‹ L'avilissement de la propriété et la question monétaire [microform]Chapitre 2 sur 2 · IG · texte numérisé non relu

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M. Paul Leroy-Beaulieu, dans V Economiste du 25 janvier 1890, attribue cette situation à la pénurie de la Bourse de Paris en valeurs industrielles, alors que, dit-il, les Bourses de Lyon, Lille et même de Marseille et Bordeaux en seraient mieux munies. Cette explication semble un peu paradoxale, car, en l’espèce, le rôle de la Bourse paraît être plutôt passif, et la création de l’industrie doit précéder la demande de la cote de ses actions et non en être la conséquence.

Si les capitaux des régions dont les affaires se traitent aux Bourses de ces villes se consacrent plus volontiers aux placements industriels que ceux de Paris, c’est uniquement parce que les grands emprunts d’Etat, ne se négociant pas sur ces places secondaires, n’y accaparent pas toutes les disponibilités.

Que fait un homme qui veut consacrer un capital à la création d’une industrie, d’une fabrique quelconque, d’une exploitation agricole, minière ou autre, etc., etc.? Il commence par transformer, pour le mobiliser, le capital dont il dispose en une certaine quantité de monnaie ; il acquiert, par exemple, 1,000 kilos de métal précieux monnayé, puis il les transforme de nouveau par l’échange en outillage industriel ou bien les consacre à payer ceux qui exécutent les travaux de mise en valeur qui constituent son exploitation. Pour qu’il retire seulement l’intérêt habituel de son capital, c’est-à-dire il faut que les 1 ,000 kilos de métal précieux employés à son entreprise lui en rendent chaque année au moins 50 kilos, c’est-à-dire qu’il échange les produits obtenus contre ce poids de métal précieux. Mais si, après qu’il a eu transformé en travaux ses 1,000 kilos de monnaie, celle-ci s’est raréfiée, les produits devant, suivant ses calculs, être échangés contre 50 kilos de métal précieux.

ne le seront plus, la première année, par exemple, que contre 49 kilos, la seconde contre 48, et ainsi de suite ; il se trouvera donc qu’il aurait mieux fait d’acheter de la rente, c’est-à-dire de s’assurer un revenu fixe de 50 kilos de métal précieux ; la fortune lui serait venue en dormant.

On objectera qu’avec ses quarante-neuf ou quarante-huit kilos de métal précieux, il est aussi riche que s’il en avait cinquante et que les choses fussent restées en l’état, car, tout ayant subi la même dépréciation, il peut se procurer les mêmes utilités qu’auparavant pour cinquante kilos. Quel que soit, en effet, le dénominateur commun auquel on réduise les fractions pour les comparer, les résultats des opérations auxquelles elles peuvent donner lieu n’en seront pas affectés, et nous avons vu plus haut que le prix des choses ou la quantité de monnaie contre laquelle elles s’échangent est un dénominateur commun auquel on les réduit pour opérer ces échanges. Ce raisonnement serait vrai s’il n’y avait pas à côté du placement industriel le placement à intérêts fixes. Sur les mille kilos employés par notre industriel, s’il en a emprunté cinq cents moyennant un intérêt fixe annuel de deux kilos et demi de métal monnayé, même sans mécomptes techniques ou commerciaux, sa situation sera inférieure à celle du prêteur hypothécaire.

Il est bien évident que, dans le grand nombre d’industries qui se créent, beaucoup trouveront moyen d’échapper à cette règle ; celles qui devaient donner un gros bénéfice le voient simplement un peu diminuer; c’est comme à la roulette de Monaco, où bien peu de joueurs perdent exactement le trente-sixième de leur mise. Cette proportion constitue cependant la chance mathématique du banquier et le béné-

fice certain prélevé par lui sur l’ensemble des sommes engagées ; il y a seulement en moyenne un peu plus de perdants que de gagnants. Or, les tapis de la roulette et du trente et quarante sont depuis longtemps abandonnés par les pères de famille comme placement de leurs économies ; ce discrédit attend la propriété et l’industrie quand, par l’importance de son installation, celleci se rapproche de la première; ce sera long, car, dans ces exploitations, l’habileté du joueur influe plus sur le résultat qu’à Monte-Carlo, et on est volontiers disposé à avoir confiance en son habileté ; mais on finira par comprendre que la raréfaction de la monnaie est un zéro noir, dont le retour grève fortement les chances de gain de l’industriel. Cependant, le placement à intérêts fixes est bien souvent improductif pour la communauté, tandis que l’emploi industriel d’un capital est toujours une vraie création de richesses nouvelles. Le capital, ou somme de métaux précieux employée momentanément à le créer, n’est pas détruit pour cela ; il est simplement dédoublé.

Avec la raréfaction de la monnaie, les capitaux gagnent à rester enfermés dans un vieux bas ; ils sont comme les terrains de Paris : leurs propriétaires les laissent inoccupés et la force des choses leur donne de la valeur par l’augmentation de demande due à l’accroissement de la population.

Quand la valeur de la monnaie va en croissant, ce qui arrive quand la quantité en circulation diminue, toutes les entreprises doivent être mauvaises, puisqu’on vend les produits moins cher qu’on avait calculé, et les malins gardent leurs capitaux ; au contraire, quand la quantité de monnaie va en augmentant, toutes les affaires sont bonnes, puisque ce qu’on a compté vendre

cinquante se vend cinquante et un, et tout le monde s’empresse de transformer sa monnaie en instrument de production.

A toutes les époques d’accroissement de la circulation monétaire correspond une période d’activité et de développement industriel ; les capitaux ne demandent qu’à s’employer promptement en constructions et créations quelconques pour bénéficier de la hausse du prix des choses qui va suivre.

L’immense mouvement du seizième siècle, appelé Renaissance, ne doit-il pas son épanouissement à l’affluence de métaux précieux qui suivit la découverte de l’Amérique. Non seulement il permit les splendides constructions et les coûteuses campagnes en Italie de Louis XII, François I®*" et de leurs successeurs, mais l’aisance et le luxe se répandit parmi les particuliers ; nous en voyons les traces dans ce qui nous reste de l’ameublement de cette époque. Les collectionneurs connaissent bien la pauvreté du quinzième siècle en objets d’art, etle prix élevé qu’atteignent ceux-ci tient autant à la difficulté de se les procurer, bien plus grande que pour ceux du seizième siècle, qu’à ce que ces derniers, fabriqués pour une clientèle plus nombreuse, puisque la richesse se répandait, sont déjà d’un travail moins fini et moins artistique.

Michel Chevalier, dans son ouvrage La Monnaie, page 433, dit : « Pendant les quatre ou « cinq premiers siècles des monarchies d’ori- « gine barbare, l’or et l’argent devinrent par « degré extrêmenaent rares en Europe. Les den- (( rées de première nécessité, disons mieux, (( toutes les marchandises baissèrent par rap- « port aux métaux précieux ; on les vit tomber « graduellement à ce que nous appellerions les « plus vils prix; en d’autres termes, elles en

(( vinrent à ne plus s’échanger que contre des « atomes d’argent ou d’or.

« Plus tard, quoique cet état de choses se fût « modifié, l’histoire fournit des faits qui attestent « combien était grande encore la puissance d’une cc quantité médiocre de métal précieux.

« Au milieu du quatorzième siècle, un roi « puissant, Edouard III, en mariant sa fille, lui « assurait en argent une rente qui, à raison de « quatre grammes et demi par francs, formerait « 2,700 francs.

(Notez que, moins de deux siècles plus tard, ont lieu les folles dépenses et tous les éblouissements du camp du Drap d’or; mais c’est qu’entre ces deux dates l’Amérique avait été découverte et le pactole qui y prenait sa source était venu fertiliser le sol appauvri de l’ancien Monde.)

« Un siècle auparavant, saint Louis, dans une « circonstance semblable, avait donné en dot c( un capital de 6,000 livres, représentant poids « pour poids 114,000 francs environ. »

M. Alph. Allard dit également dans : La crise ^ la baisse des prix^ la monnaie^ page 146 : « Au « commencement du seizième siècle, Christophe « Colomb et Améric Vespuce découvraient le (( nouveau Monde; Fernand Cortez (1519) ente trait à Mexico; Pizarre (1527) abordait au « Pérou, et ce grand explorateur (1533) deve- « nait maître du puissant empire des Incas.

« Les prix des marchandises les plus comte munes, comme les plus rares, augmentèrent te considérablement dès l’apparition en Europe « des trésors américains.

te Un chapon qui, en 1501, était payé quatre te sous en valait quinze en 1598 ; une pinte de te vin qu’on trouvait aisément pour quatre dete niers au commencement du siècle était taxée

te à trois sous par ordonnance de 1577, et aucun te marchand ne voulait en donner à ce prix.

« De dix-huit sous et quatre deniers, la voie ce de bois s’était élevée, dès 1575, à quatre livres « quinze sous. La livre de chandelles avait valu te un sou en 1502; elle en valait plus de cinq en te 1589 et sept à la fin du siècle. Voici pour cette « période, qui s’étend de 1559 à 1589, c’est-à- « dire durant trente ans, quelles ont été les <( moyennes décennales du prix du blé :

« 1560 à 1569, l’heclolilre de blé a été payé 28'' 43d’arqenl « 1570 à 1579, — — 3 55

ce 1580 à 1589, — 5 78

« Les métaux continuent cependant à affluer, ce et l’hectolitre de blé se paie à Paris, de 1620 (( à 1629, en moyenne 124 gr. 36 d’argent. Peut- « on douter un seul instant, devant cette abonte dance de preuves, de l’influence décisive (( qu’ont exercée de tous temps l’augmentation cc ou la diminution des quantités de monnaies (( sur les prix de toutes choses? »

Un exemple de l’influence de l’abondance des métaux précieux nous est donné à une époque encore plus reculée. M. de Ghampagny, dans son Histoire des Césars (4® édition,tome I®*’, page 221), cite le passage suivant de Suétone :

« Octave -Auguste , pacificateur du monde « après sa victoire sur Antoine, amena du blé cc d’Egypte et, maître du trésor immense des cc Ptolémées, au lieu de garder pour lui, comme cc eût fait tout autre et même César, il mit dans « la circulation cette masse énorme d’or et d’arc( gent ; l’intérêt de l’argent diminua des deux cc tiers et les terres d’Italie doublèrent de vacc leur. »

(SuÉTO., in Aug., 41. Dion. LI. Orose VI. 19).

Rien ne peut démontrer plus clairement l’exactitude de la thèse que nous soutenons, l’augmentation de la monnaie en circulation fait augmenter la valeur des terres malgré l’importation de blés étrangers.

A cette facilité des créations nouvelles qui suit l’accroissement de la circulation monétaire vient se joindre l’allégement des charges anciennes ; les impôts se paient sans peine, les dettes sont remboursées, tous les rouages de l’engrenage économique fonctionnent aisément. On sent que l’huile indispensable vient tout lubréfier, tandis que si elle manque, on entend des frottements et des grincements, toute la machine souffre, son mouvement se ralentit et peut finir par s’arrêter. Qui dira si les civilisations anciennes si brillantes n’ont pas disparu sous des ruines amenées par une crise économique plutôt que par suite des convulsions politiques ; l’histoire n’a enregistré que ces dernières, mais leurs secousses n’ébranlent guère les peuples chez lesquels l’argent afflue, car sous cette heureuse influence, autrefois comme maintenant, le bâtiment va, et quand le bâtiment va, tout va et on ne pense qu’au travail.

Il ne faut pas confondre l’abondance de la monnaie avec son bas loyer, c’est-à-dire la possibilité de s’en procurer en ne lui garantissant qu’un intérêt peu élevé.

M. Péreire, dans sa déposition devant la commission chargée de l’enquête de 1865, a dit : «Je crois pouvoir affirmer que le taux de l’inté- « rêt n’a aucun rapport avec le prix de l’argent,

« prix dont j’ai indiqué plus haut les éléments. »

Non seulement la modicité du loyer demandé par la monnaie pour sa location n’est pas la même chose que son bas prix, mais on peut dire que

• ces deux faits se manifestent même suivant une progression inverse .

En effet, le loyer de la monnaie se paye en monnaie, et n’y eût-il plus que 100 francs de métal précieux sur la terre, le loyer annuel n’en f serait que de 5 francs; seulement, avec ces 5 francs, on pourrait probablement payer les produits du monde entier. D’autre part, si la monnaie continue à se raréfier, elle désertera les placements industriels pour se ruer sur les rentes à intérêts fixes, ce qui produira un abaissement du loyer offert par l’emprunteur ; ainsi nous voyons les fonds publics présentant une sécurité suffisante monter sans cesse depuis la démonétisation de l’argent, c’est-à-dire le loyer offert au capital diminuer.

Les métaux précieux s’accumulent dans les banques, où ils s’offrent à un faible intérêt, ce qui fait dire aux badauds trompés par ce mirage : Comment peut-on se plaindre de la raréfaction ^ de l’argent ! jamais il n’a été si abondant, on en a à 3 ou 2 1/2 °/o. Sans doute, jamais le loyer exigé par le capital n’a été aussi bas qu’actueilement, quand il est sollicité pour de bonnes et solides obligations ou bien hypothéqué sur une garantie toute faite et dix fois suffisante.

Comme le dit M. Paul Leroy-Beaulieu : « Le « public est devenu tellement fanatique de la « garantie de l’Etat que les titres, même excel- « lents, qui ne jouissent pas de cet avantage ne « l’attirent presque plus. »

Il ajoute pourtant plus loin : « On ne peut « vivre que chétivement sur les emprunts d’Etat « et les obligations. Il faut donc ouvrir son por- « tefeuille aux valeurs industrielles. Au fond, « c’est là une vieille vérité. Les capitaux sont « faits pour servir à l’industrie, à l’agriculture, « au commerce. Des circonstances passagères

« les ont fait recueillir et consommer, en grandes « masses, pendant longtemps, par les gouver- « nements. Il n’en peut être éternellement ainsi. »

Mais le savant économiste ne nous indique ni les causes de ce parti pris des capitaux ni les circonstances qui pourraient le faire cesser. Les capitaux sont rarement moutons de Panurge, et il faut pour les faire sauter autre chose que la simple assurance qu’il doit en être ainsi.

Ce qu’il y a de certain, c’est que les capitaux disponibles ne veulent entendre parler que de revenu fixe ; ils disparaissent à la seule annonce d’une entreprise nouvelle.

En hiver, les ours ne mangent plus et vivent dans un trou sur la graisse acquise pendant l’été, en se léchant seulement la patte, dit-on. Nous aussi, nous vivons sur nos provisions, mais verrons-nous revenir les beaux jours ou serons-nous envahis par l’éternel glacier ? That is the question.

La multiplication de la monnaie produit, en fpeur des générations à venir, une sorte d’amortissement du capital accumulé, comme une liquidation des dettes au profit du débiteur, puisque le créancier, remboursé en monnaie au cours du moment, ne reçoit plus qu’une denrée équivalent chaque jour à une moindre quantité de choses, et dont le cours va en baissant.

On comprend que le créancier cherche à s’opposer à cet avilissement de la monnaie ; il préfère garder ses positions et même les voir s’améliorer, grâce à la raréfaction de la denrée dont il est détenteur , ou tout au moins en laquelle le payement des intérêts de son capital est assuré. Dans cette catégorie, se rangent tous les banquiers et manieurs d’argent. Les plus avisés, après avoir lancé tant d’affaires, se limitent absolument aujourd’hui aux émissions de

rentes d’Etat ou aux opérations d’escompte, s’ils sont sages ou prudents, ou de jeu et de spéculation sur les papiers s’ils sont entreprenants comme le Comptoir d’Escompte de Paris, et ils font uniquement circuler leurs fonds, évitant avec soin de les dénaturer et de les immobiliser dans les meilleures entreprises, comme les propriétaires de certains terrains à Paris dont j’ai parlé plus haut, qui se gardent bien de construire et attendent leur profit d’une revente avantageuse à quelque Société d’entrepreneurs et de maçons qui, tentés par le désir d’utiliser les moyens dont ils disposent, construisent et font faillite.

Il y aurait pourtant quelque chose à faire pour que nous profitions, au lieu d’en souffrir, de l’abondance de production de l’un des métaux précieux ; sa pléthore pourrait compenser et au delà les inconvénients de l’anémie dont son collègue jaune est atteint. Gela serait d’autant plus utile que le métal blanc, repoussé d’Europe sous sa forme naturelle, y rentre sous celle des produits des pays dans lesquels on l’accepte encore, et ces pays ne sont rien moins que l’înde, la Chine et le Japon, c’est-à-dire un marché de plus de six cents millions d’habitants. Ces masses profondes sont capables d’absorber une immense quantité de métal blanc sans en ressentir les effets, c’est-à-dire sans que le prix des choses s’y élève par suite de cette abondance de monnaie. Ces populations sont lentes à modifier leurs habitudes ; elles n’échappent sans doute pas entièrement à la loi de l’offre et de la demande ; mais, chez elles, la balance dont cette loi fait mouvoir l’aiguille est moins sensible que chez nous. En Chine, un décret impérial, paraissant deux fois chaque année dans la Gazette de Pékin,

fixe la date à laquelle, d’un bout à l’autre de l’empire, les mandarins et tous ceux qui revêtent le costume de cérémonie doivent prendre les habits d’hiver ou abandonner ceux-ci pour ceux d’été, passer du chapeau de paille à la toque de feutre et réciproquement. On comprend quelle grande force d’inertie ce peuple doit présenter aux impressions du dehors, et qu’il doit obéir plutôt à des conventions tracées d’avance et de toutes pièces, que suivre les oscillations des lois de la logique et même de l’économie financière. Leur antipathie à changer ce qui a été fait avant eux les empêche de modifier facilement le prix contre lequel ils échangent leurs marchandises, c’est-à-dire le poids d’argent à recevoir, puisque chez eux les transactions se soldent en lingots de ce métal.

On peut juger de ce qui en est de l’Inde par la lettre suivante, datée du 31 décembre 1888 et écrite par M. Robert Lacy-Everet, de la Chambre d’agriculture de l’Est-Suffolk, ancien membre du Parlement, et parue dans le Times :

(( Monsieur,

« MM. Georges Gamhel et M. Watucy, dans (( les lettres qu’ils vous ont adressées, voudraient « nous faire croire que la différence de change « survenue depuis quinze ans sur l’or et l’argent « entre les nations qui usent du premier de ces (( métaux et celles qui usent du second n’aurait (( eu aucun effet sur les prix de la production en « Angleterre.

« Mais examinons les faits :

« Une quantité donnée de produits indiens (( qui pouvait, à l’ancien taux du change, être (( vendue ici pour 100 livres sterling, peut main- (( tenant être vendue pour 66 livres sterling.

(( Pourquoi?

J ' « Parce que, tandis qu’anciennement 100 sou-

(( verains pouvaient se changer contre 1,000 « roupies, maintenant ces 1,000 roupies peuvent « être achetées avec 66 souverains.

(( L’effet direct de cet état de choses est que « le produit indien est offert sur nos marchés aux t ■'> (( deux tiers de son ancien prix, exprimé en

(( notre monnaie, et l’effet qui en résulte est de « déprimer le prix de notre production agricole « de un tiers pour arriver à lui faire concur- « rence.

« Il n’y a pas moyen d’échapper à cette conj « clusion, et partout où les produits indiens

! (( iront, vers des contrées comme l’Angleterre,

' « la France, l’Italie ou toutes autres, usant de

« l’or comme monnaie, un douloureux cri de (( détresse sera lancé par tous les producteurs « nationaux qui se sentent ruinés par cette 1 « concurrence que la nature n’avait pas créée,

j (( Le cultivateur indien n’en profite pas, car

I « il ne touche seulement que son ancien prix;

■ « le producteur européen se ruine, parce qu’il

I « ne reçoit plus que les deux tiers du sien.

I « Ceci est d’une portée des plus sérieuses.

I (( Le fermier anglais peut concourir avec le

I « monde entier, mais à conditions égales, et il

I (( sait se défendre lui-même, comme il l’a fait

I « jusqu’au moment où les différences de change

I c( sont devenues si prononcées.

' I (( Nous avons fait pousser le grain au même

« prix que nos aimables sujets des Indes; mais j (( nous ne recevons pas le même prix, parce

: (( qu’on ne nous paie pas avec la même mon-

(( naie. L’Indien reçoit son ancien prix dans sa ![ « monnaie, et celle-ci peut, dans son pays, lui

« servir pour tous ses besoins, au même titre

V i <( qu’anciennement.

ji' (( Quant à nous, au contraire, nous recevons

llü

« un tiers de moins dans notre monnaie, et, « comme nous ne pouvons pas faire que 66 livres « nous donnent les mêmes satisfactions que 100 « livres, nous courons les uns et les autres vers « la banqueroute, nos terres ne trouvant plus à « être cultivées. »

Il y a donc quelque chose à faire, mais quoi? Revenir au système de la loi de l’an XI parait assez difficile. Quel rapport fixer aujourd’hui entre la valeur de l’or et celle de l’argent? Celui de un à quinze et demi n’est plus exact. 11 est pourtant bien probable que, quel que soit celui qu’on adoptât, le seul fait de l’accepter d’une façon générale et de lui subordonner les opérations des Hôtels des Monnaies rouvertes au public en ferait une réalité, pourvu évidemment qu’il ne s’écartât pas trop de la vérité. M. Allard, dans son mémoire à l’Académie des sciences, intitulé la Dépréciation des richesses^ pense qu’il en serait ainsi, même du rapport de un à quinze et demi, mais M. Allard est, sinon orfèvre, du moins changeur.

M. Cernuschi s’en montre également partisan dans son ouvrage le Pair himétallique^ mais il est bien malmené à ce sujet dans le Journal des économistes par M. Louis Strauss, qui va jusqu’à traiter de sectaires les partisans de ce retour à un système économique auc[uel nous devons pourtant une période llorissante.

En tous cas, il faudrait, pour l’adoption d’un rapport fixe, unanimité de la part des intéressés, or, ceux-ci comprennent tous les pays d’Europe, d’Asie, d’Amérique et d’Australie qui frappent de la monnaie. Cet accord se fera-t-il? C’est peu probable.

La Chambre des Communes, à Londres, dans sa séance du 19 avril 1890, a repoussé par 183 voix contre 87 l’adoption du bimétallisme.

Il est vrai que, si l’on considère la répugnance des Anglais pour les innovations économiques, surtout lorsqu’elles ont un caractère de concession aux idées du continent, on peut regarder ce vote comme un succès pour la motion dont il s’agissait ; il est du reste dans l’ordre naturel que ^ la majorité ne vienne qu’après l’existence d’une minorité. En tous cas, l’ennemi est dans la place et la question est à l’ordre du jour de l’autre côté de la Manche, dans la forteresse du monométallisme or. M. Goschem, qui a su faire prévaloir bien d’autres de ses idées, travaille là, comme toujours, dans le sens du progrès, pendant que le Times, par l’organe d’un de ses rédacteurs, M. Crump, cherche à enrayer le mouvement.

D’autre part, la fécondité des mines d’argent nous réserve peut-être des surprises. Sans doute les six cents millions d’hommes qui n’emploient que le métal blanc pour leurs échanges semblent faire croire qu’on trouvera là un ré- ^ servoir dont la puissance régularisatrice sera

pendant longtemps assez efficace pour contrebalancer, en l’absorbant, faccroissement de production. On peut compter surtout pour cela sur les quatre cents millions de Chinois qui paraissent enfin décidés à ouvrir progressivement leur territoire aux chemins de fer, ce qui peut centupler leurs besoins de monnaie.

Mais ce ne sont là que des probabilités.

Personne ne veut donc, et avec raison, s’engager et assumer la responsabilité dont nous n’avons pas craint de nous charger en l’an XI, à une époque où le renouvellement de la face du monde ne nous paraissait pas au-dessus de nos forces. On peut donc le dire, s’il est dans ^ l’état actuel de la production de l’or et de l’argent, insuffisant et par conséquent préjudiciable,

d’avoir un système monétaire basé sur un seul métal, il est impossible et imprudent d’en établir un qui soit basé sur ces deux métaux à la fois, en les liant ensemble comme deux frères siamois, dont l’un pourrait grandir et l’autre rester petit.

Tout physicien dira qu’on ne peut accoler dans une barre rigide deux métaux différents comme l’or et l’argent, à cause de la différence du coefficient de la dilatation produite sur chacun d’eux par la chaleur ; la différence du coefficient d’un accroissement provenant des hasards de la production des mines ne permet pas davantage de les associer d’une façon rigide et invariable dans un svstème monétaire.

Pourquoi ne pas recourir alors à un système fondé sur l’emploi simultané des deux métaux précieux, mais en laissant à chacun d’eux son indépendance ? c’est-à-dire à avoir monnaie d’or et monnaie d’argent, en rétablissant la liberté de la frappe pour l’argent, comme on a en Russie rouble argent et rouble papier. Pour que la division soit plus complète et afin d’éviter toute confusion, on pourrait donner à la monnaie d’or le nom de livre, réservant celui de franc pour la monnaie d’argent ; ainsi, la pièce de 20 francs actuelle, conservée pour économiser une refonte ou refondue au poids de la livre anglaise par exemple, serait une livre, valant plus ou moins de francs, selon le cours qui s’établirait. Il est probable que l’une des deux monnaies serait tout naturellement réservée pour les échanges internationaux ou pour quelques transactions spéciales comme la guinée anglaise, et l’autre serait la monnaie usuelle.

De cette façon, l’argent ne serait pas démonétisé ; sans doute, comme la monnaie de ce métal est encombrante, elle resterait dans les banques

à y gager du papier monnaie qui prendrait sa place ; mais au moins, sous cette forme, elle concourrait avec l’or à augmenter la quantité de monnaie en circulation. Puis, il ne faut pas ' s’exagérer outre mesure sa prétendue intransportabilité ; les facilités de l’envoyer d’une place à une autre se sont beaucoup développées depuis quarante ans. Il suffit d’examiner chez les changeurs de Paris la différence entre le prix auquel ils achètent la monnaie de papier et celle d’argent, d’un pays où le papier et l’argent sont au pair, comme l’Espagne. Cette différence représente exactement la différence entre le port de la monnaie de papier et celui de la monnaie d’argent jusqu’au pays d’origine, c’est-à-dire à peu près la totalité du port de la monnaie d’argent et c’est bien peu considérable.

Il faudrait, pour arriver à ce résultat, une entente, non seulement entre les cosignataires de l’Union monétaire, mais entre eux, l’Allemagne, les Etats-Unis et l’Angleterre. Ce dernier pays souffre maintenant plus qu’aucun autre du système qui le cantonne dans l’usage de l’or; puisque l’or, sa seule monnaie, est devenu très rare, la quantité qu’on y donne en échange des • choses, ou le prix de celles-ci, a diminué en proportion. Sur bien des points, le revenu le plus net de la terre est ce que donnent du droit de chasse les banquiers détenteurs du capital mobilisé.

Naturellement, ce projet soulève l’opposition des créanciers, des possesseurs d’or ; car il faudrait prendre la mesure dans le sens favorable au débiteur et lui rendre son droit d’autrefois de se libérer dans le métal de son choix. Mais la démonétisation arbitraire de l’argent était une intervention en faveur des détenteurs de métal jaune, moins justifié encore, et faisant au cours

naturel des lois économiques une violence autrement plus grande que ne le serait maintenant la réhabilitation de ce métal, et l’antique Jubilé juif avait bien d’autres effets sur la répartition de la fortune.

Le vent de protection qui souffle doit rendre populaire une mesure menant plus qu’aucune autre au but poursuivi par les protectionnistes.

Que veulent-ils, en effet, si ce n’est enrayer la dépréciation des richesses transmises par les générations passées, richesses consistant dans le sol et le sous-sol nationaux eux-mêmes, y compris les plantations, constructions, usines, travaux et aménagements de toutes sortes qui le recouvrent et le pénètrent, sans oublier la maind’œuvre nationale, dont la rétribution sera toujours proportionnée à la valeur du terrain et de la matière travaillée.

C’est dans cette conviction et d’accord en partie avec les idées défendues ici que, dans sa séance du 13 février 1890, la Société des Agriculteurs de France a émis le vœ.u « que le gou- « vernement français prenne l’initiative d’une « nouvelle conférence internationale ayant pour « objet, comme celles de 1878 et 1881 , l’établisse- « ment entre l’Union latine, l’Angleterre, l’Alle- « magne et les Etats-Unis, d’un régime mo- (( nétaire commun, reposant sur un rapport « constant de valeur entre l’or et l’argent. » ^

L’arrêt de la raréfaction de la monnaie fera d’une façon durable et générale ce que la protection ferait à peine momentanément et seulement pour certains articles, c’est-à-dire reprendre le mouvement ascensionnel de la valeur des choses. Et cette manière de nous protéger offre au moins l’avantage de ne pas présenter de contradictions comme celles dont nous donnons le spectacle en recherchant dans l’isolement com-

mercial l’équilibre économique perdu. Que dire en effet des Chambres qui votent le même jour des centaines de millions pour améliorer les ports f de mer et en faciliter l’accès aux marchandises

' étrangères, et en même temps votent un droit

' f sur ces mêmes marchandises, de façon à ralentir

1 leur arrivée? Car, si, tôt ou tard, ce droit ne

réussit pas à diminuer la quantité de marchandises importées, il n’y a rien de fait, les arrivages continueront, l’offre surpassera la demande, et la gangrène de l’avilissement des denrées suivra sa marche ; voyez ce qui s’est passé pour les billets de l’Exposition de 1889, un excédent de moins de 10 ®/o de l’offre sur la demande, de l’existence sur les besoins, les a fait baisser de 60 %, et cependant il s’agissait d’un article dont le bas prix devait stimuler la consommation.

A quoi bon parler d’un canal maritime pour favoriser l’arrivée à Paris des produits exotiques si, sous prétexte d’éviter la concurrence, des . f droits douaniers viennent y restreindre le trafic dès qu’il se développera.

j Nos produits d’exportations : vins fins, li-

queurs, soieries, bijoux, modes, machines de précision, tous enfin articles de luxe, ne demandent pas un grand nombre de kilomètres de quais pour leur chargement. Les travaux dans nos ports ne peuvent avoir en vue que l’importation des grains, vins communs, bois, charbons, viandes mortes ou vivantes, peaux, graisses végétales ou autres, tous produits qui ont des similaires chez nous. Les cafés, les épices et même le coton que nous ne produisons pas, mais dont nous avons besoin, ne demandent pas non plus une bien grande étendue pour débarquer.

On ne peut cependant critiquer la mesure de 1873. L’urgence en était évidente ; la suspension

provisoire de la frappe de l’argent s’imposait à ce moment; mais il est malheureux qu’on ait laissé ce provisoire durer aussi longtemps et amener le malaise économique dont nous souffrons.

La mesure proposée ici ne ferait perdre les manieurs d’argent que parce que les autres, c’est-à-dire les travailleurs, regagneraient le terrain perdu ; par travailleurs, j’entends ceux qui immobilisent un capital en le transformant en un instrument de travail pour produire un objet déterminé, par opposition aux détenteurs d’un capital toujours mobilisé et disponible pour se prêter aux travailleurs moyennant intérêt.

Enfin, les premiers trouveraient eux-mêmes leur profit dans l’immense courant d’affaires qui naîtrait de la certitude que, dans dix ans, une usine, une maison, une exploitation quelconque aurait gagné, toutes choses égales d’ailleurs, 20 % de sa valeur actuelle, au lieu de les avoir perdus, comme on en est menacé si on n’arrête l’apauvrissement monétaire dont nous souffrons et qui provient de la démonétisation de l’argent.

M. Léon Walras, professeur d’économie politique à l’Académie de Lauzanne, dans un mémoire à la Société vaudoise du 6 mai 1885, mémoire qui, par les nombreux calculs algébriques sur lesquels l’auteur appuie ses raisonnements, fait grand honneur aux connaissances mathématiques des auditeurs devant lesquels il a été lu, dit, en un langage déjà un peu scientifique : « Doit-on désirer que la monnaie ne varie « pas de rareté et de valeur? Ou ne doit-on pas « plutôt désirer que la variation de rareté et de « valeur de la monnaie soit précisément égale « à la morjenne géométrique des variations de « rareté et de valeur des autres marchandises ? « Pour ma part, je n’hésite pas à croire, comme

« je l’ai déjà dit dans l’exposition de mon sys- « tème de monnaie d’or avec billon d’argent « régulateur, que c’est à ce dernier but que l’on (( doit tendre, ou qu’il n’y a aucune raison de « soustraire la marchandise monnaie à la loi de « réduction de plus en plus considérable des « raretés des produits résultant du progrès éco- (( nomique et qu’il y a, au contraire, tout avance tage à ce que son pouvoir d’acquisition reste « le même. »

J’ajouterai : et à plus forte raison à ce qu’il aille en diminuant.

Sans doute, l’effet du remède que nous proposons ne sera pas éternel, la production de l’argent peut s’arrêter et le monde se retrouver en face d’une nouvelle contraction monétaire ; mais, outre que chaque jour suffit à sa peine, d’ici làles rapports internationaux, qui sont pour ainsi dire dans l’enfance, puisqu’on songe à les étoufferpar le système protectionniste, se serontdéveloppés,et peut-être aura-t-on trouvé unemonnaie indéfiniment accroissible et dont l’accroissement soit fonction de celui des affaires elles-mêmes.

Il suffirait de trouver sur quoi la gager ; peutêtre verra -t-on toutes les compagnies de chemins de fer du monde, par exemple, syndiquées entre elles pour émettre un papier-monnaie universel gagé sur leurs meubles et immeubles, mais surtout accepté par leurs caisses, et dont elles régleraient l’émission proportionnellement à la somme totale du trafic général sur toutes les voies ferrées, d’après les renseignements statistiques centralisés par leur syndicat.

Ce serait la stabilité monétaire rêvée par M. \Yalras; mais ce serait la ruine des changeurs, et ce n’est que le rêve de l’avenir.

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