‹ L'avortementChapitre 29 sur 136 · Sulfate de quinine · texte numérisé non relu

Sulfate de quinine

Vous savez, Messieurs, que le sulfate de quinine a été et est encore employé, bien que moins fréquemment, dans les cas de métrorragie et de dysménorrhée (1); certains auteurs allèrent même plus loin et recommandèrent le sulfate de quinine comme succédané de l’ergot de seigle, pour provoquer les contractions utérines (2) ; de là à le considérer comme capable de provoquer l’avortement, il n’y avait qu’un pas, il fut bien vite franchi.

Depuis la précieuse découverte du quinquina, on administrait soit le quinquina en poudre, soit la quinine, dans tous les cas d’accidents palustres, sans s’inquiéter si les femmes atteintes de malaria étaient enceintes ou non.

En 1845, le Dr Petitjean (de Seurre) (3), qui exerçait dans une contrée marécageuse de la Côte-d’Or, fit à l’Académie de médecine une communication, dans laquelle il prétendait que le sulfate de quinine avait été, chez les femmes enceintes auxquelles il avait dû le prescrire, la cause occasionnelle de nombreux avortements. Ce mémoire causa quelque émotion dans le corps médical, et un certain nombre de médecins, exerçant leur profession dans les mêmes conditions que le Dr Petitjean, s’efforcèrent de démontrer la fausseté de cette opinion (4). Cependant, malgré les faits rapportés prouvant l’innocuité de la quinine, ce précieux médicament resta écarté de la thérapeutique obstétricale.

(1) Delioux de Savignac, Médicaments obstétricaux ( Bulletin de thérapeutique, 1871, t. LXXXI, p. 298). — Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, article Quinine, p. 256.

(2) Bulletin de thérapeutique, 1862, t. LXII, p. 180.

(3) Petitjean, Revue médicale française et étrangère, 1845, t. III, p. 245.

(4) Bulletin de thérapeutique , 1846, t. XXX, p. 382, 459, 477.

De ce que le sulfate de quinine possède des propriétés emménagogues, ce qui semble démontré, il ne s’ensuit pas nécessairement que son action sur l’utérus soit assez énergique pour provoquer l’avortement. Je me souviens qu’étant jeune médecin du Bureau central, je remplaçai Guéneau de Mussy dans son service hospitalier. Quatre des lits étaient occupés par des femmes enceintes, auxquelles, vu leur état, j’administrai du sulfate de quinine pendant plusieurs jours. A son retour, Guéneau de Mussy me fît aimablement remarquer que, depuis les travaux de Petitjean, il était prudent de ne pas ordonner le sulfate de quinine aux femmes grosses. J’acceptai la remontrance, mais je fis la remarque que, jusqu’à ce jour, aucun symptôme inquiétant ne s’était produit du côté de l’utérus de mes malades, et je pensai qu’il était fort probable que l’absorption de la quinine ne compromettrait nullement les grossesses en cours.

Messieurs, l’événement me donna raison et les quatre malades accouchèrent normalement et à terme.

À mon avis, le sulfate de quinine, à dose médicamenteuse, ne me semble pas devoir être regardé comme un abortif. Dans les cas rapportés par le Dr Petitjean, il s’agissait d’avortements survenus chez des femmes atteintes d’accidents palustres, et dont l’état pathologique n’avait peut-être pas été étranger à l’interruption survenue dans la marche de la grossesse.

Goth (1) dit avoir constaté 19 fois l’avortement, sur 46 malades ayant des accès de fièvre intermittente au cours de leur grossesse.

« Pour étudier cette question, Tarnier, en 1873, donna du sulfate de quinine à quatre femmes dont le bassin était rétréci et chez lesquelles il voulait provoquer l’accouchement prématuré. Voici le résumé de ces observations qui ont été recueillies par Pinard : deux femmes prirent du sulfate de quinine, à dose massive, pendant deux jours

(l).Goth, Zeitschr. für Geb. u. Gyn , Bd VI, p. 17.

CAUSES DE L’AVORTEMENT NATUREL

(4 grammes par jour pour chaque femme); chacune des deux autres prit pendant huit jours consécutifs 1 gramme de sulfate de quinine par jour. Celte médication n’eut aucune influence sur la marche de la grossesse ni sur la vie des fœtus (1). »

Les observations de Campbell, Balker, Chiara concordent avec celles de Tarnier.

Il faut remarquer que les cas où l’administration de la quinine fut suivie d’avortement ou de commencement de travail, sans résultat définitif, concernent presque toujours des femmes malariques ou des femmes travaillant dans des fabriques de quinine. Il n’y a pas pour ainsi dire d’exemple de femme, primitivement bien portante, qui ait avorté sous l’influence de l’ingestion de la quinine, même à dose élevée.

Voici un dernier exemple : une mulâtresse enceinte de cinq mois prit, pour se débarrasser du produit de la conception, 5 grains de sulfate de quinine (2gr,75). Elle tomba gravement malade, mais guérit et mit au monde, quatre mois après, un enfant bien portant à terme (2).

Loin de regarder la quinine comme un abortif, certains observateurs, dit Lewin, considèrent cet alcaloïde comme le meilleur agent thérapeutique pour combattre l’avortement.

Page 1