ACTE i
ALBÇRT.
Elle ne sait même pas que je l'aime ! Elle est de ce monde
3 ui n'admet de l’artiste que le talent. Elle avait autrefois ésiré recevôir quelques leçons de dessin, et m’avait daigné choisir pour professeur. Si vous saviez comme elle était belle lorsque, penchée vers mon album, son visage près du mien, elle demandait à ma main tremblante de diriger sa main incertaine... je me disais que mon amour était folie, je jurais que la leçon que je donnais était la dernière... Insensé! A peine éloigné d’elle, je comptais les jours qui devaient s'écouler. Enfin, la maladie de mamereme força de quitter Lyon. Auprès du lit de la chère mourante, j'oubliai tout! jusqu’à mon amour ; pour obéir à une volonté suprême, j'avais brisé mes crayons... Commis chez monsieur Duperrier qui, au nom de ma mère, m’avait accueilli avec bienveil.ance, je me livrais ardemment à un travail tout nouveau pour moi. En vous, Geneviève, j'avais retrouvé ici une bonne et sincère amie; mon àtne était calme; je croyais mon amour mort , il n'était qu'endormi. Je la rencontrai... elle!... il y a quelques jours. Elle m’apparut plus belle, plus séduisante encore... de ce moment, je n'eus plus qu’un désir, qu’une pensée... la revoir, ne fut-ce qu’une fois, nefût-ce qu'une heure! J'appris qu'une de ses amies, qui avaitété aussi mon élève, donnait un grand bal. Elle devait allerà ce bal, j'obtins facilement une invitation. Oh! commele cœur me battait en entrant dans les salons où bientôt je ne vis plus qu'elle ! Mon » deuil ne me permettait pas de l'inviter, mais avec quelle avidité je la suivais des yeux!... Elle m’avait reconnu et gracieusement accueilli par un sourire.. Puis, pour rejoindre son père qui était dans la salle de jeu, elle voulut bien accepter mon bras. Fatiguée de la danse, elle vint s'asseoir près de son père...
Je ne pouvais plus m'éloigner de ce salon, et pour rester près d'elle, moi qui n’avais jamais touché une carte, je pris une place à la table du lansquenet ; de cette place, je la voyais, Geneviève. J'avais sur moi quelques louis que je livrais aii hasard d'un jeu que je ne connaissais pas... Faites-vous banco, me disait-on; et, pour ne pas quitter ma place, je répondais, oui, toujours oui. Elle se lève, je veux la suivre... Monsieur, me dit- on en me retenant, c’est deux mille francs que vous perdez!... Deux mille francs! et je ne possédais pas la dixième partie de cette somme. Tenez encore, vous pouvez vous acquitter sur une carte. Et retombant sur ma chaise, je tentai la fortune: trois fois elle me fut contraire; ma dette montait à seize mille francs quand mon adversaire m’annonça qu'il voulait se retirer et qu’il ne m’accordait plus qu'une dernière revanche. Oh ! les tortures du joueur, je les ai toutes comprises, dans cette minute.. .Une carte pouvait me sauver!
GENEVIÈVE
Eh bien?
L’AVEUGLE
ALBERT
Je ne voyais plus... Encore perdu! s’écria-t-on autour de
S ioi ... J'avais joue quitte ou double, je perdais trente-deux mille ancs, et comme je restais immobile et muet, mon adversaire me dit en souriant. Vous n’avez sans doute pas la somme sur vous, voici mon adresse, vous enverrez cela chez moi, demain... Et cet homme partit, confiant en ma parole, en mon honneur, et cette parole je ne pouvais pas la tenir, Geneviève... C'est mon honneur que j’ai joué... c’est mon bonheur que j’ai perdu.
GENEVIÈVE
Voyons, ne pouvez- vous pas trouver à emprunter celte somme ?
ALBEBT.
Emprunter! moi qui suis pauvre, qui ne vis que de mon travail. Pourtant, lorsque rentré rhez moi, j’ai pu rassembler mes idées, je me suis souvenu d’un ancien camarade de college, presque millionnaire, qui m’avait fait autrefois de généreuses offres de service. Au point du jour, j’ai couru chez lui; il était à la campagne ; mais on l’attendait à Lyon aujourd’hui. Je vais lui écrire, écrire aussi à mon créancier de cette nuit pour lui demander quelques jours... Si tout cela me manque...
GENEVIÈVE
Vous avouerez tout à monsieur Duperrier.
ALBERT
A lui? oh ! non, je me tuerais plutôt.
GENEVIÈVE
Albert !
ALBERT
Geneviève, envoyez-moi Rémy.
GENEVIÈVE
Mon ami ! quoi qu’il arrive, souvenez-vous de votre, mère et ne désespérez jamais de la bonté de Dieu! Ah! voilà Rémy.