LA FRANCE
Paris? Malheureuse situation topo-météorologique. Trop près de partout. A vol d'avion : 180 kilomètres de la frontière belge; 275 de Metz; 150 des falaises de la Manche. Et ces distances, aériennement parlant, peuvent doubler, tripler, quadrupler, ou se raccourcir dans les mêmes proportions, selon que les vents seront contraires ou favorables et que les voies aériennes seront en activité ou au repos. Si jamais ville demande à être défendue, c'est bien notre capitale, placée, on peut dire, entre deux feux : Metz et Londres. Deux points providentiellement situés nous ont paru désignés pour exercer une action prépondérante dans
i\) Voir la brochure : La Première Étape de l'aviation militaire en France.
sa défense ; ils se trouvent à Satory et à Vincennes, diamétralement opposés, observant l'ouest et l'est.
Satory
Le vaste plateau de Satory, très peu connu des excursionnistes, quoique touchant Versailles, est, depuis le camp jusqu'à Saint-Cyr, assez haut d'altitude pour dominer les coteaux avoisinants ; c'est un endroit désert, presque sauvage lorsqu'il est dépeuplé de soldats. Pays où on ne va pas, il ne mène nulle part, sauf un chemin peu fréquenté qui arrive au versant du midi vers Chevreuse, et qu'on pourrait dévier très facilement. Terrain rugueux, mauvais lorsqu'il pleut. En revanche, les vents y régnent pour ainsi dire en permanence. C'est là, rappelons-le en passant, que, le 14 octobre 1897, par un temps alïreux, VAnon n^ 3 périt, au bout d'une envolée de 300 mètres, dans un malheureux atterrissage.
Cette immense plate-forme naturelle, à l'ouest de Paris, constituera une position stratégique unique pour sa défense aérienne. Elle peut, et elle devra, contenir tout ce qu'il y aura d'engins aériens puissants, avec des installations terrestres formidables, pour rendre la place imprenable et son armée aviatrice invincible; car celles-ci perdues, Paris le serait de suite.
D'abord, le plateau devra être complètement entouré d'une enceinte fortifiée bastionnée avec ouvrages détachés s'il le faut; ainsi que d'autres systèmes de défense que la pratique et la clairvoyance des officiers du génie auront fait découvrir. A part les grosses pièces de forteresse, il faudra une nombreuse artillerie spéciale pour tenir le plus possible à distance les avions ennemis; si les infortunes de la guerre amenaient ce cas, les canons verticaux permettraient, peut-être, à quelque compagnie d'avions de réserve de se porter au secours de la place.
Toute l'étendue de Satory sera utilisée : ce serait une
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grande faute d'en restreindre l'occupation. On pourra y établir une dizaine de petites aires pour les manœuvres ordinaires, mais, en outre, il sera indispensable d'en organiser une principale, très grande, que l'on divisera en deux parties bien distinctes : l'une pour les envolées, l'autre pour les atterrissages, afin de permettre aux avions de partir et d'arriver en masse, en ordre de combat. Ce sera l'âme de la position. Les avions seront très nombreux, quatre ou cinq mille certainement; les avions de ligne y domineront sur les torpilleurs et les éclaireurs, tous, toujours prêts à s'envoler à la première alerte, contre un ennemi aérien signalé ayant passé la frontière, et se dirigeant sur Paris.
De grands approvisionnements de munitions de toutes sortes seront logés dans des magasins souterrains ou à fleur du sol, selon la nature des objets à enfermer. Des casernements devront être construits en conséquence, car une organisation de cette importance exigera beaucoup de personnel militaire. Enfin, toutes les installations, organisations de service et précautions déjà prévues et décrites précédemment dans le chapitre des aires permanentes fortifiées, de\Tont être appliquées à Satory, et on comprend qu'elles le seront dans de bien plus grandes proportions.
Vincennes
Ici, l'emplacement ne fera jamais défaut, aussi pourrat-on y édifier tous les bâtiments qu'on voudra. L'arsenal d'avionnerie et du matériel d'aviation devra être complet; il sera probablement le centre le plus important de la fabrication des avions, à cause des ressources en ouvriers et en fournitures qu'on trouvera plus facilement à Paris qu'en province. On lui demandera de fournir des avions et du matériel à toutes les aires du nord, de l'est et de l'ouest de la France, précisément les régions les plus exposées aux attaques aériennes. Cet arsenal sera la caractéristique de la place de Vincennes; sans exclure, cependant, les divers
ateliers de construction répartis sur les points principaux du territoire français qui, en cas de défaite dans le Nord, pourraient continuer à produire des avions et du matériel pour entretenir la résistance dans le centre et les parties méridionales de la France.
Dans les grandes clairières du bois, qu'au besoin on pourrait élargir à volonté, s'organiseront les administrations de tous les services de l'armée aviatrice : les pistes d'entraînement; l'école de manœuvre des avions, du montage et du démontage des aires mobiles; les exercices particuliers aux manipulations des munitions, du matériel de transport; le maniement des instruments pour les opérations ayant rapport aux voies aériennes; les exercices du tir vertical, du déclanchement des torpilles, etc., etc., en un mot, tout ce qui devra concourir à l'instructioa à donner aux élèves aviateurs. Cet ensemble sera enclos par des murailles assez hautes; il serait, peut-être, excessif de le fortifier.
Bien séparée des services ci-dessus sera la position stratégique, c'est-à-dire l'aire permanente fortifiée. Moins bien située topographiquement et météorologiquement que celle de Satory, à cause de sa situation en terrain bas et de son éloignement des voies aériennes, elle sera plus exposée à des attaques violentes, toujours possibles, venant de l'est. Elle devra donc présenter une résistance au moins aussi formidable que sa congénère de l'ouest et davantage si cela devient possible. Toute l'étendue du polygone de Vincennes devra lui être consacrée et en plus une partie du terrain boisé pour en régulariser le périmètre. Une zone nue, inaccessible au public, barrée par des palissades, précédera ses fortifications. Son enceinte bastionnée, ses diverses constructions, ses aires, surtout la principale, seront établies sur les modèles de Satory. L'armée aviatrice y ^era puissamment installée avec un grand nombre d'avions.
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Vigilance sur Paris
Flanqué de ses deux défenseurs, Satory et Vincennes, Paris sera bien gardé, à la condition qu'il se résignera à en supporter la sujétion et qu'il voudra et saura s'imposer les sacrifices indispensables pour contribuer à sa propre garde, car il serait injuste de la mettre entièrement à la charge de la nation. Étant donnée la susceptibilité de son tempérament, qu'un rien irrite, ce ne sera pas une tâche médiocre pour ceux qui entreprendront de lui faire comprendre le danger nouveau; il faut pourtant que les Parisiens se fassent à cette idée, que dans deux heures la ville peut être détruite, et que, quoi qu'ils fassent pour se préserver de cette catastrophe, ils n'en feront jamais trop.
Des doubles patrouilles aériennes, de jour et de nuit, feront la navette entre Satory et Vincennes, en se croisant sur la ville. Des avions-sentinelles, relevés d'heure en heure, planeront, en faisant des orbes, sur les grands monuments, les principaux édifices, la résidence du président de la République, le Sénat, la Chambre des députés, quelques ministères, celui de la guerre surtout, etc., et, par signaux, resteront en communication constante entre eux, avec Paris et avec leurs aires respectives. Le brouillard ne les arrêtera pas, ils voleront au-dessus et se serviront alors de signaux acoustiques ou autres qu'on découvrira; ce sera même en temps de brouillard que la vigilance devra redoubler d'activité.
Les avions-sentinelles au-dessus des aires de Satory et de Vincennes exerceront aussi une surveillance sévère et très étendue; tout ce qui paraîtra suspect dans l'air comme sur terre, sur Paris ou ses environs, sera aussitôt signalé.
L'espionnage
L'espionnage, principalement, devra être rendu difficile, sinon impossible, préventivement, par des précautions
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radicales. Ici, il est bien à craindre qu'il ne surgisse de grands désaccords entre le inonde militaire et le monde sportif. Le voisinage de l'importante position de Vincennes avec Paris, si précieux pour l'arsenal, si rassurant pour la sécurité de la capitale, deviendra peut-être un sérieux inconvénient. Dame ! les dimanches, pendant les fêtes, on fera partir des ballons et des montgolfières; tous les jours, quand le vent soufflera, s'élèveront des cerfs-volants, rien ne sera plus aisé que de prendre des instantanés sur l'aire, sur l'arsenal, et de voir ce qui s'y passe. L'espionnage, de ce côté-là, aura beau jeu. On se chapitrera beaucoup, entre clans opposés, sur la question de savoir si on doit déranger Paris dans ses divertissements ou si on doit le livrer aux espions.
Ensuite, on peut se demander quelle attitude devront prendre les autorités militaires aviatrices à l'égard des dirigeables et des aéroplanes sportifs. Si on leur interdit la faculté d'évoluer dans l'atmosphère, cela soulèvera des protestations et des récriminations interminables. Si on leur laisse la liberté de voler, la défense aérienne ds Paris deviendra illusoire. Si on réglemente ce sport, on se heurtera aux réclamations de quantité de monde. De sorte que, quelles que soient les décisions que l'on prerme, on fera une nuée de mécontents.
Cependant, il pourrait survenir des faits bien graves. On sait que le cyclisme a eu ses pédalards, l'automobilisme ses chauffards; et, comptez-y, l'aviation aura ses aviatards, ses aéroplanards. Plaie capable de toutes les incongruités, peut-être de méfaits, réprouvés et exécrés d'avance pai tous les amis réunis de la nouvelle arme et du nouveau sport.
Ne se trouverait-il pas des aéroplanards qui, pour de l'argent, prendraient un compagnon venant tout droit d'un état-major étranger, pour l'emmener planer sur les aires et les places fortes, et à l'aide de la photographie dresser très exactement les plans de tous nos ouvrages de défense aérienne; découvrir où sont les entrées des poudrières
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souterraines pour mieux les torpiller plus tard; compter les avions sur les aires et surprendre le secret de leurs manœuvres? etc., etc.
Sans aucune intention criminelle, pour la simple plaisanterie, par exemple, pour protester contre la prise de la Bastille, qui peut certifier qu'il ne viendra jamais à quelque jeune aviatard l'idée de se payer l'exorbitante excentricité, un jour de fête nationale, de jeter des pétards dans les rues et d'affoler ainsi la foule?
Il semble qu'il suffirait qu'on reconnût toutes ces mauvaises actions comme possibles, pour mettre tout le monde d'accord. Peut-être cela arrivera-t-il si, chez nos gouvernants, une volonté ferme apparaît, assez forte pour maîtriser les considérations mesquines et imposer le devoir à chacun. Le nouveau sport pourrait trouver sa satisfaction dans une participation à l'aviation armée. On a vu les corsaires et les francs-tireurs ; l'inscription maritime existe, nous pourrions bien avoir aussi V inscription aviatrice. Le danger de l'espionnage, sans être écarté complètement, serait, par cette institution, bien atténué et l'armée aviatrice agrandie.
La. province et les frontières
Il n'est malheureusement que trop vrai que, si Paris était vaincu, le reste de la France ne compterait plus. Paris sera toujours l'objectif de nos ennemis, le seul, sans aucun doute; nous avons vu que ses moyens aériens de défense devaient être proportionnés au danger qui le menace; nous ne le répéterons jamais assez. Mais il ne faut même pas que l'ennemi puisse s'en approcher, ses forces aériennes de Satory et de Vincennes n'étant, en cas de revers, qu'une colossale et suprême réserve pour la dernière bataille qui, gagnée, sauverait Paris et la France, et, perdue, ruinerait tout.
Le système de défense général le plus rationnel consis-
tera, peut-être, à garnir le périmètre national d'aires permanentes fortifiées alternant avec des aires de campement. Les unes ajoutées aux autres présenteront un front ininterrompu, très résistant, bordant intérieurement toutes nos frontières; ces aires seront reliées télégraphiquement entre elles par des câbles souterrains. En cas de mobilisation, de concentration, de ralliement ou de retraite, il y aura, dans les régions les plus menacées, de vastes aires de campement pour recevoir les armées aviatrices victorieuses ou vaincues. Toutes les positions importantes des frontières seront pourvues de canons verticaux; cette artillerie spéciale ne pouvant être que d'une efficacité relative contre les avions ennemis, il conviendra de n'en user qu'à bon escient et de ne placer que quelques bonnes grosses pièces plutôt qu'une multitude de petites. Tel serait en principe ce système de défense, bien variable dans son application selon qu'il s'agirait du Midi, du Nord, de l'Ouest et surtout de l'Est.
La partie méridionale de la France étant moins exposée aux invasions aériennes que ses régions du Nord, les aires permanentes fortifiées établies près des frontières pourront être assez distantes les unes des autres, par exemple de 50 à 100 kilomètres; cependant, intermédiairement, on devra y placer deux, trois, ou quatre aires de campement, peut-être un peu plus avancées sur la ligne des précédentes.
En regard de la Suisse, de l'Italie et de l'Espagne, on ne trouve pas actuellement beaucoup de grandes forteresses et on peut s'en passer presque, puisque les Alpes et les Pyrénées sont des défenses naturelles entre nations voisines; mais avec l'aviation armée les grandes montagnes ne seront plus des obstacles et il faudra garder là la frontière comme partout ailleurs.
Les rivages de la Méditerranée et de l'Océan n'échapperont pas à la nécessité d'être défendus, car les bateaux porte-avions ennemis pourraient bien choisir les points mal gardés de la côte pour lancer leurs avions sur notre territoire. Il faudra donc encore, non loin des plages et des
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falaises, des aires fortifiées et des aires de campement, ces dernières assez reculées dans les terres pour qu'elles soient à l'abri des bombardements. En outre, des navires porteavions, protégés par des gardes-côtes, des cuirassés ou des croiseurs, devront être toujours prêts à transporter leurs avions torpilleurs sur les endroits attaqués.
Autrement sérieuse sera la proximité de l'Angleterre à travers la Manche. Que fera cette grande puissance avec l'arme aérienne? Nous chercherons plus loin à le démêler. En cette occurrence, tâchons de nous représenter le pire et nous ne nous tromperons pas. Aujourd'hui amis, demain ennemis. Soyez forts, très forts, nous a-t-on souvent dit sous forme de conseil. Si nous sommes forts en aviation, l'Angleterre fera quelque chose de nous; mais, consolonsnous-en, nous ne ferons jamais rien d'elle.
La Manche, tout le long de ses côtes sans lacunes, devra présenter une ligne de défense et de résistance à toute épreuve; depuis Dunkerque jusqu'à Cherbourg, même plus loin, les aires devront pour ainsi dire se toucher ou, du moins, être très rapprochées. Les gros canons verticaux placés à demeure auront, ici, leur emploi. Il va sans dire que les navires porte-avions seront indispensables et accompagneront les escadres de croiseurs et de cuirassés pour, en cas d'hostilités, agir de concert contre l'ennemi. Dans les parages de Calais et de Boulogne, il faudra, coûte que coûte, établir de grandes aires bien fortifiées avec des magasins souterrains soigneusement dissimulés; de nombreux avions de ligne et des torpilleurs y séjourneront, prêts à tout événement. En effet, les 35 kilomètres d'eau qui séparent la France de l'Angleterre ne seront rien pour des avions; une petite demi-heure ou un quart d'heure seulement suffiront pour passer d'une rive à l'autre.
De Dunkerque vers Lille et au delà, la frontière belgo
devra être rigoureusement observée et défendue suffisamment, non pour cause de méfiance à l'égard de la Belgique, mais de crainte qu'une armée aviatrice ennemie ne trouve des passages libres pour nous envahir; il serait si facile de violer les frontières chez les neutres ! Cette première ligne de défense Cherbourg— Lille ne suffirait pas; dans le cas où elle serait forcée, l'ennemi devrait en rencontrer une deuxième, même une troisième, capables de l'arrêter et de l'empêcher de se porter devant Paris; par conséquent, il les faudrait, en tout point, aussi formidables que la première. N'oublions pas que Satory et Vincennes ne doivent être considérés que comme une suprême réserve.
Tournons-nous maintenant vers la frontière allemande que les désastres de 1870 ont trop rapprochée de Paris, et bien prématurément en faveur de l'Allemagne, car à cette époque de malheurs, personne chez nos ennemis n'envisageait l'aviation militaire et, l'auraient-ils pressentie, qu'ils n'auraient pas mieux réussi. Si nous avions conservé nos bornes du Rhin, notre défense aérienne aurait pu être organisée efficacement. Avec Metz prussien ce sera bien difficile. De cette place forte pourront surgir à tout moment des surprises bien dangereuses pour la France. Metz deviendra très menaçante; songez donc qu'elle ne sera plus, aériennement, qu'à deux heures de Paris !
Certes, il ne faudra pas commettre l'imprudence de négliger aucune des fractions de la frontière allemande; en deçà, dans des positions bien choisies, on devra opérer et prendre les mêmes précautions que sur les côtes de la Manche; cependant, avant tout, on devra se préparer à tenir tête à des forces aviatrices considérables qui ne manqueront pas de se trouver concentrées sur les aires protégées par Metz. A moins de courir d'avance à sa perte, la France devra poser des bairières infranchissables à toute
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armée aérienne venant de ce côté. La moindre faute commise, la plus petite erreur de conception dans l'organisation des ouvrages stratégiques, pourraient se transformer ultérieurement en un désastre irrémédiable; aussi, quant à nous, ne pourrons-nous conseiller rien de définitif, tant la question est sérieuse et délicate; nous prions même nos lecteurs de noter cette restriction qui s'applique à toute la région de l'Est.
On pourrait songer à un groupement de cinq ou six aires de premier ordre formant demi-cercle devant Metz, distantes de 20 à 30 kilomètres entre elles sur la circonférence et de 50 à 60 diamétralement. Une disposition de ce genre permettrait, après des vols de 30 à 50 kilomètres, la concentration, sur un même endroit, de tous les avions des aires concourantes, afin d'agir défensivement en empêchant les envolées des macliines ennemies; ou offensivement en allant les attaquer dans l'air et sur leurs aires. Aux environs de Verdun, devenu point d'appui, pourraient être les réserves nécessaires à ce demi-cercle d'avant-garde. Reste à savoir comment l' État-major allemand accepterait une pareille disposition? S'il s'y opposait au point d'en faire un casus belli — ce qui prouverait que le système serait bon, — on en pourrait prudemment reculer la réalisation sur Verdun en agrandissant le demi-cercle et en augmentant le nombre des aires.
Grande transversale de Chàlons
Cette première ligne de défense près des frontières de l'Est, pour si formidable qu'on la suppose, ne le serait jamais assez; elle aurait infailliblement des situations faibles dont l'ennemi pourrait profiter. Cette éventualité réclamerait une deuxième ligne parallèle absolument infranchissable qui servirait d'appui général à la première et barrerait tellement les voies atmosphériques, qu'aucune armée aérienne n'oserait la braver, sans risquer d'être prise
entre deux forces parallèles ayant la faculté de se resserrer sur l'ennemi.
Il semble que Châlons soit tout indiqué pour être le centre de cet obstacle transversal à dresser devant l'ennemi; sa conformation pourrait être rectiligne ou sinueuse et se composer d'une succession de groupes d'aires faisant chaîne; chaque groupe affecterait la forme d'un carré de 10 kilomètres de côté, plus ou moins, dont un des angles, c'est-àdire une des aires, serait tourné vers l'ennemi envahisseur. Une chaîne de groupes d'aires en demi-cercle dont le creux regarderait l'ennemi offrirait peut-être encore des avantages défensifs. Quelles que soient les figures géométriques adoptées, un groupe d'aires polygonal procurerait toujours aux avions une grande facilité de concentration.
L'échiquier
Ces aires, il faudrait, pour ainsi dire, les semer à profusion entre les deux grandes lignes de défense, celle de la frontière et la grande transversale de Châlons. On comprend que la plupart, sauf les plus importantes, se passeraient de fortifications; elles serviraient surtout à la mobilisation et aux évolutions des avions, de long en large, dans toute cette contrée, comme sur un échiquier. C'est ainsi qu'on appellerait ces sortes d'étapes aériennes en tous sens, où le ravitaillement serait assuré pour des opérations offensives, comme pour aider une retraite en bon ordre en cas de revers.
Dans toutes ces régions de l'Est, les plus menacées de la France, les voies aériennes trouveront leur large part d'utilité et on devra les combiner avec toutes les positions stratégiques, puisqu'elles-mêmes en constituent de réellement importantes, au même titre que les routes sur terre
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par rapport aux armées en campagne. La multitude de crêtes souvent escarpées qui sillonnent le pays, dont la description serait ici trop longue et que les stratégistes connaissent d'ailleurs très bien jusqu'aux moindres détails, seront autant de voies aériennes qu'il faudra étudier avec soin pour les faire figurer sur les cartes topo-météorologiques. 11 ne faudrait pas s'étonner si, par la suite, on y plaçait quelques batteries verticales pour entraver leur fonctionnement pendant les hostilités.
On devra se méfier beaucoup des atterrissages naturels que l'ennemi pourrait trouver et utiliser dans les grandes plaines crayeuses de la Champagne et autres lieux; selon l'importance du danger couru, on y pratiquera des obstacles et, au besoin, on les gardera avec de l'artillerie verticale. Même observation en ce qui concerne les routes dont on se gardera bien de couper les arbres. En un mot, par tous les moyens possibles, il faudra empêcher l'ennemi d'atterrir, à moins que ce ne soit dans l'intention de le prendre au piège.
Que de combinaisons à prévoir encore dans cette organisation défensive de l'Est! Tout ce qui précède, issu de réflexions pessimistes malheureusement trop bien fondées, n'est que le faible tableau des réalités futures.