‹ L'avocat des pauvres drame en cinq actesChapitre 26 sur 92 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

L I LIAS, BRIDGET, puis GILBERT.

BR IDG ET, entrant par la gauche et courant à la porte de droite.

Madame !... (Parait Lilias en parure de fête.) Ah! si VOUS Saviez?

LIMAS.

Qu’y a-t-il, Rridget? Qui est là?...

GILBERT, se montrant à la porte de droite.

Miss Lilias !

LILIAS.

Vous, monsieur Gilbert ! c’est vous! — Rridget! Bridget ! veillez! (sort Bridget par la porte du fond.) Oh ! je suis heureuse de vous revoir, et pourtant, je tremble! Oubliez-vous quel péril vous courez ici !

GILBERT

Ce péril, je viens le chercher. Je viens demander des juges.

Ah! j’en étais bien sûre! Ah! vous avez, n’cst-cc pas? les moyens de faire éclater votre innocence aux veux de tons? Écoutez ma première parole : je n’ai pas douté de vous une seule minute!

GILBERT, frémissant.

Oh! merci, vous êtes bonne! (a part.) Bonne et cruelle, hélas!

LILIAS, comme étonnée.

Vous me remerciez?... L’hiver passé, dans les premiers mois du deuil de mistriss Jaffray, ma dernière protectrice, seule, morne, frissonnante, j’habitais là-bas, au nord, ette grève déserte et ce sombre château d’Aberdeen. Dans ce froid, dans cette souffrance, dans cet abandon, quelqu’un est venu qui n’était pas un étranger pour moi,— quelqu’un qui avait été l’ami, peut-

:tt

être le parent de lord VV indall, mon cher bienfaiteur, — quelqu'un qui m’apportait sa dernière parole et presque son dernier soupir. C’était vous, mon ami. Vous m’avez aimée pauvre orpheline, vous me l’avez dit, et, comme tout est grave dans les larmes, je vous ai saintement accepté pour le fiancé de ma douleur. Aujourd’hui, quand sir Jaffray veut imposer son amour à ma détresse, il vous trouve entre lui et moi, et il vous calomnie, et il veut vous perdre; c’est tout simple. Mais n’esl-il pas bien simple aussi, que, moi, je n’admette pas même le soujiçon d’une action indigne sur le compagnon de lord Windall et sur mon consolateur?

GILBERT, à part, douloureusement.

O impitoyable confiance!... (Haut.) Vous avez raison, miss Lilias, vous avez raison! Et avant de rougir devant vous, ah! e subirai mille morts!

LILtAS.

Je le sais.

GILBERT

Mais, Lilias, m'aimez vous? Vous ne m’avez pas encore dit que vous m’aimiez. Ah! parfois votre inaltérable pureté m’épouvante! Et si vous m’aimez un jour, sera-ee comme je vous aime? jusqu’à l’ou bli de tout, jusqu’à la démence!

LILIAS.

Ami, ne parlez pas ainsi! L’amour que je rêve, n’étant que grandeur, ne saurait être faiblesse... Ami, étant toute jeune, — vous allez vous moquer! — j’ai lu beaucoup de livres de chevalerie. Je les lisais par désœuvrement et un peu à la légère. Mais quand le monde est devenu si vide et si douloureux autour de moi, j’ai retrouvé en moi avec ravissement cet autre monde enchanté des héros sublimes et des Aères aventures. Et croyez-vous que cette poésie-là ne soit rien qu’iraagination et chimère? Non, non, et d’abord, ne ressemblais-je pas trop réellement moi-même à la pauvre captive délaissée dans sa tour de glace ou d’ébène? Et puis, n’ètes-vous pas apparu, mon chevalier? n’avez-vous pas été tenté par mon malheur même? Pourquoi donc me défendrais-je de croire aux âmes sans tache et aux amours sans ombre ?

Page 1