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L'ALLEMAGNE

Cherchons, maintenant, à savoir ce que fera l'Allemagne. Elle est trop figée dans sa nation armée ; sa confiance dans ses massifs régiments est trop absolue, pour qu'elle sorte imprudemment de son organisation militaire actuelle, sans y être obligée et entraînée par les armements nouveaux des puissances ses rivales. Il est infiniment probable que l'Allemagne n'aurait jamais surpris la France par l'innovation d'une armée aérienne. Pour toutes ces raisons, si nous avions eu une grande avance — elle aurait pu être, au moins, de dix ans, — nous l'aurions certainement gardée très longtemps. Quelle différence, à présent ! Nous ne pouvons envisager, sans frémir, une situation inverse !

Pour que les idées des Allemands se modifient, il suffira qu'ils s'aperçoivent que : le Rhin, leur plus puissante barrière défensive, n'existe plus. Alors, tout étant à refaire, ils le referont. Là et partout.

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Sans bruit, méthodiquement, avec sa ténacité tudesque, mettant à profit l'intelligence de ses nationaux, utilisant sans scrupules tout ce que l'espionnage lui apportera, l'Allemagne transformera complètement son armement. De terrestre il deviendra essentiellement aérien. Ce sera, pour ses voisins, un autre danger qui se préparera.

Nous ne pouvons pas exposer, ici, tout ce que nous pensons relativement à la part de ce danger qui menace particulièrement la France et qui lui est réservé, si elle reste dans une coupable indifférence; nous craindrions d'être taxé de prophète de malheur. Nous signalerons seulement trois grandes considérations stratégiques aériennes, desquelles découlent toutes les autres.

Berlin est très loin de Paris et de Londres; sur ces deux capitales, par sa position d'inaccessibilité relative, il possède aériennement un avantage immense. Sans doute, il n'y a dans cette affirmation rien d'absolu; mais que de batailles aériennes il faudrait livrer, que d'aires fortifiées seraient à réduire avant d'arriver jusque-là !

La ligne du Rhin, avec ses formidables places fortes : Cologne, Coblentz, Mayence, Strasbourg et celles intermédiaires qui jalonnent le fleuve, reprendra son importance perdue, par la multitude d'aires qui y seront édifiées; à n'en pas douter, elles seront toutes situées sur la rive droite, très rapprochées les unes des autres. Les machines aériennes qu'elles contiendront seront toujours prêtes à s'envoler pour des raids dévastateurs. Ce sera, conséquemment, à notre frontière un qui-vive perpétuel.

Pour comble, Metz, cette terrible dent mordant notre territoire depuis le traité de Francfort, les Allemands s'appliqueront à la rendre plus menaçante, plus dangereuse encore, en y organisant d'immenses aires retranchées, renfermant d'innombrables engins volants armés qui, au premier signal, avieront sur Paris et y seront rendus en deux heures! Metz sera le lourd marteau constamment levé sur nos têtes, auquel nous faisions allusion lorsque nous placions l'enclume de l'autre côté de

la Manche. A moins que ce ne soit la torche toujours allumée !

Voilà les trois premières thèses que les stratégistes aériens français auront le devoir d'approfondir, en face de l'Est.

Conséquences européennes

Nous n'avons rien dit de la Russie, de l'Autriche, de l'Italie, de l'Espagne, ni des puissances secondaires; le tem^ps arrivera, cependant, où il faudra s'en préoccuper sérieusement; pour le moment, toutes nos réflexions, notre prudence et tous nos efforts défensifs doivent converger vers les régions du nord, de l'ouest et de l'est de la France.

Sans faire état de prescience, on peut bien prévoir que des ruptures diplomatiques peuvent venir surprendre l'Europe, et, de déduction en déduction, entrevoir les événements qui peuvent en résulter.

Guerre aérienne anglo-allemande

L'Angleterre n'aime pas qu'on touche à ses livres sterling; l'Allemagne ne se lasse pas d'empiéter dans le domaine des mers : deux prétentions bien peu faites pour entretenir leurs bons rapports. D'un froissement à une chicane, à la suite d'un incident au milieu d'un prétexte, l'inimitié grandissant, la haine arrivée à son parc;:ysme pourrait en faire des ennemies.

Une lutte navale, devenue inévitable, se produirait, acharnée, jusqu'à extermination des vaisseaux de l'un des belligérants. Cependant, si une de ces deux rivales possédait un nombre supérieui de navires porte-avions, les chances tourneraient en sa fa\eur et l'avantage qu'elle en

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retirerait croîtrait avec le nombre de ses avions marins qui réduiraient vite à l'impuissance ou couleraient la flotte de son adversaire. On verrait la fin de cette guerre maritime, mais non la paix.

Resteraient les hostilités aériennes, non moindres pour les combattants, et fort gênantes pour notre neutralité, au point de provoquer de graves complications. En effet, nous allons voir qu'elles ne pourraient guère avoir lieu qu'à nos dépens et que nous aurions fort à faire pour éviter d'en être les victimes.

Dans ce qui précède on a pu se faire une idée de ce que seraient les gros armements aériens et aéro-terriens de l'Angleterre et de l'Allemagne.

Si l'Angleterre voulait prendre l'offensive, par où pourrait-elle passer pour aller joindre l'Allemagne, autrement que dans l'atmosphère de la France? Nulle autre part, si nous écartons la Belgique. L'empê<^!ier de passer serait se brouiller immédiatement avec elle. Lui laisser traverser notre territoire, avec ou sans faculté de relâcher sur nos aires d'atterrissage, serait une prj vocation à l'adresse de l'Allemagne. En supposant que 'ce soit cette dernière qui se décide à attaquer, les mêmes causes amèneraient les mêmes effets.

Avec une France aérienne très forte, telle qu'il la faudrait ; par son attitude correcte et ferme dans sa neutralité, elle en imposerait sûrement aux belligérants, qui respecteraient ses frontières; elle s'interposerait même entre eux comme arbitre. La conséquence heureuse de cet événement serait la fin des hostilités et la paix.

Mais si, au contraire, la faiblesse de la France la mettait dans l'impossibilité de s'opposer au passage des armées aériennes des deux nations ennemies, fatalement, ce serait sur nos têtes que se livreraient les combats aériens ; ensuite, de gré ou de force, le vainqueur se servirait de nos aires,

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pour, de là, continuer la campagne et poursuivre son adversaire jusque chez lui, afin de l'obliger à capituler. Résultat : pour un vainqueur, deux vaincus, dont nous, sans combattre.

Néanmoins, après tous ces combats livrés pendant l'occupation arbitraire du territoire français par les deux nations ennemies, nous ignorons encore laquelle serait victorieuse. Supposons d'abord que ce soit l'Angleterre, et examinons ce qui pourrait s'ensui\Te : Après avoir forcé la redoutable position de Metz, s'être rendus maîtres de la longue ligne défensive du Rhin en bouleversant les aires et toutes les places fortes qui longent ce fleuve, et surtout après avoir précipité à terre tous les avions ennemis, les Anglais se seraient couverts de gloire dans force batailles aériennes, mais se seraient trouvés n'avoir fait qu'un pas. Cette conquête de l' Alsace-Lorraine, n'aurait eu pour résultat que de les mettre sur le chemin de Berlin.

Si jamais les Anglais s'aventuraient à travers l'Allemagne, immédiatement, des difficultés sans nombre les attendraient : les batteries verticales les guetteraient au passage ou aux abords des aires ; les débris ralliés de l'armée aérienne vaincue, volant bien, volant mal, les harcèleraient sans cesse, reculant constamment vers l'intérieur. Les Anglais avanceraient péniblement et très lentement, à la condition qu'ils établiraient sur toutes leurs communications depuis le Rhin, des bases suffisantes et des points d'appui solidement fortifiés ainsi que de nombreuses aires retranchées. Il est vrai que, parvenus près de la capitale prussienne, ils se seraient arrêtés à portée d'avion et que, depuis là, ils seraient allés planer sur Berlin pour le torpiller.

Et qui sait si les Anglais, ayant apprécié les avantages des navires porte-avions, n'en auraient pas construit des quantités prodigieuses et n'auraient pas préféré, après une guerre maritime heureuse, aller par la Baltique jusque dans

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une des baies du golfe de Poméranie pour lancer leurs avions torpilleurs sur Berlin?

Nous avons essayé de mettre brièvement en évidence les obstacles infinis que rencontrerait une campagne aérienne aussi gigantesque, tout en reconnaissant comme vraisemblable sa réalisation.

Maintenant, admettons l'inverse : que l'Allemagne soit victorieuse. Elle aurait l'aile rude; elle s'installerait chez nous comme chez elle; au besoin, sur les rives de la Manche, elle construirait ce qui y manquerait, et, prenant mille précautions pour ne pas être surprise, elle traiterait le Pas-de- Calais comme un prolongement de l'Alsace-Lorraine.

Puis, sus aux Anglais! Heureusement pour eux, leurs formidables Gibraltars aériens se seraient trouvés nrêts à recevoir les aviateurs prussiens. La lutte serait chaude ; les précipitations réciproques des avions ennemis, à terre, dans l'eau, ne diminueraient pas l'acharnement des combats aériens. L'artillerie verticale vomirait des projectiles qui obscurciraient le ciel de leurs explosions. Affolés, les aviateurs anglais quitteraient la garde circonlondonienne pour s'élancer en masse dans les airs, semblables à des nuées de corbeaux, et apparaîtraient ainsi devant leurs ennemis.

Et après, à qui la victoire finale? Nous ne pourrions guère le préjuger. Ce qui n'est pas douteux, c'est que le vainqueur la ferait payer cher au vaincu 1

Quant à nous. Français, quoi qu'il advint, victimes de notre propre imprévoyance et des excès des belligérants, notre part serait claire: la ruine!

Probabilités sur les alliances aériennes

La diplomatie consolide ou trouble les rapports internationaux. Lorsqu'elle échoue, les armes décident. Avec les

armes actuelles, on escompte presque les succès et les revers. On sait, bien à l'avance, que la mobilisation de telle puissance demandera tant de jours; que les batailles se livreront aux environs de telle localité. Entre nations on se compte les soldats, les canons; on en déduit des certitudes de supériorité ou de faiblesse; et ce sont ces situations avérées qui guident les nations dans le choix de leurs alliances.

La transformation des armées terrestres en armées aériennes changera profondément toutes les conditions économiques, politiques, diplomatiques et militaires de l'Europe, desquelles on ne pourra tirer, au début, la moindre indication précise. Et la sagesse même n'y suffirait pas pour discerner, parmi tant d'influences contradictoires, l'alliance la plus judicieuse à contracter aériennement.

Nous avons déjà admis que les puissances les plus immédiatement influençables par l'apparition de l'aviation armée sont l'Angleterre, la France et l'Allemagne; n'en envisageons donc pas d'autres pour le moment.

Les réflexions faites au sujet du thème : l'Angleterre contre l'Allemagne, nous empêchent de concevoir une alliance entre elles, leur rivalité, dans leurs prétentions économiques, n'étant qu'à ses débuts et devant perpétuer leur désaccord. Dans quel but, d'ailleurs, s'allieraient-elles? Pour écraser, ensemble, la France? Gela n'est pas à craindre, car l'Allemagne deviendrait bientôt prépondérante et ne tarderait pas à faire une réalité de la supposition qui la représentait occupant les côtes de la Manche; ce à quoi les Anglais ne consentiraient jamais. Par conséquent, de nos jours, rien n'indique la possibilité d'une alliance angloallemande.

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Examinons quels seraient les effets d'une alliance franconllomande. Tout de suite, l'Angleterre n'y verrait qu'une ^>réparation à une guerre aérienne contre elle et s'y préparerait en conséquence. Laissons s'accomplir cette guerre : l'Angleterre vaincue ; Londres en cendres ; l'Allemagne nous tomberait dessus, sous un prétexte quelconque; Paris ne serait pas plus épargné que Londres; les Allemands se trouveraient absolument les maîtres de l'Europe. Renversons les rôles : la France ruinée ; l'Allemagne également ; l'Angleterre, débarrassée de tous ses concurrents, deviendrait omnipotente. On voit, par cet exposé rapide, que les dupes seraient toujours les mêmes, nous. Donc, pas d'alliance franco-allemande.

Voyons les avantages que nous recueillerions dans une alliance anglo-française : l'Allemagne à son tour deviendrait partie antagoniste. Si une guerre survenait, peut-être sans déclaration préalable, depuis Metz de grandes armées aviatrices viendraient nous surprendre et nous aurions à supporter seuls les premiers chocs; si la résistance dans l'Est, par nos lignes transversales défensives, n'était pas suffisante ou était mal préparée, les aviateurs ennemis se présenteraient devant les forces aériennes réunies de Vincennes et de Satory, avant que les Anglais eussent pii parvenir jusqu'à Paris; et c'est dans cette bataille que se déciderait le sort de notre capitale. Les avions anglais arriveraient à notre secours probablement trop tard.

D'autres explications seraient superflues. L'Angleterre seule profiterait de cette alliance parce qu'elle a un intérêt réel à nous conserver pour se conserver elle-même. Cependant, si cette entente s'imposait, ce serait la moins dangereuse.

Conclusion

La France ne trouvera aucun avantage dans une alliance, défensive et ofîensive, ni avec l'Angleterre ni avec l'Allemagne.

La neutralité seule pourra la sauver, à la condition qu'elle tiendra la tête de l'aviation armée en Europe.

En restant faible, elle s'exposera à disparaître, ou à subir l'humiliante situation do nation protégée.

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