SCÈNE VU
GENEVIÈVE, pui* ALBERT.
GENEVIÈVE
Partir aujourd’hui! mon Dieu! la pensée ne m’était pas venue qu'un jour je quitterais cette maison... Partir dans une heure! sans avoir revu Albert, sans savoir... (Albert entre.) Ah!-. le voilà...
, ALBERT
Geneviève, monsieur Duperrier ne m’a pas demandé?...
GENEVIÈVE
Non... je ne sais... (a part.) Quelle agitation!... Mousieur Duperrier ignorait sans doute... mais moi, je savais, j'étais inquiète.
Inquiète?
GENEVIÈVE
De votre retard, de votre absence... je craignais...
ALBERT
Quoi donc?
GENEVIÈVE
De ne pouvoir vous dire adieu!
ALBERT
Adieu?
GENEVIÈVE
Je pars!
ALBERT
Vous, Geneviève!
GENEVIÈVE
Je retourne à Varangel!...à Varangel, où j'ai connu votre mère, qui aimait la pauvre orpheline... Là-bas, je ne retrouverai plus qu’une tombe.
ALBERT
Et sur cette tombe, Geneviève, vous irez prier, n’est-ce pas?...
GENEVIÈVE
Oui, je prierai pour elle. ,
Et pour moi.
L’AVEUGLE
GENEVIÈVE
Pour VOUS?
ALBERT
Oh ! je suis bien malheureux, Geneviève.
GENEVIÈVE
Malheureux, vous! Mes pressentiments ne me trompaient donc pas, Albert... Vous pleurez, la fièvre brûle vos mains; mon Dieu, qu’avez-vous ?
ALBERT. t
Rien! Oubliez ce que j'ai dit... j'ai la tête perdue, voyezvous, j'ai eu tort de vous affliger.
GENEVIÈVE
Albert ! quand votre mère me prenait toute petite sur ses genoux, elle m'appelait sa fille... Pour un moment, Albert, supposez que Dieu, qui vous a pris votre mère, vous a donné une sœur; on dit tout à sa sœur.
ALBERT
Chère petite, la confidence cjuevous me demandez de vous faire, je ne sais si je l’eusse faite a ma mère; pauvre femme, elle aussi n’aurait eu que des larmes à me donner ! le ciel lui a épargné du moins la douleur de voir son fils déshonoré.
.Déshonoré vousl
* ALBERT
N’est-il pas justement flétri dans l’opinion celui qui contracte une dette qu'il ne pourra paver, une dette dont l’acquittement ne saurait souffrir ni retard ni délai... dette honteuse... dette de jeu...
GENEVIEVE
Vous avez joué! vous, Albert?
ALBERT
Savais-je seulement ce que je faisais... j’étais fou! et tenez, maintenant qu'une partie de mon secret s'est échappée, vous saurez tout, Geneviève ! mais votre cœur si candide et si pur pourra-t-il comprendre les tourments, les orages du mien? me comprendrez- vous quand je vous dirai que j'aime avec transport, avec frénésie?
GENEVIÈVE
Vous aimez?
ALBERT
Geneviève!
GENEVIÈVE
Continuez, Albert : le cœur d’une femme comprend toutes les douleurs... Vous aimez; ah! qu’elle doit être heureuse!