korolenko comme chez Margueritte la naissance d'un fils termine le roman et marque en quelque sorte la défaite du destin. Tous deux nous apportent une conception singulièrement optimiste de la cécité. Sans doute Pierre et Claude sont des privilégiés : la bienfaisance telle qu'ils la pratiquent suppose des loisirs et la richesse. Mais chacun, selon sa mesure peut prétendre aux mêmes compensations que Pierre et Claude, s'il est vrai que travailler, fut-ce d'un travail contraint, c'est toujours faire du bien à quelqu'un. L'optimisme de Margueritte passe même celui de Korolenko : l'Eveline de Korolenko, en somme, se sacrifie très consciemment à Pierre; pour la Thérèse de Margueritte le dévouement est un besoin, un bonheur. Et puis, surtout, pour Margueritte la cécité peut être un bien : elle apporte parfois avec elle, là où elles font défaut, des lumières qui ne sont pas surpayées par la perte des yeux.

En tout cela, aucun soupçon de sentimentalité vulgaire. Niera-t-on cependant que l'optimisme quand même de Margueritte affadit le roman ? Nous sommes ici aux antipodes de la conception de Kipling : chez l'un comme chez l'autre le lecteur sent un parti pris, mais les partis pris sont contraires. Kipling avait construit son conte pour montrer dans la cécité le plus implacable des malheurs; Margueritte bâtit le sien avec l'idée de faire voir que la cécité peut apporter avec elle ses consolations, et même comporter des avantages. Des deux, qui a raison? Tous les deux, tant le drame de la cécité diffère selon les individus. En somme, Dick disparait après un an, précisément le délai qui a suffi à Claude Chartrain pour se refaire une vie. Mais qui sait si la différence principale entre eux ne serait pas qu'il eût fallu plus de temps à Dick? Qui sait si, après quelques mois écoulés encore, il n'eût pas suffi de quelques circonstances favorables pour lui faire atteindre, à lui aussi, l'autre frontière de sa nuit, et découvrir des raisons de vivre, moins péremptoires fieut-être que celles de Claude, suffisantes pourtant à le retenir

sur cette calotte terrestre pour la courte halte qu'il nous est donné d'y faire? Et si Claude n'avait rencontré ni Brissage, ni l'oncle Adrien, ni Thérèse, est-il sur qu'il n'eût point sombré lui aussi avant que l'aube nouvelle, longtemps, différée eût commencé de luire? Ne récusez point les témoignages de Kipling et de Margueritte sous prétexte qu'ils sont subjectifs et contradictoires. Ils ont su, l'un et l'autre, mettre dans leur vision personnelle de la cécité infiniment plus de vérité que leurs émules, moins prévenus en apparence.

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