‹ L'avocat; comédie en trois actesChapitre 53 sur 68 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

surtout, provoquer la piliô. Picndrc, à tout prix, l'accusée sympathique, pitoyable. Pour cela, je devais briser son impassibilité, la contraindre aux larmes, lui forcer le cœur... C'est alors que j'ai senti l'absolue nécessité de montrer ce qu'était M. du Coudrais. J'ai alors évoqué toutes les tortures qu'il faisait subir à sa femme, je les ai étalées, expliquées, exagérées, oui, exagérées. Ah! je vous jure que le souci de la vérité et le souvenir des prières de M. du Coudrais étaient bien loin de moi. J'aurais piétiné toute l'humanité pour arriver à mes fins. Chaque fois que, me retournant vers l'accusée, je retrouvais le même visage contracté, j'en recevais comme un coup de fouet qui m'excitait jusqu'à la démence. Et quand je me suis assis, demandant quelques instants de repos, j'avais senti chez les douze jurés tout esprit de critique aboli et leurs nerfs sous la domination des miens. Le sort de madame du Coudrais m'était indifférent, l'enjeu de la partie m'était indifférent, ma joie était de la sentir gagnée. Je ne connais pas les émotions du joueur, mais je les sens pauvres, à côté de celles que l'on éprouve au cours d'un tel combat. La plénitude de vivre je ne l'avais jamais approchée. Toutes les forces dont on est doué sont en action, on a l'ivresse de se manifester complètement, de mettre en plein exercice toutes ses facultés. On est supérieur non seulement aux autres, mais à soi-même. On se dépasse. (L'n silence.) Mais ensuite on retombe dans son rang réel, on se réveille dans l'abattement, la bouche amère comme au matin d'un lendemain de noce. La chute est d'autant plus rude qu'on s'était élevé plus haut, on a honte de soi, de son orgueil : on s'était cru un héros et l'on s'aperçoit qu'on n'a été qu'un histrion. [Un silence.) Et c'est alors que le châtiment m'est apparu. Assis à mon banc, épuisé, baigné de sueur et d'orgueil, je regardais d'un œil torve cette assemblée que j'avais fascinée, j'étais dans l'épuisement de la volupté, dans la torpeur de l'assouvissement.

Alors!... Alors!... Je vis venir vers moi une femme en deuil, droite, rigide, menaçante, inquiétante comme un spectre, pâle à faire peur. Cotait madame du Coudrais, la mère du mort que je venais de traîner dans la boue. Elle me souffleta d'un seul mot presque à voix basse. Je le reçus à la face comme un crachat. Je crus que j'allais défaillir. Elle passa. {Un silence.) Mon émoi dura peu et vous allez voir quels pantins sont ceux qui sont les esclaves de leurs mots et de leur rôle. Immédiatement m'apparut le parti que je pouvais tirer de l'invective. Oh! cela n'a pas été aussi net, aussi simple; ce ne fut pas l'effet d'un raisonnement, mais l'inconsciente poussée d'un démon intérieur. Tout le monde était frémissant. J'appréhendais le moment où M. du Coudrais allait invectiver M. Lemercier, assis non loin de lui. De son côté, M. Lemercier, devant qui je venais d'invoquer le long martyre de son enfant, pleurait de rage et paraissait rendre M. du Coudrais responsable de tant de malheurs. Les deux pères venaient de voir revivre tout le drame devant eux. Je redoutais les pires violences, de la part de l'un ou de l'autre. Je me levai. Je repris la parole et je jetai l'incident dans le débat comme un dernier atout dans la partie. Je me mis à implorer la pitié pour la famille de la victime. L'injure reçue, j'en fis un moyen d'éloquence. J'implorai la pitié de tous sur cette malheureuse mère, dont l'indignation s'était ainsi traduite, je suppliai qu'on n'ajoutât pas à sa douleur en condamnant celle qui était là et qui avait fait partie de la famille ôplorée. J'exaltai la noblesse des sentiments du père, de la mère, je parlai de la jeune fille, de l'honneur séculaire, des ancêtres, de l'avenir, que sais-je! De nouveau, j'eus dans mes yeux des larmes, et enfin, madame du Coudrais éclata en sanglots. Son sanglot m'a rempli le cœur de joie, comme pourrait faire à un général au bord delà défaite l'arrivée du secours désespérément attendu!... Je sentis alors que j'avais gagné! Vous entendez, je scn-

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