I. — La femme Isabelle B..., veuve Go..., est âgée de vingt
neuf ans. Elle est grande, bien constituée. Elle déclare avoir toujours eu une bonne santé. Elle ne se serait jamais alitée qu’à l’occasion de ses accouchements. Cette femme aurait eu une première grossesse à seize ans; celle-ci aurait été suivie de cinq autres grossesses (trois depuis son mariage, 31 décembre 1873).
Trois de ces six enfants seraient morts : un premier à dix mois d’une fluxion de poitrine, un second à dix-neuf mois et un troisième à cinq ans d’une rougeole compliquée de bronchite.
Les trois enfants vivants auraient l’un six ans et demi, un second cinq ans et le dernier aurait bientôt deux ans. Elle aurait sevré ce dernier enfant le 4 mars dernier.
Cette femme aurait de plus élevé deux nourrissons. Elle aurait perdu son mari le 12 août 1880. Elle déclare n’avoir jamais fait de fausse couche.
La veuve Co... aurait eu ses règles vers le milieu du mois de mai à une date qu’elle ne peut ou ne veut préciser. En juin, les règles n’ayant pas paru, elle aurait craint de se trouver enceinte; elle serait allée consulter un médecin qui aurait prescrit des pilules de fer et du vin de gentiane (ordonnance du Dr P.... 8 juin 1881).
Cette ordonnance n’ayant pas été suivie du retour des règles, la veuve Co... aurait, le 24juin,demandéconseil à une femmeMa.... Celle-ci, dit la femme Co... (interrogatoire du 12 août), « alla cueillir quelques brins d’une herbe que l’on appelle de la rue , dont il y a un pied dans son jardin ; elle me les a donnés, en m’ordonnant de les faire infuser dans un litre de vin blanc ; j’ai fait ce qu’elle m’a dit, mais cela ne m’a rien fait ». La femme C... nous déclare que, sur l’avis de la femme Ma..., elle avait placé cinq brins de rue erî fleurs dans un litre de vin blanc, et que chaque matin elle prenait un verre de cette macération.
Celte préparation n’ayant amené aucun résultat, le mardi 28 juin, la femme Ma... aurait fait placer la femme Co... sur le bord d’une chaise, les cuisses écartées ; elle lui aurait « mis dans le corps un instrument ressemblant à une petite seringue qui avait un bout recourbé et noir comme du caoutchouc. Je n’ai point ressenti de douleur; huit jours après j’ai fait une perte. Elle ne m’a mis la sonde que cette fois-là ».
La femme Co... nous déclare en outre que la femme Ma... a guidé l’extrémité recourbée de cette seringue par l’introduction du doigt dans le vagin, que celte seringue était en étain, avait le volume d’une seringue d’enfant, et que c’est huit jours après, le 5 juillet au soir, qu’elle perdit du sang, au milieu duquel il y avait une grande quantité de caillots. Elle aurait dû garder le lit
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deux jours, se serait levée le troisième. Pendant les huit jours qui ont séparé de la perte l’opération pratiquée par la femme Ma..., la femme Co... n’aurait rien éprouvé de spécial.
Cinq semaines et demie après cette perte, le 12 août, la veuve Co... aurait eu ses règles pour la première fois, et nous constatons au moment de noire examen, le 17 août, que celles-ci ne sont pas complètement terminées.
Actuellement, 17 août, les seins contiennent un peu de lait que l’on fait sortir par la pression. La peau du ventre est couverte de vergetures anciennes nacrées ; le reste de la peau est fortement pigmenté. L’état des organes génitaux est celui des femmes qui ont eu de nombreuses grossesses; ils sont normalement conformés (on note seulement la présence d’un petit polype à rorifice du méat urinaire. Ce fait n’a aucune importance au point de vue qui nous occupe).
La fourchette est largement déchirée, la déchirure est représentée par une cicatrice blanchâtre nacrée ; elle est ancienne, dépend des accouchements antérieurs. L’hymen n’est plus représenté que par quelques lambeaux espacés, désignés sous le nom de caroncules myrtiformes.
Le vagin est lâche. Le col de l’utérus est mou ; son orifice forme une fente transversale mesurant 12 millimètres de longueur; à l’extrémité gauche de cette fente, une petite cicatrice ancienne résulte des accouchements antérieurs. L’utérus est un peu gros en antéversion.
Conclusions. — 1° On ne constate actuellement, 17 août, aucune trace d’un accouchement ou d’un avortement récent. Mais chez une femme qui a eu des grossesses antérieures multiples, une grossesse qui n’aurait pas dépassé le quatrième ou cinquième mois ne laisserait plus, six semaines après l’avortement, aucune trace appréciable ;
2° L’absence des traces de grossesse ne prouve donc pas que quelques semaines auparavant cette femme n’ait pas avorté ;
3® Il en est de même de l’absence de lésions sur Je col, qui auraient pu être attribuées à des manœuvres abortives. Les traces de ces manœuvres ne persistent pas plus de quatre ou cinq jours, et, lorsque la tentative d’avortement est pratiquée par une main exercée, il n’y a aucune lésion du col ;
4° Le récit fait par la veuve Go... est conforme à ce que nous savons sur le mode opératoire et les suites habituelles des opérations abortives.
Il ne diffère que par un point des descriptions classiques. Le
temps écoulé entre l’opération et la perte aurait été de huit jours, en admettant que la date de l’opération soit bien le 28 juin, point sur lequel la femme Co... a varié dans les réponses qu’elles nous a faites (elle avait d’abord dit le 29 juin ou le 30). Ordinairement, après les injections intra-utérines, l’avortement se produit plus rapidement, dans les quatre ou cinq jours, mais la durée de huit jours n’est pas exceptionnelle ni inadmissible. Le temps qui sépare l’opération de l’avortement est en effet sous l’influence de divers facteurs : Le mode opératoire : la canule a-t-elle pénétré dans le corps de l’utérus; s’est-elle arrêtée dans le col ; n’a-t-elle fait que boucher son orifice externe ? — Le volume de liquide injecté ? — Le volume de l’injection ? — La susceptibilité spéciale de l’utérus plus grande chez certaines femmes que chez d’autres ?
En sorte que si la durée qui a séparé l’injection présumée du moment do l’avortement dépasse un peu les limites habituelles, elle n’a cependant rien de scientifiquement incompalible avec cette présomption, et on ne peut inférer de ce fait que les affirmations de la femme Go... sont fausses et que l’opération du 28 juin n’a pas eu pour conséquence l’avortement du 5 juillet.
IL — La rue figure parmi les emménagogues et est très souvent employée comme moyen abortif. Cette plante est très commune dans les jardins; elle ressemble au buis et possède une odeur âcre très reconnaissable.
Tardieu, dans son remarquable ouvrage sur l’avortement, dit(l):
« La rue, dans le cas où elle a amené l’avortement, a toujours déterminé auparavant des symptômes d’une grande gravité portant spécialement sur le système nerveux, notamment des vertiges, des étourdissements, de la somnolence, des lipothymies, de la stupeur, un affaiblissement considérable des mouvements du cœur, accompagnés d’une douleur très vive dans l’estomac, de nausées et d'une tuméfaction toute particulière de la langue. Au bout d’un temps variable, mais qui n’excède guère quarante-huit heures, on voit souvent des douleurs caractéristiques du côté de l’utérus et l’avortement s’opérer sans accidents spéciaux. »
L’on doit au Dr Hélie (de Nantes) (2), une étude très complète sur la rue et des observations fort intéressantes qui mettent hors de doute la propriété abortive de cette plante.
(1) Tardieu, Étude médico-légale sur V avortement, p. 37.
(2) Hélie, De l'action vénéneuse de la rue et de son influence sur la grossesse (Ann. d'hyg. publ. et de méd. légale, 1838, t. XX, p. 180).
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