‹ L'AvocatChapitre 23 sur 23 · CHAPITRE J^IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE J^IV

QUELQUES € PORTRAITS ï) D'AVOCATS

MAIS l'heure s'arance. Les audiences vont fînir< Il faut quitter le Palais de Justice. Dans la galerie Marchande, quelques avocats se hâtent vers le Testiaire. Je veux vous les présenter.

Cliton a le teint frais, les joues pleines, l'odl allumé, le ventre rebondi, l'air jovial et la main cordialement tendue. C'est un bon géant barbu qui manifest« une exubérante joie d'enfant quand il vous rencontre.

Il vous prend dans ses bras, il vous pressa sur son coMir, il vous «zunène déjeuner avec lui ou vous invite à diner.

Faire un bon repas est sa constante préoccupation et la grande alïaire de sa vie.

Il connaît tous les restaurants, tous les grill-rooms, tous les thés et tous les bars de la capitale.

Il en connaît les garçons par leur nom, il leur tape familièrement sur le ventre, il leur demande d'une manière irrésistible tel vieux cru, dont il est seul à savoir qu'il reste encore quelques divines bouteilles.

Il fait claquer sa langue pour le déguster. Il ordonne le repas avec décision et autorité. Il sait ce qu'il faut et ee qu'il ne faut pas.

"I lin »

Quand il déclare que tel mets est immangeable, ses arrêts sont sans appel. Il connaît la carte des vins aussi bien que le Dalloz I

. C'est un personnage illustre dans son genre et qui a poussé l'art du bien-manger plus loin qu'il ne l'avait jamais été.

Vous trouverez Cliton partout, et partout il semblera chez lui, tant il est au courant de tout.

Il a beaucoup d'esprit et — ce qui est mieux encore — beaucoup de cœur.

Clitândre représente au Palais le type accompli de l'bomme du monde. Il est fin, spirituel et distingué. Il a des manières exquises.

Quand, accompagné de sa fidèle et charmante secrétaire, et de son élégant ami le comte Almaviva, avocat et conseiller municipal, un des bons combattants de la grande guerre, il arrive au Palais, toutes les mains se tendent vers lui.

Heureux homme I il n'a pas d'ennemi.

Il a été bâtonnier et a présidé, à la satisfaction générale, aux inoubliables fêtes du centenaire du réta« blissement de l'Ordre des avocats.

Il est sénateur... il sera ministre... La fortune esi. femme : elle ne peut lui résister.

Les démocraties sont ombrageuses et frondeuses. Elles soumettent volontiers ceux qui les gouvernent à

QUELQUES PORTRAITS D'AVOCATS

H -tS^ ->

des critiques injustes et passionnées... Au barreau, 1« chef est respecté et obéi.

Celui qui tient aujourd'hui — au figuré — le bâton symbolique, mérite la déférence que nous lui témoignons.

Il a un beau talent et un grand caractère. II est loyal et sûr. 11 possède des qualités inappréciables : le courage et la franchise. Il a le don d'autorité. Sa belle Toix, pleine et sonore, sait dire, en temps voulu, les paroles nécessaires.

C'est un chef.

Saluons bien bas 1 Un grand avocat est devant nous...

Nous pourrions lui appliquer le nom que Lachaud s'attribuait, peu modestement, à lui-même : < Il ne s'appelle pas X., il s'appelle la Défense. »

Depuis soixante ans, il est sur la brèche, infatigable. Il a donné aux générations successives l'exemple des pliis belles vertus professionnelles. C'est ime de nos gloires les plus pures.

Quand il se dresse à la barre, sa robuste stature, que l'âge n'a pu réussir à courber, domine l'audience. Sa voix, au métal inaltérable, qui sut arracher au jury tant de vM^icts de pitié, résonne... Nous l'écoutons, nous l'admirons, nous l'aimons.

J'aperçois un des avocats les plus occupés du Palais. Comment peut-il suffire à sa tâche formidable ? Fadlt-

ment. Plaider est sa seule Joie. Au moins pendant dix mois de l'année. Les vacances venues, il se hâte vers ses terres. Il a gardé au cœur l'amour du sol natal. Sur les bords de sa rivière sinueuse et claire, à l'ombre de ses beaux arbres, en pâchant distraitement une truite insaisissable, il songe encore aux sessions d'expropriation et aux audiences de la Première Chambra où il prononça de belles et utiles plaidoiries.

Vif, sautillant, pétulant, exubérant, Vincent s'avance d'un pas leste, la tête re jetée en arrière, faisant de grands gestes, donnant de la voix, suivi d'une cohorte de collaborateurs empressés et fidèles. Il possède un merveilleux instrument oratoire. Il parle avec une prodigieuse facilité. Il y a du soleil et de la couleur dans ses phrases — soleil et couleur de son île natale. Il aborde, au moment même où nous l'apercevons, un de ses compatriotes qui forme avec lui, au point de vue physique, un vivant et piquant contraste.

César est calme, maître de lui-même, pondéré.

Son intelligence est supérieure, sa culture remarquable. Doué d'un esprit endiablé, maître de l'ironie, sans rival dans le sarcasme qui dégonfle l'adversaire et l'abat pantelant aux pieds du juge. Il a conquis, tout jeune, la grande notoriété. Ce qui ne gâte rien : Il est un ami fidèle et ardent.

QUELQUES PORTRAITS D'AVOCATS

Le <jem"er avocat a quitté le vestiaire... Jusqu'à demain, le Palais va se reposer et se recueillir sous les yeux immobiles de Saint Louis de Malesherbes et de Berryer.

Respectons son sommeii réparateur.

Je souhaite à tous ceux qui liront ce petit livre de n'avoir jamais de procès et d'éviter l'ennui de venir dans notre grande maison, en qualité de plaideurs.—

Page 1