ACTE V
Votre Altesse conviendra, j’espère, que j’ai eu déjà raison de mon accusateur?
CROMWELL
Oui, Monsieur; mais l’accusation?
TREVOR
Ah ! elle va , Dieu merci ! tomber d’elle-mème, et j’ai hâte d’en finir avec cette honte ! — Milord, vous m’avez promis d’ètre mon second contre cet homme. Dans la partie acharnée que j’ai’engagée avec lui, j’ai tour à tour risqué, perdu, amour, dévouement, sacrifice. Mais moti honneur? ah! il tl’en est pas ! je le retire de l’enjeu. Seulement, — je suis un joueur terrible, voyez-vou9 ! ■*- j’ÿ mets ma vie !
CROMWELL
Que dites-vous?
TREVOR
Il est dans mon passé un secret étrange et formidable qui m’a fait une âme à part, qui me plaçait en dehors des hommes, audessus du sort, qui m’éclairait, pour ainsi dire, ce monde de la lumière de l’autre. Ce secret, il pouvait à toute minute me perdre, il me sauve aujourd’hui ! Qu’est-ce qu’on parle de me condamner pour un crime ignoble à la prison? voilà trois ans que, pour avoir fait mon devoir, je suis condamné à mort!
CROMWELL
Condamné à mort !
TREVOR
Eh! oui! ce défenseur inconnu qui avait répondu de lord Windall aux juges et qui ne se représenta pas plus que lui, ne fut-il pas, lui aussi, dans la colère et dans la passion du moment, traité comme complice et condamné à mort par contumace? Et ne suis-je pas, moi, ce défenseur? Et l’arrêt qui prononce la peine capitale n’efface-t-il pas toutes les autres peines? — Eh bien! le soldat a purgé sa contumace par l’épée, l’avocat veut purger la sienne par la hache! et je revendique, au lieu delà prison infâme, la réhabilitation d’un tel échafaud !
CROMWELL
Oh ! la justification est héroïque, Monsieur ! mais je ne puis l’accepter.
L’AVOCAT DES PAUVRES
TREVOR
Pourquoi donc? pourquoi le témoin du duel relèverait-il le fer quand la réparation est au bout?
CROMWELL, ic rapprochiut de lui et baissant 1a voix.
Ce pli que vous m’avez confié, — le testament de lord Windal sans nul doute, — doit vous faire innocents le comte et vous?
TR E V OR, bas et vite.
Mais, si je suis innocent, vous voyez bien que je redeviens infâme.
CROMWELL, même jeu.
Laissez-moi ouvrir cepli,ne fût-ce que pourécraser cet homme!
TRF.VOR.
Non, j’ai la parole de Votre Altesse! je me dénonce moi-même; ce n’est pas cet homme qui m'a dénoncé.
CROMWELL
Oh ! si je veux, il va vous dénoncer tout à l’heure.
TR EVOR , haut.
Non ! non ! non ! par pitié , pas de grâce ! Votre Altesse devine que je tente une épreuve désespérée. Je défends, comme ont fait dans une mêlée, mon honneur avec mon péril, et mon salut avec mes blessures. Milord , j’ai un autre félon à épouvanter et à punir. Le lâche ! il espère que, moyennant ma prison, sa conscience en sera quitte! mais je ne l’épargnerai pas, je le condamne à ma mort!
SIR J A FF R A V, à part.
11 ne parle plus de moi. Est-ce qu’il n’aurait pas mes lettres?
CROMWELL
Mais vous n’avez pas mérité l’arrêt qui vous tue !
TR EVOR.
Si fait ! je m’en crois digne, milord , de cet arrêt glorieux et mortel qui me ressuscite et me purifie. Ah! Votre Altesse esttrop généreuse pour me marchander le bourreau. Je réclame le béné” fice de la loi ! tant pis ! j’ai le droit d’être décapité, j'en use !
CROMWELL
Allons, Monsieur ! il ne sera pas dit que vous n’aurez pas trouvé Cromwell à votre hauteur. Je vous ai compris. Avez-vous quelque autre chose à réclamer de moi ?