L'avilissement de la propriété et la question monétaire [microform]
Nous allons d’abord examiner comment la prospérité est une conséquence de la progression continue des quantités de métaux précieux en circulation sous forme de monnaie; puis, nous chercherons le moyen de faire reprendre à ces quantités leur mouvement ascensionnel actuellement interrompu.
La valeur de la propriété bâtie ou non bâtie a diminué depuis une vingtaine d’années et diminue encore, ou tout au moins reste stationnaire. Tout le monde est d’accord sur ce fait dont on se plaint généralement et que l’on nomme crise économique, dans l’espoir que ce mot, indiquant une situation passagère, caractérisera celle dont nous souffrons, et bien des gens se consolent ainsi, sans chercher à pénétrer les causes qui l’ont amenée.
Cependant, comme depuis près de quatre cents ans le mouvement de la valeur de toutes choses va en progressant, le recul constaté aujourd’hui doit avoir une origine bien définie et une raison d’être sur laquelle il serait peut-être possible d’agir de manière à remédier à l’état actuel.
Pendant que la propriété diminue de valeur, par suite de la diminution du prix offert à ses produits, l’industrie, de son côté, souffre d’une situation qu’on peut bien appeler une crise passagère, en ce sens que, pour elle, le niouvement est limité par la durée des opérations * auxquelles elle se livre; aussi corrige-t-elle la perte que pourrait lui causer l’obligation de vendre moins cher ses produits en achetant moins cher les matières premières fournies par la propriété ; c’est donc, en somme, cette dernière qui paye la rançon de l’industrie dans la dépréciation générale.
Cependant la baisse des prix amène la diminution du chiffre des affaires et, par conséquent, celle des bénéfices du commerce et des industries ; en outre celles parmi ces dernières qui doivent rémunérer un outillage important souffrent comme la propriété.
Beaucoup attribuent la baisse de valeur des choses à la superproduction et estiment que tout se vend moins cher parce que tout, étant produit en trop grande abondance, est plus offert que demandé. Ce serait vrai s’il y avait mévente des produits; mais, en général, la consommation les absorbe bien tous, quoiqu’elle n’en donne qu’un prix moindre qu’autrefois. En outre, cette explication tirée d’une exagération de production survenue tout d’un coup, il y a dix-huit ans, dans le monde entier, car la baisse de prix que nous étudions s’est manifestée, non seulement en France, mais partout, ne paraît pas bien sérieuse.
Les statistiques établissent que, si le mouvement progressif de la production, qui a toujours été en augmentant, s’est accéléré dans ces derniers temps, sa marche ascensionnelle n’a présenté | cependant aucun caractère qui autorisât à penser que la diminution de valeur des choses fût en
rapport direct avec elle. En un mot, les variations de ces deux ordres de faits, production et dépréciation, paraissent être indépendantes et obéir chacune à des lois différentes.
L’école qui voit le mal dans l’excès de production, découlant, dit-elle, de la liberté de la concurrence, cherche le remède dans le retour à des règlements analogues à ceux de nos anciennes corporations.
On s’en prend aussi, dans chaque pays, à la concurrence étrangère, mais elle ne peut pas tout expliquer, notamment la diminution de valeur des maisons d’habitation, pour lesquelles elle ne paraît pas à craindre, la dépréciation en est cependant bien réelle, tant à Paris que dans les villes de province ou dans les campagnes.
Chaque pays accuse son voisin du mal dont il souffre et cherche, par des tarifs douaniers, à se protéger contre une concurrence dont le même voisin redoute les mêmes effets de sa part, et contre laquelle il prend les mêmes précautions. Cette situation rappelle celle des deux personnages de Daudet dans Tartarin sur les Alpes, chacun se hâte de couper la corde aux deux bouts de laquelle ils sont suspendus de peur que l’idée n’en vienne à son compagnon avant lui.
Nous ne croyons pas que la baisse de prix qui nous occupe provienne davantage de la concurrence étrangère que de la superproduction nationale. En somme, la valeur relative de la plupart des objets entre eux est restée constante, ou a subi seulement quelques fluctuations dont il est facile de connaître les lois ; ce qui a baissé, c’est, d’une façon générale, le prix qui en est donné dans tout leur ensemble. La diminution de valeur des choses ne doit donc 'pas avoir sa source dans l’essence de chaque chose ellemême, dans leur abondance ou diminution rela-
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tives, dans les conditions dans lesquelles elles se produisent, mais plutôt dans l’autre facteur du problème : dans le prix des choses considéré en lui-même isolément et dans les circonstances abstraites qui ont pu l’influencer.
Le prix ou la valeur d’une chose est la quantité de monnaie donnée en échange de cette chose. C’est donc la quantité de monnaie contre laquelle s’échange chaque chose qui a diminué. Quant à la monnaie, c’est l’objet que, d’un commun accord, sanctionné par la continuité des siècles, on s’est habitué à donner ou recevoir à la place de tout ce qui donne lieu à un échange, soit marchandise, soit services. Les échanges ayant rarement lieu en nature, la monnaie est comme un dénominateur commun, auquel on réduit chaque chose pour pouvoir les additionner, soustraire, diviser, etc.
On discute sur la question de savoir si la monnaie est ou non une marchandise, et successivement les lois des 11 avril 1793, 6 floréal et 2 prairial an III ont déclaré que le numéraire était ou n’était pas une marchandise. Le législateur, dans ces déclarations, se plaçait au point de vue spécial du commerce des matières d’or et d’argent pour empêcher leur exportation. Cette question était la première adressée aux personnes appelées à donner leur avis dans la grande enquête de 1865 sur la législation relative au taux de l’intérêt.
M. Hippolyte Passy répondit que c’était une marchandise, mais pas une marchandise ordinaire. MM. Frémy, de Soubeyran, Leviez, Michel Chevalier, de Rotschild affirmèrent que c’était une marchandise en tout semblable aux autres. M. Péreire fit quelques restrictions. Nous croyons, nous, qu’elle est une marchandise ou cesse de l’être selon le point de vue auquel on
se place. Considérée d’une façon absolue, sous son rapport qualificatif, la monnaie n’est pas une marchandise, en ce sens que sa consommation ou au moins son emploi est illimité; qu’elle trouve toujours et partout preneur, tandis qu’on pourrait mourir de faim avec la plus grande abondance de produits ou de marchandises entre les mains si on ne trouve à les échanger contre celles dont on manque. C’est même cette circonstance d’être toujours acceptée en échange qui constitue l’essence propre de la monnaie ; celle qui serait refusée en paiement serait une fausse monnaie^ ce ne serait pas une vraie monnaie.
D’autre part, si on ne considère que le point de vue quantitatif, c’est-à-dire la quantité qui se donne ou se demande en échange de chaque chose, la monnaie devient, comme Turgot l’a dit le premier, une vraie marchandise soumise sux fluctuations de l’offre et de la demande.
Aussi loin que remonte l’histoire et la tradition, on voit les deux métaux précieux, or et argent, servir conjointement de monnaie. Pour faciliter la constatation de la pureté et du poids de métal précieux, on est convenu d’en contrôler certaines quantités fixes et de les marquer d’un coin garantissant le poids et le titre : c’est ce qu’on appelle la frappe de la monnaie. Les mé- ’ taux précieux frappés par l’Etat, c’est-à-dire revêtus de son contrôle, sont les seuls admis dans les nations civilisées pour les payements courants, les seuls revêtus du caractère de monnaie et par suite les seuls servant aux grands échanges, parce qu’ils peuvent seuls entrer immédiatement dans la circulation, c’est-à-dire être reçus ou donnés en payement parle public.
L’or ou l’argent en lingots sont bien des métaux précieux, mais pas une monnaie.
Il semble que ce soit un devoir pour l’Etat d’accorder la marque de son contrôle à toutes les quantités de métaux précieux pour lesquelles on le lui demande. En vertu de ce principe, consacré par la loi de l’an XI, l’Hôtel des Monnaies français a reçu jusqu’à 1873 tout l’or et l’argent qu’on y apportait, et l’a rendu frappé, c’està-dire converti en monnaie courante, ou a donné en échange un poids égal de monnaies frappées,
ce qui revenait au même.
Ce système de monnaies d’un poids et titre garanti par TEtat remonte à la plus haute antiquité, c’est le premier indice de civilisation ; par la facilité qu’il apporte aux échanges, il développe le commerce, élément très civilisateur ; puis la frappe de la monnaie, garantie donnée par un tiers de la pureté et du poids du métal, présume la confiance de celui qui le reçoit en payement. Cette confiance est un commencement de crédivité, c’est-à-dire d’aptitude à croire le témoignage d’autrui ; ce sentiment, uni à la véracité, ou tendance d’autrui de son côté à dire la vérité, constitue toute la civilisation et contient en germe tout le progrès. Chez les Chinois/ la bonne foi n’existe pas; aussi, leur civilisation est restée en route, malgré une intelligence fort éveillée ; n’ayant pas de bonne foi, ils n’ont pas de confiance, car sans véracité, pas de crédivité ; en présence de l’affirmation la plus véhémente, leur esprit reste dans l’équilibre du doute ; partant pas de contrat social possible, pas d’instruction pour ainsi dire et pas de profit à tirer de l’expérience et des études des générations précédentes, puisque le manque de véracité et de crédivité empêche d’avoir foi dans les allégations d’autrui aussi bien que celles-ci de se produire d’une façon méritant créance ; ils ne croient pas plus ce qu’on leur dit qu’il ne faut
croire ce qu’ils disent. Les Chinois sont donc obligés de contrôler et peser continuellement eux-mêmes les lingots d’argent servant chez eux aux échanges ; on ne les reçoit que tailladés de coups de hache pénétrant jusqu’à l’intérieur, et il est prudent de donner soi-même les siens pour voir ce qu’il y a sous la surface du sciicy qui vous est apporté. Dans leur juste défiance, ils éventrent jusqu’aux piastres venant du Mexique.
Le métal frappé ne forme pas la seule monnaie : pour faciliter son transport on a imaginé, depuis un temps relativement court, les billets de banque. Dans le principe, ces billets n’étaient destinés à être admis par le public que dans un rayon restreint autour de la grande ville où ils avaient été émis. Aujourd’hui, presque tous les pays civilisés ont adopté un type de monnaie de papier unique pour toute l’étendue de leur territoire ; nous n’en sommes pas encore au billet de banque international, ce sera un pas long à franchir; pourtant on ne doit pas désespérer de le - voir.
Mais tous ces billets de banque ne sont et ne peuvent être de longtemps encore qu’une représentation de la monnaie de métal précieux; ils " prennent sa place pour certaines fonctions pour lesquelles ils sont plus commodes, mais toujours momentanément et ne peuvent la suppléer d’une façon définitive si elle vient à faire défaut ou à retirer son appui invisible. Il y a deux raisons pour cela, d’abord le papier-monnaie n’est pas accepté par le public en dehors du pays dans lequel il est émis, et, si on le transporte, il ne se prête pas à une refonte ou refrappe comme la monnaie de métal, laquelle, en passant sous le balancier, prend partout où on la porte le titre, le poids et la marque familiers aux habitants et entre immédiatement en circulation ; les billets
de banque perdent leur force en passant la frontière; ils ne peuvent donc pas servir.au règlement des échanges internationaux. Ceux-ci d^oivent en fin de compte toujours donner lieu tôt ou tard à un envoi de métal précieux de la place débitrice à la place créancière. Le rôle des ra- ^ leurs de bourse pouvant également servir à solder les balances du commerce est aussi limité.
D’abord, comme ces valeurs représentent ellesmêmes un déboursé préalable en métaux précieux ou ne peuvent être acquises, une fois émises, que contre espèces sonnantes, leur emploi ne fait qu’ajourner la liquidation obligatoire en métaux précieux. C’est pourquoi, dans tous les pays dont la balance du commerce international s’est longtemps soldée en bénéfice, les. métaux précieux se sont accumulés. ,
En second lieu, les billets de banque, même pour leur acceptation dans le pays où ils sont appelés à circuler, doivent être gagés sur une encaisse métallique; il en est de même des ù j chèques et avec un gage encore plus grand. '
Le billet de banque n’en est pas moins une vraie monnaie, aussi bien que la métallique, puisque, du moins dans un certain rayon, il est, . ce qui caractérise la monnaie, un équivalent universel; cependant on voit qu’il n’augmente - | pour ainsi dire pas la quantité de monnaie en circulation, car, à moins de tuer la poule aux œufs d’or, on ne peut en faire circuler qu’une quantité, je ne dis pas tout à fait égale, mais proportionnelle et peu supérieure aux existences des métaux précieux qui les gagent.
Nous sommes donc en présence des seuls métaux précieux comme élément constitutif de la monnaie ; leur raréfaction entraînera celle de
celle-ci et, par suite, fera diminuer la quantité dont dispose le marché pour l’échange.
Si le franc venait à peser six grammes au lieu de" cinq, il suffirait de cent soixante-six francs soixante-six centimes pour en faire le poids d’un kilo d’argent. Ce qui se payait deux cents francs, ou un kilo de métal blanc monnayé, pourrait s’acquérir moyennant cent soixante-six francs soixante-six centimes, et un franc sur six de ceux en circulation ayant disparu pour augmenter le poids des cinq restant, il serait aussi difficile de se procurer cinq des nouveaux francs que six des anciens qui pesaient deux cents au kilo.
Un phénomène semblable se produira si la monnaie se raréfie ; sa valeur, c’est-à-dire son pouvoir payant ou acquéreur,augmentera comme il arrive à tout ce qui devient rare, quand la demande n’en diminue pas dans une proportion égale. Or, nous allons voir que la quantité de métaux précieux concourant à la formation de la monnaie se trouve avoir été brusquement réduite, à une date coïncidant précisément avec la dépréciation dont nous cherchons à étudier les causes.
Depuis fort longtemps, l’Angleterre, seule au monde, avec le sens pratique et le magnifique égoïsme qui caractérise la race anglo-saxonne, admettait exclusivement l’or pour sa monnaie. Tous les autres pays employaient simultanément l’or et l’argent. Ils étaient assez nombreux et représentaient un besoin de monnaie suffisant pour ne pas retirer à l’argent sa qualité de métal précieux concurremment avec l’or.
Cette particularisation de l’Angleterre était donc sans influence sur la situation économique du monde, et partant sans inconvénient pour elle ni pour les autres. Elle y trouva même son profit. Souvent, en présence d’une majorité qui
se conforme à certains principes avantageux pour l’ensemble de la communauté, une minorité gagne à s’en séparer et à ne pas respecter ces principes; ainsi, sans que la comparaison puisse s’appliquer exactement, dans un pays où la bonne foi est générale et où, par suite, les affaires étant très facilitées sont nombreuses, un homme déshonnête pourra faire de grands bénéfices, tandis que, si la malhonnêteté se répand, les affaires s’arrêtent, la prospérité disparaît et les procédés qui faisaient la fortune d’un seul seront la perte de tous en se généralisant. De même encore, dans la file des partants formée à un guichet de chemin de fer, un voyageur qui trouvera moyen de ne pas respecter l’ordre de son rang pourra arriver à avoir son billet plus rapidement, mais si tous les voyageurs voulaient l’imiter et se presser ensemble au guichet, sans prendre la file, le désordre en résulterait et certainement la distribution générale des billets pour l’ensemble des voyageurs serait ralentie.
L’Angleterre a donc bénéficié de son système monométallique. L’or est plus commode que l’argent, plus transportable; en un mot, il est, comme monnaie, incontestablement supérieur à l’argent, et surtout il s’est trouvé devenir proportionnellement plus rare que l’argent; en outre, avec un seul métal, on n’a pas à se préoccuper des fluctuations de leur valeur réciproque, inconvénient que la loi de l’an IX avait supprimé, comme on sait, en fixant le rapport de l’or à l’argent invariablement à un à quinze et demi. La liberté donnée au public de faire frapper des lingots à la Monnaie française faisait de ce rapport celui de la valeur des deux métaux dans le monde entier, puisque l’on pouvait toujours, en envoyant quinze kilos et demi d’argent à l’Hôtel des Monnaies français, les trans-
former en un poids égal d’écus de 5 francs, lesquels équivalaient à un kilo d’or en pièces de 20 francs.
Avec le donquichotisme qui est assez dans nos habitudes, la France avait ainsi assumé la charge de fixer dans le monde entier le rapport de l’or à fargent, et elle a soutenu ce rôle pendant trois quarts de siècle.
L’Angleterre a donc emmagasiné l’or dès une époque à laquelle les effets de notre loi de l’an XI ne permettaient pas de chercher, dans la préférence donnée à ce métal, un bénéfice immédiat. Plus tard, l’abondance de production de l’argent au commencement de la seconde moitié du siècle, en faisant prévoir que la France serait amenée forcément à modifier le rapport fixe de un à quinze et demi entre les deux métaux précieux, montra les avantages que l’Angleterre devait retirer de son système, grâce au sens dans lequel cette proportion avait été rompue. Elle n’en a pas moins, en outre, profité jusque-là de l’heureuse influence exercée, comme nous verrons plus loin, par l’augmentation de la circulation monétaire due à la fécondité des mines d’argent.
Ces bénéfices retirés par l’Angleterre de la répudiation de l’argent comme monnaie, et les avantages inhérents au système simple du monométallisme, surtout avec l’or, masquèrent l’inconvénient d’enlever à un des deux métaux précieux son rôle de monnaie, son pouvoir libérateur de la part du débiteur vis-à-vis du créanc-ier. Après 1870, l’Allemagne crut le moment opportun pour elle d’imiter l’xVngleterre et d’adopter l’étalon unique d’or : elle décréta la démonétisation de l’argent.
Sa monnaie blanche afflua aux hôtels français pour s’y convertir en pièces de 5 francs. On
comptait les échanger contre notre or, lequel prendrait le chemin de l’Allemagne. Mais la France n’avait aucune raison de se prêter à ce manège : il l’aurait laissée avec un métal encombrant, déprécié et incommode pour l’échange. EUe s’entendit donc immédiatement avec ses alliés monétaires de l’Union latine pour suspendre ou limiter le monnayage de l’argent resté libre jusque-là, comme nous l’avons dit. Cela permit de refuser les thalers allemands.
Cette mesure n’était rien moins que le renversement de l’édifice de la loi de l’an XI, et la destruction du rapport fixe de un à quinze et demi que jusque-là la liberté de là frappe résultant de ses dispositions avait assuré au métal blanc. Eu effet, la limitation de la frap]>e a maintenu artificiellement ce rapport de valeur entre l’or et l’argent monnayé de l’Union latine, et a sauvé ses pièces de cinq francs de la dépréciation subie par l’argent non frappé ; mais de grandes quantités de lingots de métal blanc restent maintenant à la porte des Hotels des Monnaies sans pouvoir se faire revêtir du cachet nécessaire à leur mise en circulation. Ils n’ont guère d’autre emploi que celui de monnaie, et n’ayant plus l’immense débouché de l’Europe, ils voient, en vertu de la loi de l’offre et de la demande, leur valeur relative, déjà descendue au vingtième de celle de l’or, s’avilir chaque jour davantage.
Voilà donc l’argent qui ne peut plus servir aux échanges internationaux ; d’autre part, la production annuelle des mines d’or va, paraît-il, en diminuant.
D’après la statistique suivante, elles ont donné par an :
En 1851-55 685 millions de francs.
En 1861-65
L’Afrique australe peut, il est vrai, faire concevoir quelque espoir, puisque les productions successives en or y ont été :
645 millions de francs.
En 1886 1,738,575 fr.
— 1889, suivant prévisions 18,750,000 —
Mais en Amérique la production va en diminuant.
Les mines d’argent, au contraire, donnent abondamment, et leur production aurait empêché la raréfaction de la monnaie si la démonétisation de ce métal n’était venue y mettre bon ordre et accélérer au contraire le mouvement de contraction monétaire.
« Non seulement l’argent, représentant une « modique valeur pour un assez fort poids, de- « vient chaque jour moins propre à l’usage de « monnaie principale, mais, en outre, il arrive « qu’aujourd’hui on le produit avec beaucoup (( plus de facilité, en bien plus grande abon- « dance et avec bien moins de frais qu’autrefois.
« (Voir nos précédents articles sur la question « monétaire des 15 et 29 décembre 1888.) La « production de l’argent a quintuplé environ de- « puis une trentaine d’années, tandis que celle • « de l’or, si l’on se reporte aux années, tout à « fait exceptionnelles, il est vrai, de la plus haute
ft production des placers américains et austra- « liens, a presque diminué de moitié. y>
(Paul Leroy-Beaulieu, Economiste p'ançais, 14 septembre 1889.)
Enfin, tout semble concourir au même résultat, et, tandis que la quantité de monnaie se trouve diminuée par la démonétisation de Fardent, la demande en va en augmentant. On estime, en effet, que le chiffre d’affaires annuel du monde est passé, depuis 1852 à 1872, de 30 milliards de francs à 72 milliards, c’est-à-dire qu’il a plus que doublé en vingt ans ; il n’est pas exagéré de supposer qu’il dépasse actuellement 100 milliards de francs annuels ; la production du fer, par exemple, en Europe et Amérique pour 1887 a été supérieure de 10 ^/o à celle de 1886; la consommation du coton pour les seuls pays du Canada, de l’Europe et des Indes britanniques, a suivi la progression suivante : 1870-71, 2,471; 1876-77, 2,973; 1886-87, 4,195 [Revue scientifique du 19 octobre 1889); l’extension du réseau des chemins de fer, où l’on paye comptant en monnaie la facilité des déplacements, pour lesquels il faut avoir la bourse bien garnie, et mille autres causes contribuent à faire croître les besoins en monnaie malgré sa raréfaction.
Le triple phénomène de la démonétisation de l’argent, de la diminution de la production de l’or et enfin de l’augmentation des besoins en monnaie suffit à expliquer le renchérissement de cette dernière et la diminution de la quantité qui s’en trouve disponible pour payer les choses offertes sur le marché de l’échange; un plateau montant, l’autre descend forcément.
Avant 1873, on puisait dans une masse de 60 milliards de métaux précieux, 30 milliards or et 30 milliards argent, pour constituer la mon-
naie nécessaire à solder une certaine quantité de marchandises à leur changement de mains ; aujourd’hui, la masse est moitié moindre pour subvenir à des besoins doubles, on n’a plus que les 30 milliards or, la monnaie blanche n’étant, pour ainsi dire, plus que monnaie d’appoint ou billon ; il est facile de comprendre qu’on ne pourra donner pour acquérir un objet qu’une quantité de monnaie moitié moindre de celle qu’on aurait donnée quand les affaires avaient à leur disposition les deux métaux, dont l’un devenant chaque jour plus abondant. C’est ainsi que la valeur de tout diminue ; la monnaie se raréfie et par suite son pouvoir payant par rapport aux choses va en augmentant et réciproquement le pouvoir acquérant des marchandises vis-à-vis la monnaie va en diminuant. C’est là la conséquence directe et immédiate de la diminution de la quantité de monnaie disponible.
Les contre-coups indirects de cette situation exercent une influence non moins sensible. Ils viennent encore accentuer le mouvement. Le principal est l’arrêt apporté à toutes les entreprises par la hausse de prix de la monnaie. La baisse du prix des choses, contre-partie de la hausse de celui de la monnaie, n’affecte en effet, comme on l’a montré plus haut, que les objets dont le cours est soumis à la loi de l’offre et de la demande ; cette loi règle tous les échanges des objets entre eux et notamment de chacun d’eux avec la monnaie, simple marchandise sous le rapport de la quantité. Mais les porteurs de rente fixe comme des fonds d’Etat ou de ville, les obligataires, les créanciers hypothécaires, ne voient en aucune façon le chiffre de leurs revenus se modifier ; aussi les capitaux disponibles se portent-ils tous vers ces sortes de placements et délaissent-ils les entreprises industrielles.