SCÈNE n
JÉRÉMY.
Toujours tout droit !
ROBINSON
Très-bien ! nous arrivons au bord de la falaise, une falaise de cent pieds, qui domine la mer... une vue magnifique!
JÉRÉMY.
Admirable!
ROBINSON
Et une fois là!., tout au bord, nous tournons... à droite, ou à gauche?...
JÉRÉMY.
Nous ne tournons Hein?
pas.
ROBINSON, «tupéfait.
JÉRÉMY.
Un coup de fouet ! et toujours tout droit !
ROBINSON, arec un tri d’effroi.
Ah! mon Dieu! miséricorde! au secours!
JÉRÉMY.
Tu recules?..
ROBINSON
Je croyais qu’il s’agissait d’uu voyage d’agrément.
JÉRÉMY.
C’en est un!
ROBINSON
Se noyer!., quel plaisir trouvez-vous à cela ?..
Et toi, quel plaisir trouves-tu à vivre?..
ROBINSON
Je ne sais pas au juste; mais c’est une habitude, une routine... avec laquelle il me serait dur de rompre brutalement.
JÉRÉMY.
En effet ! s’éveiller, se lever, s’ennuyer, manger pour apaiser sa faim, se promener pour la faire renaître, bâiller, dormir; raser chaque matin une barbe fantastique... qui repousse le soir... n’est-ce pas là le programme de ce manège monotone où tourne l’existence comme un cheval aveugle? Et tu tiens à cela, triste idiot?.. Donne-moi un cigare!
ROBINSON, lui présentant la porte-cigare*.
Voici! Mais, Monsieur... il y a autre chose que le cheval aveugle !..
JÉRÉMY.
Quoi donc?..
ROBINSON
Nous avons les émotions de lï.me... les joies du cœur!., la bienfaisance !.. Par exemple, si Monsieur daignait m’allouer... une notable gratification...
* Robinson, Jérémy.
6 l’avocat du diable.
JÉRÉMY. . • - •
Que fcrais-tu ?..
ROBINSON
Ce que je ferais ?.. j’épouserais Dolly, Dolly que sa tante me refuse, sous prétexte que je ne possède rien.
JÉRÉMY, se levant.
C’est bien cela!., tu me quitterais!., toujours l’ingratitude!
ROBINSON
Mais, Monsieur... pour épouser...
JÉRÉMY.
Eh! mon Dieu!., je ne t’en veux pas... c’est toujours ainsi !.. il y a sept ans, je voyageais en Suisse... à pied. . seul... ce qui est la manière là plus simple de ne pas se trouver en mauvaise compagnie. Je cheminais un beau jour, sur une route bordée à droite d’un rocher, et à gauche d’un précipice... quand j’entendis derrière moi le bruit d’une voiture emportée par un cheval furieux... Je me retourne... et. n’écoutant que ce premier mouvement dont il faut toujours se défier, je m’élance à la tète du cheval... il me renverse, et nous allions rouler tous ensemble dans l’abîme...
ROBINSON
Ah! mon Dieu!
JÉRÉMY.
J’eus heureusement la présence d’esprit de saisir un de mes pistolets... de brûler la cervelle au cheval, et de sauver ainsi la vie... à moi, d’abord... puis à un de mes compatriotes qui voyageait dans cette voiture en compagnie d’une charmante petite fille.
ROBINSON. '
Ouf! voilà ce que j’appelle un trait héroïque ! ce digne gentleman a dû se jeter à votre cou !
Oui 1 il s'est jeté à mon cou... pour m’étrangler ! disant qu’il . se serait très-bien sauvé sans moi!
ROBINSON, indigné.
Oh!
JÉRÉMY.
Et il m’a fait payer son cheval cent guinées.
ROBINSON, révolté.
Oh!
JÉRÉMY.
U est vrai qu’en compensation, la petite fille, qui n’avait pas encore l’àgc de raison, est venue m’embrasser en me donnant sa poupée...
ROBINSON
Sa poupée !.. oh ! c’est gentil !
JÉRÉMY.
Oui ! qu’elle tenait dans sa petite main, et que j’ai conservée en mémoire de l’ingratitude de son père !.. On ne saurait trop
Digilized by Googl