AFFAIRE BOISLEUX ET DE LA JARR1GE
« 3° Gomment l’hémorragie a-t-elle averti le Dr Boisleux que l’utérus était gravide ?
« 4° Le Dr Boisleux, quand il s’est aperçu qu’il était en présence d’un utérus gravide, devait-il s’arrêter?
« 5° Quand la tête du fœtus a-t-elle pu être tranchée et détachée du tronc dans l’opération pratiquée par le Dr Boisleux? et comment cette tète a-t-elle pu sortir de la plaie de l’utérus?
« 6° Quel était l’âge du fœtus? »
Serment préalablement prêté, avons procédé aux opérations prescrites.
Pour répondre aux questions à nous posées par M. le Juge d’instruction, nous nous appuyons :
1° Sur la note écrite que nous a remise le Dr Boisleux, le 30 mars au soir.
2° Sur la déposition orale faite devant nous par les Drs Boisleux et de La Jarrige, le 11 décembre, en présence de M. le Procureur de la République et de M. le Juge d’instruction.
1° Quels sont les troubles survenus dans la santé de Mlle Thomson qui justifiaient un curettage ?
Nous n’avons, pour répondre à cette question, que la note remise par le Dr Boisleux, note d’après laquelle Mlle Thomson était atteinte de catarrhe utérin, pertes blanches, leucorrhée abondante et douleurs abdominales.
Il est vrai que ce sont là des signes d’inflammation légère de la muqueuse de l’utérus, qui, pour certains médecins, sont une indication de curettage.
Dans le cas particulier, nous devons faire remarquer que le Dr de La Jarrige, au cours des visites que lui a faites Mlle Thomson, n’a, d’après son dire, procédé à aucun examen, et ne s’est pas en particulier assuré de l’état de l’utérus. Il a toutefois conseillé le curettage et c’est dans ce but qu’il a adressé la malade au Dr Boisleux.
2» La palpation bimanuelle pratiquée comme le dit le Dr Boisleux permet-elle de reconnaître la grossesse , en règle générale et dans l cas particulier ?
Le Dv Boisleux pouvait-il, dans le cas donné , méconnaître la grossesse?
A. — Chez une femme enceinte, avant le terme de quatre mois et demi environ, il n’existe pour établir le diagnostic de grossesse que des signes de présomption ou de probabilité; après
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quatre mois et demi, il y a des signes de certitude (battements du cœur et mouvements actifs du fœtus perçus par le médecin). Mais nous devons ajouter que le diagnostic de la grossesse est parfois si délicat et si difficile, qu’elle peut être méconnue dans ses premiers mois, et même dans toute sa durée.
Dans la première période, celle où n’existent que les signes de présomption ou de probabilité, le médecin a à sa disposition les signes fournis par l 'interrogatoire, l'inspection du corps {seins, organes génitaux , etc...), le palper seul, le toucher seul et le toucher combiné au palper (examen bimanuel) ; le dernier moyen est sans contredit celui qui peut fournir les meilleurs renseignements. Grâce à lui, dans la majorité des cas, il est possible de constater l’augmentation de volume de l’utérus, sa consistance souple, molle, élastique, et son durcissement sous la main s’il survient une contraction.
Toutefois, il est des cas où l’examen bimanuel ne donne pas de résultat positif, par exemple lorsque l’utérus présente une mollesse extrême et qu’il ne se contracte pas sous la main.
En règle générale, on peut dire que les résultats de l’examen bimanuel sont d’autant plus probants que la grossesse est plus avancée.
On voit donc que ce moyen de diagnostic n’est pas infaillible et qu’il faut lui associer les signes fournis par les autres modes d’exploration.
B. — Dans le cas particulier, le Dr Boisleux pouvait-il méconnaître la grossesse?
Pour répondre à cette question, examinons la façon dont il a procédé :
La demoiselle Thomson entra le 23 au soir chez lui. Le Dr Boisleux ne la vit pas ce jour-là.
Le 24, le D1’ Boisleux arriva, vers 10 heures du matin, rue de l’Arcade ; il aurait fait endormir la malade sans se livrer encore à aucun examen et, lorsqu’elle lui fut amenée endormie, il aurait sur la table d’opération, après un lavage du vagin au lysol, pratiqué l’exploration bimanuelle. Il aurait, par cet examen, constaté à gauche une grosseur qu’il rapporta à un fibrome; il aurait demandé à l’entourage si Mlle Thomson avait une suppression des règles, question qui serait restée sans réponse. Il introduisit alors dans la cavité utérine un hystéromètre qui lui donna 10 centimètres, et, tout aussitôt après, la curette.
Telle est la façon dont le Dr Boisleux a procédé. Était-elle suffisante pour éviter une erreur? Nous ne le pensons pas et en voici les raisons ;
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Le seul procédé d’examen mis en œuvre par le Dr Boisleux a été l’exploration bimanuelle sous le chloroforme : il n’y a eu ni interrogatoire, ni inspection du corps. L’exploration bimanuelle lui démontra l’existence d’une grosseur abdominale; le Dr Boisleux crut, dit-il, à un fibrome, demanda à l’entourage s’il y avait suppression des règles et, sans réponse, procéda, sans plus attendre, à l’opération du curettage. Or, il est de règle, lorsqu’on doit procéder à une intervention opératoire utérine chez une femme que l’on voit pour la première fois, si on vient à découvrir une tumeur abdominale, de toujours songer, lorsque la femme est en état de concevoir, -à la possibilité d’une grossesse. On doit alors surseoira toute intervention jusqu’à ce que l’on ait, par les moyens appropriés, acquis l’assurance que l’utérus n’est pas gravide. Dans le cas particulier, le D1 Boisleux, trouvant une grosseur abdominale chez une jeune femme qu’il n’avait, dit-il, jamais examinée jusque-là, devait prendre toutes mesures pour établir, par l’interrogatoire et par un examen plus approfondi ou ultérieur, le diagnostic différentiel entre le fibrome auquel il croyait et la grossesse dont la possibilité aurait dû se présenter à son esprit, de façon à être certain de ne pas intervenir sur un utérus gravide.
Ces mesures de prudence, le D1' Boisleux ne les a pas prises. Il a reconnu lui-même, en notre présence, que son examen et son diagnostic avaient été, sans contestation, insuffisants et qu’il s’en était rapporté, pour son intervention opératoire, aux renseignements (catarrhe utérin) qui lui avaient été fournis.
3° Comment l'hémorragie a-t-elle averti le Dv Boisleux que l’utérus était gravide?
Il ressort de la "déposition orale du Dr Boisleux que ce n’est pas l’hémorragie qui lui a démontré qu’il se trouvait en présence d’un utérus gravide, mais bien la sortiè de débris fœtaux, débris informes, suivant son dire.
Le Dr Boisleux n’aurait pas remarqué, avant la sortie de ces débris, qu’il se fût écoulé du liquide amniotique.
4° Le Dr Boisleux , lorsqu'il s’est aperçu qu'il se trouvait en présence d'un utérus gravide , devait-il s'arrêter?
A. — Si le Dr Boisleux avait soupçonné qu’il se trouvait en présence d’un utérus gravide avant l'issue des débris fœtaux et seulement à la suite d’une hémorragie, il est incontestable qu’il devait s’arrêter, la sortie du sang consécutive à l’introduction d’un instrument dans l’utérus gravide n’impliquant pas toujours
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que la grossesse ne continuera pas son cours. Il existe en effet un certain nombre d’observations où l’hystérométrie, par exemple, pratiquée dans un utérus gravide n'a pas provoqué l’avortement.
B. — Tel n’est pas le cas, puisque c’est l’issue de débris fœtaux qui aurait averti le Dr Boisleux, suivant son dire, de son erreur. Dans ce cas, il n’y avait plus lieu d’espérer que la grossesse pût suivre son cours, et le Dr Boisleux était autorisé à vider complètement l’utérus.
5° Comment la tête du fœtus a-t-elle pu être tranchée et détachée du tronc dans l'opération pratiquée par le D1 Boisleux? et comment cette tête a-t-elle pu sortir de la plaie de l'utérus ?
Le Dr Boisleux se serait servi, au cours de son intervention, de curettes et de pinces ; ces dernières ont été employées >pour extraire les débris fœtaux. Le cou, comme les autres parties du fœtus, a très vraisemblablement été dilacéré par la curette ou arraché par traction.
Pour expliquer le passage de la tête dans la fosse iliaque, il suffit de tenir compte de la perforation utérine trouvée à l’autopsie, perforation qui, après rétraction de l’organe, avait encore 4 centimètres et qui aurait été révélée au Dr Boisleux pendant son opération par l’issue d’une anse intestinale maternelle à travers le col. Le Dr Boisleux, ne pouvant faire la laparotomie que nécessitait cette complication, laparotomie qu’il aurait proposée et qui lui aurait été refusée, s’est livré alors à des tentatives de réduction de l’intestin qui ont été, à son dire, très pénibles : introduction d’un dilatateur dans le col, refoulement avec les doigts. Ces manœuvres ont prolongé l’opération, qui a duré plus de deux heures.
La tête a pu passer de l’utérus dans la cavité abdominale à la suite de la contraction spontanée de l’organe ou pendant les manœuvres de réduction de l’anse intestinale.
6° Quel était l'âge du fœtus ?
Pour établir l’âge de la grossesse, nous n’avons à notre disposition que l’utérus. Les débris fœtaux nous auraient fourni de précieux renseignements et nous aurions pu en tirer des caractères de valeur, mais ils ne nous ont pas été présentés. Or, l’examen de l’utérus seul est insuffisant pour caractériser l’époque à laquelle était parvenue la grossesse, et cela pour les raisons suivantes :
a. Les dimensions que nous avons trouvées à l’autopsie ne sont pas celles que l’organe avait à l’état gravide : la malade a sur-
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vécu près de cinquante heures à l’extraction du fœtus, et l’utérus s’est rétracté pendant ce laps de temps.
6. Cette rétraction utérine a été troublée, dans une mesure que nous ne pouvons jétablir, par la péritonite qui a succédé à l’opération : cette péritonite n’a pu en effet que retarder le retrait de l’utérus.
c. On sait enfin que l’épaisseur des parois utérines n’est nullement uniforme chez toutes les femmes, à âge égal de grossesse : il y a, sous ce rapport, des variations individuelles considérables.
Quoi qu’il en soit, et dans les conditions défavorables où nous sommes placés, nous estimons (en nous basant : d’une part sur la comparaison de l’utérus recueilli à l’autopsie de Mlle Thomson avec d'autres ulérus recueillis au cours de diverses expertises médico-légales, d’autre part sur les données fournies par les auteurs) que la grossesse était certainement arrivée au delà du troisième mois, et il semble probable qu’elle n’avait pas, au moins sensiblement, dépassé le quatrième mois.
Nous rappelons que l’utérus de Mlle Thomson pesait 203 grammes, que la cavité mesurait 12 centimètres, et que les parois utérines, là où elles avaient le maximum d’épaisseur, atteignaient 22 millimètres.
IV. — Troisième rapport médico-légal, par MM. Brouardel et Thoinot.
Nous soussignés, Doyen et Agrégé de la Faculté de médecine, commis par une ordonnance de M. Lemercier, en date du 5 décembre 1896, ainsi conçue :
« Nous Lemercier, Juge d’instruction au Tribunal de première instance du département de la Seine :
« Vu l’information suivie contre Boisleux, quarante ans, détenu , inculpé d’avortement;
« Attendu qu’il résulte de la procédure que la demoiselle M..., ayant demeuré chez ses parents, 37, rue de Bourgogne, est décédée le 8 novembre 1895 à la suite d’une opération pratiquée par le Dr Boisleux à la clinique par lui dirigée rue des Archives, n° 4.
« Commettons MM. Brouardel et Thoinot, experts, serment entre nos mains préalablement prêté, à l’effet de procéder à l’examen du cadavre de la demoiselle M... et de déterminer les causes de la mort. »
Serment préalablement prêté, avons, le 7 décembre 1896, procédé à la Morgue aux opérations prescrites.
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Le cercueil intact porte comme marque distinctive une plaque sur laquelle sont inscrites les indications suivantes : IVe 2763-1895. — Les deux planches supérieures du cercueil formant couvercle s’enfoncent légèrement vers l’intérieur du cercueil, de façon à former l’une avec l’autre non plus une surface plane, mais une sorte de V peu accentué à ouverture regardant en haut; à leur point de rencontre, ces deux planches laissent un intervalle rempli par de la terre.
Le couvercle de la bière ayant été dévissé, Yintêrieur apparaît rempli d’une sciure à odeur phéniquée, qui laisse à découvert la tête du cadavre. La sciure enlevée, le cadavre se montre couvert d’une sorte de peignoir en cotonnade bleue, recouyrant lui-même une chemise collée sur le corps et qui s’arrache difficilement.
L’aspect général du cadavre mis à nu est le suivant : tête décharnée, dont le squelette se dessine intact; plans profonds du cou et creux sus-claviculaires mis à nu de chaque côté, la peau ayant disparu. Le reste du cadavre est en très bon état de conservation et a subi une sorte de momification superficielle : la peau présente les caractères et la dureté du parchemin.
Sur le cadavre, on note un pansement abdominal appliqué sur la région médiane au-dessous de l’ombilic. Ce pansement se compose d’une bandelette d’ouate, fixée par des bandelettes de sparadrap, entre-croisées à son niveau et fixées par leurs extrémités libres sur la peau du ventre. Ce pansement recouvre une incision cutanée, verticale et médiane, de 15 centimètres, s’arrêtant à 2 centimètres et demi au-dessus de l’arcade pubienne et portant neuf fils de suture. Une mèche d'un linge fin écarte en bas les lèvres de l’incision entre la sixième et la septième suture et pénètre dans la cavité abdominale. Aucun travail de cicatrisation n’existe au niveau de l’incision.
Entre les cuisses se trouve un bandage ouaté, et, ce bandage enlevé, on voit un gros drain, en caoutchouc, dont l’extrémité sort du vagin.
Pour procéder à l’examen des organes internes, nous détachons le plastron thoraco-abdominal en entier, et nous notons pendant cette opération la dégénérescence en gras de cadavre de la paroi, dont tous les plans se distinguent encore nettement.
La face profonde de la paroi abdominale porte une incision, correspondant comme situation à l’incision cutanée superficielle ci-dessus décrite; cette incision mesure 12 centimètres et demi ; elle porte cinq fils de suture; à sa partie inférieure, ses lèvres sont écartées par la mèche de gaze dont il a été ci-dessus question et qui dépasse de peu le plan profond de la paroi abdomi-