Ergot de seigle
L’ergot de seigle ( Secale cornutum) (fig. 10) est constitué par le mycélium d’un champignon ( Clciviceps purpurea ), qui, dans l’épi, occupe la place dii grain.
Dans toutes les perquisitions que l’on fait chez des sagesfemmes inculpées d’avortement, on trouve de l’ergot de seigle, et cela n’est pas surprenant, puisque c’est un médicament indispensable à l’exercice de leur art et que, légalement, elles ont le droit de le prescrire. Je vous rappellerai en quelques mots la législation à ce sujet.
D’après l’article 5 de l’ordonnance du 6 octobre 1846, les substances vénéneuses, dont fait partie l’ergot de seigle, ne devaient être prescrites que sur ordonnance d’un médecin, d’un chirurgien, d’un officier de santé ou d’un vétérinaire breveté. Les sages-femmes n’avaient donc pas le droit de l’employer en nature ou ses dérivés. Cependant il fut reconnu que l’impossibilité pour les sages-femmes de prescrire le seigle ergoté pouvait entraîner de graves dangers pour la parturiente : un pharmacien ayant refusé de délivrer le seigle ergoté prescrit par une sage-femme pour réveiller les contractions utérines, un enfant était mort au cours de l’accouchement, la tête paraissant à la vulve. Dans un autre cas, où l’exécution de l’ordonnance fut également refusée, une femme était morte d’hémorragie.
A la suite de ces faits qui avaient fortement impressionné l’opinion publique, le Préfet de Police, en 1872, demanda à l’Académie de médecine s’il ne serait pas utile d’autoriser les sages-femmes à prescrire le seigle ergoté. Une Commission fut nommée, et Tarnier fut chargé du rapport et,
(1) Orfila, Toxicologie générale , 1852, t. II, p. 442.
Fig. 10. — Ergot de seigle. — 1, épi de seigle avec ergot ; 2, ergot de seigle; 3, ergot de blé; 4, ergot de seigle portant le Claviceps purpurea; 5, coupe transversale de l’ergot de seigle.
comme les conclusions étaient favorables à l’adoption de la mesure demandée, un décret en date du 23 juin 1873, rendu après avis du Conseil d’Ëtat, accorda aux sages-femmes l’autorisation de prescrire ce médicament (1).
Depuis, un décret du 27 octobre 1890, à la suite d’un rapport favorable de Budin, les a autorisées à prescrire le sublimé suivant une formule spéciale, excellente mesure qui permettra d’éviter, au moins en partie, les épidémies de fièvre puerpérale, qui ont causé pendant si longtemps une mortalité considérable chez les femmes en couches.
Dans la loi de 1892, les législateurs ont pensé, avec juste raison, que la prescription de médicaments, autres que ceux que je viens de vous signaler, pourrait, dans certaines conditions, être autorisée ultérieurement. Aussi le paragraphe 2 de l’article 4 est-il ainsi conçu :
Il leur est également interdit de prescrire des médicaments, sauf le cas prévu par le décret du 23 juin 1873 et par les décrets qui pourraient être rendus dans les mêmes conditions, après avis de l’Académie de médecine.
Donc, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’on trouve soit de l’ergot de seigle, soit de l’ergotine, soit de l’ergotinine, en la possession des sages-femmes. Ce qui constitue contre elles une fâcheuse présomption, c’est le fait d’en avoir une quantité exagérée ; il n’est pas rare qu’on en trouve 100 ou 200 grammes ; dans un cas, cité par Tardieu, on en trouva au moins 1 kilogramme. Il est certain que l’emploi plutôt rare et restreint, au point de vue des indications, de ce précieux médicament, ne justifie pas une telle provision.
Un point très important, qu’il est nécessaire que vous connaissiez bien, est l’inégalité d’action de l’ergot de seigle : il est d’autant plus actif et toxique qu'il est plus frais. Il est donc nécessaire de reconnaître la qualité de l’ergot, de manière à juger de son efficacité dans les
(1) Brouardel, L\exercice de la médecine et le charlatanisme , 1898,
SUBSTANCES ABORTIVES. — ERGOT DE SEIGLE. 145 manœuvres criminelles présumées. Cette partie de l’expertise regarde le chimiste, pour lequel elle est facile.
L’action de l’ergot de seigle sur les fibres musculaires de l’utérus est incontestable, mais est-elle assez puissante pour constituer un moyen abortif?
Tardieu rapporte les observations du Dr Millet (1) qui, expérimentalement, ne put arriver à faire avorter, à l’aide de l’ergot, des chattes, des chiennes ou des lapines; de plus, cet auteur cite deux faits, dans lesquels des femmes, arrivées au troisième ou au quatrième mois de la gestation, n’avortèrent pas, bien qu’elles eussent absorbé 12 et 20 grammes de cette substance.
En Angleterre, l’administration de l’ergot de seigle a été considérée autrefois comme l’un des meilleurs procédés d’accouchement prématuré ; nous verrons, dans le cours de ces leçons, la valeur que l’on peut lui accorder et les graves inconvénients qui doivent en faire rejeter l’emploi (2). •Cependant cette méthode semble avoir donné quelques résultats positifs.
Paterson chercha à provoquer des contractions utérines A l’aide de l’ergot de seigle, dans un cas d’accouchement prématuré, et, bien qu’il eût administré 100 grammes d’ergot en cinq ou six jours, il n’obtint aucun résultat (3).
Whitehead rapporte que, ayant à pratiquer l’avortement au cinquième mois, chez une femme atteinte d’un rétrécissement du bassin, il y parvint dans trois grossesses successives, par la simple administration de 0gr,50 centigrammes d’ergot, donnés à huit ou dix reprises. L’expulsion du fœtus eut lieu trois jours environ après l’administration. Cependant, lors d’une quatrième grossesse, ce procédé échoua.
(1) Millet, Du seigle ergoté considéré sous le rapport physiologique , obstétrical et de l’hygiène publique ( Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1854, t. XVIII, p. 177).
(2) Tourdes, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales , article Avortement, Médecine légale, p. 605.
(3) Paterson, London Med. Gaz., t. XXIV, p. 332.
P. Brouardel. — L’Avortement.
Ramsbolham rapporte trois cas analogues; l'accouchement prématuré eut lieu au huitième mois.
Krause, qui a recueilli quatre-vingts cas d’avortement ou d’accouchement provoqué par l’ergot de seigle, a trouvé que dix-huit fois le résultat fut négatif; trois fois ces tentatives entraînèrent la mort.
Taylor rapporte qu’une femme qui avait pris, dans l’intention de se faire avorter, trois cuillerées à café de teinture d’ergot par jour pendant onze semaines, mourut sans avoir avorté. A l’autopsie, on trouva sur la muqueuse stomacale des taches inflammatoires et dans l’utérus un embryon de trois mois.
Dans certains cas, ainsi que nous l’avons constaté pour la sabine, l’avortement se produit; mais le degré de l’intoxication est tel, que la femme succombe au moment de l’expulsion ou peu après.
Devergie rapporte un cas de ce genre; il s’agit d’une fille de vingt-quatre ans, dont on ne soupçonnait pas la grossesse, bien qu’elle fût enceinte de quatre mois. Un matin, elle sortit en bonne santé, se rendit chez une sage-femme et fut ramenée chez elle le soir, fort souffrante. L’avortement se produisit et elle mourut le lendemain. L’autopsie démontra l’existence d’une péritonite, et l’on trouva, dans l’intestin, des fragments de seigle ergoté (1). L’autopsie démontra également que l’avortement avait eu lieu probablement le jour même, mais les renseignements fournis par l’enquête ayant été très incomplets, il fut impossible de savoir si l’avortement était le résultat de l’ingestion de l’ergot, ou si cette substance avait été donnée après des interventions et des. manœuvres directes, pour hâter l’expulsion du produit.
Hofmann rapporte plusieurs cas semblabies (2). L’un fut observé par Richter (3). Une fille vigoureuse, âgée de vingt-
(1) Devergie, Médecine légale , 1852, t. II, p. 21.
(2) Hofmann, Nouveaux éléments de médecine légale. Commentaires du professeur Brouardel, 1881, p. 156.
(3) Richter, Vierteljahrschr. für gerich. Med., XX, 117, 1861. — Neubert, Hussmans's Toxicologie , p. 306.
deux ans, avait ingéré, au cours du sixième ou du septième mois de sa grossesse, une quantité de seigle ergoté évaluée de deux à quatre onces. Aussitôt, elle fut prise de vomissements et de soif intense; deux jours plus tard, un médecin fut appelé ; il trouva la malade pâle, agitée, ayant le pouls rapide, une soif ardente, des douleurs abdominales violentes et de la rétention d urine. Le travail de l’accouchement était commencé et elle mit au monde un enfant mort-né. Aussitôt après, il y eut des vomissements et une hémorragie qu’il fut impossible d’arrêter; la malade succomba en une demi-heure.
Otto (1) cite le cas d’une domestique qui, après des vomissements et des douleurs abdominales, accoucha d’un fœtus long de cinq pouces. Elle eut une hémorragie et mourut. Dans l’intestin, le microscope permit de reconnaître la présence de poudre d’ergot de seigle.
De ces observations contradictoires, qu’est-il permis de conclure? Messieurs, il est évident que l’ergot de seigle peut être utile pour provoquer l’accouchement prématuré, les médecins anglais l’ont démontré; mais, et sur ce point nous partageons l’avis de Tardieu, il semble inefficace dans la première moitié de la grossesse. Dans des cas isolés, l’ergot a pu, avant le cinquième mois, produire l’expulsion de l’embryon, mais le fait est rare et, dans l’immense majorité des cas, même à très haute dose, il n’a aucune action, si le travail n’est pas commencé. On a donc pu dire avec raison, que, s’il ne produit pas lui-même l’avortement, il peut en être le complice.
Ces idées ont été émises par Danyau (2), rapporteur au nom de la commission de l’Académie de médecine. Je ne puis mieux faire que de vous citer ce passage de son rapport, qui résume la question que je viens de vous exposer.
« Au premier rang des motifs qui ont rendu, dans le principe, le seigle ergoté suspect aux médecins et à l’au-
(1) Otto, Memorabilien, 1870, n° 2. — Virchow’s Jahresb., I, 438.
(2) Danyau, Influence du seigle ergoté [Bulletin de V Académie de médecine, 1850, t. XVI, p. 6 à 30).
torité, il faut placer la crainte du criminel emploi qu’on en pourrait faire. N’était-ce pas un nouveau moyen abortif offert à la perversité, moyen plus redoutable encore que ceux jusqu’alors mis en usage, puisque les coupables, moins retenus par la crainte des accidents, et assurés de l’impunité du crime qui ne devait pas laisser de traces, auraient le champ libre, et ne connaîtraient plus de bornes à leurs entreprises? Ces appréhensions étaient au moins exagérées. Le seigle excite, réveille la contractilité de l’utérus, quand, fatiguée, épuisée, elle sommeille ; il l’éveille difficilement, on a même cru longtemps qu’il ne pouvait l’éveiller quand elle n’a pas encore été mise en jeu. La rareté des avortements pendant les épidémies d’ergotisme n’était-elle pas un motif suffisant de sécurité? Mais, plus tard, cette propriété qu’on avait longtemps déniée au seigle, il se trouva qu’il la possédait, au moins à une époque avancée de la grossesse. C’est en la mettant à profit que, dans un assez grand nombre de cas déjà, l’accouchement a été provoqué avant terme. Ce que les maîtres de l’art ont opéré dans l’intérêt de la mère et de l’enfant, d’autres n’ont-ils pas pu le faire dans de criminelles intentions? Cette question paraît encore préoccuper l’autorité ; c’est ce qu’on peut au moins inférer d’un passage de la lettre de M. le Préfet, qui ne mentionne pas, à la vérité, des faits bien précis.
« Nous ne pensons pas que le seigle puisse, sans aucun travail commencé, sans impulsion étrangère, sans manœuvre préalable, à lui seul enfin, mettre en jeu les contractions de l’utérus dans la première moitié de la grossesse, qui est celle pendant laquelle le crime d'avortement est le plus souvent commis. Mais ce qu’il ne saurait accomplir tout seul, il peut au moins concourir à l’opérer, et nul doute que, dans ces ténébreuses manœuvres, il ne fasse partie des moyens employés, sinon à la destruction, du moins à l’expulsion des fœtus. Combien dés lors n’est-il pas regrettable qu’on ne puisse pas le rendre absolument inaccessible aux mains qui en font un si criminel usage? »
Messieurs, quand une femme a pris de l’ergot de seigle dans le but de se faire avorter, que se passe-t-il? Je vous affirme que si, comme médecin légiste, vous avez à diagnostiquer, sans indication préalable, une intoxication par le seigle ergoté, vous serez fort embarrassés, car aucun symptôme spécial n’est assez net pour vous mettre sur la voie. Le seul qui soit constant, et il est bien vague, est le ralentissement du pouls de la mère et du fœtus; chez ce dernier, il peut descendre de 140 à 80 et 50 pulsations par minute et devient intermittent; à part cela, rien de précis. On a noté des épistaxis, des vomissements, accidents communs à bien d’autres intoxications.
Les lésions relevées au cours des autopsies n’ont pas davantage de valeur probante. On constate une inflammation du tube digestif, et c’est tout.
Le seul signe qui puisse permettre d’affirmer la réalité de l’intoxication et de la tentative criminelle, est la présence dans l’intestin de fragments de seigle ergoté, dont la structure, s’ils ne sont pas trop altérés par la digestion, est absolument caractéristique. Elle consiste en cellules polygonales, généralement hexagonales, très étroites, et remplies d’un liquide huileux incolore.
Un autre moyen de recherche consiste à traiter les substances suspectes par la potasse à froid. 11 se forme alors, s’il y a de l’ergot de seigle, de la triméthylamine, facilement reconnaissable à son odeur de saumure de hareng (1). Quant à la recherche plus compliquée de l’huile essentielle, elle n’est généralement pas à la portée du médecin légiste et réclame le concours d’un expert chimiste.
De plus, aujourd’hui, la tâche des experts est encore rendue plus difficile, car le seigle ergoté est rarement prescrit en poudre. En général, on a recours, dans la pratique obstétricale, aussi bien que dans l’industrie des avortements, à l’une des multiples préparations d’ergotine (extraits aqueux
(1) Draggendortf, Manuel de toxicologie, traduit par Ritter, 1873.
ou alcooliques d’ergot de seigle, dont les effets sont identiques à ceux de l’ergot en nature, mais dont la recherche, si elle n’est pas impossible, offre du moins la plus grande difficulté.