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II. — Rapport de MM. Brouardel et G. Planchon

Nous soussignés, Paul Brouardel et G. Planchon, professeur à l’École de pharmacie, membre de l’Académie de médecine, commis parM. Prinet, Juge d’instruction près le Tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnan.ee en date du 30 août 1882, ainsi conçue :

« Vu la procédure suivie contre les femmes Ma... et Go..., détenues, inculpées d’avortement;

« Et pour suite à notre commission du 12 aoû( ;

u Commettons M. le Dr Brouardel et M. Planchon, à l’effet de faire représenter divers objets déposés au greffe après saisie par procès-verbal de M. le Commissaire de police des Lilas du 11 août, lesdits objets consistant en plantes d’armoise, de rue ( Ruta graveolens) et d’une canule en caoutchouc, lesquels paraissent mériter un examen particulier.

« Ils les examineront et voudront bien nous faire connaître si l’on doity voir des substances et un instrument propres à servir aux opérations d’avortement. »

Serment préalablement prêté, avons procédé aux examens qui nous étaient confiés.

1° Rapport de M. Planchon , directeur de V École de pharmacie. — Nous avons retiré du greffe trois paquets de plantes sèches, portant les nos 1, 2 et 3, correspondant aux scellés de mêmes numéros, et y avons constaté les caractères suivants :

Le paquet n° 1 (scellé n° 1), portant la suscription : Armoise saisie dans la chambre de la femme Ma..., contient un certain nombre de sommités florales, dont les tiges de couleur rougeâtre, longitudinalement striées, rameuses, portent des feuilles alternes, pinnatifides, à lobes aigus, dentés, d’un vert foncé à la face supérieure, blanches et cotonneuses à la face inférieure. Les rameaux sont chargés d’un nombre considérable de très petits capitules, sessiles, ovales, entremêlés de petites feuilles. Les écailles extérieures de l’involucre sont cotonneuses et blanchâtres, les internes sont scarieuses. Les plantes ont une odeur spéciale légèrement aromatique.

Ces caractères se rapportent très exactement à ceux de l 'armoise vulgaire ( Artemisia vulgaris L.), plante stimulante et emménagogue.

Le paquet n° 2 est composé d’un certain nombre de tiges et rameaux feuillés : c’est le scellé n° 2, portant l’indication ; Rue saisie dans le grenier de la femme Ma.,.,

Les tiges sont cjdindroïdes, très légèrement striées ; les feuilles sont longuement pétiolées, trois fois divisées, à lobes lancéolés obtus. Elles sont toutes molles, blanchâtres, revêtues d’un duvet cotonneux ou soyeux, luisant, douces au toucher. Elles ont une odeur forte, caractéristique, d’absinthe.

Ce sont en effet des tiges de l'absinthe ordinaire ou grande absinthe ( Artemisia Absinthium L.), plante stimulante et emménagogue , comme la précédente.

Le paquet n° 3, scellé n° 3, portant l’indication : Rue cueillie dans le jardin de la femme Ma ..., contient des racines et des fragments de tige d’une plante récemment séchée.

Les liges sont vertes, cylindroïdes, lisses. Elles portent des feuilles alternes, assez épaisses, glabres, mates, d’un vert un peu glauque, bi- ou tripinnatiséquées, à segments obovés ouspalulés. — L’odeur de la plante est très forte, désagréable et très caractéristique.

Tous les caractères indiquent la rue officinale ( Ruta graveolens L.), bien connue comme emménagogue et abortive.

Conclusions. — En résumé, des trois espèces qui ont été soumises à notre examen, une, la rue , est une plante abortive, employée pour produire des avortements; les deux autres, l 'armoise et l 'absinthe, sont des emménagogues, agissant avec moins d’activité, mais dans le même sens que la rue.

2° Canule à injection. — Affaire contre la femme Ma..,,

Inculpée d’avortement.

Procès-verbal du 11 août 1881 :

« Canule à injection trouvée dans un fumier appartenant à la femme Ma....

« Le Commissaire de police : (Illisible). »

Cette canule en gomme durcie mesure 22 centimètres de longueur. Elle est courbée à son extrémité supérieure. Cette extrémité terminée par un renflement présente cinq petits orifices, dont quatre sont situés latéralement aux deux extrémités de deux diamètres perpendiculaires l’un à l'autre ; ils sont placés l’un un peu au-dessous de l’autre et le cinquième à l’extrémité, faisant suite à l’axe de la canule.

L’extrémité opposée, celle dans laquelle peut s’engager la canule d’une seringue, est évasée, déchirée dans le sens de la longueur sur un espace de 1 centimètre et demi environ.

Vers sa partie moyenne et dans sa partie concave, on voit une cassure transversale. Cette cassure ne fait pas le tour et n’intéresse pas la lumière de la canule,

ANNEXES

La moitié inférieure de cette canule est recouverte d’une croûte de matières diverses, n’ayant aucun caractère particulier.

Conclusions. — Des canules semblables à celle-ci se vendent journellement dans le commerce. On s’en sert pour pratiquer les injections intravaginales. Elles sont d’un usage courant.

On peut avec cette canule, surtout lorsque le col de la matrice est ramolli, comme chez les femmes enceintes, pratiquer des injections intra-utérines. Mais on ne peut évidemment l’enfoncer bien profondément dans le col, et une grande partie d’une injection tentée avec cette canule passerait par les orifices latéraux et n’entrerait pas dans la matrice elle-même.

Dans le but de pratiquer une injection intra-utérine, on peut donc se servir de cet instrument, mais il est mal disposé pour cet objet et peu commode.

14. — Inculpation d’avortement par décollement des membranes. — Administration de tisane de poireaux.

Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Ragon, Juge d’instruction près le Tribunal de première instance du département de v la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 24 juin 1882, ainsi conçue :

« Vu la procédure en instruction contre la veuve Bl..., née Victorine K..., et autres inculpées d’avortement et complicité. Détenues.

« Commettons M. Je Dr Brouardel à l’effet de dire, serment préalablement prêté :

« 1° Si les moyens dont la femme Bl... reconnaît s’être servie sur la veuve Ch... ont pu amener l’avortement de cette dernière qui était grosse de six semaines;

« 2° Quelle influence pouvait avoir, dans la pratique des avortements, l’eau de chicorée dont se servait la femme Bl... pour donner des injections ;

« 3° Quelle pouvait être l’utilité de la tisane de poireaux qu’elle a administrée à la veuve Ch..., et comment ce liquide a pu aider à sa fausse couche. »

Serment préalablement prêté, après avoir visité la femme Bl... et avoir pris connaissance des dépositions de la femme Ch..., du 11 avril 1882, et de la confrontation entre les femmes Bl... et Ch... (même date), ai répondu ainsi qu’il suit aux questions posées par M. le Juge d’instruction.

Les moyens dont la femme Bl... se serait servie pour provoquer

l’avortement de la veuve Ch... sont rapportés par celle-ci dans les termes suivants (interrogatoire du 11 avril 1882) : « Cette femme (lafemme Bl...) est arrivée chez moi vers 2 heures de l’après-midi; elle tenait, cachée sous son tablier, une bouteille qui pouvait contenir trois demi-setiers. Elle était pleine d’une eau noire, et qui ressemblait à une décoction de chicorée très foncée. Elle a rempli de cette eau une seringue en plomb qu’elle a tirée de sa poche et, d’après ses indications, je me suis assise sur une chaise, où elle m’a fait tenir le corps penché en arrière, les jambes bien écartées, et le bas-ventre en avant. Quand j’ai été ainsi placée, la femme B... m’a introduit sa seringue dans les parties et elle m’a donné une injection ; l’eau était froide. Elle a renouvelé par deux fois cette injection, à cinq minutes d’intervalle; la première fois, je n’ai ressenti aucun mal; mais il n’en a pas été de même des deux autres ; l’extrémité de la seringue était longue et pointue, et j’éprouvais d’assez vives douleurs quand la femme Bl... la faisait pénétrer dans mes parties sexuelles. C’est à la troisième injection notamment que j’ai le plus souffert. J’ignore si ce que je ressentais était du à l’introduction de la seringue ou au contact de l’eau.

« Le soir même je me suis mise au lit; j’éprouvais dans le basventre et dans les reins des douleurs si violentes, que je ne pouvait me tenir debout. Mon mal a encore augmenté pendant la nuit...

« Le lendemain matin,... peu après avoir bu cette lisane (jus de poireaux?) j’ai été prise de vomissements, et une heure s’était à peine écoulée que j’ai senti mon sang revenir. J’ai rendu d’abord quelques petites gouttes de sang, puis bientôt deux ou trois caillots que j’ai jetés dans les cabinets. Je suis restée quatre jours dans mon lit et mes règles sont revenues depuis dans des conditions normales. »

La femme Bl... oppose des dénégations aux affirmations de la veuve Ch..., mais, dans la confrontation du 11 avril, elle reconnaît avoir poussé le piston d’une seringue pendant que la veuve Ch... en tenait l’extrémité dans ses parties.

La seringue en plomb (étain et plomb), scellé n° 4, est une petite seringue pouvant contenir 100 grammes au plus de liquide. Elle a une longueur totale de 18 centimètres. Le corps de pompe en mesure 11. Mais il est à remarquer qu’elle est très étroite dans toutes ses parties et que le corps de pompe ne mesure pas plus de 2 centimètres et demi. Sa largeur ne s’opposerait donc pas à ce qu’elle fût introduite sans aucune difficulté dans le vagin, et que le doigt d’une autre personne y fût placé en même temps. Cette seringue est moins volumineuse que le spéculum ordinaire.

ANNEXES

Le manche qui fait glisser le piston est en bois, tordu sur son axe, et lorsqu’il est gonflé par l’humidité il bute contre l’anneau conducteur de façon à rendre le jeu du piston irrégulier.

L’extrémité de la seringue esl effilée, mousse, et a sensiblement les dimensions des hystéromètres. On pourrait donc la faire pénétrer sans difficulté dans l’orifice du col utérin.

La description que donne la veuve Ch... de la position que la femme Bl... lui aurait fait prendre et des manœuvres que cette femme aurait pratiquées sur elle reproduit exactement les descriptions classiques des procédés adoptés pour provoquer l’avortement par injection de liquide à l’intérieur de l’utérus.

En admettant pour vraie cetle déclaration, il serait possible, après quelques tâtonnements, de faire pénétrer, même sans l’aide d.’un spéculum, l’extrémité de la seringue dans l’utérus, en guidant son extrémité sur le doigt.

La sensation mal définie qu’aurait éprouvée la veuve Ch... lors de la seconde et surtout de la troisième injection est parfois accusée par les femmes sur lesquelles ont été pratiquées des tentatives d’avortement criminel, en des termes à peu près analogues. C’est une sensation pénible, dont les caractères semblent varier ou être assez difficiles à préciser, car, au point de vue de son intensité et de sa nature, les allégations varient. De plus, il faut noter que la sensation paraît plus vive lorsque la grossesse est moins avancée. Plus ou se rapproche du terme de la grossesse, moins la douleur est accusée par la femme.

Quelques heures en général après que l’injection intra-utérine a été pratiquée, l’utérus se contracte. Ces contraclions provoquent des douleurs dans le bas-ventre. Celles-ci sont assez rares et se terminent, après un certain temps, par l’expulsion du produit de la conception. « S’il s’agit du procédé, fréquemment employé aujourd’hui, de l’injection intra-utérine, dit Tardieu (1), les choses marchent plus vite encore. Après une seule injection, si elle a réellement pénétré dans la cavité de la matrice, les contractions de l’organe commencent très vite et peuvent provoquer l’expulsion en quelques heures. Je ne l’ai pas vue tarder au delà de dix-huit heures, et, dans deux cas, je l’ai vue accomplie en six et huit heures. »

Dans les expertises que j’ai eu l’occasion de faire, j’ai pu confirmer de tout point les observations de Tardieu ; une fois cependant l’avortement ne se fit que vingt-huit heures après l’opération; une autre fois elle tarda trois jours, mais dans ce cas l’inter-

(1) Tardieu, Étude médico-légale sur l'avortement , 5° édition, 1898,

vention d’un médecin avait modifié les conditions habituelles. Il avait essayé d’empêcher la fausse couche par l’administration de lavements laudanisés.

Si l’on accepte pour vraies les déclarations de la veuve Ch..., on voit que l’injection aurait été pratiquée vers 2 heures de l’aprèsmidi. Le soir même, cette femme aurait eu des douleurs violentes dans le bas-ventre et dans les reins. Le lendemain malin, elle aurait rendu du sang et des caillots. Il y aurait donc eu entre l’opération et le moment où se serait faite la fausse couche un intervalle de seize à vingt heures environ.

Conclusions. — 1° La déclaration de la veuve Ch... est donc dans tous ses détails conforme à ce que nous savons de la pratique de l’avortement provoqué par des injections intra-utérines et de ses conséquences.

On pourrait avec la seringue saisie (scellé n° 4) pratiquer sans difficulté une injection intra-utérine ;

2o La nature du liquide avec lequel est pratiquée l’injection intra-utérine n’a aucune importance. C’est le fait mécanique du décollement des membranes de l’œuf, par l’interposition de liquide entre cet œuf et la paroi utérine, qui provoque les contractions utérines et, par suite, l’avortement. Il n’est pas besoin de se servir d’un liquide irritant.

Mais les personnes qui pratiquent des avortements emploient souvent des liquides colorés, dans le but de faire payer plus cher leur intervention.

En fait, l’injection d’eau de chicorée n’a pas plus de puissance que l'injection d’eau pure ;

3° La tisane de poireaux qui aurait été administrée à la veuve Ch... n’a aucune vertu médicinale et particulièrement aucune propriété abortive. Elle a pu seulement, chez une femme qui avait des nausées provoquées par des tranchées utérines, faciliter les vomissements. Mais ce liquide ne pouvait pas lui-même aider la fausse couche à se faire.

15. — - Inculpation d’avortement par décollement des membranes.

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