Rue
La rue (. Ruta graveolens) (flg. 9) est très répandue en Europe; ses propriétés abortives sont universellement réputées, et il semble qu’elles soient plus sérieuses que celles des plantes dont je viens de vous entretenir.
Toutes les parties de la plante contiennent une huile essentielle, d’odeur forte et fétide, très volatile; la plante fraîche est beaucoup plus toxique que la plante sèche. Cette huile, qui constitue la partie active de la rue, est très toxique.
En thérapeutique, la rue est fort peu employée.
Fig" 9\ — .R^ (RutaSrave°lens)- Plante lgs formulaires donnent de la famille des Rutacées.
la posologie suivante :
essence, 1 à 10 gouttes; infusion, 5 grammes pour 1000; poudre, de 1 gramme à lgr,50.
Dans le but de provoquer l’avortement, les femmes
emploient les feuilles, les jeunes pousses, les racines, le suc extrait des feuilles par expression, les infusions, la décoction et enfin l’huile essentielle.
Quant à la valeur abortive de la rue, elle est mieux démontrée que celle de la sabine; le principe toxique a une
influence directe sur l’utérus, mais son action est cependant loin d’être aussi clairement établie qu’on a bien voulu le dire.
Hélie (de Nantes) a publié trois observations, dans lesquelles l’avortement fut provoqué par la rue (1).
Une jeune fille, enceinte de cinq mois, prit pendant plusieurs jours une forte dose de suc de rue, exprimé de feuilles fraîches. Des accidents très graves survinrent : somnolence, prostration, faiblesse générale, lipothymies, petitesse extrême et lenteur du pouls, mouvements continuels des bras, refroidissement de la peau, salivation abondante et enfin tuméfaction énorme de la langue, signe d’intoxication par la rue qui semble être le plus caractéristique. L’avortement eut lieu le sixième jour après l’absorption. Les symptômes allèrent en diminuant d’intensité, et la guérison s’opéra lentement.
Le second cas a trait à une jeune fille, enceinte de quatre mois, qui, sur les conseils d’une matrone, absorba en une seule fois trois tasses d’une forte décoction de racines fraîches de rue. Quarante-huit heures après, l’avortement se produisait.
La troisième observation est celle d’une jeune fille de vingtcinq ans, enceinte de cinq mois, qui, après avoir fait usage pendant plusieurs jours d’une décoction de feuilles de rue à l’intérieur et à l’extérieur, présenta des symptômes graves d’empoisonnement. Trois jours plus tard, elle avorta do deux jumeaux. Les symptômes alarmants se prolongèrent pendant vingt-cinq jours environ, après lesquels la guérison eut lieu.
Martin Saint-Ange rapporte l’observation suivante, dans laquelle, il est vrai, plusieurs substances abortives furent conjointement employées.
Une femme de quarante ans avait un retard dans ses règles; comme toutes les circonstances semblaient exclure
(1) Hélie, De l'action vénéneuse de la rue et de son influence sur la grossesse ( Annales d'hygiène publique et de médecine légale , lre série, 1838, t.XX,p. 180;.
la possibilité d’une grossesse, on lui ordonna de prendre pendant cinq jours une potion ainsi formulée :
Eau de sabine 100 grammes.
Eau de rue 50 —
Sirop de cannelle 40 —
A prendre par cuillerée à bouche toutes les quatre heures.
Aucun résultat n’étant survenu, on lui fit prendre pendant dix jours 20 capsules d’apiol de 10 centigrammes chacune.
Ce traitement fut institué dans les premiers jours d’octobre. Le 6 décembre, apparurent des douleurs utérines, et l’on fît le diagnostic de grossesse. On constata l’écoulement 4’une certaine quantité de liquide amniotique, mais l’avortement ne se produisit que le 29 décembre, environ quatre mois et demi après la conception.
Le fœtus, le placenta et la caduque tenaient ensemble ; les membranes étaient rompues.
Toute la caduque était criblée de petits foyers hémorragiques, dont la production avait amené la mort du fœtus, et par suite l’avortement, sans qu’il y eut eu à un moment donné un retentissement sensible sur la santé de la mère (1).
M. Hamelin a entrepris l’étude des propriétés abortives de la rue et a fait sur ce sujet de nombreuses expériences, qui complètent les anciennes recherches de Hélie (de Nantes).
Sur les lapines, il a réussi à provoquer l’avorlement.
L’époque de l’avortement, dit-il, et les conditions dans lesquelles il s’est produit n’ont rien eu de constant. L’avortement a eu lieu trente-six heures après une première ingestion, et douze heures après une deuxième , chez une lapine qui a succombé ; soixante heures environ après la dernière administration de rue, -chez une autre, qui ne parut pas s’en ressentir; et chez une troisième lapine, la mort survint huit à dix heures après la prise de la rue, cette fois sans avortement. Cette dernière mourut dans le
(1) G. -J. Martin Saint-An ge, Iconographie pathologique de l'œuf humain, - en rapport avec l'étiologie de l’avortement. Paris, 1884, p. 108.
collapsus, tandis que chez les autres, aucune altération de la sanlé ne se manifestait.
L’avortement peut donc .se produire chez les animaux,, ainsi que Hélie l’avait observé chez les femmes.
M. Hamelin résume ainsi l’action de la rue (1) :
En résumant cet ensemble de faits, on voit que la rue, chez les animaux mis en expérience, a exercé une action locale peu accentuée sur l’estomac, plus marquée sur le duodénum el la première partie de l’intestin grêle; qu’elle a provoqué d’abord uneélévation de la température, suivie d’une dépression allant jusqu’au collapsus, dépression primitive, après des doses très élevées, et que la circulation et la respiration n’ont été modifiéesque dans une faible proportion, quoique cependant la diminution de leur rythme ait été ordinairement constatée parallèlement à l’abaissement de la température; que l’action sur le système nerveux a généralement été stupéfiante, surtout avec l’huilo essentielle, et dans quelques cas a été convulsivante (chez les lapines seulement); que l'avortement s’est produit surtout dans la période du collapsus, tantôt avec les organes génitaux congestionnés (dans un cas très probablement à la suite d’asphyxie), tantôt avec ceux-ci anémiés; enfin que la mort est survenue au milieu du désordre extrême de la circulation et de la respiration, .ou par les progrès du collapsus nerveux, et que, lorsque l’animal en réchappait, il gardait une soif très vive, avec grand appétit, indice non douteux de la lésion du tube digestif.
Les phénomènes obtenus chez les animaux par l’expérimentation ne diffèrent donc pas notablement de ceux qu’on a observés chez la femme, à la suite de l’usage de la rue comme abortif.
Hélie cite parmi les effets les plus remarquables : 1° une vive phlogose de l’estomac et du duodénum, caractérisée par des vomissements violents, etc.; 2° l’absence de phlegmasie de cet organe; 3° une affection profonde des centres nerveux, mélange de narcolisme et d’excitation; 4° la dépression de l’action du cœur caractérisée par le ralentissement exlraordinaire et la petitesse du pouls, l’abaissement de la chaleur de la peau; 5° la tuméfaction énorme de la langue avec abondante salivation; 6° enfin, vers le dixième jour, une sorte de réaction à forme typhique.
Les lésions constatées sur le cadavre consistent simple-
(1) Hamelin, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, article Rue, 1877, p. 540.
ment en une légère inflammation du tube digestif; elles ne suffisent pas à expliquer les troubles profonds produits par l’intoxication par la rue (1).