Sulfure de carbone
Le séjour des femmes enceintes dans les aleliers où l’on emploie le sulfure de carbone, qui sert surtout dans l’industrie du caoutchouc, les prédisposerait à l’avortement; d’une façon générale, cette assertion est justiciable des réserves que je vous ai exposées au sujet du phosphore.
Cependant, ici la question est plus complexe. En dehors de l’avortement, le sulfure de carbone produit sur les organes génitaux une action particulière qui fut bien étudiée par Delpech dans les mémoires qu’il présenta sur ce sujet à l’Académie de médecine (2). On lit dans son travail :
« A l’époque du collapsus, tous les ouvriers, à une seule exception près, parmi les faits que j’ai recueillis, sont plus ou moins complètement frappés d’impuissance. C’est là Fun des caractères les plus formels de l’action du sulfure de carbone, seul ou additionné de chlorure de soufre, et, dans les ateliers, il n’est mis en doute par personne.
« Chez la femme, les fonctions génératrices s’amoindrissent dans la même proportion que chez l’homme. La sensibilité diminue et disparaît; le désir des rapprochements sexuels s’éteint. Cependant des ouvrières auraient pu, m’a-t-on dit, sans que je l’aie constaté, porter jusqu’au terme de la grossesse le produit de la conception, mais c’est là un fait exceptionnel.
«Tous les ouvriers, tous les fabricants que j’ai interrogés ont reconnu qu’il était très rare que les femmes exposées à l’influence du sulfure de carbone aient des enfants. Lorsque
(1) Voy. p. 82.
(2) Delpech, Mémoire sur les accidents que développe chez les ouvriers en caoutchouc V inhalation du sulfure de carbone en vapeur {Bull, de VAcad. de méd ., t. XXI, 1856, p. 350). — L’industrie du caoutchouc soufflé. Nouvelles recherches sur l'intoxication spéciale que détermine le sulfure de carbone {Ann. d’hyg. publ. et de méd. lég., 1863, 2e série, t. XIX, p. 65).
la conception s’opère, presque toujours l’avortement se produit pendant les premiers mois.
« Y a-t-il là une simple stimulation congestive des organes de la génération, comme je l’ai signalé pour la première période, ou un véritable empoisonnement, comme on l’observe dans les intoxications alcoolique, saturnine, phosphorée? C’est ce qu’il est difficile de dire.
« Notons, en passant, que les pertes, si fréquentes chez les ouvrières en caoutchouc soufflé, qu’elles rapportent elles-mêmes à leur profession, ne sont souvent, très probablement du moins, que des avortements produits à une période très peu avancée de la grossesse, et, par suite, méconnue. Celles, en petit nombre, que l’on m’a signalées comme ayant pu accoucher à terme, ont dû abandonner leur profession avant la fin de la gestation. Elles ont été, en effet, atteintes, sous l’influence de la grossesse et des vapeurs sulfo-carbonées, de vomissements violents, qui ont cessé dès quelles ont quitté l’atelier. »
Le travail dans les industries du caoutchouc déterminerait donc deux accidents différents : d’une part, il prédisposerait aux avortements, ainsi que les intoxications saturnine, hydrargyrique et phosphorée ; sur ce point, je fais les mêmes réserves que je vous exposais à l’occasion de l’avortement chez les allumettières’; il -est probable que tous les avortements ne sont pas dus à l’intoxication.
Le second point, qui est très sérieux et semble mieux établi, est l’anaphrodisie, que tous les auteurs qui se sont occupés de cette question ont signalée (1).
« Tout s’éteint à la fois en général, dit Delpech : la possibilité des érections et le désir des rapprochements sexuels. » Et à ce sujet, il rapporte les paroles de deux ouvriers qu’il interrogea au cours de son enquête.
« Avant d’entrer à l’atelier, j’étais très ardent, très coureur, mais, depuis, je me mis rapidement à fuir les occa-
(1) Tavera, De l'intoxication parle sulfure de carbone. Thèse de Paris,.
CAUSES DE L’AVORTEMENT NATUREL
sions, tant par absence de désir que par conscience de ma faiblesse. »
« Autrefois, disait un autre, les femmes m’occupaient et je perdais mon ouvrage; aujourd’hui, je n’y pense plus. »
L’action du sulfure de carbone sur les organes génitaux est, d’après Delpech, beaucoup plus grave chez les sujets exposés de très bonne heure à son action. « Chez eux, l’obstacle apporté au développement de la fonction arrête le développement de l’organe. » Et il cite plusieurs observations d’enfants entrés vers l’âge de douze ans dans l’industrie du caoutchouc soufflé et chez lesquels, non seulement l’instinct génital ne s’est pas développé normalement, mais encore il a pu constater, avec un développement normal de la verge, une atrophie manifeste des testicules.
Chez la femme, on trouve, en outre des troubles pouvant survenir au cours de la gestation, un amoindrissement des fonctions génératrices. La sensibilité spéciale des organes génitaux diminue et disparaît et le désir des rapprochements sexuels s’éteint. Dans une observation, l’indifférence de la malade sur ce point devint telle, qu’elle fut abandonnée pour cette cause par son mari.