Sabine
La sabine ( Juniperus Sabina) (fîg. 6) a une réputation abortive universelle. Le principe actif est une huile essentielle, que l’on trouve dans toutes les parties aériennes de la plante. Les jeunes pousses sont les parties qui en renferment le plus; elles sont employées soit en poudre, soit en décoction, soit en infusion.
(1) Lucca in Husemann, 1871, p. 488.
(2) Marmé, Med. Centralbl ., 1876, p. 97.
Les doses thérapeutiques sont de 1 à 10 gouttes d’huile éthérée, ou en infusion de 5 p. 1000 à la dose de 0gr,50 à 1 gramme ; quand cette plante et ses dérivés sont ingérés dans un but criminel, les doses employées sont beaucoup plus élevées.
Les symptômes auxquels donne lieu l’ingestion de la sabine, soit en poudre, soit sous forme d’huile éthérée, sont les suivants : tout d’abord il y a une irritation du tube digestif, caractérisée par une douleur abdominale très violente, des nausées, de la salivation, des vomissements parfois continuels et survenant brusquement ; des déjections diarrhéiques, quelquefois sanguinolentes. Puis, surviennent de la dysurie, des hémorragies, notamment de
l’hématurie. La malade est profondément abattue; elle a des convulsions, ne tarde pas à tomber dans le coma, au cours duquel elle succombe (1).
La durée de l’intoxication est variable; à dose élevée, la mort survient en quelques heures; à dose faible, elle n’arrive qu’au bout de trois ou quatre jours.
L’ expertise médico-légale n’est guère éclairée par les recherches anatomo-pathologiques. On constate, sur toute la
(1) Hamelin, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, article Sabine, p. 20.
Fig. 6. — Sabine ( Juniperus Sabina). Plante de la famille des Conifères.
longueur du tube digestif, les traces d’une vive Inflammation, pouvant aller jusqu’à l’escarre et la perforation, notamment, d’après les expériences d’Orfila, au niveau du pylore. Tous les organes, le foie, les reins, les poumons, le cerveau, l’utérus, sont congestionnés.
On a beaucoup insisté sur la coloration spéciale du contenu de l’estomac, qui serait couleur purée de pois. Somme toute, aucun signe n’est bien caractéristique et les lésions ne diffèrent guère de celles observées à la suite de l’ingestion des drastiques violents.
La recherche de la substance toxique est difficile, surtout si la sabine a été prise sous forme d’huile. Dans le cas où de jeunes pousses de sabine ont été ingérées, l’emploi du microscope est d’une grande utilité.
Voyons maintenant quelle est la valeur abortive de la sabine. Messieurs, c’est une plante très toxique, mais non abortive. Mauriceau (1) avait prétendu qu’une malheureuse femme avait avorté, parce qu’elle avait marché dans un jardin sur un plant de sabine, et, dans certaines contrées de France, en Normandie notamment, les femmes qui désirent avorter ont soin de placer dans leurs sabots des pousses de sabine. Il est vrai qu’elles ne s’en tiennent pas là, et que, devant l’insuccès de la méthode, elles ont recours à des moyens plus efficaces.
Fodéré (2) cite le cas d’une femme, enceinte de sept mois, qui, dans un but criminel, absorba une forte dose de sabine en poudre, mêlée à du vin; elle eut de très vives douleurs intestinales, des vomissements, de la fièvre pendant quinze jours, mais se rétablit de tous ces accidents et la grossesse suivit son cours normal.
Tardieu (3) observa une femme, enceinte de deux mois, qui prit, pendant plusieurs mois, de 10 à 40 gouttes d’huile
(1) Mauriceau, Observations sur la grossesse et l'accouchement des femmes, 169i. Obs. XX.
(2) Fodéré, Traité de médecine légale , 1813, t. IV,
(3) Tardieu, Étude médico-légale sur T avortement, 1898, p. 29.
de sabine, sans avoir d’autres troubles que des coliques et des nausées, sans vomissements.
Murray vit une femme de trente ans, qui, après avoir ingéré une infusion de sabine, eut des douleurs d’entrailles épouvantables, accompagnées de vomissements, et avorta au bout de quelques jours; mais elle mourut presque aussitôt d’hémorragie utérine. A l’autopsie, on trouva les intestins enflammés et la vésicule biliaire rompue.
Le Dr Letheby rapporte une observation analogue ; il n’y eut pas avortement, mais seulement tendance à l’avortement, précédant de peu la mort.
Orfîla (1) fît une série d’expériences sur la toxicité de la sabine. Dans tous les cas, il constata une violente inflammation du tube digestif, des accidents nerveux graves et, lorsque l’avortement survint, la mort suivit de très près. Les deux actes furent presque simultanés.
Les expertises sur cette substance engagent rarement la responsabilité des personnes s’occupant d’obstétrique ; c’est un moyen dont l’incertitude est trop grande et qui n’est guère employé que sur leur propre initiative, par les femmes qui désirent avorter. Cependant, Taylor (2) rapporte le cas suivant, où un médecin anglais fut condamné à la transportation. Dans cette affaire, la preuve de l’intention criminelle résultait en partie de circonstances médicales, en partie de circonstances morales. Il paraît que l’accusé avait prescrit chaque jour 14 gouttes d’huile de sabine, divisées en trois doses. La quantité formulée par l’accusé, quoique étant une forte dose, était à peine plus considérable que celle qui est recommandée par les auteurs dans un but thérapeutique, et la démonstration de sa culpabililé semble avoir moins dépendu de la dose prescrite, que de la question de savoir s’il avait eu connaissance de l’état de grossesse de sa cliente.
Celle-ci disait n’avoir pas informé son médecin de son état
(1) Orfîla, Toxicologie générale , 1852, t. II, p. 130.
(2) Taylor, Times Med. and Gazette , 17 avril 1872, p. 104, et Traité de médecine légale, traduction Coutagne, 1881, p. 104.
de grossesse et n’avoir réclamé ses soins que pour une maladie du foie et du cœur ; pour sa défense, le docteur prétendit avoir supposé que les troubles dont souffrait cette femme étaient liés à la menstruation, en dehors de tout état de grossesse, et affirma ne lui avoir donné de la sabine que pour amener une dérivation du côté de l’utérus. Le jury repoussa ce système de défense, et, se basant sur le fait qu’un médecin ne doit pas entreprendre une médication aussi active, sans s’êtreassuré, au préalable, delà vacuité de l’utérus, condamna lemédecin à la transportation. Je dois ajouterquece médecin avait une fort mauvaise réputation et qu’il semble avoir été condamné, non tantàcause delacertitudequ’avaientlesjuges que l’acte incriminé avait été commis, qu’à cause de la certitude qu’ils avaient qu’il était capable de le commettre.
Taylor rapporte un autre cas, dans lequel un homme fut mis en jugement et condamné, pour avoir administré de l’huile de sabine à une femme enceinte. La femme avait été très malade, mais n’avait pas avorté.
Vous le voyez, Messieurs, la sabine ne possède pas de vertu •abortive ; dans les cas, et ils sont fort rares, où l’avortement a eu lieu, ce n’est qu’à la période ultime de la vie, et l’on peut dire que les deux actes sont simultanés. Aussi, pouvonsnous dire avec lourdes : la sabine fait avorter, mais elle tue d’abord.