‹ L'avortementChapitre 128 sur 136 · I. — Acte d'accusation · texte numérisé non relu

I. — Acte d'accusation

Le sieur Mansuy, ancien professeur d'équitation, était marié et domicilié à Châtenay (Seine-et-Oise). Il avait pour maîtresse la demoiselle Thomson, employée comme essayeuse dans la maison Redfern.

Au mois d’août 1896, elle crut s’apercevoir qu’elle était enceinte et, presque aussitôt, craignant de perdre la place bien rétribuée qu’elle occupait, elle forma le projet de se faire avorter.

Elle fit part de son projet à son amant, qui, après de faibles objections, y donna son adhésion.

Il était lié avec le Dr Leynia de La Jarrige, médecin à Montreuilsous-Bois, tenant aussi un cabinet de consultation à Paris, 28, rue de Rivoli. Tous deux faisaient partie d’une association fondée par Mansuy, dite « Société des Un », dont les membres, aux termes des statuts, prenaient l'engagement de s’entr’aider.

II conduisit la demoiselle Thomson chez le Dr de La Jarrige, et cet accusé avoue qu’elle lui parla de ses craintes de grossesse. Ainsi renseigné, il indiqua à Mansuy et à la demoiselle Thomson un médecin spécialiste, le Dr Boisleux, qui, au moyen d’un simple curettage, opération facile et sans dangers, ferait disparaître la cause de leurs inquiétudes.

Ce fait, qui, à lui seul, suffit pour établir la culpabilité du Dr de LaJarrige, estcontesté parlui ; mais il estprouvé parla déposition de la dame Biélawska, sage-femme, à qui la demoiselle Thomson rapporta, quelquesjours après, cette conversation significative, et par les lettres de Mansuy lui-même.

D’ailleurs, si l’intention du D1 de La Jarrige n’avait pas été de prêter son concours aux projets de son ami, pourquoi aurait-il adressé une femme bien portante, qui commençait une grossesse dans des conditions normales, «au Dr Boisleux, chirurgien spécialiste, adonné à ce genre d’opérations, qui, pratiquées sur une femme enceinte, ne pouvaient qu’amener l’avortement?

11 avait été convenu que l’entrée de la demoiselle Thomson à la clinique du Dr Boisleux aurait lieu vers le 15 octobre; mais à cette date, Mansuy et sa maîtresse hésitèrent. Mansuy écrivit au Dr de La Jarrige une lettre par laquelle il s’excusait et déclarait « qu’il lui était impossible de donner suite au projet dont il lui avait parlé ». Vers la même époque, la demoiselle Thomson se présenta chez la dame Biélawska, sage-femme, qui, ayant constaté sans hésitation sa grossesse, refusa de prêter l’oreille aux propositions qu’elle lui fît. Il est vraisemblable que Mansuy, dont la

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gêne est attestée par sa correspondance, reculait devant les frais que devait entraîner l’opération convenue.

Quoi qu’il en soit, un revirement nouveau se produisit au mois de novembre. Le 20, la demoiselle Thomson déclarait à sa femme de ménage, Mme Boisseau, qu’elle était enceinte de quatre mois, que sa taille avait augmenté de 10 centimètres et que, ne pouvant plus cacher son état, elle allait passer quelques jours à la campagne chez une de ses amies.

Le 21, elle dit à M. Redfern et à ses camarades d’atelier qu’elle avait une maladie de la matrice qui nécessitait une opération peu grave, ajoutant qu’elle allait être opérée par le Dr Boisleux, un grand beau garçon de quarante ans, qu’elle ne connaissait pas, qui avait une clinique rue des Archives, mais qui consentait à la recevoir à son domicile particulier de la rue de l’Arcade.

En effet, le lundi 23, elle arrivait rue de l’Arcade vers sept heures du soir et s’installait dans une pièce dite « la chambre verte ». Cette chambre, pas plus que la salle à manger ob fut pratiquée la première partie de l’opération, ne présentait les conditions de salubrité indispensables. L’unique fenêtre donnait sur une cour malpropre. Sur la cheminée se trouvaient une foule d’objels et, dans un coin, un amas de livres, de journaux et de brochures, le tout couvert de poussière.

Dans la salle à manger, même encombrement et même saleté. Des constatations analogues ont été faites à la clinique de la rue des Archives, et prouvent l’insouciance criminelle avec laquelle le Dr Boisleux traitait les malades.

Boisleux coucha cette nuit à la rue des Archives, parce qu’il devait aller dès le matin faire un pansement à Vincennes. En partant, et sans avoir encore vu la prétendue malade qu’il devait opérer dans la journée, il se munit des instruments qui servent au curettage, et aussi d’aulres instruments, en vue d’une opération plus complète, notamment d’une pince à « faux germe », sorte de forceps qu’on emploie pour retirer le germe d’un utérus gravide. Il avait donné rendez-vous à de La Jarrige à Vincennes qu’ils quittèrent pour arriver rue de l’Arcade à 10 heures.

Presque en même temps, arrivait le sieur Gelpy, jeune médecin américain, âgé de vingt-deux ans, venu à Paris pour compléter ses études, et qui assistait souvent le Di Boisleux. Il demanda ce qu’on allait faire : « Un simple curettage qui va durer quelques minutes », répondit Boisleux ; et de La Jarrige approuva.

Mlle Thomson, endormie sur le lit de la chambre verte par de La Jarrige, fut transportée sur la table de la salle à manger. Gelpy

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succéda à de La Jarrige pour continuer à administrer le chloroforme, et Boisleux commença le curettage.

Avait-il examiné la patiente? De La Jarrige l'affirme. Boisleux, après l’avoir nié, a reconnu qu’au toucher il avait constaté la présence d’une grosseur abdominale, et, cette constatation faite, il a commencé le curettage, sans vérifier la nature de cette grosseur. Une telle imprudence de la part d’un spécialiste expérimenté ne sera jamais admise. Si Boisleux, connaissant l’existence de cette grosseur, a fait l’opération, c’est qu’il avait consenti à pratiquer l’avortement.

Des signes matériels firent bientôt apparaître le caractère criminel de l’opération. La curette ramena des débris de fœtus, et Boisleux, se contentant de dire à mi-voix: « Gravide! », continua son travail sans témoigner autrement sa surprise.

11 est superflu de faire ressortir combien celte attitude est incompatible avec ses protestations de bonne foi et d’innocence. Comprenant la gravité de cette circonstance, de La Jarrige imagine de dire qu’à ce moment il a supplié Boisleux de s’arrêter ; mais un seul des assistants, Gouillardon, son cocher, qui aidait à maintenir la patiente, confirme cette déclaration, en l’exagérant avec une maladresse compromettante. Aucune des autres personnes présentes n’a entendu les « supplications instantes » du Dr de La Jarrige, ni soupçonné « les angoisses terribles » qu’il dit avoir éprouvées.

L’opération, qui devait durer quelques minutes, se prolongeait. Boisleux continuait ce que de La Jarrige lui-même a appelé une œuvre de boucher. Il cherchait à retirer la tête du fœtus qu’il avait séparée du tronc; mais, soudain, une complication se produisit : il perfora l’utérus et sentit qu’une anse intestinale passait par la déchirure.

« Je sens, dit-il, l’intestin engagé dans la matrice; il faut faire la laparotomie », c’est-à-dire pratiquer l’ouverture du ventre. A ce moment, de La Jarrige, prenant peur, alla trouver Mansuy qui attendait dans une pièce voisine et qui, mis au courant, refusa de consentir à cette nouvelle opération. Boisleux se livra alors à des manœuvres longues et pénibles pour essayer de réduire l’intestin ; puis Mlle Thomson fut replacée dans le lit de la chambre verte. Boisleux et de La Jarrige laissaient ainsi, dans la cavité abdominale, la tête du fœtus! Quelques heures après, Mlle Thomson ressentait des douleurs qui devinrent vite intolérables. C’était la péritonite qui se déclarait. Boisleux comprit alors qu’il fallait retirer la tête et se disposer à pratiquer la laparotomie. Il manda le Dr Barlerin et l’officier de santé Navel, qui l’assistaient habituel-

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lement, et l’opération fut faite à o heures du matin. Barlerin, qui n’avait pas été complètement renseigné, fut étrangement surpris en le voyant retirer une tête de la fosse iliaque gauche. Malgré l’opération, la péritonite continua sa marche, et Mlle Thomson mourut le 26 novembre, à 1 heure de l’après-midi.

Le permis d’inhumer fut refusé par le Dr Poirier, médecin de l’état civil, et le Dr Douville, médecin inspecteur des décès. Le Commissaire de police interrogea les accusés qui, malgré les précautions qu’ils avaient prises pour faire un récit identique, lui donnèrent des explications contradictoires. Boisleux attribuait la mort à une fièvre purulente, de La Jarrige, aune embolie. Tous deux gardaient le silence sur la grossesse de leur victime. Dès le 29 novembre, l’autopsie démontrait ce fait qu’ils avaient essayé de cacher, et le même jour, Mansuy, au reçu d’un télégramme qui l’appelait au commissariat de police, se tuait d’un coup de revolver.

Boisleux et de La Jarrige ont essayé, depuis le commencement de l’instruction jusqu’à la fin, de se rejeter une responsabilité qui les atteint également.

Le premier veut faire croire qu’il s’en est rapporté aux indications du Dr de la Jarrige qui lui avait dit de faire un curettage et qui, cependant, savait que Mlle Thomson était enceinte. Quant à de La Jarrige, il soutient qu’il n’a nullement examiné la personne que lui amenait M. Mansuy et qu’il n’a pu supposer que Boisleux entreprendrait une pareille opération sans avoir pris les précautions nécessaires. Il oublie, en parlant ainsi, que l’opération était décidée avant que son confrère eût vu Mlle Thomson. Il y a lieu de signaler ici une supercherie commise par Boisleux, au début de l’instruction : invité par les médecins experts à représenter la tête du fœtus, il leur remit une tête conservée par lui et se rapportant à un fœtus de trois mois et demi. Il espérait ainsi les tromper et leur faire croire que Mlle Thomson n’était pas enceinte de quatre mois.

Ni l’un ni l’autre des accusés n’a d’antécédents judiciaires. Il résulte des renseignements recueillis par l’instruction que Boisleux est un praticien sans conscience, qui fait sans nécessité les opérations les plus graves et qui ne prend pas les précautions indispensables pour en assurer le succès. Il a, en diverses circonstances, encouru les responsabilités les plus graves.

De La Jarrige, qui était son ami intime et qui ne pouvait ignorer son indignité professionnelle* ne se faisait pas scrupule de lui envoyer des malades.

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II. — Premier rapport médico-légal, par MM. Brouardel el Thoinot.

Nous soussignés, Doyen et Agrégé de la Faculté de médecine de Paris, commis par une ordonnance de M. le Procureur de la République, en date du 28 novembre 1896, ainsi conçue :

« Nous, Procureur de Ja République près le Tribunal de première instance du département de la Seine ;

« Vu les articles 32 et 43 du Gode d’instruction criminelle,

« Et le procès-verbal dressé le 27 novembre par M. le Commissaire de police du quartier de la Madeleine constatant la mort par cause inconnue chez le Dr Boisleux de la demoiselle Thomson ;

« Commettons MM. les Drs Brouardel et Thoinot à la visite du local où est décédée la demoiselle Thomson, et à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher tous indices de crimes ou délit, de tout quoi ils dresseront procès-verbal, qui nous sera immédiatement transmis conformément à la loi. »

Serment préalablement prêté, avons procédé aux opérations ordonnées :

A. Visite du local où la demoiselle Thomson est décédée. — L’un de nous (le Dr Thoinot) s’est transporté, accompagné de M. le Commissaire de police du quartier de la Madeleine, au domicile du Dr Boisleux, 58, rue de l’Arcade. Le Dr Boisleux étant absent, la domestique à son service nous a indiqué et montré le local où la demoiselle Thomson avait été opérée et le local où elle est décédée. Le premier est une pièce (salle à manger) éclairée par une fenêtre sur la rue. Nous n’avons vu dans cette pièce aucun meuble à usage chirurgical, tel que lit d’opération ou lit à examen gynécologique. La domestique, interrogée par nous, nous a fait connaître que l’opération pratiquée sur la demoiselle Thomson avait été faite sur deux tables ordinaires rapprochées l’une de l’autre.

La pièce où la demoiselle Thomson est décédée est une chambre à coucher éclairée par une fenêtre; le lit sur lequel aurait été couchée la demoiselle Thomson occupe le fond de cette chambre qui fait alcôve.

Ne pouvant obtenir aucun autre renseignement en l’absence du Dr Boisleux, nous nous sommes retiré après ces constatations sommaires.

B. Autopsie du cadavre de la demoiselle Thomson. — Cette opération a été pratiquée par nous à la Morgue, le dimanche 29 novembre, à 10 heures du matin, en présence du Dr Boisleux, que

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nous avions convoqué. Le D1’ Boisleux nous a donné de vive voix les renseignements sur la nature des opérations pratiquées par lui sur la demoiselle Thomson et sur le mode d’exécution de ces opérations. Nous avons demandé au Dr Boisleux de vouloir bien consigner les renseignements qu’il nous avait donnés dans une note écrite, qu’il nous a remise le 30 novembre au soir et qui est annexée à ce rapport. De ces renseignements il résulte, en résumé, que le 24 novembre le Dr Boisleux aurait pratiqué un curettage utérin sur la demoiselle Thomson, qu’au cours de cette opération une hémorragie lui aurait fait reconnaître qu’il se trouvait en présence d’un utérus gravide. Il continua l'opération; une complication se produisit, la perforation de l’utérus, démontrée par ce fait qu’une anse intestinale venait faire apparition au dehors du col, attiré par l’opérateur. L’opération en serait restée là ce jour-là, M. Mansuy, présent, s’élantopposé formellement à ce que ie Dr Boisleux conjurât par une laparotomie les conséquences graves de la rupture utérine.

La malade, après un pansement palliatif, aurait été reportée au lit, mais l’apparition d’accidents graves dans la soirée ou la nuit du 24 au 25 aurait décidé le Dr Boisleux à faire, avec l’aide de deux confrères appelés en toute hâte, la laparotomie. Cette opération aurait fait reconnaître une plaie béante de l’utérus, qui fut suturée. Le Dr Boisleux aurait trouvé dans la fosse iliaque une tête fœtale. Le ventre aurait été enfin refermé, et la malade aurait succombé quelques heures plus tard.

1. — Aspect extérieur du cadavre. — Le cadavre est en assez bon état de conservation. La rigidité a disparu. Sur l’abdomen on remarque un pansement appliqué au-dessous de l’ombilic, sur la région située entre cet endroit et le pubis. Ce pansement est fait de plusieurs doubles d’une tarlatane que le liquide antiseptique imprégnant a rendue de couleur rosée. Le pansement est maintenu par des bandelettes de sparadrap entre-croisées, et fixées par leurs extrémités sur la peau de l’abdomen. Les parties génitales externes sont cachées par une bandelette d’ouate hydrophile placée entre les cuisses. Cette ouate est imbibée d’un liquide sanieux s’écoulant du vagin.

Les seins sont volumineux, donnent à la main la sensation d’engorgement, et laissent écouler à la pression, par le mamelon, quelques gouttes d’un liquide légèrement opalin (colostrum).

Le pansement abdominal enlevé met à nu une incision cutanée réunie par des points de suture.

Cette incision verticale et médiane commence à 4 centimètres au-dessous de l’ombilic, et s’arrête à 3 centimètres au-dessus de

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l’arcade pubienne. Elle a 7 centimètres et demi de long, et ses lèvres sont affrontées par sept points de suture. Du sang desséché recouvre le trajet de l’incision, les extrémités libres des fils et les environs immédiats de l’incision.

2. — Organes internes. — Le plastron thoraco-abdominal étant détaché en son entier, nous examinons la face péritonéale de la plaie : les tissus profonds sont divisés comme les tissus superficiels, et la plaie profonde correspond complètement, comme situation, direction et dimensions, à la plaie cutanée ; elle est verticale, a 7 centimètres et demi de hauteur, et ses lèvres musculaires et aponévrotiques sont affrontées par trois points de suture.

Nous enlevons les fils de suture : il en existe quatre superficiels et trois profonds ; et nous notons que les fils profonds sont, dans la partie de leur trajet qui transperçait les plans profonds, absolument intacts de toute imbibition par le sang.

L’examen de la plaie débarrassée de ses fils donne les résultats suivants :

La surface interne de section est, sur ses 'deux lèvres, dans toute sa hauteur et dans toute sa longueur, exsangue, à la seule exception du tiers inférieur ; là, le bord cutané seul est coloré par une petite traînée de sang, qui ne dépasse pas la moitié de la hauteur du derme.

Des incisions pratiquées à la distance de 1 centimètre et demi l’une de l'autre environ, perpendiculairement à la plaie et comprenant la peau et les parties sous-jacentes, ne montrent aucune trace de sang, sauf en trois points :

4° Au niveau de l’avant-dernière suture à droite (en comptant de haut en bas), il y a coloration par le sang des parois du trajet de ladite suture, dans leur partie cutanée seulement;

2° Il y a une ecchymose de 2 millimètres et demi de diamètre et d’un demi-millimètre à peine d’épaisseur, dans le tissu cellulaire qui couvre l’aponévrose profonde, aux environs du trajet de celte même suture ;

3° Enfin, dans le plan musculaire profond, en haut et à gauche, on trouve une ecchymose d’assez faible dimension.

Le plastron thoraco-abdominal enlevé, la surface du paquet intestinal apparaît dépolie, avec plaques ecchymotiques rouges en plusieurs points : ces plaques ecchymotiques, de d centimètre de diamètre environ, ne dépassent pas la tunique séreuse de l’intestin. Il y a de petits grumeaux purulents çà et là; et des fausses membranes purulentes, récentes et peu adhérentes, agglutinent quelques anses entre elles. Ces lésions de péritonite

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aiguë sont généralisées, mais leur maximum (fausses membranes purulentes et ecchymoses péritonéales) se trouve au niveau des parties inferieures de l’intestin, c’esl-à-dire au voisinage des organes du petit bassin.

L'épiploon est manifestement épaissi.

Le petit bassin contient une cuillerée de liquide sanieux.

La région des intestins avoisinant le foie et la vésicule biliaire est plus fortement colorée par la transsudation de la bile que cela ne se remarque ordinairement, et il est même possible, en déprimant les intestins en ce point et en présentant une capsule, de recueillir une cuillerée à bouche environ d’un liquide jaunâtre ayant les apparences de la bile.

La surface externe, postérieure et supérieure de Yutérus présente une déchirure réunie par quatre points de suture.

La vessie est intacte à la surface externe.

Ces premières constatations faites, on enlève chacun des organes de la cavité abdominale et les organes du petit bassin (utérus, vagin, vessie, rectum) pour en faire l’examen.

L'estomac est sain ; nous en extrayons 250 grammes d’un liquide noir, sans odeur particulière, qui est mis en bocal.

L 'intestin grêle incisé montre une muqueuse duodénale fortement imprégnée de bile ; le reste du petit intestin est sain, sauf quelques ecchymoses de la muqueuse, isolées en général, mais accumulées et agglomérées en plaques sur quelques points, vers le milieu de l’intestin grêle ; il existe encore une exulcération de 5 millimètres de diamètre, vers l’union des deux tiers supérieurs avec le tiers inférieur.

Le gros intestin est complètement sain.

Il est à noter que la fin du petit intestin et le gros contiennent des matières fécales dures, en billes, en assez grande quantité.

Le foie est pâle, décoloré, de la teinte habituelle au foie des individus qui ont succombé à une infection.

La vésiculè biliaire est remplie d’une bile noirâtre ; ses parois sont épaisses, mais sans altération. Elle ne contient pas de calculs biliaires.

Les rems sont décolorés, comme ceux des sujets succombant à une infection aiguë ; ils se décortiquent mal et sont un peu durs à la coupe.

La rate est un peu plus molle que normalement.

La muqueuse de la vessie est saine ; il en est de même de celle du rectum .

L’examen des organes génitaux internes est fait après leur enlè-

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vement en bloc par une section rasant les parois du petit bassin et une disjonction de la symphyse pubienne.

Le vagin contient un gros drain en caoutchouc, qui s’enfonce dans une ouverture pratiquée dans le cul-de-sac postérieur vaginal : cette ouverture admet facilement le petit doigt, difficilement l’index.

L'ovaire gauche est volumineux et contient un corps jaune encore hémorragique; le droit est normal.

L'utérus présente, avons-nous dit plus haut, une déchirure à sa surface péritonéale supérieure et postérieure, dont les lèvres sont réunies par quatre points de suture. Sur le col utérin, dont les lèvres sont fendues à droite et à gauche, on trouve deux points de suture réunissant de chaque côté les lèvres sectionnées.

L’utérus est ouvert de façon à permettre l’examen de sa cavité. Celte cavité présente en haut, sur sa paroi postérieure, une surface sanglante et fongueuse, qui a les caractères d’une insertion placentaire.

A la plaie utérine externe , signalée plus haut, répond une plaie interne de même dimension et fermée par des points de suture. La paroi utérine était donc divisée en entier dans sa hauteur au point signalé. Les lèvres de la section sont imbibées de sang.

La hauteur de la cavité utérine est de 12 centimètres, mesurée de l’extrémité du col au fond ; la largeur, de l’abouchement d’une trompe à l’autre, est de 7 centimètres. La largeur de la paroi interne du col, sectionné et étalé à plat, est de 6 centimètres.

Les parois utérines ont, au niveau du corps, là où elles ont le maximum d’épaisseur, 22 millimètres.

Le poids de l’utérus est de 203 grammes.

Les poumons sont sains.

Les cavités du cœur , l’artère pulmonaire et ses branches ne contiennent pas de caillots. Les valvules cardiaques sont saines.

L'aorte, à sa naissance, présente de nombreuses plaques d’athérome, ulcérées et anciennes. Ces plaques existent en moindre quantité sur la crosse et sur l’aorte thoracique qui est remplie de sang noir à demi coagulé, comme cela se trouve dans certaines infections.

Les organes de la cavité encéphalique sont sains.

Résumé et discussion . — Les lésions relevées à l’autopsie, et que nous devons seules retenir ici, comme ayant rapport aux accidents présentés par la demoiselle Thomson pendant la vie à P. Brouàrdel. — L’Avortement. 23

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ses derniers moments, aux opérations qu’elle aurait subies et aux causes qui ont pu déterminer la mort, sont les suivantes :

1° La présence d’une insertion placentaire dans l’utérus et l’hypertrophie de cet organe;

2° La déchirure de l’utérus;

3° La péritonite purulente aiguë.

1° Présence d'insertion placentaire sur la muqueuse de l’utérus et hypertrophie de cet organe. — Ce sont là des signes certains de grossesse. Préciser l’époque à laquelle était parvenue cette grossesse ne nous est pas encore possible : des constatations ultérieures seront nécessaires. Nous ferons remarquer que les dimensions assignées par nous, lors de l’autopsie de l’utérus vide de son produit, ne sont pas celles qu’il avait à l’état de plénitude, la rétraction étant intervenue pour modifier les dimensions de l’organe. Un autre élément devra aussi entrer en ligne de compte : les résultats fournis par l’examen de la tête fœtale dont il sera question plus loin. Sous toutes ces réserves , on peut admettre que la grossesse datait de trois mois et demi environ.

2° Déchirure de l'utérus. — Cette déchirure ne peut être expliquée que par l’action d’un instrument agissant sur la paroi utérine de dedans en dehors ; il est absolument rationnel de rattacher à la cause mécanique qui a perforé l’utérus le détachement du fœtus implanté sur cette muqueuse, fœtus dont nous n’avons trouvé aucun débris.

3° Péritonite purulente aiguë. — L’autopsie ne nous met en présence que de deux hypothèses pour expliquer cette péritonite : elle se rattache à la perforation de l’utérus ou est de cause intestinale.

En faveur de la première hypothèse, celle qui attribue la péritonite trouvée par nous à l’irruption dans la séreuse des liquides provenant de l’utérus perforé, on peut faire valoir les raisons suivantes :

La péritonite constatée sur le cadavre de la demoiselle Thomson est, comme le sont les péritonites par perforation, aiguë, généralisée et en outre son maximum siège au niveau du voisinage de l'organe perforé.

Nous devons faire remarquer cependant que si la péritonite est la conséquence de la déchirure utérine, entre celle-ci et la mort il se serait écoulé — au dire du Dr Boisleux — vingt-sept heures, et que l’étendue et l’intensité de l’inflammation de la séreuse dépassent peut-être ce que l’on est habitué à rencontrer dans les occasions semblables.

Mais des circonstances, particulières au cas d’espèce que nous

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examinons, ont pu déterminer une aggravation et une marche plus rapide de la péritonite. Ces circonstances sont le séjour d’une tête fœtale (dont il sera question ci-dessous dans la séreuse, et en second lieu la laparotomie pratiquée quelques heures avant la mort, alors que la péritonite était en évolution.

Les péritonites d’origine intestinale, sans 'perforation, c’est-à-dire consécutives à une inflammation de la muqueuse intestinale, de l’intérieur du canal en d’autres termes, sont au contraire peu fréquentes, très rarement aiguës et encore plus rarement généralisées. Les lésions de la muqueuse intestinale qui leur donnent naissance sont en outre ordinairement très caractérisées.

En prenant en considération que l’entérite relevée par nous sur le corps de Mlle Thomson n’était pas intense, que la péritonite était généralisée et aiguë, on doit considérer comme peu vraisemblable l’hypothèse de péritonite d’origine intestinale.

Avant de formuler les conclusions de ce rapport, nous devons donner quelques indications, sommaires et d’attente, sur la tête de fœtus que M. le I)r Boisleux nous a remise comme trouvée par lui — lors de son opération de laparotomie — dans la fosse iliaque de la demoiselle Thomson. Cette tête était conservée dans un bocal rempli d’un liquide conservateur. Nous raisonnons comme si cette tête était celle du fœtus contenu dans l’utérus perforé, mais nous taisons toute réserve sur son origine.

Cette réserve faite, voici la description sommaire de cette pièce, pour l’examen de laquelle des recherches complémentaires s’imposent (dissection, ouverture du crâne, mensuration des parties formant le squelette, etc...).

Cette tête est bien formée, toutes les parties en sont nettement figurées. Elle pèse Ici grammes et les diamètres en sont les suivants : bipariétal 25 millimètres ; antéro-postérieur 29 millimètres. — Elle paraît, à un examen rapide, appartenir à un fœtus de trois mois et demi environ. Une suffusion sanguine occupe le sommet du crâne, l’occiput et les pariétaux. La peau est enlevée sur le front et en partie rabattue sur la face.

A gauche, au-dessus de l’apophyse zygomatique, en avant de l’oreille, est un trou ayant 4 millimètres de profondeur, 6 millimètres de hauteur ; il est fait de telle sorte que, à sa partie antérieure, la lame crânienne est à peine touchée, et qu’au contraire le crâne est perforé à sa partie postérieure.

Cette tête a été détachée du tronc auquel elle appartenait par une section faite en deux endroits : la première tombe au niveau du larynx et s’arrête à la colonne vertébrale; la deuxième coupe

ANNEXES

la colonne vertébrale à hauteur de la cinquième ou sixième vertèbre cervicale. La première section est nette et droite; la seconde entame la région cervicale postérieure en produisant une figure en croissant.

Conclusions. — 1° L’opération pratiquée sur la demoiselle Thomson, le 24 novembre, suivant le dire du Dr Boisleux, a déterminé un avortement (interruption de grossesse) et une déchirure de l’utérus ;

2° La grossesse, au moment de l’interruption, pouvait remonter à trois mois et demi environ. Des recherches ultérieures sont nécessaires pour donner plus de précision à ce point;

3° Il existait une péritonite aiguë purulente généralisée. La cause.de cette péritonite semble avoir été la perforation de l’utérus ;

4° La mort doit être attribuée à cette péritonite.

III. — Deuxième rapport , par MM. Brouardel, Thoinot et Maygrier.

Nous soussignés, Doyen et Agrégés de la Faculté de médecine, commis par une ordonnance de M. Lemercier, Juge d’instruction en date du 4 décembre 1896, ainsi conçue :

« Nous, J. Lemercier, Juge d’instruction au Tribunal de première instance du département de la Seine:

« Vu la procédure suivie contre :

« 1° Leynia de La Jarrige (Joseph), cinquante-trois ans;

« 2° Boisleux (Charles-Jean-Baptiste-Joseph), quarante ans;

«Inculpés d’avortement. Détenus.

« En présence des précédentes constatations faites par MM. Brouardel et Thoinot;

« Ordonnons que par MM. Brouardel, Thoinot et Maygrier, il sera procédé à toutes expériences utiles à la manifestation de la vérité, contradictoirement avec les inculpés, séparément et par voie de confrontation ensuite.

« Donnons également mission aux experts sus nommés, qui s’entoureront des conseils de spécialistes, s’ils le jugent utile, de répondre aux questions suivantes :

« 1° Quels sont les troubles survenus dans la santé de Mlle Thomson qui justifiaient un curettage?

« 2° La palpation bimanuelle pratiquée comme le dit le Dr Boisleux permet-elle de reconnaître la grossesse, en règle générale et dans le cas particulier?

« Le Dr Boisleux pouvait-il, dans le cas donné, méconnaître la grossesse?

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