QUELQUES PRINCIPES TACTIQUES APPLICABLES ATOUS LES THÈMES EN GÉNÉRAL
Remarques, enseignements et observations sur le thème VII et les précédents (1)
Qualités des avions. — Variations atmosphériques. — Les précédents thèmes nous apprennent que l'altitude est la clef de la victoire; dans le dernier, nous voyons qu'il faut y ajouter la supériorité de la vitesse, et que, pour compléter cette supériorité, il faut encore que la durée de l'envolée des avions ne soit pas inférieure à celle de leurs adversaires. Donc, les qualités essentielles d'un bon avion de ligne consistent : 1° dans sa vitesse; 2^ dans ses facultés pour atteindre de hautes altitudes et pour s'y maintenir; 3^ à voler longtemps. Indispensablement, il faut aussi que leurs ailes soient à surface variable, pendant le vol, et qu'elles se plient complètement et rapidement pour rentrer dans leurs abris.
Nous avons vu dans le thème VII que la tempête a été très défavorable aux avions (XYZ), pendant le combat, mais qu'elle a sauvé d'une ruine certaine ceux qui avaient échappé aux grenades en leur permettant une retraite pré-
(1) Voir la note n" 16, traitant les munitions oil on trouvera d'autres considérations tactiques.
cipitée. Par contre, elle a été favorable aux (ABC) qui ont pu se servir avantageusement de la voie aérienne. Cette tempête a encore empêché la destruction de la ville E. Enfin, elle a jeté une grande perturbation dans les opérations aériennes en retardant l'arrivée des avions de secours des (ABC).
Évidemment ce changement de temps est tout à fait arbitraire, il a été mis ici, exprès, pour faire ressortir un des cas météorologiques, parmi cent et plus, qui certainement viendront surprendre les tacticiens pendant les combats. Au lieu de faire intervenir la tempête, supposons le calme plat, ce sera alors une complication de causes, de faits et d'événements différents. Nous pouvons poser en principe que : toute variation atmosphérique modifiera les chances aviatrices. Si nous ajoutons à cela les qualités et les défauts des avions, nous arriverons à conclure que la tactique aviatrice sera infiniment plus difficile que la tactique terrestre, parce qu'il y aura, en plus, une multitude d'imprévus inaccoutumés aux autres armes. Nous avons à prévoir encore que les événements aériens se dérouleront avec une grande rapidité.
Pénétré de ces idées, disons même de ces vérités, nous ne saurions que trop conseiller l'enseignement de la tactique aérienne en même temps que la conduite et les manœuvres des avions; car tout aviateur devra être bon tacticien, on ne peut pas prévoir à quelles missions les circonstances et les hasards de la guerre peuvent l'appeler.
Ruses de combat. — Que dire des manœuvres et surtout des ruses de combat? Elles seront nombreuses, les tacticiens hardis auront beau jeu, il ne faudra pas cependant que les stratagèmes tendus, le soient trop fortement, ils deviendraient visibles. Pour que le miel offert à l'ennemi se change en glu perfide, il faudra que l'invite au combat soit irrésistiblement bien préparée et suivie d'une belle spontanéité dans l'attaque, car l'adversaire se méfiera, et beaucoup.
Nous avons supposé dans le thème VII que les (ABC)
avaient simulé l'impuissance de vitesse et que la ruse avait réussi; mais si l'adversaire, lui-même, avait simulé l'impuissance à la poursuite, que serait-il arrivé?
Certainement, il a'i'ivera aussi qu'un bataillon ou une compagnie se laissera poursuivre et entraînera son adversaire uniquement dans l'intention de lui faire user son essence pour, à un moment donné et à un endroit déterminé, le faire attaquer par des envolées fraîches. L'usure de l'essence sera même un moyen tactique important.
Les poursuites seront exposées à d'autres dangers encore, surtout si elles se font à basse altitude; les poursuivis pourraient bien subitement se dérober en découvrant les poursuivants, dans un lieu armé de puissants canons verticaux dissimulés, ou simplement de bons fusils.
A force de ruser, on risquerait quelquefois de tomber dans ses propres embûches. Tel serait le cas, par exemple, pour un bataillon à la recherche du combat, qui, trop sûr de lui-même, braverait son adversaire en aviant sur lui à sa rencontre, à la même altitude, avec l'intention, étant tout près, tête à tête, par une manœuvre hardie de le superposer et de le torpiller au passage. Oui, ce serait héroïque et cela constituerait une vraie charge aérienne. Mais si l'adversaire est monté, lui aussi, sur de bons avions, il voudra échapper à la rencontre et, instinctivement, ne manœuvrera sans doute pas pour se dérober en dessous; si c'est audessus, le choc sera inévitable, et les avions de première ligne, peut-être tous les suivants, tomberont enchevêtrés deux par deux sur le sol.
Il est à craindre que ce dernier fait se produise, mais, en principe, il appartient au mieux outillé de l'éviter en se tenant franchement à une altitude plus haute, et à l'autre, à l'attaqué, de se dérober sur les flancs si réellement ses conditions de vol sont insuffisantes.
Charges. — Mêlées d'avions. — L'ennemi aérien, avec l'intention de charger son adversaire, peut se présenter au combat de plusieurs manières : de front, en défilé; par com-
pagnies; par légion; aviant dans un même plan d'altitude ou dans plusieurs, étages ; en demi-cercle rentrant ; en demicercle sortant; en angle en avant, gejire canard; en angle rentrant ; en carré, dont un de front ; en carré, dont un angle en avant; sous forme d'orbes, grands ou petits, etc.
Il peut occuper, au préalable, des positions aériennes d'attente avant la charge; sauf à les modifier juste au moment du combat, par des mouvements tournants, englobants, directs, d'ensemble, d'unités, ou par des ruses, etc.
A toutes ces suppositions, il convient de répondre d'avance par des solutions qui devront rester gravées dans la mémoire du tacticien aviateur, afin que pendant l'action il n'ait aucune hésitation.
Le plus embarrassant serait l'absence d'ordre chez l'adversaire, par exemple, s'il arrivait à l'instar des corbeaux, des pigeons et autres, en vols désordonnés; les avions étant parsemés de tous côtés : en haut, en bas, à droite, à gauche, en avant, en arrière. Il est vrai que l'adversaire aurait sa part de cet embarras, peut-être la plus grande, mais enfin le cas peut se produire et il faut s'y arrêter. Ce serait, alors, une foule de combats singuliers, une mêlée comme au Moyen Age, et il est à présumer, à forces égales, qu'il n'y aurait que des vaincus.
Si le plus puissant des deux adversaires voulait livrer un pareil combat, obéissant à quelque suprême nécessité d'anéantir définitivement son rival dans un corps-à-corps exterminateur, ce serait une folie de sa part; mais le moins fort ne pourrait l'éviter. Toutefois, si cet adversaire, quoique faible, possédait une grande supériorité dans le vol, il pourrait, en contournant cet amas volant dans un énorme orbe, prendre une très haute altitude et parvenir à le superposer pour le précipiter à coups de grenades ramées; peut-être tenterait-il de le suivre jusque sur ses aires d'atterrissage, si elles n'étaient ni trop loin ni trop bien défendues; il lui serait possible, encore, de le laisser a ses chances, car en aviant ainsi, il ne pourrait que s'occasionner des pertes lui-même par des abordages à peu près inévitables.
En résumé, les charges aériennes, quelles qu'en soient les formes, ne sont pas à conseiller, même dans les cas désespérés. Mais alors, hélas ! les conseils ne sont guère écoutés, d'ailleurs, ils ne servent à rien. Après tout, dans les grandes batailles combien coûte, en vies humaines, la charge générale d'une division de cavalerie? En sabreurs ou sabrés, au moins 20.000 hommes. Et, quelquefois, pour le seul résultat de permettre ou de retarder une retraite !
Rôle tactique des aires. — Dans les précédents thèmes nous avons vu le rôle des aires, bien sommairement il est vrai, mais suffisamment pour nous permettre de comprendre leur grande importance. Une aire, même fortifiée, trop près de la frontière, est très exposée à être attaquée à l'improviste; elle demande à en être assez éloignée pour, après une alerte, laisser à la défense le temps de s'organiser.
Dans le thème n^ VII nous avons remarqué l'invulnérabilité des aires fortifiées, tandis qu'une surprise a suffi pour bouleverser les aires de campement. Cela doit apprendre aux futurs stratégistes à ne jamais établir leurs aires de campement, ou démontables, trop à proximité des aires fortifiées de l'adversaire, pour ne pas les exposer aux coups de main, surtout nocturnes. Nous avons vu, aussi, l'intérêt qu'il y a à grouper les aires fortifiées, qui deviendrait plus grand encore, si elles étaient reliées entre elles par des souterrains donnant passage aux avions. L'adversaire serait obligé, d'autant plus, à la permanence de leur surveillance, et risquerait davantage les attaques en surprise.
La garde d'altitude des aires de campement devra être de tous les instants, jour et nuit, elle aura lieu avec des éclaireurs rayonnant en tous sens, le plus loin possible, et avec des avions de ligne planant au-dessus, à haute altitude; nous avons vu dans les thèmes que la moindre négligence peut laisser le temps à une surprise de se produire. Les aires de campement ou mobiles devront toujours s'appuyer sur d'autres aires, à portée de moteur, afin de pouvoir aller s'y réfugier en cas de retraite.
La pratique amènera une multitude d'autres considérations qui viendront s'accumuler devant la perspicacité des officiers du génie aviateur, qui auront la charge de trouver et de réaliser les améliorations nécessaires aux aires pour les besoins de la tactique, et c'est en s'exerçant à faire des thèmes sur ce sujet qu'ils iront au-devant de ces perfectionnements.
.4 travers brouillards et nuages. — Et les brouillards ou nuages des basses et hautes régions atmosphériques, en simultanéité possible avec les pluies et les tempêtes? grand et éternel cauchemar des tacticiens !
Le brouillard peut n'être que partiel, au ras du sol, et l'ennemi peut se trouver au-dessus. Pour s'en assurer, il faudra y envoyer des éclaireurs, aviant en tire-bouchon. S'il n'y est pas, les éclaireurs n'auront qu'à redescendre; s'il y est, il n'en reviendra que deux ou trois pour porter le renseignement et les autres resteront pour surveiller les mouvements de l'adversaire. Si rien ne risque, en bas, le mieux sera de laisser planer l'ennemi sur le brouillard; si au contraire, une ville, un campement ou une armée de terre sont menacés, de suite, il faudra aller l'attaquer en prenant toutes les précautions prescrites, en temps de brouillard, pour s'envoler, avier et atterrir; les aviateurs ne pourront être guidés que par des signaux acoustiques, au moins pour le moment. Ce ne sera pas aisé; il serait dur, cependant, de se résigner à recevoir une torpillade !
Le brouillard, la plupart du temps, se présentera détaché du sol sous forme de nuage plus ou moins étendu; les difficultés d'envolement et d'atterrissage disparaîtront alors, mais il restera celle de la traversée du nuage. Ce ne sera pas tout, les ascensionnistes en émergeant sur cette nappe nuageuse risqueront d'être torpillés par l'adversaire, au fur et à mesure qu'ils apparaîtront; ils devront donc, pour leur sécurité, faire un long détour. Puis, il faudra se battre, làhaut !
On ne se trouvera pas toujours dans une situation défen-
sive, comme ci-dessus; les nécessités tactiques obligeront souvent à prendre l'offensive par tous les temps, et il pourra s'en présenter d'extrêmement bizarres, difficiles et mauvais, comme, par exemple, le brouillard et la pluie en présence du vent. Un brouillard, plus ou moins haut, tombant ou non en pluie détrempant le sol, peut couvrir toute une région, que nous pouvons supposer être le nord de la France; étendue qui parfois peut s'augmenter de celle des pays environnants : l'Allemagne, la Belgique, la Manche et l'Angleterre, pour former, sans discontinuité, une vaste mer de nuages. Les jours où l'atmosphère se trouve dans cet état ne sont pas rares à certaines époques de l'année.
En cas d'hostilités, il faudra donc, par avance, envisager ce qu'il y aura lieu de faire dans pareille circonstance. Une armée aviatrice, allant d'Allemagne en Angleterre, pourrait passer sur nos têtes sans que nous nous en apercevions; nous savons que le phono-signal, les écouteurs et autres instruments que la science nous procurera, pourront dénoncer sa présence; mais le plus sûr des moyens sera un bon service d'éclaireurs par-dessus les nues. Si nous restions imprévoyants et trop confiants, notre ennemi ne manquerait pas d'en profiter, et cette négligence nous coûterait quelques villes torpillées ou l'anéantissement de quelque armée. La meilleure détermination à prendre sera donc une offensive hardie, permanente et savante, pour tenir l'ennemi loin ou le vaincre s'il approche.
On comprend déjà, que sur une mer de nuages, la même tactique ayant pour base la supériorité de la vitesse jointe à l'avantage de l'altitude, devra être suivie absolument comme si on raisonnait par rapport à la terre. On pourra conduire le combat comme si l'on était dans un calme plat, et de fait, il existera toujours, relativement aux nuages qui seront en-dessous, le tout se déplaçant ensemble si le vent souffle à la surface du sol. Que l'on combatte l'adversaire ou qu'on le poursuive, dans l'ardeur de l'action, il ne faudra pas oublier la terre; on ne la verra pas, et on pourrait s'exposer à être entraîné en pays ennemi où l'atterrissage équi-
vaudrait à une capitulation. Des signaux acoustiques ou électriques, des avions éclaireurs passant du dessous au dessus nuageux, indiqueront à chaque instant les positions aériennes comparativement aux repères terrestres. D'ailleurs, ici comme partout, un détachement aérien ne devra jamais perdre sa liaison avec la terre.
Les aviateurs du haut, opérant le plus souvent au soleil, devront être parfaitement renseignés sur l'état atmosphérique du bas, car la pluie peut y tomber et le vent y souffler. Pour aller atterrir, ils quitteront une région éblouissante de clarté et plongeront dans l'obscurité relative de la couche nuageuse, ce qui rendra les dangers encourus encore plus grands que ceux qu'ils auront risqués pour s'élever. Les yeux, sans doute, se feront vite à cet affaiblissement de lumière, mais pas assez tôt pour se garer des accidents; il sera prudent de descendre par compagnies isolées en observant un très grand écartement entre avions; une fois parvenus sous ce brouillard, les aviateurs pourront se guider puisqu'ils verront la terre, mais non sans de grands périls, s'il pleut et s'il vente très fort.
On se demandera si les avions pourront parvenir et se maintenir à ces hautes altitudes, où l'air se raréfie de plus en plus et devient de moins en moins dense, offrant par conséquent sous les ailes une résistance réduite? on comprend qu'il faudra y suppléer par une augmentation de vitesse, et, ajoutons que cela imposera, à outrance, le perfectionnement des avions pour élever le plus possible leur limite ascensionnelle.
Les manœuvres qui conduiront à ces prouesses ne manqueront pas d'être rigoureusement réglementées; chaque cas sera précisé par des explications claires. Ces règlements seront indispensables, autant et plus, que ceux qui s'adressent aux trois armes terrestres; ils seront plus compliqués et exigeront, pour être établis et ensuite interprétés, des connaissances techniques spéciales assez étendues. L'inobservance de ces règlements serait désastreuse; si jamais l'ordre doit régner en autoritaire absolu, ce devra bien être ici.
Tous les aviateurs militaires seront hardis, nous voulons le croire et nous en sommes sûr. Eh bien ! au-dessus d'eux, il y aura une élite encore plus courageuse, plus téméraire, pour tenter les aventures les plus difficiles et les plus périlleuses. Ils partiront, se méfiant de tout, ne redoutant aucune surprise, bravant les pires caprices atmosphériques pour atteindre et précipiter leurs ennemis. Quelles victoires ! ou quelles catastrophes ! vainqueurs ou vaincus, s'ils s'en retournent, ce sera à l'état de héros! Et de leurs palmes, qu'on soit juste, il faudra donner une part aux ingénieurs qui auront produit les avions avec lesquels ils auront pu s'envoler vers la gloire !
Conseils aux tacticiens. — Nous conseillerons aux jeunes officiers qui suivront les cours de tactique à la future école d'aviation militaire, de faire beaucoup de thèmes; ils prépareront ainsi leur esprit pour le jour où ils seront investis d'un commandement. Faute de cartes topo-météorologiques indiquant les voies aériennes, ils s'exerceront sur les cartes actuelles de l'état-major en interprétant le mieux possible les côtes et les hachures qui représentent les reliefs du terrain ; ils supposeront un vent déterminé et ils en déduiront les situations des voies aériennes que, d'ailleurs, ils pourront aller vérifier expérimentalement, sur place, chaque fois qu'un vent favorable soufflera.
Les tacticiens ne devront rien négliger, depuis le certain jusqu'à l'invraisemblable. Leurs thèmes devront présenter souvent la forme réversible, en considérant la France victorieuse ou vaincue ; en ne cachant rien des défectuosités de notre défense aérienne, en montrant bien les dangers qui nous menacent, comment nous risquons d'être attaqués et vaincus, ils feront leur devoir.
Les détracteurs de la nouvelle arme la critiqueront fort; les tacticiens ne devront pas se laisser détourner de leurs préoccupations par les qii'en dira-t-on. Que l'on crie autour d'eux tant qu'on voudra à V impossibilité, ils prouveront facilement dans leurs thèmes que ce sera justement dans ces