I.a Confession posthume
rlis])o-sitions d'amoureux treii,l.l;nit. sans doute j'eusse dit et elle eût ré])ondu des choses graves et fl'uii intérêt poignant pour nous. Au contraire, elle restant dans cet état d'émotion, et moi calme et refroidi, nous ne dîmes rien que d'indifférent, et notre conversation me laissa le plus confus des souvenirs.
Mais l'intérêt de la vie ne se mesure pas à la vivacité des paroles ni au dramatique des situations ; au contraire, le plus souvent, il procède de dessous gris et d'apparences ternes. Pour un si)ectateur non prévenu, mon entrevue avec Judith eût paru banale et insignifiante; jjour nous, ce fut le point de départ d'une vie imprévue et nouvelle.
Car un mystère était né.
Pourquoi Judith se montrait-elle ainsi, à mon égard, si changée, si timide et confuse, comme si jadis elle m'avait fait, et eût voulu réparer aujourd'hui un tort imaginaire, ou encore comme si elle m'avait méconnu, s'était tromi>ée^ et maintenant avait de moi une révélation qui la troublait? — Qu'étaitce donc?
Pourquoi, toujours énigmatique, et sous une nouvelle forme, Judith dev'ajt-elle m "intriguer à nouveau?
Et ce n'était point la suq>rise de se retrouver, après cinq ou six anS', et de sentir remonter en soi des sèves anciennes qu'on eût yAi croire taries : non; car sa façon d'être ne changea pas avec moi, dans l'intimité où nous entrâmes, bien plus, elle s'accentua, et à ma profonde surprise, je vis grandir dans son esprit, plein de la curiosité ancienne (qui fut toujours le fond de sa nature), ces deux symptômes nouveaux, la peur, et si bizarre que cela paraisse, l'admiration.
Oui, une admiration épeurée, une curiosité trouble, voilà ce qu'éprouvait Judith poiir moi. Mais ix>urquoi ? Je n'en trouvai la raison que plus tard, trop tard.
Il advint ce qu'on devine, après assez peu de temps, le mutuel projet d'un rnariage de convenance ne nous parut point absurde, et nous nous y décidâmes après mûre réflexion.
Il nou-s semblait, réservés par le sort j: :imitivem.jnL l'un à l'autre, n<.;us retr'-iyver
seulement maintenant. Nous nous déclarions vieux, quoique jeune.s encore, et ne faire là qu'un mariage de raison.
Heureux, nous n'avions ])U 1 être dans une première union, chacun, parce que nous avions manqué d'exi>érience, et à raison d'une incompatibilité d'esprit, de cœur et d'amour. Tandis qu'ici, nos âges, nos positions, r.os goûts concordaient. Et si nous ne nous aimions pas au sens passionné du mot, du moins .sa première sympathie et ma première tendre.s.se d'autrefois, jetaient sur l'heure présente comme une poésie.
Nous étions surtout libres, elle veuve, moi sans famille. Ses parents, qui avaient vécu en grand désaccord d'intérêt et de politique avec M. de Villennes, elle ne les voyait que i>eu et froidement.
Nous nous mariâmes sans faste, unis à la mairie en présence des témoins, et nous partîmes le jour même pour l'Italie.
Si le voyage de deux jeunes mariés, avec ses arrêts jiénibles et le premier viol dans une auberge, nous semblait niais et répugnant, il n'en était plus de même pour nous.
Toute la nuit, dans un wagon-lit, nouô causâmes, comme des amis calmes, ret^ardant les prairies, les arbres, les rivières bleues, fuir dans l'argenté clair de lune.
Un nvffnent Judith reposa : moi je rêvai, la contemplant, trouvant étrange ma destinée, allée au fil de l'eau, et expliquant par la fatalité, qui n'explique rien, cette seconde faiblesse d'un mariage.
Judith dormait, elle était en simple robe noire, les plis d'un manteau brun l'enveloppaient ; ses sèches chevilles dans des bottines montantes, dépassaient la jupe sans grâce. Elle tenait unies ses mains dégantées et maigres, son visage vieilli était jauni par la lumière : rapporté à l'air ordinaire de Judith, il semblait seulement plus fatigué. Quoique son .sommeil fût profond, ses yeux n'étaient point clos, on voyait une partie de l'iris bleu et sans expression. Elle n'était point belle, mais sèche et résàs-tanto : mes désirs et mes goûts n'étalent plus ceux de mon premier mariage, et même eût-elle été laide, à l'étudier soigneusement, je lui recomiaissais un charme inquiétant et une attirance bizarre. Elle était désirable, non pour la
La Confession posthume
satisfaction <ie sens grossiers, mais pour des ])laisirs où se mêlerait toujours une pensée, le plus souvent mélancolique ou âpre; telle, elle ne devait inspirer l'amour que de certains hommes, moins par elle-même et l'attrait i)hysique, nue par son air, ses paroles et l'énigme de son esprit.
Je la regardais avec attention, frappé de l'entre-bâillement de ses cils ,et supposa» : « Si elle ne dort pas. que pense-t-elle de moi et de cette nuit qui nous lie? » — Elle dormait.
Un brusque coup de sifflet la fit tressaillir; tirée d'un rêve bien lointain, elle ouvrit les yeux et à ma vue changea de couleur, comme si elle ne se fût pas attendue à lïye voir là ; les mêmes sentiments obscurs que la veille, s'empreignirent sur son visage, puis elle sourit, se rappelant que nous étions mariés.
Nous parlâmes encore. La lune ne brillait plus, des nuages s'amoncelaient, et nous ne traversions que du noir déchiré par de»s lumières brusques et rougeâtres. Le train courait à toute vapeur, il procurait une sensation singulière de fuite et de course vers un but ignoré ; était-ce le passé que nous quittions si vite, était-ce à demain que nous allions? Il y avait une griserie de rêve et une énervante douceur à fuir ainsi^ à deux, seuls et muets dans la nuit.
Nous nous observions, et je vins plus près d'elle, en la regardant avec tendresse. Un tremblement léger la prit au bout de nuelques instants, puis elle devint grave et m'entra les yeux dans les yeux.
■ — A quoi pensez-vous, lis-je?
Alors, d'une voix altérée, et gravement,
comme si cette question avait pour elle une importance extraordinaire, elle ré])ondit :
- Vous me connaissez^ — (mvstérieuse au contraire, jamais elle ne m'avait intrigué autant). ~- mais moi, je ne vous connais pas. Il y a eu entre nous des années de tristesse et des événements cruels; jurez-moi, si vous m'aimez, qu'un jour, je ne dis i)as demain, vous m'accorderez votre confiance. Je ne suis pas curieuse, je veux vous comprendre Si pénible que cela puisse vous être, et ce le sera moins que vous ne pouvez le croire, — car je serai là pour m'affliger, pour souffrir, pour syntpathiser avec vous, — me donnerez-vous cette marque d'amitié?
— Maiss fis-je en hésitant, surpris moins de la demande que de l'instant, et avec un malaise de pudeur froissée, — ne savez-vous pas tout ce qui peut vous intéresser, et tout le monde ne le sait-il pas autant que vous? Les journaux du temps, ajoutai-je avec, une triste ironie, ont publié mon portrait, mon histoire, mon éloge et... le reste. Pourquoi revenir là-dessus?
— Pourquoi? répéta-t-elle comme un écho et ses yeux brillèrent avec étrangeté, mais pajce que, simplement, je suis votre femme. Et voyant que ce mot. qui contient tant d'attendrissement, m'émotionnait, elle sourit, se pencha vers moi, hors du manteau brun qui tomba jusqu'à ses pieds :
— Oui. votre femme, votre femme qui vous aime; et elle baisa mes lèvres sans que je tressaillisse.
— Dites-moi. ajouta-t-elle en baissant 1? voix, avec une terreur dont elle paraissait jouir, et en cambrant sa gorge mince :
« Me tueriez-vous aussi. Moi? »
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( Brocl^é O f r. 9S