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Iodure de potassium

Ce médicament, qui est aujourd'hui si usité dans le traitement des accidents de la période tertiaire de 1a. syphilis, qui donne des résultats si remarquables et que nul ne craint d’administrer au cours de la grossesse, quand il y

a présomption -de syphilis chez l’un des ascendants, a été longtemps considéré comme un abortif puissant.

Pendant les premiers temps de son emploi en thérapeutique, on le considéra comme beaucoup plus toxique qu’il ne l’est en réalité. Il me souvient que l’on blâmait un médecin qui en avait ordonné 4 grammes en vingt-quatre heures, dose qui aujourd’hui est très usuelle et a même été de beaucoup dépassée, puisque, dans des cas d’accidents syphilitiques particulièrement graves, on n’a pas hésité à en administrer 18 et même 20 grammes.

Magendie (1) rapporte qu’il ordonna de l’iodure de potassium pour une suppression des règles à une jeune fille dont il ne s’était pas permis de suspecterla bonne conduite, et qu’il survint un avortement au bout de trois semaines.

Une affaire très curieuse d’avortement attribuée à l’iodure de potassium s’est déroulée devant les tribunaux. Voici les faits (2) :

Une dame P..., âgée de vingt-deux ans, mariée depuis quatre mois, enceinte pour la première fois de trois mois et demi environ, était atteinte d’un léger écoulement vaginal. Le mari, de son côté, avait une affection blennorragique et s’était adressé, pour se soigner, au sieur B..., herboriste, qui lui composa une potion contenant : 6 grammes d’iodure de potassium, 25 centigrammes d’iode libre et 150 grammes de véhicule.

Quelques jours plus tard, sur la crainte, exprimée par le sieur P..., d’avoir communiqué sa maladie à sa femme, l’herboriste, sans examiner cette femme et sans soupçonner, affirma-t-il plus tard, son état de grossesse, conseilla de lui donner une cuillerée de la même potion matin et soir.

Peu après l’ingestion de la première cuillerée, Mme P... se plaignit de chaleur à l’épigastre et d’une sensation

(1) Magendie, Formulaire pour la préparation et l’emploi de plusieurs médicaments , 7° édition, 1829.

(2) Presse médicale de Marseille , 1858, nos 7, p. 143, et 9, p. 194.

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d’ardeur assez pénible. Le soir, après ingestion de la deuxième cuillerée, les mêmes symptômes se reproduisirent, mais plus accentués. Le lendemain, il y eut une hémorragie utérine, d’abord peu intense, qui n’empêcha pas l’administration du médicament. Le surlendemain, une cinquième cuillerée fut prise, bien que la malade se sentît beaucoup plus fatiguée ; à la suite, elle eut des vertiges, des envies de vomir, des douleurs très vives dans le ventre, de la tension et de la pesanteur hypogastrique.

L’hémorragie augmenta, une sage-femme fut appelée, et l’œuf en son entier, fortement étranglé par son passage au travers du col, fut expulsé le même jour à onze heures du soir. Dans l’œuf, on trouva un fœtus du sexe féminin, violacé, presque noir, d’une longueur, au dire de la sagefemme, de 10 à 15 centimètres.

Les deux tiers de la potion avaient été pris, de sorte que l’avortement était survenu après absorption de 4 grammes d’iodure de potassium et 17 centigrammes d’iode libre.

Le Dr Laurens, appelé à examiner la malade, conclut en ces termes :

1° Mme P... n’ayant présenté aucun phénomène morbide pendant le cours de sa grossesse, si ce n’est un léger écoulement muqueux, tel qu’on l’observe souvent en l’état de gestation, chez les primipares surtout, lequel n’est ordinairement qu’une hypersécrétion fournie par lès organes génitaux et déterminée, le plus souvent, par l’état de congestion de ces organes, rien ne paraissait faire craindre chez elle l’avortement qui a eu lieu, l’écoulement lui-même n’étant pas de nature à en être la cause;

2° Au contraire, Mme P... ayant été soumise à une médication iodée intempestive, qui a été suivie d’accidents gastriquesd'abord et congestifs de l’utérus ensuite, lesquels accidents se sont aggravés par la continuation de celte médication, je ne puis que considérer celle-ci comme ayant été la cause déterminante de l’avortement, en l’absence surtout de toute autre cause pour en rendre compte ;

3° Si l’iode a pu être donné en l’état de grossesse à pareille dose, sans provoquer les accidents ci-dessus, il n’en est pas moins vrai qu’il existe dans la science des faits qui établissent que cet

agent a pu, chez les personnes douées d’une idiosyncrasie particulière, déterminer ces mêmes accidents;

4° La possibilité de l’avortement, par suite de l’administration de l’iode et de ses composés, est démontrée à la fois par le témoignage de médecins distingués (Magendie, Coindet, Sablairolles), et par la connaissance de leurs effets physiologiques, qui consistent en une action excitante générale, se traduisant d’abord par des accidents gastriques pouvant avoir sur le fœtus un fâcheux retentissement, et ensuite par des phénomènes spéciaux de congestion de l’utérus, pouvant être suivis d'hémorragie utérine et d’avortement, d’où le conseil donné par quelques auteurs de s’abstenir de ce moyen pendant la grossesse;

5° Sans oublier la différence qui existe entre la certitude mathématique et la certitude médicale, ma conviction est que, dans l’espèce, on peut voir entre l’administration de l’iode et l’avortement qui s’en est suivi plus qu’une simple coïncidence, mais une relation de cause à effet ;

6° Dans tous les cas, il est incontestable qu’ici la médication iodée était contre-indiquée et peut être taxée d’imprudence.

Ces conclusions furent confirmées par le rapport de MM. René Dumas et Fuster (de Montpellier), dont les conclusions furent les suivantes :

1° Que l’avortement de la dame P... est bien la conséquence du remède dont elle a fait usage;

2° Que la nature de l’agent médicamenteux et, mieux encore, la dose à laquelle il a été conseillé, chez une femme dont l’état général de santé le contre-indiquait, prouvent, de la part de celui qui l’a prescrit, l’ignorance la plus absolue des principes qui doivent diriger la conduite d’un homme de l’art prudent et judicieux ;

3° Que les conséquences possibles de l’avortement actuel envisagées au point de vue de l’avenir peuvent être très fâcheuses et par suite inappréciables, en ce moment;

4° Que l’herboriste qui a délivré ce médicament est en contravention manifeste avec les règlements qui défendent l’exercice illégal de la médecine.

L’herboriste fut condamné à huit jours de prison et 500 francs d’amende, pour exercice illégal de la pharmacie, plus 3 000 francs de dommages-intérêts.

En appel, ces conclusions furent critiquées par les profes-

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seurs Villeneuve et Magail (de Marseille), qui donnèrent les conclusions suivantes :

1° Que l’avortement de la dame P... n’est pas la conséquence certaine du remède dont elle a fait usage;

2° Que les conséquences possibles de l’avortement actuel, envisagées au point de vue de l’avenir, ne peuvent en aucune manière être attribuées à la médication iodurée, qui a été donnée à la femme P... ;

3° Qu’il n’y a de moyen abortif infaillible et certain que la rupture des membranes;

4° Que l’avortement de la dame P... aurait peut-être pu être •évité, si son mari, au lieu de s’obstiner à continuer l’usage de la potion, s’était fait un devoir d’appeler un médecin instruit, dès que les symptômes s’étaient manifestés ; si l’on avait cherché à neutraliser l’action de l’iode par les sels de morphine, qui sont à la fois un antidote contre l’iode et un médicament précieux •contre les avortements imminents ;

5° Que le sieur B..., herboriste, a enfreint les lois relatives à l’exercice de la médecine et de la pharmacie, mais ne saurait être responsable de l’avortement actuel et encore moins des avortements futurs, qui n’auront peut-être jamais lieu.

Messieurs, l’herboriste avait eu le tort grave de délivrer à .sa cliente un médicament dont la vente n’est pas dans ses attributions; il avait, à cet égard, commis une faute professionnelle et avait, de plus, fait acte d’exercice illégal de la médecine, mais c’est cela seul que l’on était en droit de lui reprocher.

Je vous l’ai déjà dit dans un cours précédent : comme médecin traitant, méfiez-vous des médicaments nouveaux, n’administrez jamais que des doses dont la puissance toxique a été bien étudiée par l’un des maîtres de la science (1). Ne manquez pas de prendre un luxe de précautions; n’employez d’abord le médicament qu’à des doses faibles, afin de vous assurer que le malade est capable de le supporter, et ne manquez pas d’en surveiller l’élimination ; en agissant ainsi, vous vous épargnerez de graves ennuis.

(1) P. Brouardel, L’exercice de la médecine et le charlatanisme , p. 20.

Si vous êtes désigné comme médecin expert, je vous conseille d’être, à moins de faute lourde de la part de l’accusé,, d’une excessive réserve. Une même dose de médicament n’est pas identique dans ses effets; ce qui est toxique pour l’un, ne l’est pas pour l’autre; gardez-vous d’émettre une appréciation aussi affirmative que celle formulée dans leur rapport par les professeurs de Montpellier, sur la valeur thérapeutique attribuée à tel ou tel médicament, et surtout, dans aucun cas, n’empiétez sur l’avenir, sur les conséquences éloignées, car vous pourriez voir les événements» ultérieurs vous infliger un formel démenti.

L’action de l 'iode, autrefois incriminée, n’est pas mieux démontrée que celle de l’iodure de potassium.

Gusserow, dans huit expériences sur des femelles d’animaux, n’a pu retrouver l’iode ou le ferrocyanure de potassium qu’il avait injecté dans l’estomac de la mère, ni dans le liquide amniotique, ni dans le fœtus (1).

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