‹ L'aveugle drame en cinq actesChapitre 53 sur 85 · LOUISE, L’INCONNU · texte numérisé non relu

LOUISE, L’INCONNU

. l’inconnu.

Le mari n’est pas rentré, la servante vient de sortir... ma belle prude doit être seule... Oui, la voilai... elle est vraiment charmante, et à tout prix je triompherai de cette vertu de province.

LOUISE, entendant marcher.

Ah ! c’est toi, Albert. (Se levant.) Enfin (Apercevant l'Inconnu.) VOUS, monsieur, chez moi!

l’inconnu.

L’obstination que vous mettez à me fuir, madame, explique ma présence, si elle ne l’excuse pas. Ma lettre, d’ailleurs, vous annonçait ma visite.

LOUISE

Votre lettre... je ne l’ai pas lue, monsieur; mais comme je devine ce qu’elle contient, si vous le voulez bien, je vais y répondre. (Elle reprend aa place, et de la main indique un siège à l’inconnu, qui semble étonné du calme et de la dignité de Louise.) Rien ne ressemble plus

aux manèges d’une coquette, je le sais, que le soin que prend une honnête femme de sa réputation. J’ai feint de ne pas entendre vos propos flatteurs, j’ai évité de me retrouver/ avec vous, soit à l’église, soit à la promenade. Enfin, vos lettres ont été refusées, ou sont restées sans réponse. Une coquette n’aurait peut-être pas agi autrement, et vous avez pu y être trompé. Une explication franche et loyale vous fera regretter, je pense, de m’avoir méconnue. Si je vous accueille sans colère, si je vous parle sans indignation, c’est que je ne veux voir en vous qu’un homme d’honneur qui s’égare, et que je dois remettre dans la bonne voie. Je continue, monsieur; vous avez su que, jeune encore, j’avais pour mari un homme qu’un irréparable malheul* a frappé ; vous avez cru que je déplorais cette* union. Il nVn est rien, monsieur; j’ai épousé M. Morel par amour, et cet amour a grandi avec son infortune. Enfin, monsieur, je suis mère, et quand je ne serais pas assez défendue par ma tendresse pour mon mari, je le serais encore par mon respect pour mon enfant. Maintenant, monsieur, vous me connaissez bien, vous ne devez plus rien avoir à me demander, (eiu se lève.) Pour moi, je n’ai plus rien à vous dire.

L’INCONNU, i part.

Elle est presque imposante. (iuut.) Je n’aurais plus en effet qu’à me retirer, si j’avais été conduit par un sentiment éphémère que la beauté seule fait naître; mais plus je vous écoute, madame, plus je vous regarde, et plus je désespère de pouvoir

L’AVEUGLE

étouffer un amour qui, pour être respectueux, n’en est pas moins profond, n'en sera pas moins persévérant.

LOU I St.

Monsieur...

l’inconnu.

Accordez-moi la grâce de me laisser m’expliquer à mon tour. Je le ferai nettement. Vous ne me trompez pas, madame; non, vous vous trempez vous-même. Vous prenez pour de l’amour ce qui n'est qu’une douce pitié pour une infortune à laquelle vous avez déjà trop sacrifié. Ne vous indignez pas, madame, je connais le cœur humain, et vous ne me persuaderez jamais que vous aimiez d’amour un homme qui ne sait même pas que vous êtes belle, un homme qui près de vous ne pense qu'à son malheur et vous fait l’humble esclave de son infirmité. Que devez- vous à cet homme? vos soins, votre pitié, je le répète ; mais votre amour! convenez-en, ce serait là un trésor perdu, et ce trésor, madame, vous le donnerez un jour à celui qui le payera d’une tendresse exclusive, à celui qui, ne pouvant, hélas! vous offrir sa main et son nom, vous suppliera a deux genoux, d’accepter son cœur... sa fortune...

LOUISE, froidement.

Ah! vous savez donc que je suis pauvre? monsieur; c’était, ce me semble, un titre ae plus à votre respect. Je regrette de vous avoir tenu un langage que vous ne pouviez pas comprendre; je vous supposais de ce monde où l'on croit encore à l’honnêteté des femmes, je me trompais. Je suis seule, monsieur, je n’ai près de moi ni père ni mari qui me protègent; mais je vous estime encore assez pour croire que lorsque je vous dirai de sortir, vous sortirez.

• ^ SUZANNE, rentrant par 1a maiion.

Madame, voici monsieur et mademoiselle; ils reviennent par la petite grille. (Apercevant l'inconnu.) Tiens, le jeune homme aux poulets.

Vous entendez, monsieur.

l’inconnu.

Je me retire, madame, (n «'incline. Bas.) Mais je ne vous dis pas adieu, je vous dis au revoir.

SUZANNE, brusquement.

Par ici, monsieur, je vas vous montrer le chemin pour vous en aller.

L’iNCONNU, à part.

Très-bien, je m’en souviendrai pour revenir, (a peine suranné

et l’Inconnu «ont-l1« sortis par la porte de droite,, que Juliette parait à la petite grille, aidant «on père i gravir le» dernières marcha» de l’escalier. — Juliette

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