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AVORTEMENT PROVOQUÉ PAR DES MANŒUVRES DIRECTES

analogue, et l’on aurait pu, en rappelant les observations déjà connues, arriver à une interprétation extrêmement probable, sinon à une certitude sur l’origine des désordres anatomiques qui ont été constatés. En effet, l’ablation complète des organes génitaux externes et internes peut-elle avoir d’autre but de la part des criminels auteurs d’un avortement, que de faire disparaître les parties sur lesquelles ont porté leurs manœuvres?

Le 21 avril 1852, entre 8 et 9 heures du matin, le Dr de Ch. . se présenta à la mairie du IIe arrondissement, et y fit la déclaration qu’une jeune fille, nommée Caroline, était décédée dans la soirée de la veille, rue Thérèse, chez la dame A..., sage-femme.

Aux questions qui lui furent adressées, il répondit qu’on ne connaissait à la jeune fille d’autre nom que celui de Caroline; que c’était sans doute une fille de campagne venue à Paris pour y faire ses couches, et à laquelle on avait dû donner quelques drogues dans son pays, car elle était morte subitement.

Une telle déclaration était de nature à faire naître des soupçons. Elle fut signalée à l'attention du Dr Guindet, chargé d’examiner l’état du cadavre et de vérifier les causes du décès.

Le Dr Guindet, en arrivant chez la sage-femme, fut frappé de certains désordres que présentait le corps soumis à sa visite. Il lui fut déclaré soit par la sage-femme, soit par le Dr de Ch..., qui ne s’éloigna pas un instant, que la jeune fille morte était enceinte de cinq mois, et que de certaines paroles, prononcées par elle dans son délire, on pouvait conclure qu’on lui avait donné, dans son pays, quelque boisson pour la faire avorter.

Le Dr Guindet décida que le permis d’inhumer ne pouvait être accordé.

Instruit de ces faits par une lettre du maire du IIe arrondissement, le Commissaire do police se transporta chez la sagefemme, accompagné du Di Favrot. Il était environ 5 heures du soir.

Introduits dans un salon au premier étage, éclairé par deux fenêtres donnant l’une sur la rue Thérèse, l’autre, sur la rue Sainte-Anne, ils virent sur un lit, dans un état de putréfaction déjà avancé, le cadavre d’une jeune fille de vingt à vingt-deux ans environ; l’ayant découvert, ils reconnurent qu’un écoulement sanguin avait eu lieu par les parties génitales, et que le drap inférieur et le matelas en portaient la trace.

Le Dr Favrot eut bienlôt à conslater des désordres plus graves. Les organes de la génération avaient été enlevés en totalité. Les ouvertures du vagin et du rectum ne formaient plus, suivant les

expressions du docteur, qu’un vaste cloaque. Le docteur put y introduire d’abord le doigt, puis la main, puis le bras, sans rencontrer d’autre obstacle que les intestins.

L’autopsie du cadavre fut pratiquée à la Morgue, le 22 avril, par les Drs Favrot et Maisonneuve.

Cette opération eut pour résultat de confirmer les observations faites la veille et révéla que l’enlèvement déjà signalé de certains organes avait été pratiqué après la mort, par une main exercée.

On lit dans le rapport rédigé à cette occasion :

« La vulve, le périnée, le vagin, l’utérus, l’urètre, le rectum sont absents. A leur place exisle une large ouverture à bords irréguliers, s’étendant, d’une part, de la symphyse du pubis au sacrum, et, d’autre part, d’une tubérosité sciatique à l’autre.

« Par cette ouverture, une main a pu s’introduire facilement dans l’intérieur du ventre.

« De tous les organes contenus ordinairement clans le petit bassin, il ne reste plus que la vessie. L’urètre, le vagin, l’utérus, les ovaires, le rectum ont été complètement enlevés, sans qu’il en reste aucune trace.

« En examinant les draps dans lesquels le corps était enveloppé, nous avons trouvé quelques caillots sanguins et une masse informe dans laquelle un examen attentif nous a fait reconnaître les débris d’un fœtus, âgé d’environ quatre à cinq mois. Ces débris consistaient en un mélange de chairs écrasées et de parties osseuses, parmi lesquelles nous avons reconnu plusieurs os du crâne, de la poitrine, de la colonne vertébrale et des membres.

« De tout ceci il résulte : 1° qu’au moment de la mort, la fille C... était enceinte ou récemment accouchée; 2° que le fœtus contenu dans son sein a été expulsé avant terme; 3° que les organes ont été enlevés après la mort, au moyen d’un instrument tranchant; 4° que cette ablation a été faite par une main exercée. »

En présence de faits aussi décisifs, il n’était pas douteux que la fille C... était morte victime d’un crime, et que la désorganisation constatée lors de l’autopsie avait pour but de faire disparaître les traces de ce crime.

Les accusés n’ont imaginé, pour expliquer les mutilations du cadavre, que les hypothèses les plus absurdes, telles que les investigations peu mesurées du médecin appelé par le Commissaire, qui a lirait', en quelque sorte, dilacéré, broyé et détruit les organes en introduisant le bras tout entier dans le ventre; ou encore la voracité des rats ou des souris. D’un autre côté, les experts se sont bornés à exprimer leur étonnement à la vue d’un si énorme délabrement, qui leur a paru ne pouvoir être

expliqué raisonnablement et constituer l’acte le plus stupide.

Appelé par M. le Procureur général à suivre les débats, où mon intervention lui paraissait pouvoir devenir nécessaire, j’ai conçu une opinion beaucoup plus formelle et tout à fait en rapport avec les autres faits que la science possède. Il m’a semblé que les criminels, pour se décider à cette mutilation barbare dont les caractères anatomiques, nettement tracés par MM. Maisonneuve et Favrot, démontrent qu’elle a été faite après la mort à l’aide d’un instrument très tranchant et assez artistement manié; il m’a semblé que pour prendre ce parti, les auteurs de l’avortement ont dû y être forcés par le renversement et l’issue au dehors de la matrice survenus sous l’influence de tractions violentes mal dirigées et compliquées de dilacérations qui auraient certainement déterminé des douleurs atroces par lesquelles la mort si rapide s’expliquerait mieux que par toute autre cause.

On comprend que l’on ait cherché, même au prix de cette mutilation, que son improbabilité même semblait rendre plus facile à faire accepter, à effacer les traces flagrantes et comme le cachet même du crime imprimé sur les organes.

Ce procès s’est terminé par la condamnation de la sage-femme chez laquelle avait succombé la victime.

12. — Prévention d’avortement provoqué. — Cet avortement peut-il avoir été fait par la victime elle-même ?

J’ai été commis par commission rogatoire pour donner mon avis sur le rapport suivant et les conclusions formulées par le médecin expert.

Je soussigné, docteur en médecine, etc., ai procédé à l’autopsie du corps de la nommée S...; recherché: 1° si la mort est naturelle; 2° s’il y a eu avortement criminel ; 3° si cet avortement doit être attribué à la victime elle-même ou à une main étrangère ; et ai fait les constatations suivantes :

Aspect extérieur. — Le cadavre est celui d’une femme d’une trentaine d’années, bien constituée, douée d’un embonpoint assez marqué. La rigidité cadavérique est très prononcée, la putréfaction est déjà avancée. Les lividités cadavériques s’étendent à toutes les parties déclives du corps ; notamment aux régions lombaire et dorsale.

La partie supérieure des cuisses est sillonnée de veines extrêmement dilatées, gorgées de sang, formant un lacis aux mailles très serrées. On distingue également dans la même région de nom-

ANNEXES

breuses vergelures. Les seins sont volumineux: en les comprimant, on fait sortir par le mamelon quelques goultes d’un liquide séreux, légèrement teinté en jaune.

Les organes génitaux externes, les faces interne et postérieure des cuisses, la face postérieure des fesses et l’anus sont maculés de sang coagulé.

Les organes génitaux externes sont bien conformés. La vulve est béante, présentant une érosion superficielle au niveau de la fourchette. Les grandes et petites lèvres sont absolument effacées. La muqueuse vaginale fait saillie à travers l’orifice vulvaire.

Ouverture du corps. — Les parois du crâne sont intactes. Les sinus de la dure-mère ne contiennent que peu de sang. Les méninges sont très peu vascularisées. Le cerveau est sain et remarquable par sa pâleur, par sa sécheresse.

L’incision de la peau du thorax et de l’abdomen montre l’existence d’un pannicule adipeux assez épais. Les cavités pleurales contiennent un peu de liquide ; les plèvres ne présentent aucune trace d’inflammation. Les poumons, très congestionnés, présentent de nombreuses ecchymoses sous-pleurales. Le péricarde renferme un peu de liquide. Les cavités cardiaques contiennent de nombreux caillots cruoriques mous et noirs. Les valvules sont saines, de même que le myocarde. L’aorte n’est nullement altérée : pas d’athérome.

Le diaphragme présente plusieurs ecchymoses sous-pleurales. L’estomac contient une grande quantité de liquide roussâtre, dans lequel nagent des débris alimentaires variés. Les parois de l’organe paraissent être le siège d’une vive inflammation : en beaucoup de points, elles sont ecchymotiques. Sur mes indications et en ma présence, M. le Commissaire de police du Ve arrondissement, qui assiste à l’expertise, saisit une partie du liquide stomacal que l’on verse dans un flacon numéroté. Ce flacon, soigneusement cacheté, pourra être dans la suite donné à un chimiste, à l’effet de déterminer quelle est la nature de son contenu.

Le péritoine paraît sain. Il est un peu congestionné, mais ne renferme pas d’exsudat en aucune partie : il n’y a pas de péritonite.

Le foie est très volumineux; il remplit presque complètement l’hypochondre droit et la région épigastrique. A la coupe, il ne laisse pas échapper de sang, mais tout son tissu est fortement imbibé de ce liquide. Cet organe se laisse facilement déchirer par les doigts. La friabilité particulière du tissu hépatique, jointe à l’hypertrophie de l’organe (18 centimètres sur la ligne

mamelonnaire), me conduit à penser à une altération, à vrai dire peu appréciable macroscopiquement. Aussi je prélève quelques fragments de foie que je me propose d’examiner plus tard, au point de vue microscopique.

La vésicule biliaire légèrement dilatée contient un peu de bile d’apparence normale.

La rate est très développée, très liypérémiée ; j’en prélève également quelques fragments pour l’exarnen microscopique.

Les reins sont gros, mous, se décortiquent facilement ; les substances corticale et médullaire sont très congestionnées.

La vessie renferme un peu d’urine.

Les intestins sont le siège d’une injection vasculaire assez prononcée, mais paraissent sains.

Les organes génitaux sont d’abord examinés en place. On constate que l’utérus fait une saillie globuleuse dans le petit bassin. A la palpation, cet organe offre une consistance très ferme. La surface extérieure est sillonnée par de nombreux vaisseaux très dilatés. Le péritoine enveloppant ne présente pas d’altération.

Les organes génitaux sont ensuite extraits de la cavité abdominale, à l’aide d'un trait de scie appliqué sur la symphyse pubienne, ce qui permet d’écarter les os iliaques l’un de l’autre. La cavité vaginale ne présente pas d’ulcérations, pas d’ecchymoses; elle est souillée de sang coagulé. Les plis de la muqueuse ont à peu près tous disparu. Le col de la matrice fait à peine saillie dans le vagin. Il est tuméfié, présentant de petites érosions regardant l’oritice utérin, érosions tout à fait superficielles. Il est dilaté, laissant pénétrer deux doig.ts.

La matrice a une longueur de 12 centimètres, depuis le fond jusqu’à l’orifice du col; la plus grande largeur est de 8 centimètres. Les parois très épaisses, très vascularisées, mesurent environ 3 centimètres.

La cavité de l’utérus est remplie de caillots mous, cruoriques. En certains points, dans la partie supérieure de l’organe notamment, les caillots sont adhérents aux parois. Le canal cervical est effacé et l’orifice interne se confond avec la cavité utérine. La muqueuse de l’utérus est gonflée, ramollie, mais ne présente d’ecchymoses qu’en un seul point, au niveau de l’orifice de la trompe gauche, et dans une étendue de 2 ou 3 centimètres environ autour de cet orifice. En cet endroit, on remarque: 1° quatre érosions irrégulières ou déchirures, au-dessous desquelles se distinguent des ecchymoses; 2° une série de saillies punctiformes, séparées par des dépressions très peu profondes, le tout formant

une surface granuleuse, tomenteuse, d’une étendue de 5 centimètres dans son plus grand diamètre, qui est dirigé perpendiculairement à l’axe de la matrice. Cette surface granuleuse n’est interrompue qu’au niveau des érosions et déchirures mentionnées précédemment.

Les ovaires sont très développés, l’ovaire gauche présente un corps jaune dont la plus grande largeur mesure environ 2 centimètres. Les trompes ne présentent rien d’intéressant à noter : la trompe gauche est plus vascularisée que la trompe droite.

Conclusions. — Des constatations précédentes, il est permis de tirer les conclusions suivantes :

1° La cause de la mort n’apparaît pas très nettement. Il n’y a eu ni hémorragie, ni péritonite, ni septicémie. Les commémoratifs apprennent que la mort a été subite, l’autopsie ayant montré que cette mort est survenue en pleine période digestive, elle peut être attribuée à un phénomène dit « d’inhibition », comme il arrive chez des personnes dont certains organes, l’utérus en particulier, ont été le siège de lésions ou d’attouchements, ce phénomène se produisant souvent au moment de la période digestive. D’ailleurs, toutes réserves doivent être faites au sujet d’un empoisonnement, cause de mort qu’un examen chimique seul pourra élucider;

2° Il y a eu avortement et avortement criminel. Ainsi le prouvent : le développement de la matrice, l’épanchement de sang intra et extra-utérin, l’effacement et le ramollissement du col, la surface granuleuse, qui est la trace de l’insertion d’un œuf, autour de l’orifice de la trompe gauche, les déchirures avec ecchymoses au niveau de cette surface granuleuse. Ces déchirures indiquent qu’on a dû gratter la surface d’insertion de l’œuf avec un instrument peu piquant, mais à extrémité irrégulièrement arrondie ;

3° L’avortement aurait été pratiqué vers la fin du second mois de la grossesse;

4° Il est difficile d’attribuer à la victime elle-même les lésions constatées dans la matrice, car une personne inexpérimentée aurait bien de la peine à introduire profondément dans la cavité de cet organe un instrument quelconque sans léser le vagin ou le col (les petites déchirures entourant l’orifice de ce dernier ne peuvent avoir été produites que par le passage du produit de la conception). Comme circonstances défavorables à cette introduction intra-utérine, il faut noter l’état peu avancé de la grossesse et le faible abaissement du col. Néanmoins, l’opération, pour être difficile, se réalise quelquefois. En tout cas, une per-

sonne étrangère, même peu expérimentée, aurait pu produire les lésions utérines relevées à l’autopsie.

En foi de quoi j’ai délivré le présent rapport.

16 mai 1900. Signé: Dr C....

Réponse de P. Brouardel à la demande faite par M. le Juge d'instruction.

L’autopsie faite par M. le Dr C... a été exécutée avec grand soin ; elle est très clairement exposée. Il est donc possible de discuter avec précision les conclusions du rapport:

1° Je ne vois pas dans le rapport un fait médico-légal démontrant qu’il y â eu avortement criminel.

Il est établi que la femme était enceinte, probablement de plus de deux mois, peut-être trois et demi ou quatre, si l’on s’en rapporte aux dimensions de l’utérus : 12 centimètres, à l’épaisseur des parois : 3 centimètres.

Les érosions du col, superficielles, peuvent résulter du passage du fœtus; il en est de même de l’érosion superficielle de la fourchette;

2° La putréfaction était très avancée, les tissus imbibés par du sang. Or, dans ce& cas, la recherche de l’insertion placentaire est parfois difficile ; pour se rendre compte exactement des caractères de la surface d’insertion, je conseille à mes élèves de faire macérer l’utérus dans l’alcool pendant trois ou quatre jours, puis, une fois qu’il est décoloré, de rechercher les caractères de la surface d’insertion à la loupe.

Dans ces conditions, l’insertion montre une surface tomenteuse constituée par des saillies et de petites anfractuosités, qui rappellent étrangement la description insérée par M.C...dans son rapport.

Il me semble donc que les lésions décrites par M. le Dr G... au niveau de l’orifice de la trompe gauche sont les traces laissées par l’insertion placentaire.

Il n’est pas démontré par le rapport médico-légal que l’avortement de la femme S... soit le fait d’une manœuvre criminelle.

Mais en admettant, ce qui n’est pas établi médico-légalemenl, que l’avortement ait succédé à des manœuvres directes, en admettant également que les dépressions siégeant au niveau de l’insertion placentaire soient des lésions et qu’elles aient été provoquées par le fait d’un instrument agissant à la façon d’une curette, il est impossible qu’une femme ait fait sur elle-même de pareilles lésions.

P. Brouardel. — L’Avortement.

ANNEXES

Il est établi qu’une femme peut, dans des conditions particulières, provoquer sur elle-même un avortement. Mais ces faits sont rares et dans aucun cas on n’a eu l’occasion de noter des opérations compliquées. Une femme parvient à découvrir sur elle-même le col de l’utérus, elle y introduit un porte-plume, une tige rigide, elle perfore les membranes, mais elle fait une opération simple; il serait inconcevable, et on ne voit pas quel en serait le but, qu’elle puisse introduire un instrument qui, sur un espace restreint, toucherait la muqueuse utérine à diverses reprises en l’évidant par places.

Conclusions. — 1° Il n’est pas démontré par le rapport médicolégal que l’avortement soit le résultat de manœuvres criminelles;

2° En admettant que les érosions notées autour de l’orifice de la trompe gauche soient le fait de lésions produites par un instrument, ce que je ne crois pas, cet instrument n’a pu être manié par la personne elle-même.

13. — Inculpation d’avortement par décollement des membranes. — Examen de plantes.

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